‹ Journal de l'agriculture (volume 2)Chapitre 609 sur 683 · CONSTITUTION DES TERRAINS VIGNOBLES · texte numérisé non relu

CONSTITUTION DES TERRAINS VIGNOBLES

de l'eau était supprimé et ces sols étaient devenus une terre morte dans laquelle les attaques du phylloxéra ont été foudroyantes.

M. Faucon a eu l'idée éminemment logique de rétablir à son profit les pluies d'automne par la submersion prolongée de sa propriété de Graveson, et cette idée, mise en œuvre par un agriculteur doué d'un grand sens pratique, a été couronnée d'un plein succès. Sur une moindre échelle, des personnes, comme M. Pellissier de Saint-Uemy. ont entretenu des vignes en pleine production pendant toute cette période avec des arrosages d'été.

Il faut se garder des généralisations et ne faire appel qu'à Texpérience. Or ce qui est acquis incontestablement par l'expérience, c'est que le transit de l'humidité dans les sois calcaires rend innocentes les attaques du phylloxéra et que l'absence de ce transit les rend foudroyantes.

Ici se présente une observation importante par laquelle je terminerai celte note. Les sois continus ne sont pas les seuls auxquels le transit de l'eau si l'on veut, l'exercice du mouvement capillaire de l'eau assure l'immunité. M. Barrai, dans une communication à l'Académie, lui expose les succès obtenus dans les dunes d'Aigues-Mortes, terrains essentiellement discontinus, mais dans lesquels les proportions de calcaire et la forme des particules suffisent à assurer ce mouvement de l'eau fournie par une nappe coulant à une faible profondeur.

Le mouvement ascensionnel de l'eau est encore plus rapide dans les terrains continus argilo-calcaires que dans les sables, et je m'en suis assuré par une expérience directe, d'après le plan suivi par M. Barrai. Or, i\l. Faucon a une couche aquifère exactement à la même profondeur au-dessous de la surface que celle qui coule sous les dunes d'Aigues-lMortes. Les sécheresses prolongées avaient tari ces sources comme toutes celles de la région de la Muntagnette et des Alpines. Il nous semble absolument probable qu'une série d'hivers pluvieux comme celui de 1882-1883 rendrait, temporairement au moins, inutiles les submersions d'hiver pour la situation topoojraphique de M. Faucon.

Toutefois, tous les terrains soumis à la submersion ne sont pas dans le cas de la propriété de M. Faucon. Au lieu de un à deux mètres de profondeur au-dessus d'une couche aquifère, il y en a qui ont cinq mètres et plus d'argile calcaire compacte; comment le mouvement ascensionnel de l'eau se moditie-t-il avec la puissance de la couche à traverser? Voilà le véritable problème physique à étudier et à résoudre dans les sols de diflérente nature, et M. le secrétaire perpétuel de la Société nationale d'agriculture a inauguré sur ce point capital une série d'expériences qui, à mon avis, devraient être contrôlées par la balance, c'est à dire par des expériences parallèles établissant, pour ces mêmes terrains, les dilTérences dans la vitesse d'évaporation d'une quantité d'humidité déterminée au début de l'expérience. On vérifiera ainsi l'un des éléments de l'immunité relative des sols discontinus ou sablonneux qui perdent moins rapidement leur humidité que les sols compacts. Dans tous les cas, on ne saurait trop applaudira l'étude provoquée par M. Barrai, trop l'encourager à la poursuivre, et, pour ma part, je m'engage vis-à-vis de l'Académie, si ma santé le permet, à apporter l'année prochaine ma contribution à cet important travail.

Paul de Gaspariîv,

Membre de la Société nationa'e d'agriculture, correspondant de l'Institut.

SUR LES ALLUVIONS ARTIFICIELLES- - Il

III. — Tel est donc, en résumé, le prix de revient de l'opération, 300 francs par hectare au maximum, pour recouvrir une lande de sable inerte, d'une couche de 0^.10 de limo[\s fertilisants, qui, dujour au lendemain, par un simple labour, convertiront ce sol déshérité en terre végétale de premier ordre.

La transformation ne sera peut-être pas immédiate; la mise en valeur ne se fera certainement pas sans nouveaux frais; mais ceci n'est plus de mon domaine; et quels que puissent être ces frais, quelques difficultés qu'on puisse prévoir, pour amener sur place les populations agricoles nécessaires à la mise en œuvre de ce nouveau sol, on ne saurait admettre qu'ils puissent être coruparables à ceux qui n'arrêtent pas les pionniers, qui vont à 6,000 lieues de chez eux, chercher au centre de l'Amérique ou de l'Australie, loin de tout débouché commercial, en dehors de toute voie de transport, des terres végétales qui bien certainement ne valent pas, à aucun point de vue, celle qu'il nous est possible de faire surgir du néant, au cœur de noire pays, à un prix minime de 400 francs l'hectare, en y comprenant la valeur actuelle de la lande rase.

