CAÏFFA. — LE COUVENT DES CARMES
Le 5 décembre y nou9 quittâmes définitivement Nazareth y où nous étions arrivés le 17 novembre. Notre caravane s'était grossie d'un pèlerin allemand, et d'un jeune Arabe chrétien , qui devait nous servir de guide jusqu'à Jérusalem : c'était la confusion des langues. Souvent nos moukres m'impatientaient par leur lenteur, qui vraiment était désespérante; je me fiichais contre eux en italien, je leur adressais de vifs reproches. Mon Grec les leur passait en mauvais turc, et je ne sais si leur chef, qui était Pei^san, finissait par en comprendre quelque chose. Rien ne gâte les injures comme l'intermédiaire d'un traduc*
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teur qui conserve son sang-froîd; mais quand mon indignation parvenait à se communiquer à Démétrius, il avait une manière beaucoup plus claire que la mienne de coirespondre avec-ces pauvres diables; ils le craignaient comme la peste, et ce n'est pas assez dire daris un pays où l'on s'en soucie peu. Ses gestes étaient moins libres avec son grand cuisinier, qu'H appelât toujours Adelphe; mais il lui rendait la vie aussi dure que s'il l'avait battu. Chaque nuit il fallait que Georges se relevât plusieurs fois pour apprêter à manger èson insatiable maître, dont l'appétit, stimulé par le froid, ne se contentait plus des quatre repas du jour. En récompense, Georges se faisait servir par les moukres, les knoukres par Jacob , notre guide , et Jacob par le pè* lerin ; ce dernier se prétait à tout. Parti des frontières de la Bosnie, pauvre d'argent, pauvre d'esprit, sa foi lui suffisait; il voulait voir Jérusalem , visiter les lieux saints , et n'aspirait pas à autre chose. Démétrius l'examinait avec surprise, et disait de temps en temps : Je ne puis m'expli(|uer sa spéculation ! Il fat très-brillant ce joUr-là (je veux dire le Grec -et non le Bosnien), et, tandis que nous cheminions, il entama uti long éloge de TÉgypte , an détriment de la Judée. Quand mes neveux lui demandèrent là cause de son admiration , j'entendis qu'il leur disait : <c Et les momies, messieurs, y a-til quelque chose de plus beau dans toutes les religions? » Et s'ëtendant
sur cet admirable usage d'embaumer les corps : « n*est-il pas bien consolant de pfivisery ajoutait-il, qu'on sera ainsi conservé pendant des milliers d'années, et qu'on vaudra de l'argent après sa mort. ><
Quand nous eûmes longtemps descendu en nous éloignant de Nazareth , nous ne nous trouvâmes {dius séparés du Garmel que par la grande plaine d'Esdrelon ; nous y rencontrâmes quelques charrues en exercice. Il faut voir l'insouciance avec laquelle un Arabe laboure ^ le soc ne pénètre pas plus avant que chez nous les dents de la herse ; mais le moindre appel à la terre suffit pour provoquer sa fécondité naturelle; elle rapporte environ trente fois la semence, et, avec un excellent blé, on trouve le moyen de fabriquer un détestable pain. Ce sont de petites galettes très^minces qu'on applique un moment contre les parois d'un vase de terre où l'on a mis quelques charbons allumés; la pâte voit à peine le feu, et, loin d'être cuite, elle n^est même pas sèche ; le pain que nous mangions au couvent , fait à l'européenne et très-bon, ne revenait pas à un sou la livre. La viande est aussi à bas prix, et le mouton, à peu près la seule dont on fasse usage, ne coûte pas plus de deux sous. Voilà pour la nourriture. Quant au vêtement , on se procure pour six francs un long et large jnanteau d'étofle de laine à grandes bandes bleues et blanches, dans lequel l'Arabe dort la nuit et végète le jour ; rien n'entre-
tient son. indolence comme cette facilite de vivre. Le cultivateur se garderait bien d'arracher les mau* vaises herbes de son champ , mais en revanche il est obligé d'arracher le blé qui , si on le fauchait , se > trouverait confondu avec l'ivraie. C'est le contrepied de ce que le père de famille recommande à ses gens dans la parabole : a Enlevez premièrement « l'ivraie et liez-la en botte pour la brûler. » Maintenant on enlève d'abord le bon grain , et on laisse l'ivraie qui reste en possession de la terre et qui n'a pas besoin , pour étouffer la moisson , que la main d'un ennemi vienne la semer.
