TRAJET D'ANCONE A CORFOU
Le 5 juin 1832 nous mimes à la voile. J'aurais voulu passer au bord opposé, et visiter à Spalatro les ruines du palais de Dioclétien et l'antique Salone où le maître du monde, désabusé de ses vanités, avait inscrit : Opes fortunaque valeie^ inverd portum ! Mais nous étions menacés d'une quarantaine à notre arrivée a Coifou, si nous touchions chemin faisant la
côte d'IUyrie et le territoire autrichien alors sous la maligne influence du choléra. Nous tournâmes donc directement la proue vers l'ancienne Corcyre, et, perdant rarement de vue les rivages d'Italie , nous passâmes le troisième jour entre les petites iles de Tremiti et les neiges du mont Gargan , puis, longeant le golfe de Manfredonia et la belle côte de Bari, nous vînmes devant Brindes. Notre peintre, M. Wolfenbei^er, oubliant le flegme national, était devenu d'une joie folle. C'était le polichinelle de Naples enté sur un sauvageon suisse. Il imitait, à s'y méprendre , le fameux Sal vator Petito qui fait au théâtre de San- Garlino les délices des princes comme des lazzaroni, et s'exaltant à la vue des rivages napolitains, il envoyait les baisers les plus tendres et les saluts les plus bouffons ai patrii lidi, à la terre classique du macaroni. Brindes, où la voie Appia partant du Capitole venait se terminer, était le port de communication habituelle entre l'Italie et la Grèce; les plus illustres Romains s'y sont embarqués, et cette ville jouissait d'une grande prospérité. Aujourd'hui elle est le séjour de la fièvre comme Pestum, Baïa, Ostie et tamt d'autres lieux qui faisaient les délices des anciens, et dont Varia cattwa semble s'être emparée de préférence. En remarquant que tous sont situés sur les rivages ou à peu de distance de la mer, il parait conséquent d'attribuer à des causes tirées de ce voisinage même ces étranges révolutions de climat; mais
jusqu'à présent je n'ai rien trouvé de satisfaisant dans les explications qu'on en donne, et le mauvais air en Italie est resté pour moi un mystère aussi impénétrable que la peste en Orient.
Le 9 , le vent nous porta vers la rive gauche , et le 10, au point du jour, nous saluâmes les côtes de la Chaonie et les monts acrocérauniens. Notre navigation devenait de plus en plus agréable ; nous voguions à pleines voiles entre les montagnes de l'Épire dont les frimas blanchissaient le sommet, et des petits ilots couverts de verdure. Comme aucun balancement ne se faisait sentir et que notre barque glissait sur les eaux, je me mis à l'œuvre et je commençai à dessiner tout ce que j'apercevais. J'ai rempli ainsi neuf gros cahiers durant mon voyage. J'excitai mes neveux à faire de même, et je ne recommanderais pas seulement le dessin aux jeunes gens comme un agréable passe-temps, mais comme une manière d'apprendre à mieux voir et à mieux goûter la nature, car elle abonde en beautés de détail qu'on ne distingue pas toujours au premier coup d'œil, et dont on ne se rend bien compte qu'en essayant de les retracer. J'ajouterai qu'un grand talent ne me parait pas nécessaire pour jouir vivement en dessinant le paysage, et le charme que vous y trouvez est indépendant du plus ou moins de perfection avec lequel vous reproduisez votre modèle. Voilà du moins ce que j'éprouve, et je dirai encore que ce plaisir est de tous les âges et ne
s'use point. J'aime le dessin comme à vingt ans; par exemple, avec la disposition que j'ai à me passionner pour ce que je copie, il est heureux que je n'aie point peint le portrait, mais je ne sais pas même faire de petites figures, des bonshommes; j'ignore l'art d'animer mes paysages; aussi madame deChevreuse disait qu'ils avaient l'air d'avoir été tous dessinés en temps de peste. Ici, la rareté des personnages n'ôtera rien à la fidélité de mes croquis, car je n'aperçois guère d'hommes et encore moins de femmes sur les rivages turcs que nous côtoyons depuis hier. Le 1 1 nous découvrîmes Corfou, l'ancienne Corcyre, l'antique Schérie, l'ile des Phéaciens des temps homériques, et mes yeux cherchaient, pour y pénétrer, l'embouchure de ce fleuve qui ouvrit un asile à Ulysse près de périr. Toute prévention poétique à part, il me parait impossible de n'être pas frappé de la forme du rocher qu'on aperçoit précisément à l'entrée du port, et sur lequel est construite la citadelle. N'estx^e pas là le vaisseau pétrifié dont il est question aux huitième et treizième livres de l'Odyssée? Homère avait certainement vu cette montagne et remarqué l'arc rentrant que décrit son sommet, lorsqu'il imagina sa fable.