LE MONT WELLINGTON
Au bout de deux ou trois semaines passées à faire des collections d'oiseaux avec M. Véron, naturaliste envoyé par le gouvernement français dans les terres antipodiques, je trouvai un jour, en rentrant chez moi, toute une députation de nouvelles connaissances qui m'était envoyée pour me demander si je voulais
me |oindre à une caravane de plaisir qui se prépàrail à faire l'ascension du moni Wellington.
.le oe suis si j'ai été nourrie avec du Iai1 de chèvre ou si je tiens de mes parents ce principe capricant qui est en moi ; mais je sais que, quand on me parle de grimper ou de descendre, on est sûr de mon consentement. J'acceptai avec d'autan! plus d'empressement que peu de femmes avaient tenté l'entre] rise. Une autre dame de la ville avait seule accepté.
La députation m'avail interpellée au nom de la France et de PAngleierre. M. de Malpass représentai l'An, leicire et M. François de Bellegardela France. Je dois dire que les deux puissances n'ont pas toujours été aussi spirituellement représentées. La caravane devait se composer d'une vingtaine o> nersonnes; la réunion devait avoir lieu le mercredi suivant, à cinq heures du matin . devant l'hôtel Macquarie. Mon mari lit toutes sortes d'instances pour que Ton changeât le jour. Le mercredi, on entrait dans la nouvelle lune, et c'était une chance, prétendait-il, pour que nous eussions du mauvais temps. Malgré ses observations, ie mercredi fut maintenu.
La veille, on il 1 partir le maître d'hôtel avec la batterie de cuisine et les provisions nécessaires. Son cheval était suivi de trois autres chevaux portant des (entes, et de six domestiques. Les tentes étaient au nombre de trois. La première devait être dressée à la halte du déjeuner, c'est-à-dire au tiers du chemin ; la seconde à la halte du diner, c'est-à-dire aux deux tiers du chemin ; la troisième à la halle du souper, c'est-à-dire au sommet même de la montagne.
A cinq heures, tout le monde était à son poste. La veille, M. de Malpass avait obtenu la permission d'emmener un de ses amis. Pour ma part, je n'avais pas même pensé à lui demander quel était cet ami. Mon étonnement fut grand lorsque je le vis arriver avec sir Georges. J'avoue que je fus toute prête à pousser un cri. Je n'en fis rien cependant.
Sir Georges s'approcha, et avec la courtoise raideur des Anglais, après avoir été présenté par son ami, salua tout le monde, moi comme les autres, mais pas plus moi que les autres; tout cela sans prononcer une seule parole; je ne pus y tenir.
— C'est là votre ami? demnndai-je à M. de Malpass. — Oui, me répondit-il. Avez-vous quelque chose contre lui? — Non; seulement je serais curieuse de savoir... — Quoi? — S'il parle. — Rarement. — Mais enfin, il n'est pas muet? — Non, Dieu merci. — Cela me tranquillise. Peut-être l'entendrai-je parler un jour. — Tout de suite , si vous y tenez. — Oh ! non, non , non .'
Et je l'arrêtai par le bras. M. de Malpass me regarda d'un air étonné : mais, sur le signe que je lui fis de se taire, il s'inclina en signe d'obéissance. On attendit encore un instant la dame qui devait être ma compagne de voyage; mais elle nous envoya ses excuses : elle nous faisait faux bond. M. de Bellegarde étant arrivé, la caravane partit, longeant la rue Macquarie, qui conduisait aux premières rampes de la montagne.
Là, à gauche de la route, s'élève une maison charmante : c'est celle d'un négociant français nommé M. de Grave. Une lieue au-dessus de la maison de M. de Grave, on quitte les chevaux. On arrive au sommet du mont Wellington par une succession ascendante de sommets plus ou moins a pic. Leurs noms sont significatifs : le premier s'appelle Blow me up, pousse en l'air; le second. Crack m y site, casse-côte,
Une fois à pied, ces messieurs, qui étaient tous chasseurs, s'amusèrent à chercher des traces. Il n'y avait qu'à se baisser et à les reconnaître. Colles du kanguroo commun, surtout, étaient si nombreuses, qu'elles se croisaient en tous sens.