Nous descendîmes vers la mer, parallèlement au torrent de Cison , et nous ne tardâmes pts à apercevoir la petite ville de Caiffa, dont la plage, qui s'étend au pied du Carmel , offre un agréable mélange de végétation de différentes nuances : aloès , grenadiers, lauriers -roses; ces derniers fleuris comme au printemps : entre ces arbustes s'élevaient de hauts palmiers dont le panache vert se détachait sur un ciel du bleu le plus vif. Nous ne fîmes que traverser Caïffa; un trajet de mer de deux lieues sépare son port de celui de Saint-Jean-d' Acre, mais il faut quatre heures pour parcourir à pied la courbe que le rivage décrit d'une ville à l'autre.
Nous trouvâmes chez les pères du Carmel le même accueil que chez ceux de Nazareth. Je voudrais que les gens qui ont toujours le sarcasme à
la bouche quand il s'agit des moines, vinssent en Orient mourir comme nous de faim , de soif et de fiitigue. Le soir , en sonnant h la porte du monastère hosjHtalier, en voyant s^ouvrir le guichet , ils seraient bien obliges de convenir qu'il vaut mieux rencontrer dans le désert des capucins que des phi* losophes. En ce moment les carmes étaient occupée à rebâtir leur demeure ruinée en 1 823 par le pacha d'Acre , qui les haïssait et qui leur avait appliqué de rigoureuses dispositions prescrites par le Divan contre les caloyers grecs ; ils obtinrent peu après un firman qui les autorisait à reconstruirie ; mais Ab^ dala, acharné après eux, imagina alors de leur masquer la vue en élevant une maison de plaisance devant leurs fenêtres sur la pointe du rocher qui regarde la mer ; il n'en a pas joui longtemps , et sa villa servait naguère d'hôpital à l'armée égyptienne. Les aumônes de la chrétienté n'ont pas manqué aux bons religieux. La bâtisse avance ; elle est solide et peut paraître élégante à des yeux fatigués comme les nôtres de voir habituellement des masures et des décombres.
Le lendemain , nous assistâmes à la messe dans la chapelle de Saint-Louis. Au fond de l'élise , un petit souterrain servit, dit-on, de refuge à Élie, dont on donne aussi le nom à d'autres grottes dans les environs ; la principale se trouve au bas de la montagne et proche de la mer; elle peut avoir cin-
quante pieds de longueur ; elle est large et élevée à proportion. Les Pères l'appellent la scuola dei prophétie et pensent que ce fut une des retraites où Abdias déroba les prophètes du Seigneur à la fureur de Jézabel.
