AVIS
tes notes qui, dans le cours de Fourrage, sont signées A , nous ont été fournies par d’aqpiens officiers civils et militaires de l’armée d’Orient.
INTRODUCTION
V Expédition française et de ses résultats littéraires. — De r Expédition des A nglais. — De M ohammed-A ly, pacha actuel de l’Egypte.
L’antique Égypte a rempli le monde de sa gloire : la sublimité de ses doctrines religieuses , la hardiesse étonnante de ses travaux , la raison supérieure qui semblait avoir présidé à l’institution de ses lois , lui fondèrent dans tous les siècles une haute réputation de sagesse.
Elle exerça longtemps sur les nations contemporaines cet ascendant moral , cet empire immuable de la pensée, qui , plus fort que l’empire des armes , survit à toutes les révolutions terrestres : ce
INTRODUCTION
fut une sorte de sacerdoce , consacré d’âge en âge par l'admiration des hommes, et dont nul peuple n’a méconnu l’autorité.
L’Égypte ne se contenta point de régner par l’exemple ou d’instruire par les conseils : elle envoya des colonies nombreuses, elle imposa des législateurs, elle prit une part active à la formation des sociétés, et l’on eût dit que , placée sur une des sommités du monde , elle dirigeait ellemême ce mouvement général de civilisation qu’elle sut imprimer à toute la terre.
Dès les temps les plus reculés , et à des époques qui ont échappé aux. calculs de l’Histoire , l’Ethiopie reçut , au-delà du tropique, le premier reflet de la splendeur de Thèbes (i). L’Argolide et l’Attique proclamèrent deux Egyptiens pour
( i ) « Osiris , ayant mis V agriculture en usage dam » V Éthiopie, et y ayant bâti plusieurs villes consi - * dèrabies, y laissa des gouverneurs et d’autres officiers “* pour lever les tributs qu’il imposa sur cette province. » ( Diodore de Sicile, liv. I, section première, chap. 9, trad. de l’abbé Terrasson. ) Selon Hérodote, l’Éthiopie fut civilisée par deux cent quarante mille
INTRODUCTION
fondateurs (i). Orphée employa au bonheur des hommes toute la mélodie du langage des dieux ; mais en donnant des mœurs à la Thrace , sa lyre ne répétait que les leçons de Memphis. Au pied du Caucase , et non loin des Palus-Mœotides , les dernières plages du Ponl-Euxin ont vu quelques soldats de Sésostris fonder la capitale de la Colchide (2). S’il eût été donné à l’Océan de conserver l’em-
preinte des vestiges humains, la mer Erythrée nous révélerait encore, par des
Égyptiens qui , sous le règne du roi Psammitichus , émigrèrent dans cette contrée. ( Hérod . , Iiv. II , chap. 3 o.) (i) Danaüs et Cécrops. lnackns était Phénicien.
(a) La ville d’Æa, bâtie près des bouches du Phase. C’est le port où abordèrent les Argonautes en arrivant dans la Colchide. Voyez, au sujet de cette colonie égyptienne , Êcrodote, liv. II , chap. 104 ; Diodorede Sicile, Iiv. ï, sect. II, chap. g; et V aterius F laccus , lib. V, vers. 418 et seq. — Voyez aussi un passage d’Apollonius de Rhodes, cité et traduit par M. Jomard dans son Mémoire sur le Système métrique des anciens Égyptiens, chap. XII , §• II.
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vj
monumens irrévocables , la route que suivirent autrefois les sciences , lorsque des bords du Nil elles portèrent leur flambeau dans l’Inde. De toutes les grandes civilisations qui ont lour-à-tour brillé sur la terre , il n’en est pas une peut-être où l’Egypte n’ait sa part de gloire à revendiquer. Pourquoi faut-il que des jours de barbarie et d’ignorance aient interrompu la série des faits historiques et la généalogie des peuples ?
Mère des nations, l’Egypte en fut aussi l’institutrice : c’est à son école savante que se formèrent dans l’antiquité tous ces génies supérieurs qui les premiers ont rehaussé la dignité de l’homme et donné la mesure de sa puissance intellectuelle. Homère exploita au profit de la Grèce les conceptions religieuses de la Thébaïde , et il fut appelé le Père des Dieùjc. Lycurgue et Solon vinrent étudier sous les Hiérophantes l’art profond des législateurs, et pour la première fois Sparte et Athènes furent régies par
INTRODUCTION
des lois régulières. Thaïes , Pythagore et Eudoxe furent initie's , dans les temples d'Isis , aux mystères de l’astronomie , et soudain la Grèce attachant sur le ciel de£ regards étonnés , y comprit cette harmonie éternelle qu’elle n’avait point encore soupçonnée (i). Platon conversa treize ans avec les prêtres de Sais, et il leur emprunta les idées sublimes de la divinité'.
Lorsque les livres saints veulent nous pénétrer d’admiration pour les vastes connaissances de Moïse , il s’était instruit , nous disent-ils , dans la sagesse des Égyptiens. Salomon conçoit le projet de bâtir le temple de Jérusalem , et c’est au peuple des Pharaons qu’il demande des architectes (2). Les habitans de l’Elide instituent les jeux olympiques, jeux mémorables qui devinrent dans la suite le rendez-vous de toute la Grèce ,
(1) Les astronomes de la Chaldée étaient eux-mêmes originaires de l’Égypte. Voy. Diodore de Sicile , liv. I, sect. II, chap. 29. .
(a) Voyez l’ Encyclopédie , à l’article Architecture-
tj ïKTRODucrrcm.
et une ambassade solennelle franchissant la Méditerranée , vient en soumettre le
plan à ces memes Egyptiens , comme si leur approbation eût été le dernier cachet que l’on dût imprimer à une grande entreprise ( i ). Ainsi, dans tous les temps, on vit ce peuple extraordinaire servir au monde et d’exemple et d’oracle : c’était, pour ainsi dire , un droit d’aînesse que l’Egypte s’était réservé sur l’enfance des nations ; c’était le règne de la sagesse sur l’inexpérience ; c’était le triomphe des éternelles véritésour des préjugés versatiles et périssables l
Quand l’Egypte était vaincue par la force, elle commandait encore par la pensée : aucun des conquérans qui l’envahirent ne put se soustraire à cette suprême influence. Cambyse, lui-même, cet inexorable ennemi de toute gloire étrangère , ce stupide profanateur dos arts , -Cain-
( 1 ) Diodorc de Sicile, liv. I, sect. II , chap. 55. — Vayages du jeune Anacharsis, ohap- XKXVII).