Au milieu de celles-ci on distinguait, à leur empreinte double des autres, celles du kanguroo, dont, à ce que l'on assure, l'ongle est tranchant comme un rasoir, et qui, d'un coup de cet ongle, découd un chasseur aussi lestement qu'un Japonnais pourrait le faire d'un coup de couteau.
A neuf heures, nous arrivâmes près d'un ruisseau qui s'échappe du haut de la montagne. La tente était dressée sur un plateau d'où l'on apercevait Hobart- Town, la pointe du Kanguroo et le cours du Derwent jusqu'à File Druny. Un déjeuner excellent nous attendait, chaud et à point, aux antipodes de la France, comme il aurait pu l'être au Café de Paris ou à la Maison-d'Or. Seulement nous avions un rôti de kanguroo et de perroquet, au lieu d'un rôti de lièvre ou de faisan. Le kanguroo faisait mon désespoir, depuis que j'avais touché la terre de Van Diemen. J'en mangeais à toutes les sauces, et l'on m'en servait à tous les repas. Cette fois, comme il y avait abondance de vivres, je m'en privai.
Au bout d'une heure nous nous remîmes en route, Quoiqu'un peu escarpé, le chemin était ravissant. A de certains endroits de la montagne, il passait à travers des espèces de maquis de douze à quinze pieds de haut, qui faisaient au-dessus de nos têtes d'admirables berceaux de verdure.
Ces messieurs, tout en cherchant les pistes, restaient en arrière, s'égaraient, se perdaient. Alors, on les ralliait avec le cri des Indiens : Hal-lo-a ! qui, prononcé d'une certaine façon, prend, répercuté par les échos, un caractère étonnant dans la montagne.
Puis ils se livraient à un autre exercice que je voyais pour la première fois et que je trouvais très-curieux. Deux ou trois d'entre eux avaient autour du corps une ceinture indienne avec une poche renfermant une fronde et des cailloux. Ces cailloux, choisis avec soin, étaient de la grosseur d'un œuf de pigeon, pointus aux deux extrémités. Us faisaient tournoyer la fronde, lançaient le caillou d'une certaine façon, et le caillou revenait avec une furie incroyable frapper un arbre à leur droite ou à leur gauche. Si l'arbre eût été un homme, l'homme eût été tué.
On était arrivé à un endroit charmant. On fit halte un instant sur une pelouse qui semblait un tapis de velours. La montée avait été rapide, et, à certains endroits, je n'avais pu suivre les guides qu'à l'aide de mouchoirs noués au bout les uns des autres.
M. de Malpass avait une très-belle voix; il chanta successivement du Rossini, du Rellini et du Meyerbeer, au grand étonnement, je le présume, des échos de Van Diemen. Au milieu de tout ce bavardage, sir Georges restait muet comme une souche, ou, s'il parlait, il avait grand soin que je ne pusse pas croire que c'était à moi que ses paroles s'adressaient.
On se remit en roule, chacun bien frais, bien reposé, bien joyeux. La halte n'avait pas été inutile. Au fur et à mesure que Fon montait, l'ascension devenait plus difficile. Les guides nous prévenaient que ce n'était rien auprès de ce qui nous attendait dans les hautes régions de la montagne.
A deux heures, nous atteignîmes la deuxième tente. Nous retrouvâmes notre même ruisseau, et sur sa rive notre dîner tout dressé. Le vin de Chain-
pagne rafraîchissait dans des trous creusés au milieu de ce joli petit cours d'eau. Tout le monde fut fort galanl pour moi et plein d'attentions. Il n'y a pas a m'en vanter : j'étais la seule femme.
Sir Georges fut le seul qui ne me donna pas l'occasion d'échanger un mol avec lui. Ce silence, qui finissait par devenir presque impertinent, m'agaçail d'une façon horrible; j'aurais voulu qu'il lui arrivât quelque accident. Par malheur, il paraissait avoir l'habitude ie ces sortes d'excursions, et manifestait à tout moment ou une grande force on une grande adresse.
J'ai dit que le dîner, comme le déjeuner, était délicieux, trop délicieux même. Nous eussions pu déjeuner en vingt minutes : nous restâmes une heure à table. Nous eussions pu dîner en une demi-heure, nous mimes une heure et demie à notre dîner. Il est vrai que sur ce temps je dormis trois bons quarts d'heure. C'était une heure quarante minutes de perdues.