Au déjeuner , un religieux maltais , qui dessert à Caïflfa un petit hospice dépendant du couvent, vint se réunir aux deux italiens ; le sujet de la conversation fut, comme d'ordinaire, Ibrahim*Pacha. «il « nous visita , dit le père gardien , pendant le long u siège d'Acre. Il accepta le café et la pipe, et nous « traita avec bienveillance. Comme il observait a que c'était une grande tâche que nous avions en* « treprise de rebâtir notre église : 11 ne tiendrait, lui M répondis -je , qu'à Votre Excellence de la rendre « facile. Il se mit à rire et , me montrant un méde- « cin italien qui l'accompagne d'habitude : Tenez , (c confessez-le , me dit-^il ; il est gros de péché. Ce fut a son expression. Il voulait en eflfetque je me misse <' de suite à l'œuvre, malgré les excuses du méde- « cin } mais enfin , sur l'assurance que je lui donnai (c qu'il fallait un peu de préparation : Eh bien ! d&- « main sans faute. Puis, changeant de propos : (f Avez-vous lu Voltaire? C'est un grand philosophe. « Je lui répondis que nous avions une autre philoce Sophie que la sienne. Le lendemain , à Caïlfa , il a affecta , devant tous les Turcs , de ne parler qu'au
« père Juliano pour lequel il réserva toutes ses
« attentions. »
Cette manière d'agir du futur souverain de rÉgypte , et peut-être de la Turquie , tient évidemment à un système. Mais si Ibrahim est convaincu , conune il semble Tétre , de la supériorité de nos lumières sur les absurdités de sa religion , il devrait chercher à se les approprier , à en éclairer les populations qu'il est appelé à gouverner , mais peu à peu et discrètement 9 en suivant la pente douce des améliorations, au lieu de heurter de front des préji^és enracinés et d'humilier publiquement des oi^eils implacables ; ses préférences pour les chrétiens ne réussiront qu'à les faire égorger si la réaction turque a lieu, et la civilisation dans l'Orient n'y aura rien gagné. Seulement, pendant quelques années, les coups de bâton auront changé d'épaules. Dieuveuille surtout qu'on ne prenne point la régénération à rebours ! ce qui ne manquera pas d'arriver si c'est à l'évangile de Voltaire qu'on prétend convertir ces gens^i; mieux vaudrait, je crois, qu'ils gardassent leur ignorance; et si l'on n'en fait pas de bons chrétiens , je ne vois pas ce qu'on pourra gagner à en faire de mauvais Turcs.
LE MONT CARHEL.
' En quittant le couvent, nous nous dirigeflmes vers le village d'Azifia qui en est à quatre bonnes heures ; nous jouîmes constamment d'une vue admirable. A notre gauche , nous dominions sur la plage de CaïflTa, sur son golfe dont l'exact demi-cercle semble arrondi au compas, et sur la plaine dEsdre^ Ion. A droite, nous avions la mer et les terres basses qui s'étendent à perte de \ue entre ses rivages et la longue chaîne du Garmel ; nous découvrions Césarée et jusqu'à Jatfa. Les bois qui couvrent le plateau sont courbés et tondus par le vent de la mer, mais partout la végétation est abondante , et les sentiers que nous parcourions offrant un accès facile , nous fîmes la plus agréable promenade, qu'un beau soleil favorisait encore; cette riante solitude était animée tantôt par des volées de perdrix qui partaient sous nos pieds , tantôt par des gazelles qui bondissaient à nos côtés; plus loin , nous apercevions des sangliers qui s'éloignaient lentement. C'était sans doute dans ces clairières que paissaient les trois mille brebis et les trois mille chèvres de Nabal, lorsque sa femme, aussi prudente que belle, le sauva de Tindignation de David. Ce dernier, résolu à Texter-
miner avec tous les siens, montait le Garmel, suivi de quatre cents hommes armés, quand Âbigaïl se présenta et lui dit : « Que le cœur de mon seigneur « ne soit point sensible à l'injustice de Nabal, parce « qu'il est insensé et que son nom même marque sa ce folie. Maintenant, mon seigpieur, comme Dieu est « vivant, comme votre âme est vivante, que vos « mains restent pures de sang ; recevez les présents (( que vous fait votre servante et remettez-lui l'inifc quité qu'elle prend sur elle. »
David bénit la femme prudente et forte, de l'avoir empêché de verser le sang; il agrée ses présents et la renvoie en paix» Abigaïl l'evient vers l'insensé qui irisait dans sa maison un festin de roi; son cœur nageait dans la joie; elle attend que cette folle ivresse soit dissipée et lui apprend le danger qu'il a couru ; son cœur alors est frappé de mort, et, comme pétrifié, il meurt. Et les gens de David viennent sur le Carmel trouver sa veuve et lui disent : « Notre maître nous a envoyés pour vous demander d'être sa femme. » Abigaïl se prosterne et répond : « Que votre servante soit employée à laver les pieds des serviteurs de mon seigneur » , et prenant cinq femmes pour l'accompagner, elle va épouser le roi.
