‹ Journal de l'agriculture (volume 2)Chapitre 215 sur 683 · XV. — Les laines · texte numérisé non relu

XV. — Les laines

Nous apprenons que l'administration de la guerre aurait l'intention de modifier le type des laines destinées aux draps de troupe dans des conditions telles que les laines du Midi, employées jusqu'ici, seraient à l'avenir fatalement exclues de la fabrication de ces draps. Nous aimons à espérer que cette nouvelle est fausse, mais il serait bon qu'elle fût démentie. La Société d'agriculture de l'Hérault s'en est émue, et s'apprête à discuter cette importante question.

J.-A. Barral.

Après une longue période de défrichement, disait dernièrement M. J. Rieffel au concours de Cliâteaubriant, la Bretagne est entrée dans la période fourragère. En effet, l'élément calcaire qui fait défaut à son sol granitique, y a pénétré par le canal de Nantes à Brest, les voies ferrées, et celles de communication avec le littoral qui forme, grâce aux engrais de mer, sa ceinture dorée, et a permis la culture du trèfle, des légumineuses et, partant, celle du froment dans des sols qui n'avaient porté jusque-là que de la bruyère, du seigle et du sarrasin parfois. Les phosphates de chaux qui trouvent dans l'acidité même de certaines eaux du sol et du sous-sol une condition d'assimilation, ont ajouté le complément nécessaire à certains terrains. Enfin la loi du 6 décembre 1850 spéciale à la Bretagne, et qui a dû être prorogée plusieurs fois, a permis, par une procédure plus aisée, le partage de nombreuses terres vaines et vagues sur lesquelles les habitants de diverses communes possédaient des droits de propriété souvent mal définis, tandis que d'un autre côté, dans certains arrondis sements, un véritable éraiettement du sol, contraire à toute culture rationnelle, appelle une loi facilitant les échanges de parcelles.

Telles sont les causes et les conditions générales du progrès qui s'est accompli depuis cinquante ans en Bretagne. Elles ont modifié l'économie rurale en certains points; l'élevage du mouton notamment a presque disparu avec la vaine pâture, et la spéculation s'est portée sur l'espècebovine, tant au point de vue de la boucherie qu'à celui du lait et de ses dérivés. Par ailleurs, la production chevaline a donné, dans le Finistère et les Côtes-du-Nord,de grands avantages aux éleveurs depuis quelques années.

C'est dans ces conditions qu'on veut bien s'adresser à nous pour nous demander quels sont les meilleurs légumes de grande culture, au point de vue de l'engraissement du bétail en Bretagne?

La question est complexe; la pomme de terre, la betterave, le chou, le topinambour, la rutabaga, la navette, etc., sont à recommander; mais il s'agit de les cultiver dans les sols et les condtions qui leur conviennent.

Quoi qu'il en soit, nous ne parlerons pas de la pomme de terre ni de la betterave fourragère dont les conditions de culture et les variétés sont connues. D'ailleurs ces cultures ne sont pas spéciales à la Bretagne. Rappelons ici les équivalents nutritifs généralement adoptés, sans y ajouter une foi entière; car dans l'espèce bovuie comme dans l'espèce humaine, on ne peut remplir tous les estomacs par des moyennes. La ration d'un animal à l'engrais doit être au moins de 1^CG de foin par 100 kilog. de son poids, et 30 kilog. de betteraves, 40 de choux, 30 de topinambours, etc., équivalent [à 10 kilog. de bon foin; en outre, la nourriture mélangée est une nécessité notamment pour les feuilles de choux qui, données en grande quantité, météorisent promptement les ruminants. Aussi lorsque le hachage qui procure une économie de près d'un quart, n'est pas pratiqué dans les petites exploitations, voit-on les cultivateurs ne donner les choux aux animaux qu'après avoir fait une petite distribution de foin.

Le chou pommé n'est guère cultivé en grande culture que sur uce

partie du littoral du Morbihan, oi^i bien que servant à l'alimentation du bétail, il est exporté en outre comme produit maraîcher.