Enfin, à quatre heures, l'on me réveilla et l'on se remit en marche. J'avoue que, sans une fausse honte, j'eusse autant aimé rester où j'étais que d'aller plus loin. On découvrait un paysage immense : la ville, la rivière, des maisons de campagne, la mer. J'eusse si bien attendu la nuit, couchée là sur celte mousse, épaisse comme un lapis de Smyrne!
Mais il fallait faire comme les autres, sous peine de passer pour fanfaronne. Je repris donc nia marche sans boiter, quoique les pieds me fissent grand mal, prétendant être aussi impatiente qu'eux tous de voir la merveilleuse cascade qui se trouve au sommet de cette montagne plus élevée que le Mont-Blanc, et qui était le point principal de notre excursion.
Les chemins devenaient de plus en plus difficiles, et les cailloux de plus en plus pointus; puis, tandis que nous regardions à nos pieds, car nos pieds étaient tous plus ou moins endoloris, les guides regardaient en l'air avec des signes visibles d'inquiétude. Enfin l'un d'eux se décida à nous dire :
— Hâtons-nous de pass'er le désert, il va y avoir un orage.
En effet, les nuages s'amoncelaient au-dessus de nos têtes, et le tonnerre grondait sourdement au loin. Ce que nous voyions de la rivière et de la mer avait perdu son bel azur et était devenu couleur de plomb. Nous hâtâmes le pas. La fatigue avait disparu, la douleur avait cessé, et l'on arriva à cet endroit tant redouté que l'on appelait le Désert. Ce fut un véritable changement de décoration. En sortant d'un sentier couvert de verdure, ombragé par des rameaux se croisant sur nos têtes comme les branches d'une treille italienne, nous nous heurtâmes pour ainsi dire contre le chaos.
A perte de vue on apercevait une espèce de plage couverte de cailloux ayant la forme de ces galets que la mer de Dieppe et du Havre roule'et use depuis que l'Océan s'agite. Seulement ces galets avaient depuis un pied jusqu'à dix pieds de diamètre. 11 était évident qu'une rivière gigantesque avait roulé là pendant des milliers d'années, puis tout à coup avait disparu, tarie par quelque cataclysme. Dans le lit de ce Mississipi disparu, pas une fleur, pas une herbe, pas une plante. Rien pour nous indiquer notre chemin, sinon la trace, médiocrement perceptible, laissée sur le caillou par les caravanes qui ont précédé celle qui arrive.
Le passage de ce désert dura une heure et demie. Le temps se couvrait de plus en plus, et, si vite que nous avançassions, les guides nous pressaient encore. On ne chantait plus, on ne s'appelait plus par le pittoresque Hal-lo-a,
on ne lançait plus de cailloux avec la fronde. Quant aux traces des animaux, il n'y fallait pas songer : le passage du serpent sur la pierre est, au dire de Salomon, un des trois passages qui ne laissent pas de traces. En somme, la fatigue était énorme, et l'anxiété très-grande.
Enfin on franchit le désert et Ton se retrouva dans ce maquis gigantesque qui semblait de la broussaille vierge. Au bout d'une demi-heure, un guide s'approcha de mon mari et lui dit :
— Vous aviez raison de vouloir remettre l'exécution du projet à un autre jour, Monsieur; dans un quart d'heure la tempête va arriver, et, si nous attendons que la pluie tombe, il nous sera impossible d'allumer du feu. — Et sans feu?. . . demanda mon mari. — Sans feu, on nous retrouvera tous morts de froid, attendu que ce qui tombe en pluie en bas, tombe presque toujours en neige ici. — Alors, allumons du feu.
Puis, se retournant vers ces, messieurs :
— Halte-là! dit-il; c'est ici que nous passons la nuit. — Comment! c'est ici que nous passons la nuit? s'écrièrent toutes les voix, excepté celle de sir Georges, à qui il paraissait complètement indifférent de passer la nuit là ou ailleurs.
On s'arrêta et l'on tint conseil. On était justement arrivé à un endroit où l'on eût dit qu'un de ces terribles ouragans de Bourbon ou des Antilles avait passé. Sur un espace d'un quart de lieue la trombe avait déchiré les feuilles, couché le maquis comme du blé, tordu et renversé des arbres. C'était une scène de désolation dans le genre de celle qui dut s'offrir à Noéet à sa famille lorsqu'il se hasarda à mettre le pied hors de l'arche, après que le déluge eut refait un second chaos.
