‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 8 sur 51 · JANINA · texte numérisé non relu

JANINA

En arrivant sur une terre étrangère, tout est sujet d'étonnement ; le lendemain les yeux s'habituent, et bientôt nous nous trouvons blasés sur les contrastes. L'accoutumance ainsi nous rend tout familier, comme a dit le bon La Fontaine. Il est si naturel d'aller tout nu , me disais-je le second jour en Nubie. Mais n'anticipons pas; aujourd'hui nous ne sommes encore qu'à Janina. Je remarque d'abord que les contrées soumises à l'islamisme ont , à peu de chose près , la même physionomie. Rien ne ressemble moins à l'Italie que l'Albanie qui en est si voisine ; en revanche , une fois le canal de l'Adriatique franchi , vous trouverez certainement beaucoup plus de rapports entre les peujJes de la Turquie d'Europe, de l'Asie Mineure et de l'Afrique égyptienne qu'entre les différentes nations de l'Europe civilisée, malgré cette civilisation même qui semble tendre à les confondre. Je vais dire l'effet que me produisit Janina au premier aspect, et sa description m'en évitera d'autres , car qui voit une ville turque les voit toutes. Ce qui me frappa d'abord, ce furent les grands espaces laissés vides et semés de décombres qu'on rencontre fréquemment; j'en de-

mandai la cause; Ici, c'était la gpierre; ailleurs, un incendie. Mais qu'une maison tombe fortuitement ou soit violemment renversée , il est sûr qu'on songe peu à la relever 9 pas même à utiliser ses débris; j'ajouterai que les édifices restés debout n'ont guère meilleure mine que ceux qui sont par terre. Je ne connais pas de gens qui tapissent moins sur rue que les Musulmans. Il y a plus d'architecture dans un village d'Italie que dans toute une province turque. Les portes des maisons sont basses et sans apparence, et rarement les longs murs sont percés de quelques ouvertures; les chambres tirent leur jour des cours intérieures. Ce mystère dont on s'entoure tient aux mœurs publiques. Chacun cherche à cacher ses femmes et son aisance; on craint également de tenter l'œil d'un giaour et la cupidité d'un pacha. Les rues ne sont souvent que d'étroits passages obscurs et voûtés, bordés de murs d'inégale hauteur; point de places régulières , point de promenades publiques , les bazars dont je parlerai plus tard en tiennent lieu. Quelques dômes, quelques minarets, interrompent seuls la monotonie de cet ensemble , et voilà Janina, et voilà toutes les villes de l'Orient, sauf peu d'exceptions. La capitale de l'Albanie n'était en grande partie, quand je l'ai visitée, qu'un amas de décombres et non moins déserte que ruinée, car sa population , qui s'était élevée à 20,000 âmes, se trouvait réduite à 4,000 au plus. Les derniers événe-

menis du règne d'Alî-Pacha ayaient amené cette décadence. Ali n'était pas un de ces Osmanlis de la vieille roche croyant à Tinfaillibilité du sultan ,

Et se piquant surtout du scrupule insensé De bénir son trépas s'il l'avait prononcé.

Il soutint un siège de plusieurs mois , décidé à ne point tendre volontairement sa tête au cordon.

Nous fûmes visiter M. Zini, négociant grec auquel nous étions recommandés, et nous fîmes connaissance avec les .usages locaux. Je vois encore cette grande femme droite et silencieuse , qui, les yeux baissés, nous apporta d'exôellentes confitures à la rose, tandis qu'aberoupis sur une e^rade basse, nous fumions la pipe et humions le café dans des petites tasses d'enfants qu'on présente sur une espèce de coquetier. Les Turcs ne sucrent point le café } les Grecs y font plus de façon ; mais chez les uns et les autres on vous le sert avec le marc. Le grain, rarement moulu et seulement concassé et pilé, forme un liquide épais où la dent trouve autant d'occupation que le gosier, et, en vidant ma ^premièrefint^jane (on affile ainsi ces petites tasses) , je vis qu'il y avait déjà à décompter sur les récits des voyageurs et sur l'excellence du moka prétendu dont ils se disent sans cesse abreuvés. En général, j'ai bu de moins bon café en Turquie qu'à Paris. Pi^esque toujours il vient de l'Amérique, et le café d'Asie s'exporte pour l'Eu-

rope. Je me souyiens qu^en Egypte, ayant la fantai'sîe de rapporter en France quelques litres de pur moka , un négociant du Kaire dont c'était la partie me répondit, en me garantissant la qualité de celui qu'il comptait nous livrer : Je l'attends incessamment de Livoume.

J'allais de surprise en surprise et je m'y complaisais. Heureux les voyageurs badauds! Je plains ceux que rien n'étonne, surtout s'ils en tirent vanité- Dieu vous préserve d'entendre en voyage leur exclamation habituelle : Ce n'est que cela I Combien j'en ai vus et je vais en voir de ces touristes blasés, dont la pèle figuré et la conversation plus pâle encore ne savent exprimer autre chose sinon : rien ne me fait, rien ne me plaît; de ces ennuyés eqnuyeux qui, s'étant imposé pour tAche tant de lieues à faire et tant de monuments à visiter, s'écrient en sortant duPanthéon ou de Saint-Pierre : encore une église de vue ! les dégoûtés sont malheureux. Un d'eux m'avouait naïvement qu'il ne voyageait que pour critiquer, et, entre autres choses, pour compter les sots qu'il rencontrait sur son chemin. Il en oubliait toujours un. A Jànina ma première sortie fiit pour le bain# Ce sont des Francs, disait-on en nous voyant passer; car si en Italie on appelle Anglais tous les étrangers, en revanche ici tous les Européens sont des Francs. J'avoue que je m'attendais à plus de luxe. Les salles sont d'une simplicité avoisinant la misère. Je m'en expliquai avec le pro-