INTRODUCTION- VI
Lyse est forcé à son tour de payer un tribut à la supériorité de la nation qu’il Opprimait. Tout en mutilant les monumens de Tlièbes , dont son orgueil était jaloux , il emmena avec lui des constructeurs égyptiens pour élever les palais de Persépolis. Le barbare croyait pouvoir é, tendre les droits de la conquête jusque sur les libres opérations du génie 5 mais ici , c’est plutôt le génie qui triomphe d’une injuste domination et lève une sorte d’impôt sur la victoire !
Aujourd’hui même que Memphis a vu sur ses ruines tant de générations se presser et s’évanouir $ aujourd’hui que plus de trente siècles ont déjà pesé sur la cendre des Pharaons , les bienfaits des anciens Egyptiens ne sont point encore effacés de la mémoire des hommes. Berceau de toutes jles religions qui se sont partagé l’univers, foyer primitif d’où l’on a vu jaillir les plus vives étincelles du flambeau des arts , sanctuaire auguste où se sont élaborées les premières idées de
VÜj INTRODUCTION.
gislation et de bonheur , l’Egypte vit encore toute entière dans les institutions de nos jours : il n’est aucune des lois qui régissent nos sociéte's , aucune de nos sciences réputées modernes , aucune de
ces découvertes dont nous sommes si
orgueilleux , qui ne se rattache par quelque lien secret au grand héritage de sagesse que l’Egypte a légué au genre humain.
A quelle période connue des annales du monde faut-il donc placer l’origine du peuple égyptien, lorsque , remontant si loin dans l’antiquité, nous le trouvons déjà parvenu à l’apogée de sa grandeur morale? Quel calcul peut jamais atteindre à cette origine mystérieuse qui se perd dans la nuit des temps et semble reculer la création? Les descendans d’Osiris se livraient déjà aux plus hautes spéculations de la philosophie et des sciences , quand sur tous les autres points du globe on était encore aux prises avec la baxbarie; et les Egyptiens avaient inventé le zodiaque à ✓ »
INTRODUCTION. ix
une époque où des peuples , devenus depuis si célèbres, ignoraient l'usage de la charrue. Quatre siècles avant notre ère , Platon a vu sur les bords du*Nil des thonumens qui lui étaient antérieurs de dix mille ans (i) , et ces mêmes Egyptiens avaient dit au législateur d’Athènes :
« Solon , Solon, vous autres Grecs, vous » n’êtes encore que des enfans ; rien chez » vous ne porte l’empreinte d’une haute » antiquité. » ,
Mais depuis longtemps la gloire de l’Egypte n’était plus pour nous qu’une tradition incomplète et fugitive. Ce n’était que sur la foi des anciens que nous admirions encore ses mémorables travaux : quelques passages plus ou moins obscurs des auteurs grecs étaient demeurés les seuls dépositaires comme les seuls garans de son ancienne splendeur.
Thèbes, où sont réunis les vestiges les plus étonnans qui soient restés d’un grand
(i) Platon, liv. II des Lois.
X introduction.
empire 5 Thèbes , chantée autrefois par Homère , occupe à peine quelques lignes dans les récits d’Hérodote (i). Ses innombrahles^monumens nous étaient inconnus j parce qu’ils nous étaient inac-
( 1 ) Hérodote n’a presque pas parlé des monumens de Thèbes, et il est vrai*de dire qu’avant l’expédition des Français en Égypte , l’Europe n’avait encore recueilli sur ces monumens que des notions très-imparfaites. Jusqu'alors les antiquités de la Grèce et de Rome avaient envahi sans partage le vaste champ de l'Archéologie. On se souvenait seulement que l’ancienne capitale de l’Égypte avait été surnommée Hécatompyle par Homère, à cause de s es cent pertes , par chacune desquelles elle pouvait ftire sortir à-la-fois deux cents charriots armés en guerre et montés par dix mille coinbattans. On avait entendu dire que dans le magnifique tombeau d’Osymandias , décrit par Diodore de Sicile , était autrefois renfermé un cercle d’or de 365 coudées, sur lequel on avait gravé, pour tous les jours de l’année, le lever et le coucher des astres. On se souvenait encore de cette statue de Mcmnon , qui au retour de l’aurore, et à mesure qu'elle était frappée parles premiers rayons du soleil, rendait des sons harmouieux. Quant aux édifices, ou avait entendu parler vaguement de quelques temples ruinés , de quelques avenues de sphinx et dp quelques obélisques : tout le reste était ignoré, et il était impossible aux voyageurs européens de pénétrer jusqu’aux monumens de la Haute-Égypte.
INTRODUCTION. X
cessibles. Il appartenait à l’aigle de la tribune évangélique , à l’éloquent et immortel Bossuet, dl pressentir en quelque sorte tant de merveilles , et de les signaler à l’attention d’un grand roi.
Louis XIV était digne d’entendre et d’exaucer ce vœu magnanime, si des intérêts d’un autre ordre n’eussent distrait ailleurs sa royale sollicitude.
Tout-à-coup un événement extraordinaire se prépare en Europe. Des forces de terre et de mer sont rassemblées dans un des ports de la France. Les Français ont résolu la conquête de l’Egypte, et l’éclat récemment acquis à leurs armes appelle sur cette contrée célèbre , mais oubliée , les regards de tout l’Occident.
L’Egypte est de nouveau replacée sur la scène du monde.
Les Français arrivent et triomphent :
ils triomphent à l’aspect de ces mêmes pyramides qui avaient vu passer autrefois les troupes de Sésostris chargées des dépouilles de l’Asie. Ils refoulent dans le dé-
X1J • INTRODUCTION
sert, ou au-delà des cataractes, les hordes d’esclaves qui fermaient à leur impatience les chemins de la THëbaïde. Aussitôt , et comme par enchantement , apparaît sur les deux rives du Nil une longue et immense galerie de monumens dont la chaîne majestueuse semble unir la Méditerranée au Tropique. Quel art puissant, ou plutôt quelle force invisible et surnaturelle a, pour ainsi dire , jeté dans les airs la cîme de tant d’édifices dont l’œil humain peut à peine mesurer la hauteur? Comment , après avoir couvert leur sol de cette ar- * chitecture colossale, les Egyptiens ont-ils assez vécu pour entreprendre et exécuter, dans le sein des montagnes , des travaux non moins prodigieux et non moins admirables? Comment le ciseau de l’artiste a-t-il pu suffire à cette multitude de sculptures dont l’étonnante profusion se joue de tous les calculs et supposerait, à elle seule , une éternité de civilisation et de labeurs (i) ? 1
(1) Le seul temple d’Esné ( l’ancienne Latopolisjren»
INTRODUCTION
XÜj »
Ces vastes portiques, ces pylônes si élèves, ces statues énormes ( i), ces pompeux obélisques, ces mystérieuses catacombes, ces palais qu’on croirait bâtis pour des, géans (2), préservent à la fois toutes leurs
ferme plus de deux cent mille pieds carrés sculptés avec le même soin et la même richesse d’exécution.