Pendant ce temps, pour donner raison à nos guides, la pluie commençait de tombera larges gouttes. Il n'y eut plus à hésiter, il fallait abandonner l'idée d'aller coucher et souper sous nos tentes, dressées au sommet de la montagne près>de la cascade et où nos domestiques nous attendaient. On ramassa des brassées de broussailles que l'on amoncela au-dessus d'un arbre renversé, pour faire du ironc une pièce de résistance, et l'on essaya d'enflammer des allumettes. Les allumettes ne manquaient pas, mais bien un endroit sec où les frotter pour qu'elles prissent feu.
Mon mari eut l'idée d'ôler son gilet; on frotta l'allumette sur la toile du dos et elle prit feu. Chacun tenait prêt ce qu'il avait de papier sur lui. Papier et allumettes furent glissés tout enflammés sous les broussailles. Le feu et l'eau luttèrent un instant l'un contre l'autre, mais enfin ce fut le feu qui l'emporta. Des tourbillons de fumée, de joyeux pétillements et un cri de triomphe poussé par nous annoncèrent sa victoire. D'un autre arbre renversé à dix pas du premier on fit un banc.
Puis on coupa de longues perches que l'on planta en terre, et l'on étendit deux couvertures au sommet de ces perches. Comme nous comptions coucher dans les régions élevées de la montagne, chacun de nous avait sa couverture. Au bout de quelques instants, une espèce de tente fut improvisée. Avec du feu et une tente, on pouvait plus tranquillement attendre la tempête.
RETRAITi: DE MOSCOU.
A peine notre tonte était-elle dressée que l'orage éclata. D'abord de larges gouttes do pluie tombèrent, puis des grêlons gros comme des œufs de mésange, puis des tourbillons de neige. En même temps, le vent se refroidit, siffla, âpre et glacé, et la température descendit, j'en suis certaine, à cinq ou six degrés au-dessous de zéro.
Nous étions à l'abri, nous avions un grand feu, l'arbre renversé nous servait de siège. Parmi ces messieurs, il y avait deux bommesd'un esprit remarquable; il y avait donc des positions plus mauvaises encore que la nôtre. On commença par faire contre fortune bon cœur. Quand le rôti manquait chez le poète Scarron, sa femme racontait une histoire. Nous fimes comme on faisait chez madame Scarron : nous écoutâmes les histoires de ces messieurs. Mais chez le poêle Scarron, il ne manquait que le rôti, tandis que chez nous tout manquait. Cela alla bien encore tant que la faim ne se fit pas vivement sentir; on causa, on bavarda, on raconta des histoires.
M. Truro, avocat de beaucoup de verve, inventa même un jeu : le jeu des convicts. On nomma sept juges. Le reste de la société fut cité devant le tribunal ; chacun avoua ses crimes, et fut condamné à une punition quelconque, toutes en rapport avec la position présente : l'un coucherait, dehors exposé à l'orage; l'autre ne souperait pas; l'auire irait faire du bois pour alimenter le feu ! Tout cela nous faisait rire, pendant que l'orage nous menaçait d'être terrible. Il n'y eut que moi qui, accusée de la folie d'avoir suivi, étant seule femme, vingt-deux hommes dans leur folle expédition, fus acquittée, en considération du courage que j'avais déployé. Mais j'avoue que si la conscience de mes juges m'acquittait, la mienne me condamnait.
Cependant, jusqu'à minuit tout alla encore. Le jeu du juge fit passer deux heures. Mais alors, le froid redoublant d'intensité, la gaieté, les rires, les plaisanteries s'éteignirent peu à peu. De temps en temps un mot drôle survivait à cette débâcle d'esprit, pétillant tout à coup au milieu du crépuscule de la conversation, comme pétille un sarment de vigne dans un feu aux trois quarts éteint; puis tout se tut, excepté moi qui ne pus retenir un gémissement.
— Qu'avez-vous ? me demandèrent à la fois trois ou quatre voix empressées, parmi lesquelles je ne reconnus pas celle de sir Georges. — J'ai tout un côté gelé, je crois. Le fait est que je ne sens plus ni mon bras ni ma jambe gauche.
