I. — CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Je viens soumettre au jugement de l’Académie les résultats d’un travail long et pénible, sur l’une des questions les plus litigieuses et les plus importantes de l’art chirurgical. Question déjà soulevée plusieurs fois, plusieurs fois résolue en sens contraires, et sur laquelle les praticiens sont surtout restés partagés, parce que le débat se soutenait plutôt avec des raisonnements qu’avec des faits. La manière même dont l’orthopédie est
(1) Ce Mémoire, comme on sait, avait été renvoyé aune commission composée de MM. Roux, Baudelocque et Velpeau. Après une enquête laborieuse qui n’a pas duré moins de cinq mois, après avoir visité tous les malades qu’il lui a été permis de visiter, et obtenu sur quelques autres tous les renseignements possibles, la commission, par l’organe de son rapporteur, est venue déclarer devant l’Académie que les observations de M. Malgaigne, h part quelques faits de détail d’un intérêt très-secondaire, sont parfaitement exactes. Enfin, aprèstun débat so-
encore constituée parmi nous semblait défendre en quelque sorte aux faits de se produire ; pour les familles obligées de recourir aux établissements particuliers, la nature de l’affection est un malheur qui réclame le secret le plus impénétrable; l’insuffisance de la cure est un secret plus redoutable encore. Il faut donc avant tout rendre grâce au Conseil général des hôpitaux pour avoir institué un service public consacré au traitement de ces difformités , et nous féliciter ensuite que le médecin chargé de ce service, en publiant ses résultats, ait donné à tous le droit de les vérifier.
Quelques mots sont nécessaires pour rappeler ici l’état de la question. En 1837, lors d’un concours célèbre, l’auteur couronné, qui n’appliquait pas encore la myotomie, annonçait que les déviations du 1er degré guérissent presque toujours complètement, et que presque toutes les déviations du deuxième degré sont complètement curables (1). Mais, deux années plus tard, la myotomie étant trouvée, il avait beaucoup modifié ses premières déclarations; toutes les personnes, disait-il, qui se sont livrées à cette branche de l’art de guérir savent combien les résultats étaient longs et difficiles à obtenir, et combien peu de ces résultats étaient complets. L’opération nouvelle promettait de changer radicalement cet état des choses; car l’intrépide orthopédiste écrivait en même temps à l’Académie royale des sciences qu’il avait pratiqué déjà douze fois la myotomie rachidienne, pour des déviations du 2e et du 3e degré, avec torsion de la colonne et gibbosité proportionnées ; et pour toutes, il avait pu poursuivre avec un succès constant le traitement par les appareils mécaniques. Et ces résultats n’étaient pas seulement avantageux pour l’art ; ils devaient servir à décider en outre une question scientifique d’une haute portée, savoir : que le plus grand nombre des dévia tions latérales de l’épine sont le produit de la rétraction musculaire active (2).
L’Académie se souvient des discussions plus d’une fois renouvelées dans son enceinte par M. Bouvier, partisan d’une doctrine tout opposée. M. Bouvier avait même rapporté six observations de jeunes filles traitées sans succès par la myotomie rachidienne ; mais comme nulle opération ne réussit toujours, ce petit nombre d’insuccès, sans démontrer péremptoirement l’inefficacité de la méthode, faisait seulement désirer avec plus d’impatience que l’auteur lui-même publiât l’histoire de ses opérations. Nous n’avons pas eu jusqu’à présent satisfaction complète à cet égard ; les faits sont restés inédits ; mais les résultats de quatre années de pratique ont été formulés par des chiffres qu’il convient de rappeler.
Du 1er août 1839 au 1er juillet 1843, il y avait donc eu de traitées à l’hôpital des Enfants, soit dans le service, soit à la consultation, 57 déviations de l’épine; je ne parle, bien entendu, que des traitements complets.
Sur ces 57 cas on comptait :
24 guérisons complètes,
28 améliorations,
4 cas sans amélioration,
1 mort.
