‹ Journal d'un voyageur pendant la guerreChapitre 6 sur 6 · P K N P A N T LA GUERRE · texte numérisé non relu

P K N P A N T LA GUERRE

prochaine série de grandes victoires pour arriver au consulat?

A Paris, on est triste, mais résigné ; il n’y a pas eu le moindre trouble, bien qu’on l’ait beaucoup donné à entendre pour nous effrayer. Il y a un système à la fois réactionnaire et républicain pour nous brouiller avec Paris; les meneurs des deux partis s'y acharnent.

Nous apprenons enfin que l’armée de Bourbaki a passé en Suisse au moment d’ètre cernée et détruite. L’ignorait-on à Bordeaux? A coup sûr, M. de Bismarck ne l’a pas laissé ignorer à Paris.

Le pauvre général Bourbaki n’est pas mort, bien qu’il se soit mis réellement une balle dans la tète. Les uns disent qu’il est légèrement blessé, d’autres qu’il l’est mortellement. Quoi qu’il en soit, il a voulu mourir; c’est le seul général qui ait manqué de philosophie devant la défaite. Tous les autres se portent bien. Tant mieux pour ceux qui se sont bien battus !

te.

■i février.

Les feuilles poussent aux arbres, mais nos beaux blés sont rentrés sous terre. La campagne, si charmante chez nous en cette saison, est d’un ton affreux. Des espaces immenses sont rasés par la gelée. Il est dit que nous perdrons tout, même l’espérance. M. de Bismark nous envoie des dépêches ! Il déclare qu’il n’admet pas les incompatibilités de M. Gambetta. C’est lui qui nous protège contre notre gouvernement. C’est la scène grotesque passant à travers le drame sombre.

Lettres du Midi. Ils sont effrayés. Le coup d’tftat les menace, disent-ils, de grands malheurs. Beaucoup de bons républicains vont voter pour les conservateurs. C’est une combinaison fortuite amenée par la situation.

Ici tout se passera en douceur comme de coutume, mais la liste républicaine aura si peu de voix que le parti Gambetta payera cher la faute

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de son chef. II y a là des noms aimés; mais, pour défendre le système qu’ils s’obstinent à représenter, il faudrait fausser sa propre conscience, etpeu de gens estimables s’y décideront, il y en aura pourtant; il y a toujours des politiques purs qui font bon marché de leurs scrupules et de leurs répugnances pour obéir à un système convenu ; c’est même cela qu’ils appellent la conduite politique. J’avoue que j’ai toujours eu de l’aversion pour cette stratégie de transaction.

Dans sa proclamation dernière, M. Gambetta disait, en finissant, une parole énigmatique ;

— Pour atteindre ce but sacré (la guerre à outrance représentée par le choix des candidats), il faut y dévouer nos cœurs, nos volontés, notre vie, et, sacrifice difficile peut-être, laisser là nos préférences. Aux armes ! aux armes ! etc.

Le parti entend sans doute son chef à demi-

mot. Pour nous, simples mortels sans malice,

nous nous posons des questions devant le texte mystérieux. Ne serait-ce pas l’annonce d’une évo-

lution politique comme celle de ces républicains du Midi qui m’écrivaient hier :

« Devant l’ennemi du suffrage universel, nous passerons à l’ennemi de l’ennemi ! » •

M. Gambetta, passant à l’alliance avec les rouges qu’il a contenus jusqu’ici dans les villes agitées par eux, serait plus logique ; jusqu’ici ses préférences ont été pour ses confrères de Paris qui lui ont confié nos destinées, faisant en cela, selon nous, acte d’énorme légèreté. A présent, le dictateur va sans doute donner sa confiance et son appui aux ennemis d’hier, et je ne vois pas pourquoi ils ne s’entendraient pas, puisqu’ils sont aussi friands que lui de dictature et de - coups d’État.

5 février.

