‹ Journal d'une expédition entreprise dans le but d'explorer le cours et lChapitre 53 sur 99 · SUITE J)V CONSEIL · texte numérisé non relu

SUITE J)V CONSEIL

périr. Un autre des papiers de Boy est signe de T. Lake, capitaine du brick le Thomas de Lwer-. pool , maintenant à l'ancre dans la rivière Brass.

Je Yçnais de terminer cet examen , cjuând Obie entra dans la cour , accompagné de sa suite ordinaire, ipais^avec un costume différent de celui de la veille. Il portait des robes de soie flottantes. Après les saluts et complimens, Boy pri^ Iç monarque d'en appeler à moi, pour savoir quelle estime faisaient de lui les hommes blancs. Je m'empressai de dire beaucoup de choses en sa faveur , que le roi prit en fort bonne part,^ et accueillit de la meilleure £;race du monde i mais l'idée qu'un morceau de papier, qui n€ pouvait ni çntendre , ni voir, ni parler, en put direj si long^ et donner tant d'informations, fixt pour lui unç source inépuisable d'admiration et d'étoniiement. Cependant le souverain ^t son cortège n'exprimèrent leurs émotions tjue pai^ u|]^ air stupéfait et niais, suivi de bruyans éclats de, rire.

Le plme s' étanç rétabli , Obie dit , avec une physionomie grave, qu'il « était inutile de discu-r ter davantage au sujet des hommes blancs, si^ détermination. étant déjà prise; » et pour la prepiière fois , il s'en expliqua brièvement : \ç% circonstances nous ayant jetés entre les main^d^

!2l8 DÉCISION DV Mi.

ses sujets , îl avait droit , d'après les lois et cdu-' tûmes du pays, Doh-seulèment de regarder noâ personnes comme sa propriété, mais encore tous» les gens de nôtre suite; cependant, il ne voulait pas abuser de ses avantages , et se contenterait de nous échanger contre la valeur de vingt esclaves en marchandises anglaises. Afin que la chose fût entîèrenient réglée et arrangée à sa satisfaction , il nous empêcherait de laisser la ville ^ jusqu'à ce que ceux de nos compatriotes qui Ée trouvaient à Brass ou à Bonny , eussent payé notre rançon ; ce qui ne souffrirait pas de difficulté, puisque, de notre propre aveu, les Anglais à Fancre datiS ces rivières , nous donneraient avec joie et empressement toute Paide que nou$ pourrions requérir. Quant aux effets qu'on nous avait volés à Kirri, il metti'ait tous ses soKis à nops les faire restituer. Cette circonstance l'affligeait plus que toutes les autres , mais il niait qu'un seul de ses sujets y eût pris part, et attribuait toute cette échauffourée à l'audace et à la brutalité d'un certain peuple , qui habitait un pays sur l'autre rive , presqu'en face de son royaume , et dont le souverain était son ami intime ; ce qui lui faisait espérer pouvoir nous faire rendre justice : «Mais, ajouta-t-il, il sera toujours nécessaire ique vous attendiez ici

TRIJWJLATIOIsrs. 219

<j[u'un conseil de cette nation s'assemble; alors les voleurs seront interrogés, et vos récluni»tions accueillies. Les gens de Damuggou ^ qui vous âcr comp^gnaient, ont* comme vous, fait de gcandes pertes ; quant à moi , je leur ferai cadeau d'un esclave ou, deux en dédommagement , et ils auront ma permission pour aller avec vous jusqu'à la.' côte chercher le présent que vous avez, m'at-on dit, promis à leur souverain : mais il ne faut pas vous attendre qu'ils vous servent de guide pour vous conduire à la mer, car leur responsabilité finit ici. »

. Lorsque Antonio jious eut traduit cette longue harangue , je demeurai anéanti et comme frappé de Ja foudre. J'assurai vainement le roi.quUl n'y avait p^s pour lui la moindre nécessité de nous retenir, que nos compatriotes ne <;onsen tiraient à nous racheter qu'autant qu'ils nous verraient , et pas avant. Toutes mes sollicitations^ pour lui faire changer quelque chose a son plan , et pour le décider à nous laisser partir, ne purent l'ébranler. Les craintes de ses sujets, les représentations des hommes de Brass , avaient fait une impression trop profonde sur son esprit , et nous reconnûmes qu'il fallait s'en remettre au temps et au hasard.

Cette décision définitive d'Obie est uu coup'

tembte ; nous nous étions flattes que Tidsu^ îles délibérations de ce conseil de sauvage^ notUf serait favorable, et que, Fenquétç terminée, nous serioi^ dirigés vers les côtes , sans plu^ d'obs^des. Maintenant, il nous faut attendre le retour d^un inessager que Ton va envoyer, et qui doit apporter avec lui la valeur de viiigt esclaves y • n^ontant de notre rançon. Tout ce que nbus savons , c'est que , si Foh trouve à se défaire de nous , ce sera à un prix beaucoup trop élevé.

