I. — La situation
C'est SOUS l'influence d'un hiver rigoureux que s'ouvre l'année 1893. Des gelées intenses se sont succédé dans toutes les parties du pays; elles durent depuis une quinzaine de jours, et elles ont été accompagnées par des chutes de neige assez abondantes, qui ont abrité heureusement les céréales semées à l'automne. Sans atteindre jusqu'ici les proportions des hivers rigoureux de 1879-1880 et de 1890-1891, la saison actuelle a pris déjà les allures d'une saison sévère, sans qu'on ait lieu encore d'en redouter les effets, qui dépendront surtout des conditions dans lesquelles le dégel s'effectuera.
Heureuse sous certains rapports, l'année 1892 laissera cependant d'assez tristes souvenirs aux cultivateurs. Les vœux tant de fois émis pour l'affranchissement économique de la France ont été enfin réalisés, à l'heure où ils pouvaient aboutir; la réforme douanière fonctionne régulièrement, et, malgré les violentes attaques dirigées contre cette œuvre patriotique, elle se maintient pour donner à la nation les avantages qu'elle est en droit d'en attendre. Ce qui se passe, au reste, dans les autres pays, n'est pas fait pour suggérer à la France des regrets sur l'orientation nouvelle de sa politique économique; cette œuvre de salut n'a plus que de rares détracteurs; comme nous l'avons répété maintes fois, les effets définitifs en démontreront finalement l'équilibre et la justice.
Voilà le bon côté de l'année 1892. Le mauvais côté est dans l'avilissement des cours d'un grand nombre des principales denrées agricoles. Quoique la production du blé ait atteint à peine les proportions d'une récolte moyenne, les prix de vente sont, sur tous nos marchés, inférieurs aux prix de revient; la cause en est, comme nous l'avons dit, dans les stocks énormes qui ont été constitués par le commerce, grâce à l'abaissement momentané des tarifs de douane. Par suite de la disette fourragère, les ventes de bétail ont fatalement dépassé les proportions
N» 1364. -- TOME I" DE 1893. — 7 janvier.
normales, et les cours des animaux de toutes sortes ont subi une dépréciation générale, sans que les consommateurs en aient réellement profité. La campagne des sucreries et des distilleries laisse un déficit. Pour les vins, la production a été faible dans la plupart des régions, et la bonne qualité des vins nouveaux n'a pas apporté une compensation suffisante aux déboires des vignerons. Malgré toutes ces conditions défavorables, les agriculteurs ne se découragent pas, et ils persévèrent dans la voie du progrès, avec une ardeur qui est, de plus en plus, la caractéristique de notre époque.
Dans toutes les régions de la France, la principale préoccupation d'un grand nombre des cultivateurs consiste, en effet, à chercher à accroître les rendements de toutes les branches de la production, soit par l'emploi des engrais achetés, soit par une meilleure utilisation du fumier, soit par le choix de variétés de plantes plus productives, soit par un meilleur choix de bétail, soit par une meilleure nourriture donnée aux animaux, etc. Sous tous ces rapports, les progrès réalisés partout sont considérables, et ils s'accroissent rapidement d'année en année. On préconisait assez volontiers une sorte d'antagonisme entre la théorie et la pratique de l'agriculture. On mettait d'un côté les hommes de science, incapables de bien cultiver un champ, et d'un autre côté les praticiens ignorants, routiniers, mais habiles dans les travaux de culture. Le funs se défiaient des autres; les derniers surtout se défiaient des premiers. Les choses sont aujourd'hui bien changées; cette classification arbitraire disparait heureusement; chacun comprend que, pour être lucrative, l'agriculture doit être raisonnée, et qu'elle ne peut être raisonnée sans le secours de la science. La science elle-même est devenue moins abstraite; elle n'a plus préconisé des transformations hâtives et coûteuses, elle a approprié ses travaux aux besoins des circonstances les plus variées, elle s'est faite avenante et elle a voulu se mettre à la portée de chacun. Aussi est-elle bien accueillie, et les praticiens, qui la dédaignaient un peu, l'estiment d'autant plus qu'ils la comprennent mieux. C'est aux champs de démonstration organisés depuis sept à huit ans dans toutes les parties des pays, que la plupart de ces résultats sont dus. On doit aussi en attribuer une bonne part aux syndicats agricoles qui ont mis l'emploi des engrais à la portée des plus petits cultivateurs ; l'esprit d'association a réalisé, à cet égard, de véritables prodiges.