I. — L'agriculture méridionale
C'est au concours régional de Montpellier que nous écrivons cette chronique. Ce concours présente une importance exceptionnelle; on peut constater, en en parcourant les vastes proportions, avec quelle ardeur les agriculteurs de la région méridionale travaillent pour retrouver la prospérité perdue et pour lutter contre l'adversité qui les a accablés pendant si longtemps. On l'a dit bien souvent ici, mais on ne saurait trop le répéter, l'exemple donné par la viticulture méridionale, après une ruine complète, est un des plus remarquables exemples de la vitalité de l'agriculture française; il a fallu d'abord reconstituer les vignes détruites, il a fallu lutter ensuite pour rendre au vin sa place naturelle usurpée par les concurrences hétéroclites. Cette dernière lutte dure encore; mais on espère en voir bientôt le terme. Aussi on se préoccupe du sort qui sera fait par le Sénat au projet de loi sur le régime des boissons; on espère que le Parlement délivrera enfin les vins naturels des entraves qui les empêchent d'arriver aux consommateurs, et qu'il leur permettra ainsi de lutter, avec armes égales, contre les pseudo-vins qui ont envahi les marchés. Aussi on a appris avec satisfaction que le Ministre des finances, s'était mis d'accord avec la Commission du Sénat pour que la discussion ne tarde plus désormais.
C'est par la sécheresse que l'année 1896 a débuté dans la région méditerranéenne. Sans doute, on est habitué ici à subir la sécheresse; mais quand celle-ci sévit en hiver et au début du printemps, comme c'est le cas cette année, elle inspire des inquiétudes plus graves. C'est surtout depuis le Gard jusqu'au Yar qu'elle s'est manifestée; dans le département de l'Hérault, elle a été moins intense. Mais on attend des pluies avec impatience; sans quoi la récolte des fourrages serait absolument compromise, et la vigne elle-même commencerait à souffrir. A part quelques dégâts commis par la gelée au début du mois d'avril, la vigne se présente généralement bien; elle a débourré régulièrement, sauf pour les cépages tardifs dont les bourgeons commencent seulement à sortir; mais les insectes sont exceptionnellement nombreux : la chenille velue, l'altise se montrent en masses énormes. On travaille activement à leur faire la chasse, de même qu'on se prépare à opérer les premiers traitements contre le mildew, qu'on fera plutôt que naguère afin d'éviter des désastres semblables à ceux de l'année 1895.
N° 1536. — Tome 1" dp. 1S96. — 2b avpil.
IL — L'agriculture et les Conseils généraux. Comme nous le disions dans notre précédente chronique, la plupart des Conseils généraux ont manifesté, dans la session d'avril, leur réproliation pour l'impôt global et progressif proposé par le Gouvernement. Il n'y a plus rien à ajouter sur l'importance de cette manifestation; toutefois, nous croyons utile de reproduire, comme un des types les. mieux réussis, le vœu présenté par M. Nouette-Delorme, membre de la Société nationale, au Conseil général du Loiret, et adopté par celui-ci :
« Le Conseil général du Loiret,
« Considérant que l'impôt personnel global et progressif sur le revenu serait contraire au principe de la réforme fiscale réalisée en 1789.
« Que, faux dans son principe, arbitraire et inquisitorial, il atteindrait toutes les branches de l'industrie nationale et frapperait au même taux les produits du travail et les revenus de la fortune acquise.
« Qu'il provoquerait les citoyens au mensonge, à la dissimulation et à la fraude.
« Qu'il offrirait une sorte de prime à la désagrégation de la famille.
« Qu'il tarirait les sources du travail et de l'agriculture dont il consommerait l'abandon et la ruine.