Comnie on peut le supposer, je retotrrnaî au logis , fort abattu et chagrin d'avoir à apprendre à mon frère ce résultat du palaver. Ccitté nouvelle le surprit et ràffligea autant qiie moi. Mais , quoique troublés et inquiets de notre situation, nou^ ne lûiirmurons pas eontre les décrets de la divine Providence , qui nous a consolés tant de fois dans nos adversitjés, qui est venue à notre aide et nous a sauvés d'une foule de périls et même de la mort. »

Jeudi , ï I noi^môre. — Ce matin ^ mon frère s'est senti malade, et me trouvant un peu mieux, j'ai pu reprendre le journal. En vérité, c'est chose miraculeuse que notre santé se soit en-^ core si bien soutienne, généralement parlant,, quand on réfléchit aux fôtigueset aux privations que nous avons endurées , aux perplexités de

totts genres qui nous ont assaillis , et aux mille et une difficultés qVil nous £| fallu vaincre. Malgré tout cela .y grâce aux bénédiction/» de Dieu et à sa miséricorde, mms ayons joui souvent d'une sorte d'entrain, de vie^ qui, Tenant à la suite de cuisans chagrins, effaçaient rapidement de noire esprit une foule d'impressions pénibles. Mais , quoique la nature Êisse, de temps à autre, de ces efforts extraordinaires , elle s'aiTaiblil à la lon^ gue, et succombe à la umltitude des soucis et des vexations ; à moins qu'une grande vigueur ^ une bonne santé , et toute l'élasticité de)^ jeunesse , ne combattent ces funestes influences. L'espérance aussi nous abandonne parfois j s^u lUornenf même où nous aurions le plus grand besoin de ses illusions consolantes, elle se retire, et nous laisse en proie à la crainte, aux soupçons et aux idées les plus sombres et les plus accablantes. Voilà où nous en sommes aujourd'hui ; nous tombons quelquefois dans une telle apathie , sur notre situation présente et à venir^ que la plus complète indifférence s'empare de nous; et, je crois vraiment que, s'il suffisait d'une courte lutte pour recouvrer notre liberté * et le bonheur, nous n'aurions pas l'énergie de Pentreprendre. Je rougis d'avouer que, dans ' ces occasions, ni le souvenir des délivrances^

a22 MISÈRE ET DISETTE.

passées, ni le sentiment que nous sommées toujours sous la protection du Dieu miséricordieux , qui a été notre refuge et notre gardien jusqu'ici, ne peuvent me rendre une entière confiance en sa miséricorde ^ ou m'apprendre à me résigner, à sa volonté sainte.

Depuis le peu de jours que nous sommes ici , le manque de vivres nous à exposés à beaucoup de souffrances ; et nos gens qui , les premiers jours, Ont supporté cette privation avec calme , sont devenus fort exigeans et se plaignent trèshaut. La frayeur continuelle où les jette la per- ^ spective d'être enlevés et vendus, a aggravé leur disposition au mécontentement, et les rend sournois et mutins. Le pis de tout, c'est qti'ayant perdu aiguilles et cauris, à Kirri^ il ne nous reste aucun moyen de rien acheter;, d'ailleurs, le cauris ou porcelaine n'a pas cours, k £boe. La pauvreté est regardée partout, je crois,, comme le plus grand des maux ; mais ici c'est une véritable malédiction (du moins pour nous)» Les vertus de la bienveillance et de l'humanité sont peu comprises des naturels^ et quand ils font tant que de les exercer, si même cela leur arrive, ce n'est que dans de grandes occasions- Obie nous envoie tous les matins une volaille et une igname ou deux; mais, comme npus sommes

DURETÉ ÙES NATURELS. 223

dix, cela suffit à peine à nous empêcher de mourir de faim. Pour mettrjB un terme, s'il était possible, aux murmures de nos hommes, nous avons été réduits à la pénible nécessité de mendier ; autant eût valu adresser nos prières aux pierres et aux arbres ; nous nous fussions du moins épargné l'humiliation du refus. Jamais nous n'avons mieux senti notre insuffisance et notre faiblesse , et jamais nous n'eûmes plus besoin de patience et de résignation. Dans la plupart des villes et «villages de l'Afrique , nous avions été pris pour des demi-dieux , et traités en conséquence , avec une vénération , un respect universel. Mais, ici, hélas ! quel contraste! Nous sommes rangés parmi les êtres les plus dégradés et les plus misérables; esclaves dans cçtte terre d'ignorance, objet des railleries et du mépris d'une horde de barbares. Il serait difficile de deviner ce qui a donné naissance h ces sentimens hostiles; nous sentons que nous ne les méritons pas, et cependant la conscience du peu que nous sommes combat toute idée d'amour-propre et d'importance , et nous donne de 'sévères mais utiles leçons. Tout en faisant une large part à^ l'état de barbarie du peuple d'Eboe, nous ne pouvons nous empêcher de regarder cette tribu inhospitalière , comme la plus avare

et la plus grossière que nous ayons^ençor^ yîsî- %é^.he roi^ et une femipe luariéç,, d'un certain âge , sont les seuls individus^ dans une population de plusieurs milliers d'âmes , qui nous aident témoigné quelques égards et quelques attentions; et la dernière, seule , a agi, nous en spmmes convaincus , par bon,t;é, et sans aucun motif d'intérêt.

Les gens de toutes classes aijment pa^siopnémeiit le vin de palmier, et en^ boivent ^vec exiCjÇS , dès qu'ils en trouvant roçcaçipn ,^ qui , du reçte, n'est pas rare, car on fait ^çaucoup de ce vin dans la ville et aux environs. Ils on,t pour coutume générale et favorite de s'a^ssembfer , aussitôt le coucher du soleil; et réunis, par gi^Qupes nombreux, en plein air^ fst sous les branches des arbres, ils causent dc^ évépemens de la journée, se réjouissent et s'égayent avec ce breuvage excitant. Ces assemblées se prolongent jusqu'après minuit; «t, comme les assi^tans trouvent moyen de s'enivrer dès le çqmmenceipent, la plus grande partie de la soirée sç passe en luttes et en. bataille^ , accompagnées parfois des clameurs les plus effroyables qu'on pui^e imaginer. Il n'est p^s rare que ces bruyantes «fifeauvages orgies se terminent par l'effusion du sang et même par le meurtre. Une réuTkion

Page 1