(1) Les deux colosses situés dans la plaine de Thèbes, et dans l’un desquels on a reconnu la statue vocale de Memnon, ont chacun 4$ pieds de haut, sans compter le piédestal. Ces colosses sont assis; supposés debout; ils auraient 60 pieds.
La célèbre statue d’Osymandias , dont les débris existent encpre au Memnontum, avait 48 coudées égyptiennes ou 68 pieds; ce qui fait douze fois la stature humaine. M. Jomard a reconnu, dans les environs de Syène, le rocher de granit d’où ce colosse monolitho a été tiré : la surface du rocher porte encore les traces de l'exploitation. é
(2) Je me bornerai à citer ici, d’après MM. Jollois et Devilliers , les principales dimensions du palais de Karnak, à Thèbes. Cet édifice, abstraction faite des constructions accessoires qui en dépendent, s’étend sur une longueur de io5a pieds; il renferme, entre autres distributions , une salle hypostyle qui présente une superficie de 47)000 pieds carrés; l’église de Notre-Dame, à Paris, pourrait y être placée toute entière. Les pierres qui composaient le plafond n’avaient pas moins de aS pieds et demi de longueur chacune; le plafond était
xiv INTRODUCTION.
masses , et semblent entourer Parmée d’un monde fantastique. Soudain le prestige augmente : le génie des Egyptiens est évoqué de la tombe ; les temples d’Isis sont ouverts ; leurs échos, si longtemps muets pour les idées généreuses , retentissent enfin d’un cri de victoire et de patriotisme ; on dirait que les vieilles générations qui peuplent les rochers libyques, se ranimant à cesaccens connus, se lèvent du cercueil. Déjà le collège des prêtres s’assemble; les mystères sacrés recommencent : les rois vaincus traînent
le char des Pharaons; l’Egypte toute entière sort de ses ruines , et , au milieu de
porté par i34 colonnes encore debout, et dont plusieurs ont un fût de plus de 33 pieds de circonférence; c’est-à-dire que six hommes réunis pourraient à peine en embrasser le contour : elles sont égales en grosseur à la colonne de la place Vendôme. La porte qui précède cette salle spacieuse est d'une telle élévation , que, placée devant la façade du Louvre, elle dépasserait d’environ dix pieds le sommet du fronton. Voyez la Description de l’Égypte, tom. II, pag. 435 et suiv. ; édition de M. Panckoucke.
INTRODUCTION. XV
cette apparitiou solennelle , Tceil abusé croit voir dominer au loin , sur la vallée du Nil , les grandes figures de Sésostris et d’Osymandias !
A cette magie deS anciens souvenirs , à ce rapide et involontaire erithousiasme ,
succède bientôt un examen calme et mé-
ihodique. Tandis que l’armée gagne des batailles et porte ses pas triomphans jusqu’aux frontières de la Nubie, les savans français , réunis en corps sous l’égide de lâ Victoire , divisent entre eux les travaux littéraires et se partagent les monumens. Les sciences modernes sont employées à analyser les sciences anciennes. Tous les arts de l’ingénieuse Europe prêtent simultanément leurs secours à cette étude attrayante et féconde.
L’architecture égyptienne appelle les premiers regards et devient l’objet des premières méditations. Des hommes élevés à l’école des Grées, et accoutumés à regarder comme irrévocables les principes de goût établis par leurs maîtres, sont étonnés de trouver encore à admirer dans
xvj INTRODUCTION.
des édifices construits selon d’autres lois et une autre harmonie. « Nous étions saisis, disent les voyageurs français, » en pénétrant sous
» Latopolis , d’une certaine admiration » confuse, que nous n’osions en quelque » sorte nous avouer 5 et jetant alternali- » vement les yeux sur le monument et » sur nos compagnons de voyage , chacun » de nous cherchait à s’assurer s’il était » trompé par sa vue ou par son esprit , » s’il avait perdu tout-à-coup le goût et » les principes qu’il avait puisés dans » l’étude des monumens grecs; enfin, si » son erreur était partagée ou son juge- » ment confirmé. Cette lutte de la beauté » réelle de l’architecture que nous avions » sous les yeux, contre nos préjugés en » faveur des proportions et des formes » grecques , nous tint quelque temps en « suspens ; mais bientôt nous fûmes en- 5) traînés par un mouvement unanime » d’admiration ( 1 ). » Le temple de Den-
( 1 ) MM. Jollois et Devillicrs ; Description de V Égypte, tom. I,pag. 367, édition de M. Panckoucke.
INTRODUCTION. ' Xvij
>» dérah , ditM. Denon (i) , m’apprit que » ce n’était point dans les seuls ordres » Dorique, Ionique et Corinthien, qu’il » fallait chercher la beauté de l’architec- » ture ; que partout ou existait l’harmo- » nie des parties , là était la beauté. »
Jpour se rendre compte du changement inattendu qui venait de s’opérer dans leurs idées , à la vue de ces monumens d’une architecture étrangère , les Français cherchèrent à approfondir les règles mêmes ’ qui avaient présidé à leur construction.
Ce fut alors que* l’art de bâtir , tel qu’il était autrefois pratiqué sur les bords du Nil , fut exploré dans tous ses détails et sous ses divers aspects : le choix des matériaux , les procédés de l’exploitation , la coupe des pierres , la régularité des plans, la symétrie des distributions, la pureté des lignes architecturales , l’emploi , la variété et l’prtifice des décorations, furent soumis tour-à-tour à une
( 1 ) Voyage dans ta Haute et Basse- Égypte , Préf. , xv ; in-8\
XV11J INTRODUCTION
critique judicieuse : on suivit l’architecte égyptien dans tout le cours de sa lente et infatigable industrie , depuis le moment où le bloc informe venait d’être détaché , de la montagne, jusqu’à celui où le dernier coup de ciseau avait été donné au monument. ,
C’est en se livrant à ces laborieuses investigations , que les membres de l’Institut du Caire, prenant pour ainsi dire l’antiquité sur le fait, découvrirent successivement et dénoncèrent à l’Europe les emprunts nombreux que les arts de la Grèce avaient faits à ceux de l’Egypte.