Ni lettres, ni journaux pour personne ; on est en si grande défiance qu’on croit ce silence commandé. On s’inquiète de ce qui se passe à Bordeaux entre Jules Simon et la dictature.

pend* vt r.A r. u En p . e

Pas plus do nouvelles qu’hier; nous n’avons que les journaux d’av r ant-hier, qui disent que l’armistice, mal réglé ou mal compris, a amené de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous sommes inquiets d’une partie de nos mobilisés qui a été conduite au feu, comme nous le redoutions, sans avoir appris à tenir un fusil, et qui s’est trouvée à l’affaire de la reprise du faubourg de Blois. Us s’y sont jetés comme des fous, traversant la Loire en désordre sur un pont miné, tombant dans la rivière, sortant de là en riant pour aller droit aux Prussiens embusqués dans les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils qui éclataient dans leurs mains, et vers le soir se tuant les uns les autres faute de se reconnaître et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres enfants étaient cernés; la retraite leur était absolument coupée, et ils attendaient l’écrasement final lorsque, après six heures d’attente dans la

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boue, l'arme au pied, leur colonel fut obligé de leur laisser connaître l’armistice, mais en leur déclarant qu’il ne l’acceptait pas. Si Gambetta dure, ce colonel intelligent sera décoré ou général. — Avec de tels chefs, l'épuisement désiré ira vite, et le pouvoir de ceux qui sacrifient ainsi la jeunesse d’un pays ne sera pas d’aussi longue durée qu’ils l’espèrent

Mardi 7 février.

On raconte enfin la lutte entre Jules Simon et M. Gambetta; elle a été vive, et tous les journaux . qui se sont permis de publier le décret du gouvernement de Paris relatif à la liberté des élections ont été saisis à Bordeaux. Le coup d’État est complet !

Une lettre nous apprend ce soir que Jules Simon l’emporte, qu’il a dû montrer une fermeté qui n’a pas été sans péril pour lui, que M. Gambetta se décide à donner sa démission, et que le décret de Paris qui annule le sien sera publié demain.

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Demain! c’est le jour du vote! Un aura commencé à voter, et dans beaucoup de localités on aura fini de voter sans savoir qu’on est libre de choisir son candidat ; mais en revanche les préfets en fonctions pourront être élus dans les localités qu’ils administrent encore. On promène déjà partout des listes officielles qu’on appelle listes républicaines. Ainsi le premier appel au peuple fait par cette république-là aura suivi la forme impériale et admis des incompatibilités inconnues sous l’empire. C’est une honte! niais qu’elle retombe sur ceux qui l’acceptent!

Rendons justice au gouvernement de Paris, il a fait cette fois son devoir autant qu’il l’a pu, et oublions vite ce mauvais rêve d’un cotfp de dictature avorté. Le vote sera libre quand même, grâce à la ferme volonté que montrent les masses d^exercer leur droit dans toute son étendue.

Il y a ici diverses listes de conciliation qui ne nuiront pas à la principale, la liste dite libérale, celle de la paix, 001111110 l'appellent les paysans,

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L’autre, c'est celle de la guerre. Ils ne s'y tromperont pas.

Aucun symptôme de bonapartisme ni de cléricalisme dans les esprits autour de nous. Je ne connais aucun des candidats qui représentent pour eux le vote pour la paix ; je vis cloîtrée, je ne vois même presque jamais les paysans de la nouvelle génération.

Ils ont beaucoup grandi en fierté et en bienêtre, ces paysans de vingt à quarante ans; ils ne demandent jamais rien. Quand on les rencontre, ils n’ôtent plus leur chapeau. S’ils vous connaissent, ils viennent à vous et vous tendent la main. Tous les étrangers qui s’arrêtent chez nous sont frappés de leur bonne tenue, de leur aménité et de l’aisance simple, amicale et polie de leur attitude. Vis-à-vis des personnes qu’ils estiment, ils sont, comme leurs pères, des modèles de savoirvivre; mais plus que leurs pères, qui en avaient déjà le sentiment, iis ont la notion et la volonté de l’égalité : c’est le droit de suffrage qui leur a fait monter cet échelon. Ceux qui les traitent

tout bas de brutes n’oseraient les braver ouvertement. Il n’y ferait pas bon.