priétaire qui me i^épondit : Dieu est grand ! Ce n'était pas le lieu de répondre comme le docteur Magiorani auquel je me plaignais k Rome de la saleté du thé&tre de l'Argentine y et qui l'excusait en me répliquant gravement : c( Lisez l'affiche, elle vous annonce de la musique; elle n'a pas parlé de propreté. » On est encore plus exigeant sous ce rapport aux bains qu'à l'Opéra ; et ceux de Janina affectent assez désagréablement la vue et l'odorat; du reste je fus aspergé, frotté, savonné, étrillé même pour trois à quatre piastres, moins de vingt sous de France: ce qui prouve le bas prix de la main-<l'œuvre en Turquie. Cette dernière opération , celle de l'étrille , s'accomplit par r intermédia ire d'un gant de crin dont on vous racle rudement la peau. Ces bains sont bons pour les douleurs rhumatismales. Ils rétablissent parfaitement la transpiration, et je les crois très-sains comme régime exceptionnel; mais, pris fréquemment et longuement, ainsi qu'en usent les Levantins, je doute qu'ils convinssent à nos tempéraments. Au sortir de l'étuve , on vous ramène dans la première salle , qui me parut alors plus que fraîche ; une estrade élevée l'environne. Vous vous étendez sur les nattes et les tapis qui la couvrent, on vous enveloppe de serviettes, et on vous sert le café.

i< Tel que vous me voyez, je fais trembler le pacha » , nous disait un gros homme, jadis chirurgien à la suite de nos armées, et qui maintenant exerce en

bloc les fonctions d'agent consulaire pour les dilTérentes nations de TEurope dont il représente, comme il se plait à le répéter, tous les souverains à Janina. Il s' offrit de nous conduire à la cour du pacha; nous étions curieux d'en voir un : celui-ci se trouvait être un jeune seigneur du plus haut rang , fils du grandvisir. Mous nous attendions à beaucoup de magnificence, et il nous tardait de faire connaissance avec le luxe oriental dont Démétrius ne cessait de nous parler. A l'heure fixée, nous suivîmes notre introducteur, qui avait arboré à son chapeau une énorme cocarde noire, ce D'où vient, lui di&-je, ayant le choix entre tous les États dont vous représentez les souverainsy cette préférence pour l'Angleterre? — C'est que c'est celui qui me paye le plus , me répondit-il , par la raison que les autres ne me donnent rien. » Après avoir ri de son bon mot, il nous mena au palais; véritable écurie où nous n'arrivâmes qu'à travers des tas de fumier; la pièce où l'on nous fit entrer était pleine de cette milice semi-européenne récemment improvisée , dont l'uniforme étriqué donne à ces mêmes Albanais qui , à Philates, me paraissaient si nobles, l'air de véritables Jeciri'-Jean. Pour dissimuler leur gaucherie, ils affectaient des manières dégagées; un d'eux fit l'exercice devant nous : je m'assis en attendant le pacha. M'en ayez pas peur, nous répétait notre introducteur, il est doux et ne fait noyer que des femmes , des femmes galan tes ; c'est

Tusage en Turquie. Ces mots me rappelèrent les atrocités exercées par son prédécesseur, et dont le lac de Janina fut le théâtre. Pouqueville et les notes de Child'-Harold les ont assez fait connaître. Les lecteurs s'en souviennent pins que les spectateurs; car à Janina la mémoire en est déjà presque perdue. Le jeune pacha « gouverneur de trois provinces , entra ; il était vêtu d'un unifoime brun , à revers rouges, et ne semblait Turc que par une espèce de robe de chambre qui lui servait de surtout ; il nous fit signe de la m^i de nous placer sur le divan , où il s'accroupit en croisant ses jambes, l'ordonnance ne l'ayant pas encore défendu, et il nous fit apporter de longues pipes et de mauvais café ; puis nous commjençâmes une conversation que notre consul à cocarde noire ne contribua pas peu à rendre insi-. gnifiante. Ce représentant de tant de rois était de la force d'un certain GeoiFroy qui, à Paris, en 1 804, faisait voir, devant moi y l'hôtel de Soyecourt à l'ambassadeur, turc qui s'était présenté pour le louer ; il avait la prétention de se passer d'interprète , et pour expliquer l'usage de chaque pièce , il disait : nanariy dans la cuisine, et dodo , dans la chambre à coucher ; il était convaincu que ce Turc le comprenait; les plus petits enfants entendent cela, me disait-il. C'est ainsi que le consul à Janina s'entretient avec, le pacha.

En sortant de l'audience, nous nous arrêtâmes

derant le tombeau du cruel Âli et la façade d'une moscpiëe, Tun et l'autre eiitourés d'immondices comme le palais* Volney raconte qu'il trouva à Ramla en Syrie, l'agade Gazza établi ainsi au milieu des décombres^ «< Pourquoi , demanda le voyageur à un de ses courtisans, ne répare-l-il pas du moins sa chambre?— «Et si l'année prochaine il est en disgrâce et supplanté , repartit celui-ci , qui lui rendra son argent? >i Cette réponse trouve ici son application » car depuis mon passage à Janina, les événements de la guerre ayant amené la disgrâce du grand-visir, son fils n'aura sans doute pas conservé son triple gouvernement.

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