Je me laisse aller au plaisir d'extraire de la Bible ces histoires qui , belles par elles-mêmes dans leur simplicité, prennent un charme extrême quand elles
sont lues sur ces montagnes où elles se sont passées il y a trente siècles. A mi-chemin , nous laissâmes sur notre gauche les ruines d'un Tillage abandonné, peut-être depuis la mort de Nabal , et, vers le soir , nous trouvâmes à Azifia l'hospitalité accoutumée* dans la demeure d'un scheik chrétien. Trois méqages de la même famille se partageaient la maison et viraient en bonne intelligence ; les trois jei^nes femmes étaient belles ; elles avaient les poignets et les bras entourés de bijoux massifs en argent , et deux espèces de gourmettes p formées de petites pièces de monnaie enfilées, retenaient sous leur menton le voile qui flottait sur leur tête. Une d'elles allaitait à la fois deux enfants . l'alné , qui avait près de trois ans., tétait debout et d'un air fier et mécontent. Il était facile cie reconnaître que le petit gourmand supportait impatiemment le voisinage et la concurrence d'un second convive; durant cet appétissant banquet, les doux yeux de la jolie nourrice, taillés en amande et légèrement bordés d'un cercle d'indigo, se portaient alternativement sur les deux enfants , sur moi et sur le domestique du couvent qui me servait d'interprète. Elle satisfit aux questions que je lui adressai sur sa toilette et notamment sur la mentonnière dont j'ai parlé et qui formait aussi bandeau ; j'appris qu'il était d'usage pour les femmes de porter ainsi leur bourse à leur tête. Tantôt ce sont des sequins d'or, tantôt des demi-talaris; dans les jours de pé-
nurie , on défile grain à grain le précieux chapelet , qui s*en ya en détail au marché. « Quand les temps redeviennent meilleurs , nous retrouvons notre argent n , ajouta la jeune femme avec un sourire agréable et qui dénotait de la finesse , » et nous recomposons peu à peu notre parure, n Du reste , ces belles personnes, avec leurs joyaux et leur vêtement de soie qui les enveloppait de la manière la plus pittoresque et la plus faite pour relever leurs agréments naturels , vivaient au milieu de la saleté et de la vermine , ainsi qu'il est d'usage dans ces pays où Ton manque de tout , et où tout serait sous la main si l'on se donnait seulement la peine de ramasser.
Le 7 décembre , malgré les beaux yeux de nos Carmélites , il fallut partir à l'aube du jour. Je voulais m'arréter au lieu appelé le Sacrifice , où le feu du ciel consuma l'offrande d'Élie. La partie du Carmel que nous traversâmes dans cette matinée me parut mieux cultivée et moins pittoresque que celle qui m'avait tant plu la veille. Après une heure et demie de marche > nous quittâmes le sentier battu , et , tournant à gauche clans le bois , nous trouvâmes à cent pas environ , au milieu d'une petite clairière, les ruines d'une chapelle et un autel qui devînt aussitôt l'objet de la vénération de nos guides (N** 75). De ce lieu élevé et à travers les feuillages , nous découvrions en face de nous le dôme imposant du Thabor, et, sous nos jneds, la plaine d'Esdrelon
partagée dans sa longueur par le torrent desséché de Cison.
Ce site nous rappelait un des plus éclatants miracles par lesquels Dieu signala sa puissance au temps des rois d'Israël :
Des prophètes menteurs la troupe confondue , Et la flamme du ciel sur l'autel descendue.