Je n'ai pas à insister sur ce point. J'ai tenu à prouver que mes évaluations ne reposaient sur aucune hypothèse incertaine, mais sur des faits nets et précis constatés par des expériences indiscutables : d'une part, la valeur agronomique des alluvions argilo-calcaires ; de l'autre, le prix de revieat des canaux de colmatage des formes les plus simples ; et comme opération pratique une simple fouille de terrains meubles, effectuée au besoin par les procédés ordinaires de nos terrassiers, sans que l'eau y ait d'autre action que de dégager à mesure le chantier d'abatage, plus facilement que ne peut le faire la voie de fer provisoire usitée dans nos terrassements.

J'ai retranché de mon projet tout ce que pouvait avoir d'effrayant, pour l'imagination prévenue, cette idée pourtant si naturelle d'employer l'eau courante à faciliter Técroulement en grande masse des terrains meubles. Je n'y ai jamais fait figurer, au point de vue de l'opération du limonage, l'établissement de grands réservoirs d'aménagement des eaux. Si j'ai parlé de ces réservoirs qui seraient si utiles à l'agriculture, qui donneraient les moyens de régulariser le débit de nos rivières torrentielles, en reportant sur les périodes de sécheresse, oii l'eau est rare et précieuse, l'excédent nuisible des époques de crue ; ce n'est point comme une des nécessités préalables de mon projet, mais comme une de ses conséquences immédiates, comme une amélioration nouvelle qu'il produirait en surcroît.

Par quelque procédé que doivent s'effectuer les fouilles de terrain meuble, à la main ou par l'action de l'eau, il me sera facile de convaincre ceux qui ne se refuseront pas à l'être, que je serai toujours libre de donner à la fouille de mes déblais telle forme que je voudrai, par exemple celle d'une vaste excavation, en forme de puits, creusée dans les argiles imperméables du plateau deLannemczan, ne communiquant avec le canal qui devra entraîner les limons que par une étroite galerie souterraine, solidement maçonnée, qu'on pourra fermer après coupe par un système convenable de vannes échelonnées; con-

fitituant en fait, sans nouveaux frais, autres que ceux de cette fermeture, d'immenses réservoirs, pouvant contenir sur une petite surface, mais avec une grande profondeur, des centaines de millions de mètres cubes d'eau, sans qu'on ait jamais à redouter les dangers de rupture auxquels sont fatalement exposés les réservoirs barrages qu'on a imprudemment tenté d'établir en travers des rivières torrentielles de l'Algérie, qu'on a parlé parfois de reproduire chez nous; sans se rendre compte que, à raison de leur exiguïté relative, condamnés à être bientôt comblés par des dépôts, ils seraient au fond aussi inutiles que dangereux.

Je n'insiste pas sur cette question des réservoirs cependant très importante, car à elle seule elle justifierait sans aucun doute l'entreprise que je propose; celle-ci n'aurait-elle pas pour effet principal d'enrichir notre pays d'une nouvelle province, en substituant à cette aride région de sables infertiles qui occupe la surface de deux départements moyens, une égale étendue de terres arables de premier choix, qui, en peu d'années, pourraient devenir aptes à subvenir aux besoins matériels de la vie d'une population de trois millions d'âmes.

IV. — J'arrive enfin à la seule objection que vous trouviez à m'opposer, mon cher directeur, la question hygiénique. Ce n'est pas infructueusement, me dites-vous « que l'on met en mouvement de « grandes masses liquides et solides pour couvrir d'immenses éten- « du.es de terrain. Tous les colmatages effectués sur une grande échelle (( ont toujours donné lieu à des maladies endémiques. »

En premier lieu, c'est à tort que vous vous figurez que je compte mettre en mouvement de très grandes masses d'eau.

Un débit de 10 à 12 mètres à la seconde représentant un million de mètres cubes en 24 heures, rapporté à la surface des landes, équivaut à peine à l'action d'une rosée printanière, à une tranche d eau de O^.Oul d'épaisseur, A raison de leur inégale répartition, ces eaux ne seront pas sans doute sans influence locale; échappant pour les trois quarts peut-être à l'évaporation atmosphérique, elles iront se joindre aux cours d'eau naturels de la région, augmenter de 6 à 7 mètres par seconde leur débit d'ensemble, ce qui sera certainement plus avantageux que nuisible.