Cela promettait une mine abondante à ceux qui auraient le courage de l’exploiter.
lennel qui n’a pas duré moins de deux séances, l’Académie a voté des remercîments à l’auteur et l’insertion du Mémoire dans le Bulletin officiel de ses séances; et les circonstances qui ont précédé et accompagné ce vote en relèvent encore la signification. ( Voir aux Académies.) Pour nous, satisfait de ce jugement, il nous reste à porter devant nos lecteurs la pièce principale de ce grand débat, afin qu’eux aussi puissent se prononcer en toute connaissance de cause. Nous donnons donc notre Mémoir.e tel qu’il a été présenté à l’Académie, nous réservant seulement d’indiquer dans de courtes notes les rectifications amenées par l’enquête de la commission.
(1) Gazette médicale, 1837, p. 535, 2e colonne.
(2) Gazette médicale, p. 404, lrP colonne.
MALGAIGNE. — MÉMOIRE SUR LA MYOTOMIE RACHIDIENNE,
Je ne tardai pas à me mettre à l’œuvre ; et, malgré des difficultés de tout genre , je crois avoir poussé mes investigations assez loin pour en faire sortir quelque chose de sérieux.
Le premier point était de retrouver les malades. Plusieurs avaient quitté l’hôpital depuis près de 4 ans; et, fussent-ils restés dans Paris, il était trop probable qu’on ne pourrait pas toujours en retrouver la trace. D’autres étaient venus des départements et y étaient retournés; mais ce qui était le plus embarrassant, c’est qu’un assez grand nombre avaient été traités à la consultation et n’avaient laissé ni nom ni adresse. J’ai dû tout d’abord renoncer à l’espoir de retrouver ces derniers, et je me suis occupé de constater le véritable chiffre des déviations traitées dans le service même.
Les sujets entrés à l’hôpital et définitivement sortis au 1er juillet 1843 étaient au nombre de 42. Sur ces 42, 7 seulement ont échappé à mes recherches, mais il s’en faut de beaucoup que nous ayons cependant 35 observations à mettre en ligne. D’abord , vérification faite, 3 sujets étaient affectés non de déviations latérales, mais de courbures postérieures attribuées à une affection tuberculeuse. D’autres sujets ne pouvaient guère être considérés comme ayant suivi un traitement réel ou du moins suffisant, ayant quitté l’hôpital au bout de 15, 20, 30 et même 40 jours. Il y avait 7 cas de cette sorte, et de prime abord j’avais cru pouvoir les négliger. Mais considérant que, sur un sujet présenté à cette Académie, on avait promis une guérison complète au bout de 3 semaines ou un mois, bien que cette promesse eût été mise en oubli, je pensai qu’il était urgent de m’assurer si elle avait eu sa vérification ailleurs, et je me mis à la recherche de ces malades. Deux n’ont pu être retrouvés, mais ils n’étaient restés à l’hôpital que 13 et 20 jours ; ils n’étaient donc pas même dans la limite rigoureuse du temps requis pour les guérisons les plus rapides. Les cinq autres étaient dans le même état ou dans un état pire qu’avant leur entrée à l’hôpital, et j’ai cru, en conséquence, ne devoir tenir aucun compte de cette catégorie.
Cette double élimination réduisait notre chiffre à 32 sujets ; il m’a paru juste et légitime de faire encore une défalcation nouvelle de deux jeunes filles entréesdans le service orthopédique avec des déviations , et qui y sont restées l’une 4 mois et demi, l’autre près de 10 mois. Mais elles y ont subi des opérations sans nul rapport avec leurs déviations; l’une d’elles est cette jeune fille devenue célèbre pour avoir subi la section de près de 20 muscles ou tendons , et dont j’ai déjà donné l’histoire dans un autre travail (1).
En dernière analyse, il n’y a eu véritablement que 30 sujets traités dans le service, ce qui porte à 27 le nombre des malades traités à la consultation. Sur ces 30 sujets, un, comme il a été dit, est mort à l’hôpital; 5 sont en province, et je n’ai pu avoir aucun renseignement satisfaisant sur leur état; il m’est donc resté définitivement une masse de 24 malades qui ont été visités, interrogés, examinés, ou sur lesquels j’ai eu des renseignements authentiques. J’ajouterai qu’avant de venir en présenter l’histoire à l’Académie, des circonstances sur lesquelles il serait pénible d’insister m’ont fait désirer de la soumettre à une première vérification, et qu’une commission spéciale, nommée par la Société de Chirurgie, a déjà constaté la réalité des résultats qui vont être exposés.