Les quatre cent cinquante prophètes de Baal et quatre cents autres des grands bois que Jézabel nourrissait de sa table , osèrent entreprendre d'y lutter de prodiges contre le seul Élie. Cette scène est décrite très-dramatiquement au Livre des Rois, et la plus piquante ironie respire dans les encouragements qu'Ëlie donne à ses adversaires : « Élevez la a voix , votre dieu Baal est peut-être engagé dans fc quelque conversation ; appelez-le plus haut^ peut- « être aussi est-ii en route pour ses alFaires, ou à se u reposer dans quelque hôtellerie. Quoi qu'il en soit, « criez de toutes vos forces : vous le réveillerez, s'il ti dort » ; et cette armée d'insensés redoublait d'efforts et de cris , et se couvrait de sang en se faisant avec le couteau des incisions dans la chair, ainsi que le pratiquent les sauvages quand leur manitou est sourd à leurs voix. Le peuple d'Israël , enfin convaincu de l'imposture de ces faux prophètes , les entraîna dans ta plaine , au bord du torrent de Cison , où ils furent tous égorgés. Cet endroit est remar-
quable encore aujourd'hui par un grand tertre qui parait formé de main d'homme.
Après cette sanglante exécution , Ëlie monte au sommet du Carmel , et ayant envoyé par sept fois son serviteur regarder du côté de la mer , il voit enfin s'élever le petit nuage qui bientôt , en s'étendant et enveloppant tout le ciel, va faire succéder une pluie bienfaisante à la sécheresse de trois années qui désolait Israël, c Allez dii^ à Achab qu'on attelle « les chevaux au char» et partez. J'entends le bruit (f d'une grande pluie. » Et le ciel tout à coup iîit couvert d'ombres épaisses, et des torrents en sortirenty tandis que le roi fuyait vers Israël et que le prophète, s'étant ceint les reins , courait devant lui. Ce fut aussi cette même direction que nous suivîmes en descendant du Carmel dans la plaine , où nous cheminâmes jusqu*au soir au milieu d'une forêt de chardons, et en traversant plusieura petits ruisseaux qui aboutissent au torrent de Cison. Nous nous étions fort rapprochés de Nazareth ; nous avions à notre gauche le rocher du Précipice , plus loin le Thabor qui fermait la vallée , et presque devant nous l'Hermon, et Naïm à ses pieds. C'est, me dit-on, cette position qu'occupaient nos troupes lorsqu'elles livrèrent la bataille à laquelle on a donné te nom de Mont-Thabor-
LA SUNAMITE. — ZILI. — GININ.
Au revers du mont Hermon, qu'il ne faut pas confondre avec le Gebelscheik, THermonde la Décapole f que nous apercevons aussi , mais dans le lointain f est situé le village de Sunam. Elisée passant en ce lieu , une des femmes les plus qualifiées de la ville l'obligea de recevoir chez elle l'hospitalité ; car elle avait reconnu que c'était un envoyé de Dieu. Elle dit à son époux : " Faisons disposer une petite chambre avec un lit, une table , un siège et un chandelier, afin qu'il y demeure toutes les fois qu'il passera. » Un jour, qu'il s'y était reposé, il voulut savoir quel service il pourrait rendre à son tour à la Sunamite, et Giezi son serviteur répondit : n II n'est pas besoin de le lui demander , car elle n'a pas de fils, et son mari est déjà vieux. » Elisée fit donc de nouveau appeler la Sunamite, qui s'arrêta devant la porte , et le prophète lui dit : « Si dans un an vous vivez, vous aurez conçu un fils. — Non, mon seigneur; non, homme de Dieu, répondit-elle, ne trompez pas votre servante » ; car elle ne pouvait croire à la promesse du prophète. L'enfant étant né et commençant à grandir, comme il allait un jour trouver son père et les m5>tssonneurs, il cria :
a La tête me fait mal ! » Un des serviteurs le porta à sa ,
mère y qui le tint jusqu^à midi sur ses genoux , puis il mourut. La Sunamite posa l'enfant sur le lit du prophète y qui était alors sur le Carmel , et elle dit à son mari : « Donnez-moi un de tos serviteurs , et je i
