L. DE Sardri.vc
La plantation automnale de la pomme de terre sur laquelle M. F. R. de la Tréhonnais appelle l'attention des lecteurs de, ce Journal en citant les conseils donnés sur ce sujet dans le Times par un curé de campagne et l'expérience faite par M. James Howard, n'est point une nouveauté, tant s'en faut. Il y a une trentaine d'années, alors que la maladie sévissait avec le plus d'intensité, M, Leroy-Mabille, de Boulogne-sur-Mer, préconisa la plantation automnale pour rendre la récolte plus précoce, plus mûre, et par suite l'arracher à la pourriture; il se fit l'avocat convaincu, on pourrait dire l'apôtre de cette méthode, qu'il s'attacha à propager par tous les moyens possibles.
Il obtint, en effet, des résultats bien propres à convaincre les plus incrédules, dans les expériences qu'il poursuivit afin d'appuyer ses conseils sur des preuves indéniables.
Ces résultats sont réellement curieux et intéressants. Voici, entre autres, ceux se rapportant à deux expériences.
A partir du T' octobre 1849 jusqu'en mai suivant, M. Leroy Ma-
bille planta le l*^"" de chaque mois des pommes de terre dans un terrain qui n'avait pas reçu le moindre engrais, mais qui avait été fumé fortement l'année précédente. La récolte lut faite le 21 septembre et l'on constata :
Plantation du Tubercules. Gâtés. Perle.
1" octobre 95 6 G. 66 pour 100
1" novembre 70 7 10 —
1" décembre 187 25 13.(56 —
Jusque-là, M. Leroy-Mabille n'avait pas fait abstention du nombre de pieds; à partir de ce qui suit, il a opéré sur vingt pieds apparteiiant à chaque catégorie :
Tubercules. Gâtés. Perte.
1" février 221 125 .'iG po;ir 100
1" mars :i81 92 51 —
1" avril 245 193 78 —
1" mai 167 113 67 —
Le même résultat s'observe dans une autre expérience faite la même année dans un terrain inculte depuis près d'un siècle, et n'ayant jamais reçu un atome d'engrais :
Plantation du Bonnes. Mauvaises.
15 novembre 174 2
15 décembre ,. 180 2
15 janvier 11 'i 0
15 février 202 7
15 mars 179 16
15 avril 106 44
En résumé, les essais entrepris par M. Leroy-Mabilie et par d'autres cultivateurs prouvaient non seulement que la plantation automnale donnait plus de tubercules sains, mais aussi qu'elle procurait une récolte plus abondante et même plus riche en fécule.
Malgré le vif intérêt qui s'attachai'L vers cette époque à de semblables travaux, malgré tous les avantages que semblait présenter la plantation d'automne, la pratique n'a jamais adopté cette méthode qui n'est pas sortie du domaine expérimental et n'en sortira probablement pas davantage aujourd'hui. C'est qu'en effet, à côté des avantages qu'elle peut offrir, il y a aussi pas mal d'inconvénients, et je dirai même des obstacles insurmontables à son adoption par la grande culture.
La pomme de terre, pour réussir, demande impérieusement un terrain défoncé, fumé et meuble. Dans beaucoup de cas, les défoncements d'été sont impossibles à cause de la sécheresse, à moins d'opérer dans un sol très léger. Et si l'on veut faire succéder la pomme de terre à un fourrage artificiel : trèfle, luzerne ou sainfoin, ce qui est une excelienle pratique, surtout en terrain fort, il faut y renoncer avec la plantation automnale. Au contraire, avec la plantalion de printemps, on peut défoncer (ce que je recommande beaucoup} le plus tôt possible en hiver, vers le commencement de novembre, et en même temps l'on enfouit une fumure abondante. Surviennent les gelées d'hiver qui ameublissent la terre la plus forte, émiettent les mottes les plus énormes ; et au moment de la plantation, au printemps, on trouve le sol le plus friable, le plus favorable au développement des tubercules.
Avec la plantation d'automne, il faut placer les tubercules à une
profondeur assez considérable pour les empêcher d'être atteints par la gelée. L'arrachage sera d'autant plus difficile et dispendieux.
Et dans les sols compacts, si l'hiver est pluvieux, que deviendront ces tubercules au milieu de cette humidité glaciale? Et «i ensuite succède un printemps très sec, comment les jeunes pousses aurontelles la force de percer l'épaisse couche de terre durcie par les pluies et par la sécheresse ? Il faut avoir cultivé pour sentir le vice de certaines méthodes quand on veut, de la théorie, les faire entrer dans la pratique. Et certes là ne sont pas les seuls inconvénients inhérents à la plantation d'automne.
Un curé de campagne prétend que, par suite de l'emmagasinage des pommes de terre dans les caves, il se produit une végétation vigoureuse sous forme de filaments, qui épuise nécessairement le tubercule. Je lui répondrai que toutes les variétés ne germent pas ainsi dans les caves. Je cultivais autrefois d'anciennes variétés appelées ici quarantaine, blanche fiae, qui, malgré tous les soins, formaient au printemps un ATai champ de fanes blanchâtres. Je les ai remplacées depuis quelques années par la Reine-Blanche qui n'éiiiet aucun germe ; j'ai seulement soin de faire remuer le tas deux ou trois fois après l'hiver. Cette variété est excellente, les tubercules sont sans exception parfaitement réguliers et très appréciés par le commerce et dans le ménage. Mes anciennes variétés étaient abîmées par la maladie, la Reine- Blanche résiste parfaitement.
Je ne veux certes décourager personne dans des recherches, des expériences nouvelles, car l'expérience est une des conditions de la marche du progrès agricole, et aujourd'hui, plus que jamais, l'agriculture, dans la crise qu'elle traverse, a besoin du bon vouloir et du concours de chacun. Seulement je tenais à constater que la plantation automnale de la pomme de terre a déjà été préconisée en France, il y a plus de trente ans par M. Leroy-Mabille, qui s'en est fait le chaleureux avocat, comme moyen de lutter contre la maladie, et d'obtenir un produit plus abondant; et que, malgré tous ses mérites apparents, cette méthode, possible dans la petite culture ou la culture maraîchère ou dans des conditions de sols exceptionnelles, n'a pas été acceptée par la pratique agricole, surtout par la grande culture. Et je crois fort que ce premier jugement sera maintenu. Louis Léouzon.
La Poule, près Loriol (Drôme).