‹ Journal de l'agriculture (volume 2)Chapitre 136 sur 683 · I. — Sur le râle des engrais azotés · texte numérisé non relu

I. — Sur le râle des engrais azotés

Il est encore nécessaire de revenir sur le rôle que jouent, dans la végétation et dans les sols arables, les engrais azotés. Il n'est pas de question sur laquelle on ait émis à priori des idées aussi absolues et en même temps s'écarlant davantage de ce que permet la saine interprétation des fniis. D'un autre côté, les expériences positives ne sont pas assez nombreuses pour que l'on puisse en invoquer toujours à l'appui ou à rencontre des pratiques auxquelles les cultivateurs s'adon nent. Enfin, les circonstances de l'emploi d'un engrais sont tellement multiples et peuvent varier de tant de manières qu'il est bien difficile de se prononcer sur les résultats à obtenir, en présence des phénomènes météorologiques qui peuvent survenir, sans que l'on ait la possibilité de les prévoir. C'est sous le hénélîce de ces réserves que nous allons essayer de répondre aux questions qui nous sont posées par M. Garnier, secret are de la Société départementale d'agriculture d'IUe-et- Vilaine^ qui s'exprime ainsi :

« Des pluies continues depuis les semailles d'automne, ont délavé nos champs et entraîné en pure perte les parties les plus assimilables des engrais en terre.

« Pour remédier à ce mal, il est évident qu'il serait très opportun de recourir aux engrais pulvérulents. Parmi ces engrais, le sulfate d'ammoniaque est particulièrement recommandé; mais ici, l'on est loin d'être d'accord sur le mode préférable de son emploi.

« Les uns conseillent de le répandre simplement sur le sol, puis de laisser aux influences atmosphériques le soin de le dissoudre et de le faire pénétrer jusqu'aux racines des plantes.

« D'autres veulent qu'il soit répandu à la veille du hTsage de la céréale.

« Enfin certains n'admettent l'emploi dans les meilleures conditions du sulfate d'ammoniaque, que précédé immédiatement d'un premier semis de phosphate fossile, puis suivi, à quelques jours d'intervalle, d'un deuxième semis du même phosphate,

« Vous rendriez un véritable service à un grand nombre de cultivateurs, si, dans le prochain numéro de votre Journal, vous vouliez bien traiter avec détails, la question du sulfate d'ammoniaque, indiquant notamment le mode préférable de l'emi loyer dans la circons'.ance, et aussi l'action chimique exercée sur le sulfate par l'emploi du phosphate fossile répandu simultanément. »

11 est incontestable que les eaux pluviales, quand elles passent à travers les champs pour se rendre dans les fossés des routes ou dans les ruisseaux, entraînent en pure perle une partie des matières fertilisantes du sol traversé. Mais cette action de lavage est bien différente selon la nature des terrains. Ainsi, des expériences bien faites, notamment en Angleterre, ont démontré que les terres argileuses retiennent

N- 722. — Tome I" de 1883. — 10 Février.

des matières ammoniacales que laissent, au contraire, échapper les terres sablonneuses. Par conséquent, les eaux pluviales du dernier automne n'ont pas exercé partout la même influence stérilisante. D'un autre côlé, il résulte également des mêmes faits qu'en répandant du sulfate d'ammoniaque dans un champ, ce sel, qui est très soluble, aura plus ou moins de chance d'être utilisé par la végétation ou de disparaître s'il survient des pluies après son épandage, selon qu'on aura affaire à un terrain plus ou moins argileux. Il faut remarquer encore que si une terre est plus ou moins 'nclinée et a un sous-sol imperméable, les eaux pluviales qui auront traversé la couche arable s'enfonceront dans le sous-sol ou bien s'écouleront au loin. Dans le premier cas, la perte des matières solubles entraînées ne sera pas définitive pour le propriétaire du champ, car les substances solubles pourront remonter et remonteront cerainement par capillarité vers la couche où plongent les racines des plantes cultivées, pour être à leur disposition. On ne tient pas assez compte de la capillarité des terres pour expliquer les phénomènes de la production des champs, et nous avons dû appeler sur ce sujet l'attention du monde agricole el du monde savant. Ceux qui isolent par la pensée, et dans leurs expériences, une tranche du sol arable pour la considérer uniquement comme le théâtre de la végétation, font une hypothèse qui assimilerait la culture en grand à la culture en vase clos. Dans la nature, les choses ne se passent pas ainsi.

Si maintenant on suppose que, en présence du sulfate d'ammoniaque, il y ait dans le sol du carbonate de chaux, il arrive que, dans certaines conditions de chaleur, une décomposition se produit, et il se forme du sulfate de chaux qui reste dans la terre, et du carbonate d'ammoniaque qui est volatil. Sous l'action de la chaleur solaire, le phénomène se présente souvent, et si la terre est dégarnie, il peut y avoir volatilisation dans l'atmosphère du carbonate d'ammoniaque formé dans le sol. Ainsi, selon des circonstances variables, il peut arriver que la couche arable fasse un gain ou fasse une perte de matières azotées, sans compter les transformations, nitrification ou dénitrification qui se produisent par l'action de l'oxygène en présence de corps mal connus jusqu'à présent et que l'oi a assimilés à des ferments. Ces choses posées, on comprendra facilement que les cultivateurs se trouvent justement divisés sur la meilleure pratique à suivre pour employer le sulfate d'ammoniaque. Le mieux est, quand on a affaire à une terre arable contenant de l'argile, de Fincorporer avec cette terre, au moyen du hersage. Dans les sols sablonneux, on ne doit pas employer le sulfate d'ammoniaque, si des pluies abondantes sont à craindre.