Ces messieurs, qui étaient groupés les uns contre les autres afin de se réchauffer mutuellement, se levèrent, allèrent ramasser des pierres sous la neige, mirent ces pierres dans le feu pour les chauffer, puis, quand elles furent chaudes, ils me couvrirent de leurs manteaux en enveloppant les pierres chaudes dans leurs redingotes et me calèrent en quelque sorte avec ces poêles improvisés. Sir Georges donna sa redingote comme les autres, et même, je dois le dire, un des premiers. Tout cela n'empêchait pas que je pleurasse de douleur.
Ces messieurs se réunirent autour de moi, essayèrent de me distraire en se remettant à causer. Quant au feu, il n'y fallait compter que comme moyen de cuisson. Le côté que l'on tournait au feu rôtissait, tandis que l'autre gelait. Enfin je m'endormis.
Vers cinq heures du matin, la neige cessa. Il y en avait trois ou quatre pieds de hauteur. Il fut décidé que pon profilerait de V embellie, comme on dit en termes de marine. On me réveilla, et, comme je me sentais tout engourdie, on me proposa de m'emmener en litière. Je refusai en disant que la marche me ferait du bien ; en effet, c'était le seul moyen de me réchauffer.
Chacun reprit son manteau ou sa redingote et se mit en marche après avoir coupé de longs bâtons pour sonder le chemin. Je voulus marcher comme les autres, mais, malgré moi, mes jambes fléchissaient. Deux de ces messieurs me soutinrent; on me mit à l'extrémité de la file, de manière à ce que le chemin fût déjà frayé par ceux qui me précédaient.
Au premier pas que je fis, ma jambe entra jusqu'au genou dans un trou qui ne consentit à me la rendre qu'en gardant une partie de l'épiderme. Il y avait encore un inconvénient dont ne pouvaient me garantir ceux qui marchaient devant moi : c'est que mes jupes frôlassent les buissons chargés de neige qui bordaient les deux côtés du chemin, et par l'effet de ce contact, ne s'imprégnassent d'humidité.
Au bout d'une heure de marche, j'avais l'air d'une femme de sucre candi : mes vêtements étaient gelés et, au lieu de me tenir chaud, me tenaient froid. Du reste, nos grandes craintes étaient le désert. Comment traverserions-nous, avec trois pieds de neige, ce chaos que nous avions eu tant de peine à traverser à pied sec?
Nous y arrivâmes; mais, à notre grande joie, nous nous aperçûmes que l'affaissement des cailloux avait rendu le chemin plus visible sur la neige qu'il ne l'était sur le sol nu. Restaient les pierres qui roulaient sous nos pieds.
Depuis longtemps mes souliers s'en étaient allés en lambeaux, et je n'avais plus aucune espèce de chaussure. Il en résulta à la fois un mal et un bien. Mes pieds étaient glacés, mais, "par cela même, je ne les sentais plus. Le désert fut traversé. C'était notre Bérésina.
Une fois le désert traversé, on se sentit sauvé, et la gaieté reparut. Puis l'instinct de la chasse revint aux chasseurs. On se remit à chercher des pistes : la neige était littéralement brodée de pas de kanguroos. Cela me rappela que j'avais grand'faim. Il était une heure de l'après-midi; nous n'avions pas mangé depuis la veille à quatre heures. Malgré ma haine pour le kanguroo, j'en vins à envier un gigot rôti de ce faux lièvre, dont l'idée me soulevait le cœur la veille au soir. Gela m'expliqua l'anthropophagie de mes bons amis les Nouveaux-Zélandais.
Enfin, à deux heures, nous arrivâmes à la tente qui indiquait notre première halte. On ne nous attendait qu'à six heures, de sorte que rien n'était prêt. Le maître d'hôtel se confondit en excuses. Il n'avait que de la viande froide. Comprenez-vous ce pis-aller pour une femme qui demandait du kanguroo !
Nous nous jetâmes sur la viande froide, que nous dévorâmes à belles dents. Puis, nous commençâmes à nous regarder les uns les autres. La fumée nous avait noircis; nous avions l'air de ramoneurs et de charbonniers. Nous ivions
trouvé un bon feu tout allumé. On y mit chauffer de l'eau pour se laver la Qgure, les mains et les pieds. Je me fis des sandales avec des serviettes que je me liai autour des jambes, comme des cothurnes grecs ou des espadrilles catalans ; puis nous nous remîmes en roule.