monterai l'ânesse pour courir trouver l'homme de Dieu n ; il lui répondit : ce Pourquoi allez-vous le trouver? ce n'est point aujourd'hui le premier du mois , ni jour du sabbat » ; mais elle répliqua : c( Je désii*e le voir. » Elle vint donc en diligence sur la montagne du Carmel , où elle se jeta aux pieds d'Elisée , et Giezi s'approchant pour la relever , <« laissez-la, lui dit son maître , son âme est dans l'amertume; mais le Seigneur m'en a caché la cause. Et la pauvre mère lui dit : (c Vous ai-je demandé un fils? Ne vous ai-je pas dit : Ne me trompez point? » Le prophète n'eut pas besoin d'en entendre davantage : t( Ceignez vos reins I dit-il à son serviteur, prenez mon bâton et partez ; ne saluez personne , ne rendez pas le salut , et placez mon bâton sur le visage de l'enfant. » Mais la mère : « Par le Seigneur et par votre âme , je ne vous quitterai point » ; et Elisée la suivit. Cependant, le serviteur, qui les avait précédés , avait exécuté l'ordre du prophète, mais inutilement. Il revint donc sur ses pas, et dit : rr L'enfant n'est pas ressuscité. » Alors Elisée entra dans la maison et dans la chambre; il ferma la porte; il pria le Seigneur ; et communiquant à l'enfant , comme par une
D UN Voyage en orient. 4oi
vertu sympathique , la chaleur de sa bouche , de ses yeux f de ses mains , enfin de tout son corps qu'il courbait sur le sien , Tenfant bâilla et ouvrit les y eux, et l'homme de Dieu , faisant appeler la Sunamite : a Emmenez votre fils » , lui dit-il ; et cette mère , se prosternant et adorant , prit son enfant et s'en alla.
Que peut-on ajouter à ce récit si simple d'un fait si prodigieux?
La fatigue nous obligea à nous arrêter au village de Zili. Je dessinai la mosquée et les dattiers qui forment un dais de verdure au-dessus de ses blanches coupoles (N" 76). A quelques pas, par un contraste choquant y s'élèvent deux véritables montagnes de fumier, produit des principales ordures du village , qu'on laisse ainsi s'accumuler sans doute depuis des siècles» J*ai remarqué ces dégoûtants amas à l'entrée de presque tous les bourgs de la Syrie. Ce seraient des monceaux d'or pour l'engrais des terres, mais on en dédaigne Tusage , on dirait que cette vidange n'est là que pour l'ornement. L'habitant de ces contrées court après quelques paras et n'a jamais à la bouche que le mot bcJccis , qui équivaut à la huona mcmo italienne et SiU pourboire français; il demande avec importunité, quand il ne ravit pas avec violence ; mais les véritables mines de la terre promise il n'a garde de les exploiter.
Le 8 décembre, au sortir de Zili, nous nous dirigeâmes vers Ginin qui n'en est qu'à une heure ; I. 26
nous avions à notre gauche l'Hennon qui nous cachait en partie le Thabor dont nous n'apercerions plus qu^un quart de cercle. La plaine de Jesraël nous séparait du village de ce nom et se prolongeait entre les montagnes d*Hermon et de Gelboë. Je me représentais en ce lieu
« Le titmble et la terreur subite , « Dont Gëdéon frappa le fier Madiauile • ;
et, trois siècles plus tard,
« L'impie Âchab détruit , et de soo sang trempé « Le champ que par le meurtre il avait usurpé >• ;
enfin raSreuse Jézabel couverte de ferd et de fange, servant de pâture aux chiens dévorants. Sur les monts les plus rapprochés , je voyais Saûl percé de sa propre main , et j'entendais les tendres regrets que cette mort inspira au roi-prophète.
« 0 monts de Gelboé ! que la pluie et la rosée ne (( tombent jamais sur vos coteaux pierreux , parce (( que c'est là qu'a été jeté le bouclier des vaillants. u Comment les forts sont-ils tombés? Ils étaient plus (c rapides que les aigles , plus hardis que les lions. f( Votre mort me perce de douleur, ô Jonathas, mon « frère ! je vous aimais comme une mère aime son « seul enfant. » Tels étaient les souvenirs qui se retraçaient à mon esprit à mesure que la présence des lieux leslaisiiit naître. Et où la poésie trouverait-elle
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des accents plus touchants, des inspirations plus sublimes? Tout est action dans la Bible. L'Esprit- Saint ne parle pas pour parler. Pourquoi Racine s'est-il avisé si tard de puiser à cette source d'eau vive. Il me semble digne de remarque que , dans les deux sujets qu'il a tires de l'Ancien Testament, il ait mis le dénouement en action , tandis que , dans toutes ses autres tragédies , il s'était restreint à des récits.