Quant à l'emploi simultané de sulfate d'ammoniaque et de phosphate fossile de chaux, il ne nous paraît pas devoir présenter d'inconvénients; toutefois des expériences comparatives devraient être entreprises pour bien résoudre la question ; elles nous paraissent manquer jusqu'à présent. 11 faudrait surtout tenir compte d'une circonstance à laquelle on ne prête pas généralement assez d'attention. Nous voulons parler de laprétence de la magnésie dans la couche arable. La formation des phosphates ammoniaco-magnésiensy est possible, si Ton introduit à la fois des phosphates fossiles qui deviennent solubles par l'acide carbonique du sol, et du sulfate d'ammoniaque. Alors le phosphate

ammoniaco-magnésien qui se produit pout empêcher l'action malfaisante d'une lexiviation par les eaux pluviales. C'est ainsi que la déperdition de l'ammoniaque par l'emploi simultané da phosphate fossile peut être empêchée.

Ces explications montreront, nous l'espérons, à notre correspondant et aux cultivateurs combien sont complexes et difficiles les questions qui nous sont soumises ; elles seront peut-être de nature aussi à mettre beaucoup de personnes en garde contre des conclusioas hà'ives tirées d'expériences bonnes en elles-mêmes pour les circonstances particulières où elles sont entreprises, mais qu'il faudrait se garder de généraliser. Telle est la réserve que nous faisons notamment en ce qui concerne la conclusion que M. Gatellier tire des études dont nous avons déjà rendu compte, au sujet de la culture du blé. Il vient de donner une nouvelle édition de son travail, et il nous demande d'en reproduire la conclusion. Nous le faisons volontiers; mais nous indiquerons sur quels points il sort de la véritable interprétation permise. M. Gatellier s'exprime ainsi :

« La méthode que je préconise pour la production économique du blé a pour point de départ la culture normale de notre pays, c'est-à-dire l'emploi du fumier et des engrais complémentaires. Le fond de la fumure est le fumier de ferme coûtant le meilleur marché possible. Il doit être obtenu par des animaux d'espèce variable suivant chaque localité, choisis de façon que leurs dépenses de nourriture et d'entretien soient les moins élevées et que leurs produits soient les plus rémunérateurs.

« Les engrais complémentaires dépendent de la nature du sol, de la composition du fumier employé et des récoltes précédentes

« Cette méthode est basée sur deux principes : 1° l'absorption directe ou indirecte de l'azote de l'air par les plantes légumineuses; 2" l'équilibre à établir entre les éléments azotés et minéraux immédiatement assimilables par les plantes, dt façon à éviter l'excès de Télément azoté qui produit la verse, l'échaudage et mêm; la rouille du blé.

« L'absorption de l'azote de l'air par les plantes légumineuses est encore contestée par quelques théoriciens; mais elle est généralement admise par les praticiens qui savent parfaitement i,ju'après dét'richemeut de luzerne, trètle ou sainfoin, les plantes subséquentes ont dans le cours de Lmr végétation une coloration d'un vert foncé qui est l'indice d'un excès d'azote dans le sol.

« L'équilibre nécessaire entre les éléments azotés et minéraux est un fait d'expérience. Les plantes peuvent avoir une composition chimique variable suivant la nourriture qu'elles puisent dans le sol. Pour les faire parvenir à leur développement normal et à une maturité convenable, il ne faut pas d'excès de matière azotée, et l'on peut toujours compenser l'excès d'azote contenu dans le sol par une addition de matières minérales et surtout de celles qui font défaut à ce sol. »

Les deux premiers alinéas qui précèdent sont exacts. Dans le troisième, M. Gatellier accumule des hypothèses ; il cesse d'être praticien et, par un travers fréquent de l'esprit humain, il reproche avec ironie à ceux qui ne pensent pas comme lui d'être des théoriciens. Sa première hypothèse consiste à dire que les plantes légumineuses absorbent directement ou indirectement l'azote de l'air ; or, cette absorption n'a jamais été démontrée. Une autre hypothèse qu'il met en avant, c'est que la verse, l'échaudage et la rouille du blé sont dus à l'excès seul de l'élément azoté; cela est encore à démontrer expérimentalement. Enfin, de ce qu'il y a quelquefois, comme vient de le démontrer M. Dehérain, dans le sol couvert par du sainfoin, plus d'azote qu'antérieurement, cela ne prouve pas le moins du monde que cet excès d'azote soit le résultat de l'absorption de l'azote de Tair par les plantes légumineuses. M. Gatellier fait donc de l'hypothèse, de la

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meilleure foi du monde. Mais il rentre dans la vérité des faits par le dernier paragraphe de ses conclusions, lequel eût beaucoup gagné à la suppression des deux précédents, oii il a accumulé des théories erronées ou au moins non démontrées. En agriculture comme en toute matière de raisonnement, il faut sagement séparer les faits connus, expérimentalement vérifiables, des interprétations qui peuvent varier à l'infini et qui, elles-mêmes, ne deviennent des vérités que lorsqu'elles peuvent se traduire en faits expérimentalement prouvés. Ce court exposé suffira pour faire comprendre pourquoi nous nous tenons toujours sévèrement en garde contre les conclusions que tant de personnes sont disposées à tirer d'observations dont les circonstances sont mal définies.

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