On reconnut dans le chapiteau dactyliforme (i) le type et l’idée première du chapiteau corinthien. Les piliers cariatides que, sur la foi de Vitruve , on avait crus inventés par les Grecs, ne furent plus regardés que comme une servile
( 1 ) Ou à feuilics de palmier, llien n’approche de la grâce et de la simplicité de ce chapiteau égyptien. Il peut être placé sans désavantage à côté du chapiteau grec auquel il a servi de modèle. ■ <
■ INTRODUCTION. xit
imitation de ces piliers majestueux contre lesquels les Egyptiens ont adossé les figures sculptées de leurs dieux (i). Le petit temple d'Edfou , et, le temple d’Isis à Philæ, prouvèrent aussi que les architectes du Nil avaient les premiers imaginé l’élégante conception dès édifices périplères (2). Le Zodiaque, quHm disait transmis par la Grèce, se retrouva tout entier dans les bas-reliefs astronomiques de Latopolis et de Dendérah. Toujours soigneux de leur renommée , toujours habiles à déguiser leurs larcins, ces mêmes Grecs avaient enveloppé dans une fable ingénieuse l’origine du stade olympique : à les en croire , c’était Hercule
(1) Vitruve, pour expliquer cette prétendue invention , raconte que les babilans de Carie s’étant alliés aux Perses contre les Grecs, ceux-ci crurent assez les punir, en représentant accablées sous le poids de-l’Architeoture les femmes Cariâtes qu’ils avaient traînées à la. suite de leur triomphe : de là le nom de cariatides.
(a) Les Grecs ont désigné sous le nom de périptèrcs , ceux de leurs temples dont les côtés extérieurs sont entourés de colonnes : on sait que ce mot est formé de rtripor, aUe.
XX IRTRODtfcTIOfr.
lui-même qui l’avait institué. Mais^ine mesure solennelle, exécutée par les ingénieurs français (i) sur la grande pyramide de Memphis , décela la supercherie et lit voir dans l'apothème du monument de Chéops la valeur exacte de ce stade.
La plupart même des mesures grecques paraissaient avoir été déduites du système métrique de l’ancienne Egypte. On remarqua que le frontispice du fameux Parthénon , à Athènes, donnait une longueur e'gale à un plèthre égyptien ; que la surface de ce même temple contenait un aroure (a), et divisait exactement vingtcinq fois la hase de la grande pyramide.
La valeur du pied égyptien , que M. Jomard a conclu? des principales dimensions des monumens du Nil , comparées
(i) MM. Le Père, Coutelle, Jomard et Cécile.
(a) L’aroure était , chez les Égyptiens , une mesure de superficie , consistant en un carré de 100 coudées de côté. Le pièlhre, mesure linéaire, se composait de 100 pieds. Le sladè égyptien ou olympique contenait 6 plèthres , et était contenu lui-même Coo fois dans le degré terrestre.
, INTRODUCTION. XXi
a\ + cc les récits des anciens, révéla 'surtout une vérité importante et jeta sur {histoire de l’antique civilisation une clarté inespérée : cette valeur se trouva être un sous-multiple exact du degré ' terrestre , et précisément du degré propre à l’Egypte moyenne : et comme c’est sur cette base unique que repose , suivant une échelle sexagésimale , tout l’édifice métrique des Egyptiens , il est évident ifu’ils étaient parvenus , bien avant Era- „ tosthène à qui on en a faussement attribué l’honneur , à calculer la mesure du globe 9 entreprise prodigieuse pour ces temps recalés , et qui serait un imposant témoignage de la hauteur à laquelle ce peuple avait déjà porté l’es-* sor des sciences mathématiques (r) !
Pourquoi 'serions-nous étonnés d’ailleurs
(i) Celte importante question, et toutes celles qui sont relatives à la métrologie ancienne , ont été traitées
avec une supériorité remarquable de talent et de savoir dans YExposition du système métrique* des anciens Égyptiens; tonC Vil de la De cript. de l’Égypte , édit, de M. Panekouctc.
XXlj • INTRODUCTION .
que le génie des Egyptiens eût entrevu ce grand résultat , lorsque nous savons par Eustathe et par Apollonius de Rhodes, que, plus de quinze siècles avant Fère vulgaire , ils avaient inventé l’art des projections géographiques , et que Sésostris laissa même aux Colchidiens des tables de bois sur lesquelles était tracé l’itinéraire de ses voyages (t)?
C’est ainsi qu’appliqués sans relâche à l’étude de celte primitive Egypte, dont les travaux usurpés avaient étayé tant de réputations étrangères , les savans français exhumaient à-la-fois de l’oubli tous ses titres de' gloire , et réintégraient dans ses antiques droits le peuple de sages qui l’avait rendue immortelle. « Le sort des » sciences exactes, dit M. J omar d , est » celui de toutes les choses humaines ; » elles subissent des révolutions, quoique
(■) y°ye e la description d'Ombos , par MSI. Chabrol et Jomard. ( Dcscript. de l'Égypte » lom. I , page 227 ), et la PolyoYciliquc des Anciens, .par M- Dureau de la Malle , chap, V,
INTRODUCTION. 'XXII
i» leurs principes reposent sur des vérités » éternelles. De temps en temps il s’élève » des honlmes nouveaux qui prétendent » que les sciences sont nouvelles ; mais ,
» pour quelques-uns dont le génie et la » supériorité sur leur siècle justifient en » quelque sorte ces opinions, combien » d^autres qui, montés sur l’épaule du » géant, suivant l’expression de Bailly ,
» oublient qu’ils lui sont redevables de » voir à une plus grande distance ! Ce- » pendant le cplosse ruiné qui les porte ,
» se cache de plus en pljjs sous la pous- » sière des temps : plusieurs travaillent à » l’immense tache de le déblayer et de le » restaurer $ et parfois sa masse venant » à se découvrir, jette une vive lumière ,
» impose le respect et force l’admira- » lion ! (i) »
Déjà le colosse ruiné de l’Egypte éle- vait sa tête au-dessus des décombres et
sortait, radieux, de la poussière des
(i) Exposit. du Systèm. métr. des anc . Êgypt. , pag 341.
Xxiv INTRODUCTION,
temps. Tous les membres de. ce grand .corps, rassemblés par des mains habiles, avaient été rétablis sur leur antique base.
Jamais , à des yeux européens , lumière plus éclatante n’avait éclairé le vieux domaine d’Osiris , et les deux dernières années du dix-huitième siècle avaient plus fait pour la mémoire des Egyptiens , que les efforts réitérés de tous les siècles précédens.