La tradition place à Ginin le miracle des dix lépreux. Ce lieu ( N** 77) , remarquable par sa situation, n'est pas nommé dans TÉcriture. Ici, nous rentrons dans le chemin de Nazareth à Jérusalem , et , peu après , nous perdimçs de vue le glacier de Gebeischeik, dont nous n'avions cessé d'apercevoir les neiges depuis notre entrée dans la Galilée; c'est leur fonte qui alimente le Jourdain. Phis tard nous laissâmes a droite Sanour, gros village dévasté il y a quelques années par Abdala-Pacha, et nous approchions de Naplouse quand ^ changeant l'ordre de la marche, contre le gré de Démétrius^ je décidai que nous irions reconnaître Sébaste.
SÂMARIE.
Il était encx>re jour quand, à travers des vallons plantés d'olivier et des coteaux assez bien cultivés , nous arrivâmes dans l'ancienne Samarie , cette métropole des dix tribus, dont les premiers habitants, emmenés captifs par Salmanazar, furent dispersés au delà de l'Euphrate. Dieu, pour dernier châtiment , ôta de leur cœur Tamour de la patrie , et ils refusèrent de se rallier à Esdras lorsqu'il reconduisit à Jérusalem les restes de Judas et de Benjamin. Les Chutéens , venus de la Perse , les remplacèrent » et l'esprit de schisme continua de subsister parmi ces nouveaux Samaritains. Plus tard, et lorsque Alexandre vint en Judée, Sichem, depuis Néapolisj aujourd'hui Naplouse, où nous irons demain, était devenue la ville principale de la province. Enfin Hérode voulant , dit Josèphe , laisser un monument de sa munificence , rétablit Samarie sous le nom de Sébaste , l'entoura de murs et y bâtit un temple au milieu d'une grande place.
A notre entrée dans cette capitale du royaume d'Israël , toutes les portes nous furent brutalement fermées, et, forcés de coucher à la belle étoile, nous eûmes pour la première fois recours à une tente que
Dëmëirius irainait après lui depuis Beyrouth, sans' avoir encore imaginé de la déployer et de s'en servir ; nous pénétrons dans des contrées où il faut se résoudre à porter sa maison comme le colimaçon , et à n'aller guère plus vite. Nous nous trouvâmes bien de notre nouveau gtte; j'étais dégoûté de là saleté et des insectes auxcpiels j'avais été eu proie les deux nuits précédentes; celle-ci , je dormis en paix, grâce à l'inhospitalité des deux ou trois cents âmes (pii composent la population de Sébaste , si tant est que ce soient des âmes. Le village s'élève en amphithéâtre sur ce mont que le roi Amri acquit de Somer pour deux talents d'argent, il y a près de trente siècles. L'entrée s'annonce bien par les ruines d'une église dédiée à saint Jean qui occupe, dit-on, la place où la tête du précurseur fut sacrifiée aux ressentiments de la fenune de Philippe et aux séductions de sa fille (N** 78). Sous la domination des princes latins, Sébaste était un évéché dépendant du royaume de Jérusalem , et c'est à cette époque qu'il faut assigner la construction de son église , qui présente dans son architecture un exemple assez rare du mélange des arcs ronds et aigus. Malgré les systèmes contradictoires , je ne crois pas qu'on puisse douter que l'ogive ne nous ait été apportée de l'Orient , car sa forme prévaut exclusivement dans toutes nos constructions, à dater de la première croisade, tandis que bien peu d'années avant, les
ducs noi^mands , conquérants de T Angleterre , employaient encore le plein cinti^ dans les magnifi-^ ques abbayes qu'ils firent élever à Caen et à Bayeux, et qui tiennent le premier rang parmi nos monuments les plus curieux pour l'histoire de l'art* J'avais déjà bien remarqué en France , dans quelques églises commencées au onzième siècle et terminées dans le douzième, des portions distinctes construites d'après les deux systèmes ; mais je n'avais jamais rencontré l'assemblage symétrique d'une rangée de fenêtres percées alternativement une en ogive et une en plein cintre , comme celles du chœur de la basilique de Sébaste ; sa fondation aura sans doute suivi de près la conquête de la Terre-Sainte , et peut-être sont-ce les compagnons normands des Tancrède et des Boëmond qui firent ici ce mélange des deux architectures et marièrent la voûte romane, saxonne, lombarde, car on lui donne ces diverses désignations, avec l'ogive sarrasine.