Il y a bien eu quelques menaces dans quelques communes d’alentour. Dans la nôtre et dans les plus voisines, nous savons qu’il y a eu accord et engagement pris d’observer le plus grand calme, de n’échanger avec personne un seul mot irrité ou irritant, de ne pas s’enivrer, de partir tous ensemble et de revenir de même, sans se mêler à aucune querelle, à aucune discussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. Ceux qui ne savent pas lire connaissent au moins certaines lettres qui les guident, ou, s’ils ne les connaissent pas, ils en remarquent la forme et l’arrangement avec la sûreté d’observation qui aidé le sauvage à retrouver sa direction dans la forêt vierge. Ils ne disent jamais chez nous d’avance pour qui ils voteront, ils se soucient fort peu des noms propres à l’heure qu’il est. Ils ne connaissent pas plus que moi les candidats qui passent pour représenter leur opinion. S’ils

font quelques questions, c’est sur la profession

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et la situation des candidats ; le mot avocat les met en défiance. Avocat est une injure au village. Ils aiment les gros industriels, les agriculteurs éclairés, en général tous ceux qui réussissent dans leurs entreprises. Ils rejettent certains noms qu’ils aiment personnellement en disant :

— Que voulez- vous? il n’a pas su faire ses affaires, il ne saurait pas faire celles des autres!

Et ceci est une question d’ordre, d’économie, de sagesse et d’intelligence, ce n’est pas une question de clocher. Le paysan n’a rien à gagner chez nous au changement de personnes. Etant d’un des départements les plus noirs sur la carte de l’instruction, il est au moins préservé de l’ambition par son ignorance. Il n’aspire à aucun emploi, il sait qu’il n’y en a pas pour qui ne sait pas lire. 11 ne désire pas sortir de son pays, où il est propriétaire, c’est-à-dire un citoyen égal aux autres, pour aller dans des villes où son ignorance le placerait au-dessous de beaucoup d’autres. L’instruction partielle n’a d’ailleurs pas

toujours de bons résultats, elle détache l'homme de son état et de son milieu parce qu’elle le différencie de ses égaux. Il faut qu’elle soit donnée à tous, pour être un bien commun dont personne n’ait lieu d'abuser.

Enfin ! nous verrons demain si tout se passera sans désordre et sans vexation. On est très-bon dans notre pays, et nous avons un excellent sous-préfet, qui, sous l’Empire tout comme aujourd’hui, a professé et professe un grand respect pour la liberté des opinions. Si on se querelle, ce ne sera pas sa faute.

Un de nos mobilisés a écrit ; malgré l'armistice, ils couchent plus que jamais dans la boue, et malgré l’espoir et l’anrionce de la reprise prochaine des hostilités, moins que jamais on ne les exerce. Il y a eu des morts et des blessés, il y a surtout des malades. Un médecin de La Châtre, le docteur Boursault* malgré son âge assez avancé et sa fortune assez médiocre, s’esfr attaché gratuitement au service du bataillon.

Je donnerais beaucoup pour être sfire que le

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dictateur a donné sa démission. Je commençais à le haïr pour avoir fait tant souffrir et mourir inutilement. Ses adorateurs m’irritaient en me répétant qu’il nous a sauvé l’honneur. Notre honneur se serait fort bien sauvé sans lui. La France n’est pas si lâche qu’il lui faille avoir un professeur de courage et de dévouement devant l’ennemi. Tous les partis ont eu des héros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni des martyrs. Nous avons bien le droit de maudire celui qui s’est présenté comme capable de nous mener à la victoire et qui ne nous a menés qu’au désespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de génie, il n’a même pas eu de bon sens.

Que Dieu lui pardonne ! Je vais me dépêcher de l’oublier, car la colère et la méfiance composent un milieu où je ne vivrais pas mieux qu’un poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas contents du dictateur disent qu’il aura des comptes sévères à rendre à la France, et que son avenir n’est pas riant. Je souhaite qu’on le laisse tran-

quille. S'il faut qu’une enquête se fasse sur sa probité, que je ne révoque point en doute — les exaltés ne sont pas cupides — dès qu’il se sera justifié, qu’on lui pardonne tout, en raison de la raison qui lui manque. Le chauffeur maladroit qui fait éclater la chaudière n’est pas punissable quand il saute avec elle.