« Emet le vœu que le Gouvernement, écartant tout système fondé sur la déclaration du revenu global, la taxation sans bases légales et les investigations vexatoires, présente un nouveau projet de réforme, dans un sens démocratique, des contributions directes, qui permette d'atteindre équitablement les revenus sous leurs diverses formes et de mieux répartir les charges qui pèsent sur l'agriculture et le travail. «
Quelques autres questions intéressant directement l'agriculture ont été traitées aussi dans la session des Conseils généraux. Dans les départements des Pyrénées-Orientales, de l'Aude, de l'Hérault, du Var, par exemple, des vœux ont été émis relativement à la réforme du régime des boissons et à la production des vins artificiels. Le Conseil général de l'Yonne a demandé que le Sénat votât sans retard le projet de loi sur les halles centrales de Paris, et il s'est prononcé en faveur du droit des bouilleurs de cru. — Dans le Finistère, le Conseil général a émis le vœu relativement à l'intervention de la Banque de France en faveur du crédit agricole. — Plusieurs Conseils généraux, notamment ceux de la Somme et de la Marne, ont émis des vœux pour le retour au bimétallisme international. — D'autres se sont préoccupés des admissions temporaires de blé ; ceux de l'Isère et de la Marne ont demandé que les fissures qui sont constatées actuellement dans leur fonctionnement disparaissent. C'est après un rapport très net de M. Charles Lhotelain, président du Comice de Reims, que le Conseil général de la Marne a émis ce dernier vœu.
in. — Nécrologie.
La mort de M. Léon Say, survenue le 21 avril, sera douloureusement ressentie par tous ceux qui connaissaient les grandes qualités de cet éminent homme d'Etat. Sa longue carrière a été remplie avec une rare activité; quoique entré dans sa soixante-dixième année, puisqu'il était né en 1826, il déployait encore une énergie qu'on rencontre peu souvent. Membre de l'Institut, plusieurs fois ministre des finances, président du Sénat, puis simple député, M. Léon Say appartenait à la Société nationale d'agriculture comme membre titulaire dans la
CHRONIQUE AGRICOLE (25 AVRIL 1896j. 643
section d'économie et de législation; il était en outre, président de la Société d'horticulture. C'est surtout dans les discussions financières el économiques, soit au Parlement, soit ailleurs, ([u'il a rempli son principal rôle. Il était un des adversaires les plus ardents du régime que la France a adopté; mais si ses origines et ses attaches devaient le maintenir dans cette voie, il était certainement de ceux qui auraient probablement, tôt ou tard, su s'incliner devant la leçon des faits. Son dernier acte politique a été le discours qu'il a prononcé dans la discussion du projet d'impôt sur le revenu; il a combattu vigoureusement le projet du Gouvernement et il en a démontré les dangers avec éloquence. Nous devons citer aussi les études qu'il a publiées sur le crédit agricole, principalement à l'occasion des banques populaires de l'Italie.
Nous annonçons avec un vif regret la mort de M. Hugues Champonnois, ingénieur civil, membre de la Société nationale d'agriculture, décédé le 18 avril, à Paris, dans sa quatre-vingt-quatorzième année. M. Champonnois a été un des meilleurs serviteurs de l'agriculture française au milieu du siècle; on lui doit, en effet, une des découvertes qui ont exercé la plus grande influence sur ses progrès, la découverte des procédés de distillation agricole des betteraves. C'est en 1853 qu'il monta la première distillerie établie d'après son système à la ferme de M. Huot, à la Planche, près Troyes (Aube); l'année suivante on en comptait une douzaine, deux ans après une centaine, en '1860, le nombre de ces distilleries s'élevait à 300. A l'exposition universelle de 1855, M. Champonnois recevait la grande médaille d'honneur, en même temps que la Société nationale d'agriculture et la Société d'encouragement à l'industrie nationale lui décernaient leurs plus hautes récompenses. Peu d'hommes ont rendu, avec une aussi grande modestie, autant de services à l'agriculture, peu d'hommes ont autant mérité que leur nom fût salué avec reconnaissance. L'organisation des distilleries agricoles a été, en effet, une des étapes décisives du triomphe de l'agriculture intensive dans la région septentrionale de la France.