XII. — Les viandea de porc d'Amérique
Les négociants en saindoux et salaisons de nos principaux ports de commerce, notamment du Havre et de Bordeaux, font actuellement de grands efforts pour obtenir le rappel du décret du 18 février 1881 , relativement à l'importation des viandes de porc d'Amérique. A ce sujet, on nous prie d'insérer la lettre suivante dans laquelle on revient sur le danger qui pourrait en résulter pour l'élevage du porc en France :
« Monsieur le rédacteur, que les chambres de commerce de Marseille, du Havre et de Bordeaux, qui n'ont à se préoccuper ni de la santé publique ni de l'élevage du porc, fassent primer le côté commercial, cela se comprend : il y a dans ces ports quantité d'armateurs et de négociants qui gagnent des sommes énormes sur les salaisons américaines qu'ils vendent 0 fr, 60 et 0 fr. 70 le kilog., alors qu'ils les achètent 0 fr. 35 et 0 fr. 40; mais que la nation française laisse introduire librement chez elle un fléau comme la trichine, qui implantera dans le pays une maladie mortelle et qui détruira l'espèce porcine aussi sûrement que le phylloxéra américain a détruit nos vignes, voilà ce qui ne peut se comprendre.
« En France, on fait jeter à la voirie, tous les ans, 5 ou 6 millions de kilog. de viande déclarée insalubre, produite par nos agriculteurs, et il se trouve des personnes pour réclamer l'entrée libre d'une égale quantité de viande américaine, qui est au moins aussi dangereuse pour la santé pubhque.
« On peut tenir pour certain, en eifet, que le moyen proposé par l'Académie de médecine, pour rendre cette viande inoffensive, en la soumettant à une ébullition prolongée, serait tout aussi efficace pour les viandes charbonneuses et autres que Von fait jeter. Ce serait, on en conviendra, un étrange encouragement à notre agriculture que d'accepter des Américains ce qu'on n'accepte pas des éleveurs français.
c< Prétendre qu'il ne faut pas priver les classes ouvrières de cet aliment à bon marché est faire acte de philanthropie bien écruivoque, puisque cBlte viande peut être mortelle si elle ne cuit pas pendant six heures, et de plus, pourquoi alors ne pas utiliser aussi les viandes françaises qui ne sont pas plus dangereuses?
M Quant à croire que l'introduction des salaisons américaines fera baisser la main-d'œuvre en France, c'est de la pure fantaisie. La pétition présentée à M. le ministre du commerce prétend aussi que les Américains considèrent les mesures adoptées en France comme vexatoircs, et qu'ils ne seront pas disposés à bais'^cr leurs droits sur les articles français tant que ces mesures ne seront pas rapportées. La chose paraît plus que douteuse, car, d'unepart, presque toutes les autres nations agissent comme la France, et, d'autre i art les Américains sont assez intelligents et assez sages pour ne se laisser guider, dans l'établissement de leurs droits, que par les besoins d'exportation de leur industrie, diminuant CCS droits sur les articles qu'ils produisent dans de bonnes conditions, et les augmentant sur ceux qu'ils ne produisent pas encore et qu'ils veulent développer.
«D'après tout ce quia été dit en France sur ce sujet, on croirait vraiment que le danger n'est pas sérieux et il est peut-être bon de rappeler qu'en Allemagne où la trichinose est implantée depuis longtemps, il y a 17,000 employés spécialement chargés d'examiner la viande de porc pour empêcher l'extension de cette maladie; on peut se demander d'après cela ce qui se passera chez nous, où aucun contrôle n'est installé, lorsque le mal pourra se répandre librement.
CHRONIQCE AGRICOIE (5 MAI 18S3). 169
« Et dire que les hygiénistes réclament un examen plus sévère des viandes de boucherie, et que pas un n'hésiterait — et n'hésitera jamais — à déclarer que la chair des animaux trichines doit être non pas enterrée comme en Allemagne — la mesure paraît insuflisante — mais complètement détruite. Ne serait-ce doucpas le comble de l'inconséquence que d'accepter les salaisons américaines sans aucun contrôle, comme le demandent les chambres de commerce des ports.
« Agréez, etc. E. Peyrusson.
Nous pensons, pour notre part, que l'on doit prendre les mesures que réclame le maintien de la santé publique. On doit exercer la même surveillance sur les viandes étranj^ères que sur les viandes d'origine française; c'est une question de salubrité que l'on ne doit pas oublier.