Dans son livre, si consciencieusement fait, l'honorable M. G. Heuzé qui, il y a plus de trente ans, dirigeait comme fermier et sous-directeur à la fois la ferme de Grand-Jouan, une distinction se remarque d'abord entre les choux non pommés servant à la nourriture du bétail : ceux dont les feuilles seules sont données aux animaux, et ceux dont les feuilles et la tige remplie de moelle peuvent contribuer à leur nourriture. Disons seulement à propos de ces derniers, qui se divisent en choux moelliers blancs ou rouges, qu'ils ne sont guère cultivés que dans les contrées de la Bretagne où la betterave ne réussit pas, où du moins la culture n'est pas assez avancée /pour lui donner les façons et les engrais suffisants. On y effeuille au printemps les choux moelliers, leur laissant seulement la dernière tige, et on rentre les troncs qui pourriraient sur pied en hiver, ou seraient atteints par les gelées, et on les donne coupées et tranchées aux bestiaux. Le chou moellier est en effet bien autrement sensible au froid que le chou cavalier, le chou branchu du Poitou et le chou polo ou à mille têtes. Nous donnerons la préférence au chou branchu du Poitou sur le chou cavalier et sur le chou polo ou à mille têtes.

Le chou cavalier est peut-être plus rustique que les deux autres, mais il est moins productif.

Le chou branchu du Poitou, planté à 0™.75 en tous sens, nous adonné 13,300 têtes de choux qui, au poids de 3''. 50 (sur une moyenne de 1 0 choux pesés), nous a donné en définitive 46,500 kilog. à l'hectare; le chou polo ou à mille têtes sur la même pesée n'a donné qu'un poids moyen de 3 kilog. sur 13,300 têtes, soit 39,900 kilog. par hectare; différence : 6,600 kilog.

C'est un peu moins que les rendements indiqués par M. Heuzé.

Nous ne parlerons pas de fumure autre que celle du fumier de ferme stratifié avec du phosphate bien pulvérisé, et d'un bon dosage d'acide phosphorique soluble dans l'eau.

Quant aux soins après la transplantation, nous indiquerons un ou deux buttages.

On sait par ailleurs que l'hybridation est fréquente entre les crucifères; aussi si l'on veut récolter des graines, il faut choisir les pieds qui représentent le mieux les caractères de la variété à laquelle ils appartiennent, et les laisser en place.

M. Rieffel s'est fort applaudi de la culture du topinambour, lors de l'hiver rigoureux et prématuré de 1879. Il est très vrai que le topinambour ne redoute ni les chaleurs vives de l'été, ni des froids de — 1 0° à — 16° et végète sur tous les terrains excepté sur les sols humides ou à sous-sol imperméable, et c'est en quoi le rutabaga lui est préférable dans beaucoup de terres de la Bretagne. Ses tubercules se conservant mal à cause de leur tissu spongieux, on est presque forcé de les arracher au fur et à mesure des besoins, ou d'arracher seulement la quantité que l'on peut utiliser pendant quelques jours.

Ce tubercule, dit M. Heuzé, ne convient pas aux animaux à l'engrais, tout en reconnaissant qu'il est mangé avec avidité par les bêtes à cornes, surtout à la fin de l'hiver, et qu'en outre les fanes sont mangées avec plaisir par les vaches, les bœufs et les moutons. Ce qui est évident, c'est que le topinambour seul ne peut convenir à Ten-

graissement, pas plus que le chou, le rutabaga, le panais lui-même. M. Boussingault a récollé plusieurs fois en Alsace 4-'iO hectolitres de tubercules sur un hectare et 14 à 15,000 kilog. de feuilles.

Il n'existe point de terrains crayeux en Bretagne; mais les terrains schisteux, quelques terrains argilo-siliceux, les dunes de la mer, peuvent convenir à la culture du topinambour.

Nous avons donné ci-dessus l'équivalent nutritif du topinambour.

Le rutabaga, dit avec raison M. Ileuzé, est moins difficile sur la nature du sol que la betterave et la carotte blanche à collet vert; il réussit sur les sols couverts de bruyère et d'ajoncs qui sont souvent acides et que le roc perce parfois. Ce sont les religieux de la Meilleraie qui l'ont introduit dans l'ouest, ainsi que la carotte blanche; MM. Rieffel et Heuzé à Grand-Jouan en ont propagé la culture qui pénètre au centre de la Bretagne encouragée par les Comices de Quintin et un agriculteur très habile, M. Limon, président de ce Comice. C'est par files de. charrettes qu'au temps de la plantation les cultivateurs des Côtesdu-Nord et du Finistère viennent demander le plant nécessaire à leurs cultures, tant à la propriété de M. Limon, à Quintin, qu'au pénitencier de Langonnet, situés l'une et l'autre près des points les plus élevés de montagnes d'Arrèze.