Il pleut, le vent souffle én foudre. Il y a dans l’air une détente qui ne sera pas sans influence sur notre espèce nerveuse et impressionnable. Non ! on ne se battra pas demain.

8 février.

Dès le matin, les paysans des deux sections de la commune étaient réunis devant l’église. Les vieux et les infirmes voulaient se traîner au cheflieu de canton, qui est à six kilomètres. Mon fils fait atteler pour eux un grand chariot qu’on accepte, et il s’en va à pied avec les jeunes. Sur la route, on rencontre les autres communes marchant en ordre avec leurs vieillards conduits par

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les voitures des voisins, qui, sans s’ètre concertés, ont tous eu l’idée de fournir des moyens de transport, et de se servir de leurs jambes plutôt que de laisser un électeur privé de son droit. Pas une abstention ! Ce vote au chef-lieu de canton a paru une espèce de défi qu’on a voulu accepter. — Dans la journée, on vient nous dire que tout est calme, qu’il n’y a pas eu l’ombre d’une querelle, et notre village rentre sans avoir manqué h sa parole.

Les journaux confirment la démission Gambetta, et annoncent l’arrivée à Bordeaux de plusieurs membres du gouvernement de Paris. — Je reçois de Paris une première lettre par la poste ; mais, comme les Prussiens veulent lire notre pensée, on ne se la dit pas et on est moins bien informé que par les ballons.

Jeudi 9 février.

J’ai attendu Maurice, qui est rentré à trois heures du matin. Il avait été cloué à un bureau

de dépouillement. La liste libérale l’emporte jusqu’ici chez nous dans la proportion de cent contre un.

On m’assure que les choix de notre département sont réellement libéraux et même républicains, qu’en tout cas ils ne sont nullement réactionnaires. Dieu veuille qu’il en soit ainsi dans toute la France, et que les hommes du passé ne profitent pas trop de l’irritation produite dans les masses par la tentative d’étouffement du vote. J’ai de l'espérance aujourd’hui ; notre pauvre France a appelé le bon sens à son aide, et elle est disposée à l’écouter. Ce n’est pas une majorité restauratrice que le bon sens demande, c’est une majorité réparatrice. Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre? Je ne le crois pas; mais, s’il est constaté qu’elle les a encore, espérons qu’elle ne sera pas lâche et qu’elle usera de ce pouvoir et de ces moyens.

Quoi qu’il arrive , l’équilibre rompu entre la France et son expression va se rétablir. C’était la première condition pour nous rendre compte de

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notre situation, qu’on nous défendait de connaître et que nous allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les principaux intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes charges; il était temps de se rappeler qu’ils n’appartiennent pas plus à un parti qu’ils ne doivent appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la Révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter. Ce n’est pas parce que l’Empire en a disposé par surprise qu’une république a le droit d’agir de même et de sacrifier l’homme à l’idée, l’homme fût-il stupide et l’idée sublime.

Une guerre continuée ainsi ne pouvait produire l’élan miraculeux des guerres patriotiques. D’ailleurs les choses de fait sont entrées dans une nouvelle phase de développement. En même temps que la science appliquée à l’industrie nous donnait l’emploi de la vapeur, de

l’électricité, et tant d’autres découvertes merveilleuses et fécondes, elle accomplissait fatalement le cercle de son activité, elle trouvait des moyens de destruction dont nous n’avons pas pu nous pourvoir à temps, et qui ont mis à un moment donné la force matérielle au-dessus de la force morale. Nous subissons un accident terrible, ce n’est rien de plus. L’homme qui eût pu rendre immédiatement applicable un engin de guerre supérieur à tous les engins connus eût plus fait pour notre salut que tout un parti avec des paroles vides et un système d’excitations inutiles. M. Ollivier nous avait bien déjà parlé d’un rempart de poitrines humaines , parole féroce, si elle n’eût été irréfléchie. Les poitrines humaines ont beau battre pour la patrie, le canon les traverse, et jamais un ingénieur militaire ne les assimilera à des moellons. L’homme de cœur ne peut entendre les métaphores de l’éloquence sans éprouver un déchirement profond. Le paysan, à qui on prend ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son

sang, a raison de ne pas aimer les avocats.