Il n'est pas difficile de reconnaître , dans le chétif village de Sébaste, remplacement d'une ville forte et considérable. Je me hasardai à le parcourir, malgré l'aspect repoussant de ses habitants dont les regards malveillants épiaient toutes nos démarches. Je me dirigeai vers un plateau élevé dont la position semblait indiquer l'ancienne acropole. Sur mon chemin , je trouvai des murs formés en partie d'antiques débris, et, devant une porte, deux sarco-
phages i^lournés. Au milieu d'une pelouse ^ de grandes dalles et des fondations à ileui* de terre semblent avoir appartenu au pavé d'un temple , et ^ plus loin, s'élèvent seize colonnes dans un champ planté d'arbres. C'est probablement là cette construction d'Hérode dont parle Josèphe. Un pâtre qui m'observait me Gt signe de le joindre, et me conduisant sur le penchant du mont, il me fit remarquer beaucoup d'autres colonnes alignées sur deux rangs. Cette espèce d'avenue aboutissait jadis à une porte dont je reconnus l'emplacement, ainsi que celui de plusieurs tours qui flanquaient un ancien mur d'enceinte ; ces colonnes sont toutes de granit gris sans base et de petite dimension. J'en ai compté quatrevingt-six restées debout. Un plus grand nombre a été renversé et brisé. En revenant vers notre campement , je trouvai la tente environnée de curieux qui la serraient de près avec des yeux de convoitise ; au milieu de cette foule, Démétrius s'était fait un ami d'un chrétien honteux qui lui confessa à l'oreille qu'ils étaient trois de sa religion à Sébaste , qui la nuit faisaient quelquefois le signe de la croix , et il lui dépeignit ses compatriotes comme de vrais bandits ; tellement que je craignais qu'ils ne fissent feu sur notre arrière-gaixle quand ils nous virent prendre la route de Naplouse. Nous les entendions encore de loin qui se querellaient et probablement se reprochaient de nous avoir laissés échapper. « Bonnes
gens, leur crîai-je, en tous remerciant de votre accueil y vivez en paix et aimez-vous les uns les autres, car qui diable vous aimerait? » Laissant derrière nous la ville d'Amri et ses sauvages habitants, nous descendîmes dans une vallée que nous suivîmes pendant plus d'une heure , et qui se resserrait à mesure que nous approchions de l'ancienne Sichem; nous avions alors à notre droite le mont Garizim, à notre gauche le mont Hëbal , et je me rappelais le commandement mystérieux que Moïse fît au peuple d'Israël : (c Après que vous aurez passé le Jourdain , a Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Joseph et Benjamin c< se tiendront sur la montagne de Garizim pour « bénir le peuple , et Ruben , Gad , Asser , Zabu- (t Ion , Dan et Nephtali de l'autre côté, sur le « mont Hëbal , pour le maudire. » Je me rangeai du parti de ces derniers, car, en arrivant à Naplousè, j'y fus reçu encore plus mal qu'à Sébaste; on me jeta des pierres ; et je pus dire avec les lévites : » Maudit « soit celui qui viole la justice dans la cause de « l'étranger. » Ce n'était plus cette bienveillance fraternelle qui nous avait accueillis dans le Liban ; nous étions décidément en pays ennemi , et l'habit turc était ici encore bien plus de mise qu'à Damas.