Mais c’était peu : si les Français se fussent arrêtés là , leur mission demeurait incomplète. 11% notaient pas venus conquérir l’Egypte dans l’unique dessein de décrire ou de restaurer des édifices ; ils . venaient aussi régénérer les hommes-.
Comme érudits, ils avaient satisfait au vœu des sciences, en recueillant avec un soin religieux les vestiges épars des anciennes institutions $ comme législateurs , il leur restait encore à corriger les insti- ' tutions modernes. Conquérir n’était rien pour une armée française ; mais légitimer la conquête par des bienfaits , instruire
INTRODUCTION. \ XXV
presque en même temps que vaincre ; dompter par les lois les hommes qu’on ^ a d’abord soumis par les artfïes ; faire succéder à une ^tyrannie ombrageuse et *
flétrissante le règne d’une autorité conséi4aftnce ;* assurer à tous les habitons les garanties sociales qui seules constituent la patrie; changer des esclaves en citoyens ; enrichir deur pays par le
commerce , l’éclairer par l’éducation ,
• ** v l’embellir par les arts, le rendre puissant par l’industrie ; reporter, en un mot, dans l’Egypte arabe , tous les dons transmis autrefois-par l’Egypte des Pharaons; tel était le but plus noble, plus généreux , plus magnanime, auquel devaient aspirer des conquérons français ; et ce *but était celui .de l’expédition.
Toutefois , avant d’asseoir les fondemens d’un semblable édifice , il fallait connaître le terrain sur lequel on allait
bâtir : il fallait se familiariser avec les » *
ressources du pays avant de les approprier aux besoins de ses peuples. Des géo -
xxvj ■ INTRODUCTION,
mètres et des naturalistes s’étaient répandus en même temps sur plusieurs points de la vallée : une observation assidue , et appuyée constamment sur des opérations mathématiques , ou sur l’analyse des faits naturels , avait assujetti à des données positives toute la constitution physique de l’Egypte : les propriétés de son climat , l’étendue et les productions de son sol , les diverses sources de sa richesse agricole , les phénomènes périodiques du fleuve merveilleux qui la féconde, l’état de ses canaux, les moyens de régulariser ou d’étendre les irrigations , toutes les branches de l’industrie rurale , tous les détails dç l’économie domestique, avaient été en même temps examinés et approfondis. On dressa, dans des proportions inusitées jusqu’alors , une carte topographique de l'Egypte et des régions limitrophes : ce travail immense, et qu’on peut justement appeler monumental, est digne d’être compté parmi les résultats les plus importons de l’expédition , et
INTRODUCTION. XXVÎj
doit ouvrir une époque brillante dans les annales delà géographie (i).
Pendant qu’on recueillait, ainsi dans les campagnes du Nil tous les élémens d/une prospérité future , l’intérieur des villes présentait déjà le spectacle consov
(1) LaCarleTopographique de l’Égypte et de la Syrie, exécutée à l’échelle d’un millimètre pour ceut mètres , et composée de quarlkte-sept feuilles , est due aux travaux réunisd’un grand nombre d’ingénieurs géographes et militaires, sous la direction du colonel Jacolin. Elle est sur le point d'étre livrée à la juste impatience de l’Europe , avec une des prochaines publications de la Description de V Égypte. Non-seulement elle contient toutes les villes et tous les bourgs modernes, dontlesnoms sont écrits à la fois en texte arabe et en français; mais elle indique en outre les positions des villes anciennes : malgré les travaux du judicieux. d’Anville, la plupart de ces positions étaient encore indécises. Celte carte dissipe beaucoup de doutes et redresse de nombreuses erreurs ; elle peut être considérée comme un cadastre authentique de toute la vallée du Nil. Aucun ^oint n’a été déterminé sans avoir été soumis à des observations astrono*
miques. Al. Jacotin , qui pendant plusieurs années a
consacré à cette grande entreprise un zcle éclairé et des veilles laborieuses , s’est acquis des litres durables à la reconnaissance des savans et à l’estime de ses concitoyens : en lui payant ici ce juste tribut d’élogès , je no fais que devancer l’opinion publique.
XXV11) 'c INTRODUCTION.
lant du bonheur publie. Un gouvernement régulier avait été établi dans la capitale , et l’empire des lois y faisait sentir par degrés son influence salutaire. L’impôt venait d’être circonscrit dans un système de répartition uniforme et invariable j ce n’était plus , comme naguère , un champ sans limite, ouvert aux déprédations de toutes les^upidités subalternes. Des ateliers nombreux s’organisaient, et les arts mécaniques de l’Europe y trouvaient une application immédiate.
Leshabitans , appelés eux-mêmes à prendre part aux fonctions civiles et administratives , voyaient d’un œil charmé ce nouvel ordre de choses se développer et s’agrandir. La confiance était dans tous les cœurs j le ciel si beau de l’Egypte semblait bril^r d’un éclat plus pur :
« Le ciel le plus serein est odieux , .» s’écrie M. de Chateaubriand , si l’on » est enchaîné sur la terre ! (i) » Mais
(i) Itinéraire de Paris à Jérusalem , tom. III, pas- 66.
INTRODUCTION. XXÎX
les traces du despotisme s’effacaient rapidement sous les premiers pas d’une liberté tutélaire , et la civilisation de l’Egypte était commence.
Celte colonie naissante devait assurer à ses fondateurs des avantages incalculables. La France y trouvait un débouché constant et facile aux produits de ses manufactures , en même temps quelle enrichissait son commerce d’importation des denrées précieuses que le sol du Nil accorde , presque sans culture , au$ vœux du laboureur. On pouvait ajouter à ces ressources indigènes les marchandises de * J’ Arabie , de la Perse , et des contrées intérieures de l’Afrique. L’Egypte eût ainsi dédommage' la Franeéd^ ses pertes récentes dans l’Inde et dans les Antilles.