10 février.

A présent que les communications régulières sont rétablies ou vont l’être, je n’ai plus besoin de mes propres impressions pour vivre de la vie générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile à moi et à ceux de mes amis qui le liront avec quelque intérêt. Dans l’isolement plus ou moins complet où la guerre a tenu beaucoup de provinces, il n’était pas hors de propos de résumer chaque jour en soi l’effet du contre-coup des événements extérieurs. Très-peu parmi nous ont eu durant cette crise le triste avantage de la contempler sans égarement d’esprij, et sans catastrophe immédiate. Je dis que c’est un triste avantage, parce que, dans cette inaction forcée, on souffre plus que ceux qui agissent. Je le sais par expérience ; en aucun temps de ma vie, je n’ai autant souffert !

Je n’ai pas voulu faire une page d’histoire, je

no l’aurais pas pu ; mais toute émotion soulevée par l’émotion générale appartient quand même à l’histoire d’une époque. J’ai traversé cette tourmente comme dans un îlot à chaque instant menacé d’être englouti par le flot qui montait. J’ai jugé à travers le nuage et l’écume les faits qui me sont parvenus; mais j’ai tâché de saisir l’esprit de la France dans ces convulsions d’agonie, et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le cœur pour savoir si elle est morte.

On ne peut juger que par induction, je tâte mon propre cœur et j’y trouve encore le sentiment de la vie. Si ce n’est pas l'espoir, c’est toujours la foi, et si ce n’était même plus la foi, ce serait encore l’amour; tant qu’on aime, on n’est pas mort. La France ne peut pas se haïr elle-même, plus que jamais elle est la nation qui aime et qu’on aime. Si le gouvernement qui jurait de la sauver ou de mourir avec elle n’a su faire ni l’un ni l’autre, quelque espérance que nous ayons fondée sur ce gouvernement, quelques sympathies qu’il ait pu nous inspirer ou qu’il

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nous inspire encore, accusons-le plutôt que de condamner la France. Repoussons avec indignation le système de défense de ceux qui nous disent qu’elle est perdue, parce qu’elle n’a pas voulu être sauvée. Ce serait le même mensonge qui a été prononcé à Sedan lorsqu’on nous a lâchement accusés d’avoir voulu la guerre. Dire que la France ne peut plus enfanter de braves soldats ni de bons citoyens, parce qu’elle a été bonapartiste, c’est un blasphème. Elle a proclamé la république à Paris avec un enthousiasme immense, elle l’a acceptée en province avec une loyauté unanime. Le premier cri a été partout :

— Vive la patrie !

Et tout le monde était debout ce jour-là. La France de toutes les opinions a offert ou donné sans hésitation le sang qu’elle avait dans les veines, l’argent qu’elle avait dans les mains. Le paysan le plus encroûté a marché comme les autres. Les sujets les plus impropres aux fatigues s’y sont traînés quand même, des mères ont vu partir leurs trois fils, des fermiers tous

leurs gars; des hommes mariés ont quitté leurs jeunes enfants, des soldats qui avaient fait sept ans de service ont repris le sac et le fusil. Je ne parle pas des riches qui ont quitté avec orgueil leurs affections et leur bien-être, des industriels, des savants et des artistes qui ont fait si bon marché de leurs précieuses vies, et qui se sont volontairement dévoués, des jeunes gens engagés dans des carrières honorables ou lucratives qui ont tout sacrifié pour servir la grande cause : je parle de ceux qu’on accuse, qu’on méconnaît et qu’on méprise, je parle des ignorants et des simples qui croyaient encore à l’empereur trahi, vieille légende des temps passés, et qui n’aimaient pas du tout la République, parce que rien ne va sans un maître. Je ne peux pas sans douleur entendre maudire ce pauvre d’esprit qui est allé se faire tuer, ou, ce qui est pis, mourir de froid, de faim et de misère dans la neige et la boue des campements. Si Jésus revenait au monde, il écrirait avec notre sang sur le sable de nos chemins :