Quelques détails d’abord sur la durée du séjour à l’hôpital et sur le traitement employé :
5 de nos malades sont restées dans le service de 2 à 3 mois.
de 5 à 4 mois, de 4 à 5 mois.
5 mois et demi.
6 mois et demi, de 7 mois et demi à 10 mois.
(1) Voir mon Mémoire sur Y Abus et le danger des sections tendineuses et musculaires dans le traitement de certaines difformités, Journal de Chirurgie , février 1844.
TRAVAUX ORIGINAUX
Ceci exprime la durée du séjour, mais non la durée du traitement qui a été le plus souvent continué à domicile.
Le traitement consistait d’abord et essentiellement en appareils mécaniques. Le plus souvent on y joignait la myotomie rachidienne.
Vingt malades au moins ont subi la section des muscles, une seule fois ou à diverses reprises (1 ) ; et le nombre des sections a aussi varié :
5 n’en ont subi qu’une seule.
8 en ont eu . 2
Que si maintenant l’on veut savoir le résultat définitif, il sera bien loin des proportions favorables indiquées dans le Relevé, et plus loin encore de celui qu’annonçait la lettre à l’Académie royale des sciences. Il n’y a pas une seule guérison complète. En classant les malades par catégories, d’après leur état à la sortie et leur état actuel, j en trouve 4 catégories.
l*e catégorie. — 4 malades qui ne sont certainement pas guéries; mai s les renseignements
précis manquent pour juger s’il y a eu amélioration ou aggravation. Chez deux de ces malades, nous avons rencontré un mauvais vouloir qui venait de plus haut, et que nous n’avons pu vaincre ; mais il était facile de constater par-dessus les vêtements des saillies accusatrices; une troisième est allée au bureau central, depuis sa sortie, réclamer de nouveaux soins, mais elle a donné une fausse adresse ; la 4e est à la campagne , et tout ce que nous en savons est qu’elle a encore une gibbosité des plus prononcées (2).
2a catégorie. - 7 malades sorties sans amélioration sensible ; de celles-ci 3 sont restées jusqu’à ce jour à peu près dans le même état ; la déviation a empiré chez les quatre autres.
3e catégorie. — 7 malades sorties avec une amélioration passagère qui n’a pas duré
au delà de quelques mois ou même de quelques semaines ; après quoi la déviation a recommencé à faire des progrès ; et chez 5 de celles-ci elle est aujourd’hui beaucoup plus forte qu’ auparavant.
4® catégorie. — 6 malades sorties avec des améliorations partielles, et qui persistent
encore actuellement (3).
(1) Nous pouvons dire aujourd’hui 22 malades ; des deux nouvelles sur lesquelles l’enquête a obtenu des renseignements qui nous avaient manqué , l’une a subi deux sections et l’autre quatre.
(2) Sur les quatre malades de cette catégorie, les deux premières ont été vues depuis; il y a amélioration fort légère chez l’une, plus notable chez l’autre, mais si éloignée de la guérison qu’en mariant leur fille, les parents ont averti le futur de son état. La troisième, que nous n’avions pas retrouvée à son adresse, nous avait été indiquée, comme s’étant présentée au Bureau central, par un des médecins de cet établissement qui depuis a reconnu son erreur; mais, après être restée 82 jours dans le service, elle fut prise d’une fièvre typhoïde, et envoyée à l’hôpital Necker où elle succomba; du reste, le médecin qui l’a traitée en dernier lieu a constaté à l’autopsie une forte gibbosité.
Notons en passant que cela fait deux morts dans le cours du traitement; le Relevé n’en
comptait qu’une.
(5) Il faut ajouter à cette catégorie les deux malades indiquées dans la note précédente; mais il faut en retrancher d’abord une sur laquelle la commission a eu des renseignements plus complets que nous, et une autre dont l’amélioration n’a pas persisté.