La culture du rutabaga par transplantation en mai ou juin est seule usitée en Bretagne; les semis en place ne paraissent réussir que lorsqu'on les fait sur des terres de bonne qualité. Aussi les agriculteurs, comme M. Limon, qui font la spéculation du plant pour les cultivateurs environnants, ont-ils le soin d'amender leurs terres, notamment par des engrais de mer qui donnent l'élément calcaire et l'acide phosphorique. Au résumé, de tous les crucifères, c'est le rutabaga qui est le moins exigeant sous ce rapport.

Le rutabaga, dit avec juste raison M. Ileuzé, convient à tous les ruminants. Le beurre provenant des vaches nourries au rutabaga et au foin est plus gras et plus coloré que le beurre fourni par les vaches qui ont reçu des betteraves ou même des navets et des choux. Il convient parfaitement aux animaux à l'engrais, et c'est ce qui le rend précieux dans le centre de la Bretagne.

Le rutabaga, cultivé sans engrais, a donné souvent 30 à 40,000 kilog. de racines par hectare. Quoi qu'il en soit, une forte fumure de fumier de ferme stratifié avec du phosphate peut presque doubler cette production, et la fumure reste acquise à la céréale qui suit.

Lorsque l'automne et l'hiver ne sont pas très humides, on peut laisser le rutabaga en terre : ajoutons que ses feuilles sont aussi nutritives que celles du chou.

D'après M. Heuzé, le foin de prairie étant représenté par 100, le rutabaga aurait pour équivalent 340. 11 est à nos yeux préférable à la^ betterave.

La carotte à collet vert est cultivée depuis 1840 dans l'Ule-et- Vilaine et la Loire-Inférieure, etc. Elle est plus exigeante que le rutabaga, et nécessite des soins d'entretien lorsqu'elle est envahie par les herbes. C'est ce qui la fait cultiver en billons espacés de O^.GO à O'^.TS, de manière à y passer la houe à cheval, sarcler, et éclaircir les rangs.

La carotte donnée aux vaches leur fait donner un beurre coloré et de bon goût; les chevaux mêmes, et surtout les poulains la mangent

bien et acquièrent un poil luisant comme avec le panais. La carotte, du reste, contient du sucre et vaut mieux que la betterave; les terres que l'on consacre à sa culture exigent les mêmes soins.

Pour obtenir de 30 ,000 à 40,000 kilog. de carottes par hectare, il faut de 20,000 à 25,000 kilog. de bon fumier stratifié avec du phosphate.

i.a carotte blanche est plus nutritive que la carotte rouge, et surtout la betterave. D'après M. Boussingault, le foin de prairie étant représenté par 100, la carotte blanche aurait pour équivalent 273.

Le panais est cultivé dans le nord du Finistère où il fait la principale nourriture des chevaux, juments et poulains. On considère à Je<\sey et Guernesey que le panais que l'on donne en grande abondaince aux vaches si renommées de ces îles, rend la crème plus abondante, et donne au beurre un goût agréable et une belle couleur. On sait du reste que c'est sous l'étiquette de beurre de Jersey qu'on tenta l'envoi de nos premiers beurres de Bretagne en Angleterre, et qu'ils y ont conquis une place très honorable malgré quelques mélanges et des fraudes mêmes qui ont porté coup un instant à notre production,

A Jersey et dans le nord -Finistère, le panais rencontre le climat maritime, et en outre les engrais de mer qui renferment des sels de soude et de potasse favorables à sa culture. Les goémons de rive et de fond servent en effet à la fabrication de la soude.

On connaît la tentative si désintéressée de Thonorable M. Le Bian, vice-président de la Société d'agriculture de Brest, pour propager dans l'intérieur de la France la culture du panais qu'il considère comme une manne pour les arrondissements de Morlaix, Brest, etc. Elle a eu quelque succès tout d'abord ; mais la non-réussite de la propagation qu'ilespérait, tient à l'absence des conditions climatériques spéciales, et à celles du sol et des engrais appliqués aux panais tant dans le nord- Finistère qu'aux îles de Jersey et de Guernesey.

L'î panais est plus exigeant, on le voit, sous le rapport du sol et de la fumure que la carotte, la betterave et le rutabaga.

Nous n'avons pas l'équivalent nutritif du panais ; mais undociiment commercial nous l'apprend. Dans les environs deSaint-Pol, de Morlaix et de Brest même, les 1,000 kilog.de racines de panais valent 25 fr., la moitié du foin.

Nous avons voulu donner des renseignements précis sur les légumes de grande culture les plus favorables à l'engraissement ,du bétail en Bretagne, et nous nous sommes abstenu de parler de ceux qui sont communs à la culture générale en France. A. de la Morvonnais.

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