L’un des projets qui , dès les premiers jours de la. conquête , avait appelé la sollicitude du chef de l’armée, était ‘le rétablissement du fameux canal de communication entre la mer Rouge et la Méditerranée. Ce canal qui ; sous les Pha-
INTRODUCTION
raons , les rois Perses et les Lagides, avait été l’objet de tant d’hésitations et de craintes ( i) , devenait d’une exécution facile à l’aide d^ procédés hydrauliques aujourd’hui familiers à l’Europe. Le commerce de l’Inde eût bientôt abandonné la route du cap de Bonne-Espérance, et l'Egypte, devenue, comme au-
(i) Tous lesauteurs anciens, à l'exception de Pline» s'accordent à dire que ce canal a été autrefois achevé et mis en état de navigation à une certaine époque ; mais leurs avis se partagent lorsqu’il s’agit de déterminer cette époque. Nous savons par Aristote , que les Pharaons et Darius en abandonnèrent l’entreprise , parce que le niveau de la mer Rouge ayant été reconnu plus haut que les terres du Delta, on avait craint de submerger le pays. Hérodote dit pourtant que ce même Darius acheva les travaux. Diodore, en rapportant les mêmes circonstances avancées par Aristote , ajoute que le canal fut rétabli et mis en vigueur par Ptolémée-Philadelphe. Les historiens arabes assurent .gu’il fut navigable sous le calife Omar. Quoi qu’il en soit, l’isthme de Soneys offre encore, en plusieurs endroits, les vestiges de ce célèbre canal ; et Itl. le Père, qui fut chargé, durant l’expédition , de recueillir tous les faits propres à constater la possibilité de le rétablir , avait déjà achevé les opérations préliminaires qui devaient garantir le succès de l'entreprise.
INTRODUCTION. XXXj
trefois , Tunique entrepôt des richesses de l'Asie, eôl vu renaître pour elle les jours prospères des premiers successeurs d’Alexandre.' ' J \
Le gouvernement français ,* en offrant à la Porte des compensations qui eussent aisément balancé l’ombre de puissance qu’elle avait conservée dans ce pays , pouvait se maintenir en paix avec le Grand- Seigneur, et la régénération d’ujj peuple entier devait être le fruit de celte alliance utile et probable.
Mais l’Angleterre qui , du milieu de3 flots , a Pceil incessamment ouvert sur les affaires du continent; l’Angleterre , intéressée à maintenir l’équilibre des pouvoirs politiques , se tenait alors attentive à tous les mouvemens de PEurope.
Dans les derniers momens qui précédèrent l’expédition d’Egypte , le traité de Campo-Formio venait de suspendre glorieusement la lutte inégale et difficile que la France soutenait seule contre n^e coalition formidable ; cette paix , con-
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quise à trente lieues de Vienne , par la valeur de l’Armée d’Italie, devenait à la fois le complément et la ratification des traités déjà conclus avec la Prusse , l’Espagne, la Sardaigne , le royaume des Deux-Siciles et les Etats du Saint-Siège.
Demeurée seule étrangère à la pacification générale, ^Angleterre avait à peine aperçu les préparatifs d’une expédition maritime , que déjà ses vaisseaux croisaient dans la Méditerranée , et devançant l’escadre française , touchaient aux ports d’Alexandrie.
«• Il ne m^appartient point d’examiner la validité des raisons politiques qui déterminèrent le cabinet de Saint- J âmes à cette déplorable opposition dont les conséquences ont été si funestes à l’Egypte. Les Français avaient dit , dans un noble enthousiasme : « Nous briserons » les fers d’un peuple opprimé. » Les Anglais ajoutèrent : « Nous replacerons ce $ peuple sous le joug de ses oppresseurs. »
Je ne sais pas jusqu’à quel point des ri-
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valités nationales peuvent autoriser des hommes éclairés et philosophes à faire ainsi cause commune avec la barbarie contre la civilisation. C’est ici le secret des cours. De semblables questions ressortent du tribunal de la politique, et les fonctions de Phomnîe de lettres doivent s’arrêter là où commencent celles du diplomate. Mais l’Histoire a aussi son tribunal : c’est elle qui juge en dernier ressort les querelles des nations. Un seul mot pourra caractériser dans l’avenir ce choc de deuxPuissances ennemies d’où il n’est résulté pour l’Egypte qu’une secousse violente et inutile : « L’Egypte , dira la postérité, avait » autrefois civilisé le monde : la France
» eût à son tour civilisé l’Egypte , si » l’Angleterre ne l’eût empêché. » (i)
(i) Pour moi, j’ai cru faire un rapprochement utile en plaçant à la tête d'un Journal do l'Expédition Anglaise , , celte esquisse rapide du but et des résultats de la conquête des Français : c’est maintenant aux historiens à tirer les conséquences de ce parallèle.
XXXiv INTRODUCTION.
Cette apparition des Français dans une contrée qui avait servi de théâtre à la renommée des plus grands capitaines , n’en laisse pas moins des souvenirs impérissables. Le chef qui dirigea l’expédition, lui imprima , dit M. Fcnrier, le caractère de son propre génie. II voulut associer à ses trophées militaires les trophées plus paisibles de la litte'rature et des sciences. Pour la première fois , dans une même entreprise, les arts et la valeur disputèrent de gloire et réunirent leurs triomphes. Au nom des Desaix et des Kléber s’allièrent les noms des Monge et des Berthollet. L’armée , par des traits inouis de bravoure et de grandeur d ame , força ses ennemis mêmes à l’admiration . «Gom- » battre l’armée si justement célèbre <ie » l’Orient, dit M. Walls(i), devint notre » espérance favorite.» L’Egypte et la J?a-
( i ) Voyez Page 2. — Je dois ici rendre justice à l’impartialité deM. yValls, et à l’esprit de modération qui règne généralement dans ses récits. Son ouvrage a cela d’important, qu’il donne sur tes opérations de l’armée bri-
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lestine ont retenu la mémoire des fameuses journées des Pyramides, duMont- Thabor et d’ifélio polis ; le bruit en a retenti jusqu’en Europe. Ce fut surtout dans cette dernière bataille que les armes françaises brillèrent d’un éclat immortel :
réalisant l’expression de Kléber , les soldats répondirent par une 'victoire à la violation d'un traité.
J’emprunterai à M. Fourier le récit de cet événement remarquable , .et jusqu’alors insolite dans les transactions militaires des peuples policés : « Celle » des puissances alliées (i), dit-il, qui » avait le plus participé à la convention » de l’Ârich, et aû nom de qui on l’avait j* proposée , obtenue et stipulée , mit à » l’exécution un obstacle imprévu, en ,» adressant aux troupes françaises la
» proposition injurieuse de demeurer
Ironique des renseignemens précieux et qu’on chercherait vainement ailleurs ; réuni aux relations déjà publiées en France , il complète l’histoire de l'expédition.
• (1) L’Angleterre. ‘ '
XXXvj INTRODUCTION.