«. En vérité, je vous le dis, celui-ci, qui ne comprend pas et qui marche avec vous est le meilleur d’entre vous. »

Finissons-en avec ces récriminations contre l’ignorance, avec cette malédiction sur le suffrage universel, avec ces projets, ces désirs ou ces menaces de méconnaître son autorité. La paix est maintenant inévitable, l’exaltation de parti la repousse et cherche à nous entretenir d’illusions funestes. Elle a promis ce qu’elle n’a pu tenir, elle ne veut pas en avoir le démenti, elle sacrifierait des millions d’hommes plutôt que de s’avouer impuissante ou impopulaire. 11 est temps que le gros bon sens intervienne. Il ne saura pas juger le différend, il le fera cesser. Je vois aux prises une impitoyable machine de guerre, la Prusse, et un homme nu, blessé, héroïque, la France militaire. Cet homme, exaspéré par l’inégalité de la lutte, veut mourir, il se jette en désespéré sous les roues de la machine. Debout, Jacques Bonhomme ! place entre ce sublime malheureux et la machine aveugle ta

PENDANT 1. A GP ER R E

lourde main, plus solide que tous les engins de la royauté. Arrête le vainqueur et sauve le vaincu, dût-il te maudire et t’insulter. Tu veux qu’il vive, toi, paysan qui par métier sèmes la vie sur la terre. Tu veux que le blé repousse, et que la France renaisse. Voici tantôt le moment de ressemer ton champ gelé. On va crier que tu as tué l’honneur. Tu laisseras dire, toi qui portes toujours tous les fardeaux, tu porteras encore celuici. L’ingrate patrie est bien heureuse que tu ne connaisses pas le point d’honneur, et que tu te trouves là, dans les situations extrêmes, pour trancher sans scrupule et sans passion les questions insolubles !

Et à présent faisons une fervente prière au génie de la France. Puisse-t-il nous bien inspirer et faire entrer dans tous les esprits la notion du droit! Il est si clair et si précis, ce droit acquis et payé si cher par nos révolutions! Liberté de la parole écrite ou orale, liberté de réunion, liberté du vote, liberté de conscience, liberté de réunion et d’association, — que peut-on vouloir

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de plus, et quelles théories particulières peuvent primer ces droits inaliénables? N’est-ce pas donner l’essor à toutes les idées que d’assurer les dro ts de la discussion ? Si nous savons maintenir ces droits, ne sera-ce pas un véritable attentat contre l’humanité que la conspiration et l’usurpation, de quelque part qu’elles viennent?

L’orgueil des partis ne veut pas souffrir le contrôle de tous : sachons distinguer les vanités exubérantes des convictions sincères, n’imposons silence à personne, mais apprenons à juger, et que l’abandon soit le châtiment des écoles qui veulent s’imposer par la voie de fait, l’injure et la menace. Ne subissons l’entrainement ni des vieux partis ni des nouveaux. Le véritable répu- Dlicain n’appartient à aucun, il les examine tous, il les discute, il les juge. Son opinion ne doit jamais être arrêtée systématiquement, car l’intelligence qui ne fonctionne plus est une intelligence morte ; qui n’apprend plus rien ne compte plus. Observons le rayonnement des idées nouvelles à mesure qu’elles se produiront, et sa-

