ROUTE DE NÂPLOUSE A JÉRUSALEM
Chaque jour nous changions de tribu. J'étais sorti de Zabulon en m'éloignant de Nazareth ; sur le Carmely j'avais traversé Textvémité sud de la tribu d'Asser, et, toute la journée du 8, le territoire d'Issachar. A Samarie, nous nous trouvions sur Ma* nasse y et, à Sichem, sur Éphraîm» Maintenant, nous approchons du domaine des Benjaminites cpie nous ne devons plus quitter jusqu'à Jérusalem. Je fus souvent à même d'apprécier Texactitude de la carte de d'Anville. La plupart des positions y sont bien indiquées; seulement la distance qui sépare Ginœa (Ginin) de Sébaste , est trop rapprochée , et parait moindre que celle de ce dernier point à Naplouse, que nous parcourûmes en deux hMres et demie, tandis que de Ginœa à Sébaste nous en employâmes près de huit. Ilest vrai que les montagnes doivent nécessiter quelques détours.
Après deux heures environ de route en plaine , nous recommençâmes à monter. Sur le soir, le ciel qui s'était maintenu constamment pur depuis notre départ de Nazareth, devint si menaçant que nous eûmes à peine le temps de gagner un village qui se trouve à peu près à mi-chemin de Naplouse à Jéru-
salem. Nous nous rëfugiftmes dans le kan le plus sale et le plus noir, mais c*était la seule retraite qui s'offrit, et il devenait instant d'en profiter. Beaucoup de gens^ vinrent nous regarder et semblaient avoir grand désir de prendre leur part de notre bagage, sur lequel nous nous étions couchés par précaution. Enfin peu à peu, Démétrius, Georges et Jacob, reconduisant les grands, poussant les petits, finirent par mettre toute la société à la porte; il ne resta plus que quelques voyageurs qui couraient la même fortune que nous, et que la nuée qui venait de crever n'encourageait pas à coucher dehors. Us dégouttaient l'eau comme des fleuves. Nous les régalâmes de quelques fagots avec lesquels ils nous enfumèrent toute la nuit. Je la trouvai longue et je songeais avec regret que si le temps eût continué à nous favoriser, au lieu d'être si mal hébei^és, nous aurions pu planter notre tente dans le voisinage, sur ces mêmes montagnes où la fille de Jephté, résignée k son sort, pleura pendant deux mois sa virginité avec ses compagnes'. En m'éveillant de grand matin, je n'eus rien de plus pressé que de quitter notre gite , mais nous ne tardâmes guère à le regretter. L'airse dissolvait en eau , et les nuages qui nous enveloppaient
' Pavais lu la veille cette histoire et celle d'Iphigénie et j'avais été frappé de la singulière coïncidence de circonstances et presque de date qu'elles offrent entre elles.