» prisonnières en Egypte : elle cherchait
» dans la violation de ses promesses un
» avantage qu elle n’aurait pu attendre
» de ses armes. Les troupes Ottomanes
» avaient été mises en possession du Said
>» et de toutes les places , depuis les ports
» delà mer Rouge, jusqu’à Damiette. On
« avait retiré l’artillerie de la citadelle
» du Caire : cette capitale devait être li-
» vrée deux jours après ; déjà les appro-
» visionnemens et les munitions étaient
» transportés à Alexandrie. Cette armée,
» qui, peu de jours auparavant, disposait
» de plusieurs provinces riches et fertiles,
» était alors privée des moyens de sou-
» tenir la guerre ; elle ne possédait plus
» en Egypte que le terrain où elle était
» rangée en bataille. Mais une circons-
» tance aussi extraordinaire avait élevé
» son courage , elle n’avait qu’un but et » qu’un intérêt , et celui qui la coinman- » dait avait fait passer dans tous les cœurs » l’indignation généreuse dont il était v animé. Toute l’Europe a connu les
INTRODUCTION. XXXV1J
» suites mémorables des’ combats qui «suivirent cette rupture; la victoire, » plus fidèle que les traités, vint couvrir » de son égide ceux à qui on ne laissait » plus que le désert pour refuge. L’armée » Ottomane , attaquée par les Français » près des ruines d’Héliopolis , fut dis- » persée et anéantie. Le principal mi- » nistre de la Porte traversa presque » seul, dans sa fuite précipitée, ces mêmes » pays où il avait pénétré avec des forces » considérables ; il perdit trois camps ,
» son artillerie , ses approvisionnetnens » de guerre. On reprit les forts qui lui » avaient été remis ; on réprima les ré- » voltes qu’il avait excitées en même » temps dans toutes les villes ; ses troupes » furent expulsées du Said et de Da- - » miette. » (i)
Mais bientôt Kléber fut assassiné ; une armée anglaise débarqua ; Desaix luimême n’élait plus en Egypte. Privés des
(i) Préface Historique de la Description de V Égypte, par M. Fourier, loin. I , pag. cxj.
XXXVÜj INTRODUCTION.
chefs qui les avaient rendus invincibles, et comme désenchantes d’un rêve brillant, les Français ne virent plus autour d’eux que des ennemis ou des déserts.
Leur gloire même fut un moment compromise par les lenteurs d’un général inhabile. Ce concours imprévu de circonstances vint terminer avant le temps une guerre qui devait doter les arts d’une nouvelle patrie. L’appareil de la civilisation repassa une seconde fois les flots de la Méditerranée, et l’Egypte fut rendue , commp une proie , à l’avidité des beys et des Osmanlis.
Un grand nombre de chrétiens qui avaient embrassé avec enthousiasme la cause de l’armée française, et qui l’avaient défendue au péril de leurs jours , vinrent chercher un asile au milieu de la nation généreuse à laquelle ils avaient tout sacrifié. Arrivés en France, ils ont continué à servir la patrie adoptive , oi# par leur épée ou par leurs talens (i). Plusieurs
(i) Ceux des Égyptiens *jm sont ventes à Paris, s’y
INTRODUCTION. XXXIX
d’entre eux portent aujourd’hui surjeur poitrine le signe de l’honneur et le témoignage de la bravoure. Leur sang, qui s’était mêlé avec celui des Français dans les champs du Delta, du Said ou de la Palestine , coula encore , sous les mêmes drapeaux , dans les guerres d’Espagne ,
d’Allemagne et de Russie. Bizarre combi-
naison'des choses humaines! Des hommes nés sur les plages du Nil sont transportés par les chances du sort jusqu’aux
sont rendus utiles par leurs connaissances dans la langue arabe. Michel Sabbagh , qui fut long-temps attaché à la Bibliothèque du Roi, qu'il a enrichie d’un grand nombre de manuscrits copiés de sa main , a' corn • posé lui-même plusieurs morceaux de littérature arahe. Don Raphaël et Ellious Bocthor ont tous deux professé l’arabe vulgaire à l'école spéciale des langues orientales : ce dernier, qu’une mort prématurée a enlevé aux muses de l’Orient , a laissé un dictionnaire arabe et français encore inédit , et plusieurs beaux modèles de calligraphie. Je citerai en outre M. Gabriel Taouil , qui occupe aujourd'hui la chaire de langue arabe au collège royal de Marseille* , et qui depuis plus de seize' années exerce ses fonctions avec un zèle qui fait également honneur à son savoir et à son dévoûment. m
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bords de la Moskowa : partis du pied des Pyramides , ils se trouvèrent un jour’ campés devant le Kremlin.
L’Egypte a sincèrement regretté les Français. Après le départ de ses libérateurs, elle lut de nouveau livrée à ce conflit de pouvoirs , à cette guerre de factions, qui Pavait si long-temps déchirée. Ceux des beyï qui avaient survécu à l’expédition des Français , se séparant brusquement de l’armée ottomane, et rassemblant leurs Mamlouks, se retirèrent dans la Haute-Egypte , où ils prirent une altitude menaçante. On dit même que des rivalités long-temps cdmprimées éclatèrent alors entre les troupes du Capi tan-Pac.ha et celles du Grand-Vizir. Mais ce dernier retourna bientôt à Constantinople. Pendant plusieurs années l’autorité flotta incertaine :
les Mamlouks tentèrent à diverses reprises de reconquérir leur puissance ; quelques combats se livrèrent ; une alternative rapide de triomphes et de re-
'introduction. xlj
vers menaçait de nourrir encore longtemps le cours de ces querelles intestines, lorsqu’un homme sorti des rangs albanais, et qui avait fait ses premières armes contre les troupes françaises , ayant saisi d’une main forte les rênes du pouvoir, se fit proclamer Pacha du Caire. C’était Mohammed-Aly.
Mohammed-Aly est devenu le bienfaiteur de l’Egypte : elle lui dut alors son repos ; elle lui doit aujourd’hui sa prospérité. De grands travaux publics et des établissemens utiles ont signalé son administration. C’est le premier prince musulman qui ait donné à l’Egypte l’honorable exemple dhin gouvernement presque aussi modéré que ceux d’Europe , et sa place est peut-être déjà marquée dans l’histoire à côté du second Ptolémée.
Mohammed-Aly a fait élever un niur d’enceinte autour d’Alexandrie ; il a fortifié le château d’Aboukir ; il a fait construire , sur une étendue de trois lieues.
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une digue de deux mètres de large , qui, séparant les eaux du lac Maadieli des eaux de la Méditerranée, empêchera de nouvelles inondations. Ce lac et celui de Maréotis se trouvant ainsi isolés de la mer ,' le soleil, dont Faction est si puissante en Egypte, en opérera le dessèi chement en moins de quelques années :
un territoire considérable sera rendu à l’agriculture , et une province entière ajoutée au Delta.