chons si elles sont étoiles ou bolides, c’est-àdire éclosion de vie ou débris de mort. La France a le sens critique si développé et tant d’organes éminents de cette haute puissance, qu’il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour s’éclairer sur la valeur des offres de salut qui lui sont faites de toutes parts. Cette discussion, à la condition d’être loyale et sérieuse, fera aisément justice du mandat impératif, qui n’est autre chose que la tyrannie de l’ignorance, si bien exploitée par le parti de l’Empire. Faisons des vœux pour que la distinction du droit et de la fonction déléguée soit bien comprise et bien établie par nos écrivains, nos assemblées, nos publicistes de tout genre, lis auront beaucoup à faire à ce moment de réveil général qui va suivre, à la grande surprise des autres nations, l’espèce d’agonie où elles nous voient tombés. Il sera urgent de démontrer que le mandat impératif est une idée sauvage, et qu’il y aurait erreur funeste à en accepter l’outrage pour conquérir la popularité. Le droit du peuple à choisir ses représentants, à con

qu’il peut donner de sa propre autorité. Je crois que, si ce droit n’est pas supprimé, il pourra être modifié par une loi qui en soumettra l’exercice aux décisions des assemblées. En temps normal et régulier, il ne faut jamais qu’un pouvoir exécutif puisse en appeler de l’Assemblée au peuple et réciproquement. Je ne sais même pas s’il est dès cas exceptionnels où cet appel ne serait point un crime contre la raison et la justice.

Mais ce ne sont pas là mes affaires , dit la fourmi, et je ne suis qu’une fourmi dans ce chaos de montagnes écroulées et de volcans qui surgissent; je fais des rêves, des vœux, et j’attends.

Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurezvous tous été logiques avec vous-mêmes sous cette dictature compliquée d’une guerre atroce ? Quelles vont être vos élections de Paris?

Je n’ai qu’un désir : c’est qu’elles soient l’expression de toutes les idées qui vous agitent dans tous les sens. Un parti trop prédominant

serait un malheur en ce moment où il faut que la lumière se fasse.

Si je dois encore une fois assister à la mort de la république, j’en ressentirai une profonde douleur. On ne voit pas sans effroi et sans accablement le progrès faire fausse route, l’avenir reculer, l’homme descendre, la vie morale s’éclipser; mais, si cette amertume nous est réservée, ô mes amis, ne maudissons pas la France, ne la boudons pas, ne nous croyons pas autorisés à la mépriser; elle passe par une si forte épreuve ! Ne disons jamais qu’elle est finie, qu’elle va devenir une Pologne; est-ce que la Pologne n’est pas destinée k renaître?

L’Allemagne aussi renaîtra; riche et fière aujourd’hui, elle sera demain plus malade que nous de ces grandes maladies des nations, nécessaires à leur renouvellement. Il y a encore en Allemagne de grands cœurs et de grands esprits qui le savent et qui attendent, tout en gémissant sur nos désastres; ceux-là engendreront par la pensée la révolution qui précipitera les oppres-

seurs et les conquérants. Sachons attendre aussi, non une guerre d’extermination, non une revanche odieuse comme celle qui nous frappe; attendons au contraire une alliance républicaine et fraternelle avec les grandes nations de l’Europe. On nous parle d’amasser vingt ans de colère et de haine pour nous préparer à de nouveaux combats! Si nous étions une vraie, noble, solide et florissante république, il ne faudrait pas dix ans pour que notre exemple fût suivi, et que nous fussions vengés sans tirer l’épée !

Le remède est bien plus simple que nous ne voulons le croire. Tous les bons esprits le voient et le sentent. Allons-nous nous déchirer les entrailles, quanti une. bonne direction donnée par nous-mêmes à nfcs jwe^as ièt àjios consciences aurait plus de force que tous les canons dont la Prusse menace la civilisation continentale? Croyez bien qu’elle le sait, la Prusse ! La paix que l’on va négocier n’éteindra pas la guerre occulte qu’elle est résolue à faire à notre république. Quand elle ne nous tiendra plus par la violence,

elle essayera de nous tenir encore par l’intrigue, la corruption, la calomnie, les discordes intérieures. Serrons nos rangs et méfions-nous de l’étranger! 11 est facile à reconnaître : c’est celui qui se dit plus Français que la France.

Nohant, nuit du 9 au 1 0 février.

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