en rasant la terre, quoique se déchargeant sans cesse, n'en conservaient pas moins leur épaisse obscurité* A peine si nous voyions à nous conduire. Je m'abritai comme je pus sous les lambeaux d'un parapluie , et je me laissai aller au pas de ma mule. J'avais consulté ma carte avant de partir. Nous étions à la hauteur et fort près de l'ancienne Bethel , où Jaôob vit l'échelle des anges , et où le Seigneur lui réitéra les promesses faites à Abraham. Bethel , dont le nom signifie maison de Dieu, fut souillée par l'idolâtrie, et Jéroboam y renouvela le scandale du veau d'or. Je cherchais vainement à découvrir à ma gauche ces hauts lieux si fameux dans l'Écriture. Quelquefois je croyais les entrevoir , prenant pour des monts les noires vapeurs dont j'étais entouré, et leur prêtant des formes matérielles. Je pouvais alors dire avec les enfants infidèles dont parle Jérémie : a Nous « reconnaissons aujourd'hui que les collines et les (c hauts lieux ne sont que mensonges. » Cependant le courage manqua à ma caravane quand, vers midi, le ciel devint encore plus sombre et la pluie plus abondante; les uns avaient perdu leur manteau, les autres leur chapeau , et Creton tremblait la fièvre. Nous nous arrêtâmes à l'entrée d'un village appelé Byreh , sur l'emplacement que d'Anville assigne à l'ancienne Gabaa , où se passa l'affreuse aventure du lévite d'Éphraïm. Je ne savais trop si je devais mieux augurer de la moralité des modernes Gabaonites;
dans le doule, nous cherchâmes d'abord un abri sous les arceaux a demi écroulés d'une antique ^lise. Nous grelottions. Transis de froid et percés jusqu'aux os 9 que ûiire? du feu avant tout; nous l'essayâmes longtemps et vainement. Le bois était vert et mouillé f et , quand il commença à flamber , le vent qui s'engouffrait sous ces voûtes glaçait nos épaules et nos reins y tandis que nous brûlions nos habits par-devant, sans parvenir à nous sécher. Ennwjreux comme la pluie est un dicton vieux comme le monde et qui remonte au moins au Déluge; or, c'était un second déluge auquel , depuis vingt-quatre heures, nous nous trouvions en butte, et, pour nous achever, le mulet chargé du bagage s'était abattu en route; nous l'avions perdu et notre tente avec lui. Nous résolûmes de nous jeter dans la première porte que nous trouverions ouverte, en criant merci ! On nous y reçut fort mal ; c'étaient de vrais Turcs sans pitié pour les chiens , et nous couvant des yeux pour nous dépouiller; enfin, à force d'instances et de hakcis, nous parvenons à trouver place dans une de ces demeures dont un four peut donner l'idée. On y pénètre, en se courbant, par une étroite ou* verture qui sert en même temps de porte , de fenêtre et de tuyau de cheminée , car ces gens-ci n'en sont pas au point d'avoir imaginé un autre moyen d'éclaircir l'atmosphère de fumée au milieu de laquelle ils croupissent; et l'idée de faire un trou à la
voûte est trop subtile pour leur intelligence. Oui^ les Lapons ont certainement leurs aises comparativement aux Arabes de Byreh! A peine entrés, des insectes dévorants s'emparèrent de nous. Je voulais repartir, braver la tempête; mais impossible. Toutes les écluses du ciel étaient lâchées et la pluie tombait avec la même roideur que si elle eût été dardée. Le froid au dehors était devenu excessif, et nous avions chaud du moins dans ce sale chenil , en société avec nos bêtes. Nous nous résignâmes donc à y passer une nuit. Une nuit de seize heures ! car elle commença pour nous dès notre entrée dans la maison, où l'obscurité était aussi profondeà midi qu'à minuit. J'obtins une lampe, mais le lumignon ne servait qu'à faire apercevoir les ténèbres; impossible de lire, impossible d'écrire; dessiner, encore bien moins. (c Mangez, nous dit Démétrius en tordant le cou à des poules qui couraient entre nos jambes, et dormez. » A ce régime , jamais le temps ne lui paraissait long. Enfin le jour vint; un jour digne de la veille; n'importe, je me jetai hors de ce repaire et sur ma mule , bien décidé à ne plus m'arrêter avant d'avoir atteint le but. Nous nous encourageons les uns les autres : iaUah I iallahl nos montures ont beau bron cher à travers les roches et les torrents, nous avançons ; enfin , après quatre mortelles heures , au moment où trempé, percé , démoralisé , je demandais k Dieu dans ma prière de mesurer le vent à la pauvre I. 27
brebis tondue, un rayon de soleil, le premier depuis deux jours , vient luire sur les dômes et les minarets d'une ville que nous apercevons devant nous entre deux nuages. « Envoyez votre lumière , Seigneur ; u qu'elle nous conduise sur votre montagne sainte! » Un dernier effort , et nous arrivions à Jérusalem.