Mais le plus important, comme le plus utile , des travaux de Mohammed-Aly , è’est le canal de Foueb, qui porte les eaux du Nil jusqu’au pied de la colonne de Pompée ; plus de cent mille hommes y ont travaillé pendant deux ans. Ce canal, long de douze lieues, alimente aujourd’hui les réservoirs d’Alexandrie et offre * le spectacle d'une navigation continuelle entre cette ville et l’intérieur de la contrée. Ses riyes, encore désertes, seront bientôt peuplées par des cultivateurs : le voisinage des eaux est en Egypte la pre-
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xliij
mière cause de la population , comme il est le premier garant de la fécondité du sol.
L’agriculture a été puissamment encouragée. On a essayé de naturaliser plusieurs productions exotiques , et des plantations nombreuses ont été ordonnées sur divers points de PEgypte. Déjà l’olivier et le mûrier ombragent de leur double verdure les roses du Fayoum. Le jardin de Chobra, où Mohammed-Aly a établi sa maison de plaisahace, offre un échantillon varié des fleurs et des arbustes de l’Europe. .
On voit chaque jour les Arabes du désert , renonçant à leur vie errante , venir demander à Mohammed-Aly des terres à cultiver (i). Tel est d’ordinaire l’ascendant d’un gouvernement équitable : ces tribus nomades qui jusqu’alors avaient été jalouses de leur indépendance, parce
(1) Voyez V Égypte, sous Méhemmed- AU , par M. Thédénal- Durent , consul français . à Alexandrie . pas- >9».
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qu’elles se méfiaient des promesses de la servitude , charmées tout - à - coup , et comme amollies par l’aspect du bonheur des villes , quittent spontanément leurs solitudes et viennent se ranger d’ellesmêmes sous l’empire des lois. Elles échangent ainsi l’instabilité d’une tente contre le paisible et durable repos de la cabane. Naguère sans demeures fixes et piesque sans patrie , ces hommes connaissent enfin les charmes du foyer domestique , et les douceurs d’une habitation héréditaire. Rendus à la société , les uns deviennent laboureurs , et leur industrie ajoute à 4a prospérité d'un pays qu’ils ne savaient que ravager ; les autres , demeurés fidèles a leurs habitudes belliqueuses, s’honorent de marcher sous les drapeaux de Mohammed- Aly : le même fer qui avait servi à égorger des caravanes, est désormais consacré à la défense légitime du territoire, ou à des guerres avouées par les statuts des nations.
La bienveillance avec laquelle il ac-
INTRODUCTION. xlv
cueille les voyageurs de toutes les na-»
tions , a attaché au nom de Mohammed-Aly uue célébrité européenne. C’est à cette heureuse influence d’un gouvernement éclairé , qu’on doit toutes les découvertes récentes qui ont révélé l’existence d’un grand nombre de monumens, dans les oasis , les déserts de la mer Rouge et la Nubie. De belles collections d’antiquités , de superbes monolithes , des manuscrits sur papyrus, des bas-reliefs hiéroglyphiques ont été transportés en Europe, et décorent aujourd’hui les divers musées des peuples savans.
Mais le vestige le plus précieux que l’Europe ait jamais conquis sur les débris de l’antique sagesse , c’est sans contredit le zodiaque de Dendérah(i).
L’acquisition qui en a été faite par le
(1) Il existe quatre zodiaques égyptiens qui ont été, tous quatre , découverts par les savans do (expédition française; savoir: deux à Esué, qui commencent par le signe de la Vierge , et deux à Dendérah ( l’ancienne Tentyra ) , qui commencent par le Lion. C’est le plu»
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gouvernement français sera considérée , dans tous les temps, comme un des actes les plus mémorables du règne de Sa Majesté. Placé sur le même trône d’où les bienfaits de Louis XIV allaient jusque chez l’étranger récompenser le talent et honorer le savoir, Louis XVIII n'a point oublié que c’est en protégeant les arts que ce grand prince créa son siècle et le rendit tout entier tributaire de sa gloire.
Au nom de l’Egypte se rattachaient d’ailleurs de touchans souvenirs : si ce pays fut jadis témoin des malheurs et de la captivité de Saint-Louis , il ie lut aussi de sa grandeur d’âme et de son héroïque résignation.
Le zodiaque de Tentyra est maintenant au Louvre : le Louvre et Tentyra !
quelle alliance extraordinaire entre des noms que séparait^ *.v\t de siècles !
combien le voyageui> )ui tendra visiter ce sanctuaire des beaux- ~ts , sera sur-
.petit de ces derniers ijun H. V 'or. : >t a ^transporté à Paris.
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INTRODUCTïOTf xlvîj
pris d’y rencontrer , au milieu des chefsd’œuvre modernes , ce reste vénérable de l’antique civilisation , ce débris sauvé du naufrage de tant d’empires ! A l’aspect de cette pierre éloquente , l’une des premières archives dé l’esprit humain .
quelle est l’âme aride qui ne s’élève à de hautes pensée ? Cette pierre décora jadis la voûte d’un temple; elle est éncore noircie de la fumée des flambeaux qui -éclairèrent d’imposantes cérémonies frappé de ce souvenir , qe me transporte v en idée au milieu des anciens Egyptiens; j’assiste , dans le temple même de Tentyra, à l’une de ces pompes religieuses où le peuple assemblé vient recueillir des leçons de morale et de sagesse. L’Hiérophante explique devant moi, cômme autrefois devant Pythagore , les lois de l’harmonie céleste ; il me montre, Comme à Hécatée, les statdes des trois cent qua- » rante-cinq pontifes qui , depuis le règne * deMénès, s’étaient succédé sans interruption ; il me raconte, comme à Ger-
xlvüj INTRODUCTION.
manicus , les actions guerrières de Ramessès. Remontant ensuite des annales des hommes aux annales des dieux , il m’entraîne avec lui hors du cercle des temps historiques ; il m’entretient de la naissance mystérieuse du dieu Phta , des combats d’Osiris et de Typhon , du long veuvage et des. bienfaits d’/sis , de l’éducation d’Horus , des préceptes du sage Thoth , l’inventeur des arts. Attentif à ces récits merveilleux, mon esprit s’abandonne involontairement à leur prestige; je me ressouviens alors des chronologies fabuleuses deManéthonetdeLaërce; bientôt mon imagination exaltée lescommente et les adfcrédite ; elle refoule au-delà des temps calculés le berceau de l’espèce humaine : on m’a -énuméré les règnes des dieux, mais ces dieux ont régné sur des hommes N’entends-je pas retentir en-
core autour de moi ces paroles mémorables: «Solon! Solon! vous autres Grecs,
» vous n’ètes encore que des enfans ! »
J. E. AGOUB.