Il avait gelé. Dans les descentes trop rapides pour que la neige tînt, il s'était l'ail un verglas poli et glissant comme un miroir. Ces messieurs tombaient comme de véritables capucins de cartes, tandis que mes cothurnes tenaient le verglas comme si j'eusse été ferrée à glace. Ce fut à moi à rire d'eux. Tout à coup 31. de Bellegarde, qui marchait en tête, s'arrêta.
— Halte! dit-il; voilà une piste à laquelle il n'y a pas à se tromper.
Je m'approchai comme les autres : la neige était rayée par une longue spirale.
— Oh ! oh ! tirent ces messieurs, un black snake vient de passer par ici!
A ces mots de black snake, serpent noir, je jetai un cri et secouai ines jupes comme s'il pouvait être caché dans les plis de ma robe. Le black snake est la terreur de la terre de Van Diemen. C'est un reptile noir de trois pieds de long et d'un pouce de diamètre; il a la tôle plate, gonflée au-dessous des yeux de deux vésicules de venin qui se répandent dans la plaie par un canal creusé dans les dents mêmes : la pression des mâchoires fait jaillir le venin, qui s'infiltre profondément et se mêle à l'instant même au sang. On ne connaît pas de remède à la morsure de cette atroce bête. Seulement un détail curieux, qui a là-bas consistance de chose prouvée, c'est que, à quelque heure du jour que l'on soit piqué, on ne meurt qu'au coucher du soleil. Mais à ce moment la mort est infaillible : avec le dernier rayon du jour, le dernier rayon de la vie s'en va.
Il n'y a pas d'exemple, dit-on, qu'un indigène ou qu'un Européen, mordu par un black snake, ait vu la journée du lendemain, à moins qu'il n'ait été mordu dans la nuit; alors son agonie est plus longue, mais se termine invariablement au moment précis où le soleil du lendemain disparaît. Nous vîmes plus tard un exemple de ce mortel et prompt effet, produit par la morsure d'un black snake.
Nous étions, mon mari et moi, chez M. Williams Moore d'Hobart-Town, lorsqu'il se fit dans la maison un mouvement inaccoutumé. M. Moore sonna pour savoir la cause de ce bruit; on lui dit que la femme de son jardinier, qui cueillait des haricots verts dans le potager, venait d'être mordue par un black snake.
Nous descendîmes aussitôt : on ramenait la pauvre femme. On avait quelque espoir : elle avait été piquée au talon, et, au cri qu'elle avait jeté, sou mari, qui greffait un arbre à dix pas d'elle, était accouru et lui avait à l'instant même, avec sa serpette, enlevé le talon. On envoya chercher le médecin.
Le médecin appliqua sur la blessure des linges trempés dans de l'alcali, et fit boire à la malade de l'eau alcalisée. La femme ne souffrait pas beaucoup. Peu à peu cependant elle tomba dans un engourdissement qui commençait à la blessure et qui remontait lentement jusqu'au cœur.
Une demi-heure avant le coucher du soleil, elle entra dans son agonie, et, au moment où le dernier rayon du jour disparaissait, elle rendait le dernier soupir. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'il en est exactement du serpent comme de celui qu'il a mordu. Quelque blessure qu'il ait reçue, fùt-il coupé par
^morceaux, ses tronçons vivent et s'agitent jusqu'à ce que le soleil disparaisse. Celui qui avait mordu la jardinière avait eu la colonne vertébrale brisée par le mari de la blessée, puis il l'avait pendu par la queue, en enfonçant un clou dans le mur.
Il y avait eu de la sorte solution de continuité entre les vertèbres, et le poids de la tête et de la partie antérieure du corps avait allongé le black snake de près d'un pied. Eh bien ! malgré cette blessure qui eût dû suspendre la vie, la vie persista, et le serpent, comme la femme, vécut jusqu'au soir. Tous deux moururent en même temps.