Vient en second lieu la question des limons, des terres remuées; et à cet égard, j'en conviens, le volume sera considérable, 1 00,000 mètres par journée de travail, je l'espère. Quelle influence aura cette opération sur la salubrité publique? Vous craignez qu'elle ne soit défavorable. Permettez-moi de vous dire que tout élément de comparaison vous manque; car rien de pareil n'a, que je sache, été tenté ailleurs. L'action endémique que les grands mouvements de terre occasionnent parfois dans les pays chauds ; — et tel n'est pas le cas des Landes et de l'Armagnac dont le climat n'a rien de tropical ; — nous est fréquemmentsignaléedans ses effets, mais nous est complètementinconnue dans ses causes. La chaleur, l'humidité y jouent sans doute souvent un grand rôle ; mais il faudrait bien se garder de rien généraliser à cet égard.

Si les effets nuisibles se produisent fréquemment dans les régions basses et marécageuses, parfois, au contraire, il en est tout autrement.

Parmi les travaux les plus insalubres que j'ai eu occasion de voir signaler, figurent en première ligne les tranchées du chemin de fer du nord de l'Espagne, ouvertes dans les hauts contreforts du Guadarrama,

à une altitude de plus de 1000 mètres, dans des terrains de schistes et de granités soumis à la plus excessive sécheresse. En revanche, je n'ai pas entendu dire qu'on ait jamais eu à considérer comme exceptionnellement malsains les travaux de l'isthme de Suez, qui avaient accumulé une population nombreuse de travailleurs dans un désert marécageux.

Les colmatages artificiels n'ont jamais été essayés sur une grande échelle. Quant aux colmatages avec les limons naturels, ils ont pu être parfois insalubres quand on les a accumulés d'une manière persistante sur un même bas-fond; mais vous m'avouerez que, pratiqués comme ils le sont annuellement sur toute la surface de l'Egypte à la fois, ils n'ont jamais été signalés comme nuisibles à la ^^alubrité publique.

En réalité, en dehors de faits pratiques très dissemblables en apparence, la seule chose qu'il paraisse raisonnable d'admettre au point de vue théorique, c'est que la stagnation prolongée et surtout alternative de grandes masses d'eau au contact du sol peut amener le développement de miasmes, de germes infectieux. Mais comme tous les germes organiques, ceux-ci doivent demander un certain temps pour se développer au point de devenir nuisibles, ce laps de temps pris assez naturellement se trouve dans le cas d'un colmatage effectué dans un bas-fond marécageux, oii les limons se superposent par couches successives d'une très faible épaisseur; mais rien n'indique, bien au contraire, qu'il doive en être de même, pour le colmatage des Landes. Prenons en effet l'opération dans ses diverses phases. A quel moment l'infection pourra-t-elle se produire? sera-ce au début, pendant l'abatage? mais pourquoi le fait de jeter des terres dans l'eau? pourrait-il être plus insalubre qu'il ne l'a été de les charger sur les wagons qui ont servi à la confection des gigantesques remblais de chemin de ter exécutés dans la même région? Peut-on admettre que les germes se développeront en route? Bien moins encore. Le fait du transport aura plutôt pour effet de les détruire que de faciliter leur incubation. Reste enfin le moment du dépôt, quand les limons charriés seront répandus à la surface du sol qu'ils doivent fertiliser. Or l'opération ne sera pas prolongée pendant une longue période sur la même surface; faite aujourd'hui sur un point, elle sera demain portée sur un autre. La terre colmatée en une seule fois s'asséchera d'autant plus vite que le sable du sous-sol drainera l'excédent d'eau. Les germes n'auront pas le temps de se développer avant que la charrue ait incorporé le limon dans le sol.

L'insalubrité sera d'autant moins probable que, par le fait même des conditions dans lequelles nous devrons nous r3nfermer, on n'opérera nécessairement que pendant la saison froide, en hiver et au printemps ; les eaux d'automne ou d'été étant réservées à d'autres usages agricoles ou industriels.

Remarquez pourtant que je n'affirme rien, quant à cette question si inconnue de l'inlluence hygiénique des travaux; j'indique seulement les motifs nombreux qui me portent à croire à leur complète innocuité. Mais en serait-il autrement; le colmatage des Landes pourrait-il accidentellement exposer à quelques chances de maladies plus ou moins graves, les ouvriers peu nombreux qui auraient à y prendre part; cette considération seule devrait-elle suffire pour faire écarter un projet qui rachèterait cet inconvénient passager par tant d'autres avantages?

Combien de travaux publics bien moins utiles n'aurait-on pas dû abandonner, si l'on avait cru devoir reculer devant une telle éventualité.

(La suite prochainement.) Duponchel,

Ingénieur en chef des ponts et chaussées .

Page 1