On comprend qu'avec de telles qualités venimeuses, le black snake soit la terreur des colons. Aussi la mémoire de lady Franklin, femme de sir John Franklin, lequel fut pendant plusieurs années gouverneur de la terre de Yan Diemen, est-elle bénie par la seule raison qu'elle donna des primes de dix shellings par chaque tête de serpent noir qu'on lui apportait. Celte prime élait payée, non pas sur les fonds du gouvernement, mais sur la cassette particulière de lady Franklin. Sir John Franklin, gouverneur de la terre de Yan Diemen, est le même qui s'est perdu depuis dans les glaces du pôle nord.
Revenons à notre serpent. Ces messieurs prétendaient ravoir vu, mais n'avoir pu le joindre. Par cinq ou six degrés de froid, les serpents ne sont pas bien fringants, et, s'ils l'eussent vu, ma conviction est qu'ils l'eussent facilement atteint. Yers huit heures du soir, nous arrivâmes enfin au pied delà montagne. A cent cinquante pas des premières pentes était située, comme nous l'avons dit, la maison de M. de Grave. Nous le trouvâmes donnant des ordres à cinq ou six hommes armés de flambeaux, qu'il s'apprêtait à envover à notre recherche.
Nous ayant vus passer et ne nous voyant pas revenir, il commençait à croire qu'il nous était arrivé quelque malheur; que nous étions gelés, emportés par quelque tourbillon ou tout au moins égarés. Sur huit ou dix caravanes qu'il avait vues monter depuis qu'il habitait sur le chemin du mont Wellington, trois n'étaient jamais redescendues. Sa bonne volonté devenait inutile, mais il exigea que nous entrassions chez lui pour y attendre les voitures qu'il allait nous envoyer chercher à la ville.
Une demi-heure après, les voitures étaient arrivées. A Hobart-Town, chacun se sépara pour rentrer chez soi et changer de vêtements, puis on prit rendezvous chez moi, à onze heures, pour souper. A onze heures, toute la caravane était réunie dans un bon salon, bien chauffé, bien éclairé, dont les deux portes s'ouvrirent à onze heures et demie pour annoncer que «madame était servie.» Le maître de l'hôtel Gaylor nous avait fait, sur mon ordre, servir un excellent souper dont j'avais laissé le menu à son choix, avec cette seule recommandation :
— Pasdekanguroo!
Nous nous quittâmes à quatre heures du matin. Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas. Sir Georges, qui me devait bien quelques compliments comme notre hôte, trouva moyen d'entrer, de souper et de sortir sans m'adresser une parole. Cela ressemblait à une gageure, et je me disais :
—Il faudra que les premiers mots qu'il m'adressera soient bien polis pour me faire oublier une pareille impolitesse!
LE DOCTEUR BLACEFORT.
Comme je l'ai dit à propos d'Auckland, la société des îles antrpodiques se jompose de trois éléments à peu près toujours les mêmes : les employés du gouvernement, le clergé et l'armée.
A Hobart-Town, le gouverneur, sir Eardley Wilmol, recevait beaucoup et menait grand train. Après la sienne, la maison de l'archevêque et celle du premier secrétaire étaient, je ne dirai pas les plus hospitalières, ce n'est pas pour moi de l'hospitalité que cette gêne éternelle introduite dans un salon sous forme d'étiquette, mais les plus élégantes. Après ces deux ou trois maisons venaient celles du contrôleur général et deux ou trois autres encore où je me suis bien gardée d'aller m'ennuyer, ayant été dans celles que j'ai nommées. Je ne parle pas de la société du commerce et des banques.
Il est impossible de se faire une idée de l'ennui que l'on avale à chaque aspiration dans cette aristocratique société affreusement collet-monté. C'est concevable : on parle devant une population de convicls, il s'agit de donner l'exemple; on doit s'ennuyer pour que les autres ne s'amusent pas trop. Il n'y a que des Anglais pour se dévouer ainsi.
Pour moi; tout ce que j'avais vu m'avait fort intéressée ; il me semblait ne pas avoir perdu mon temps, j'avais observé; mais je commençais à regretter Auckland, où j'avais mes braves Maoris qui me distrayaient l'esprit, et mes bons anthropophages qui me pinçaient le bras. Je sentais que je me laissais prendre au spleen, et que si mon mari ne m'enlevait pas bien vite à celte atmosphère étouffante, j'allais y laisser mes couleurs, après y avoir laissé ma santé.
L'exécution de trois Bush-Rangers que l'on avait pris, deux ayant le visage noirci, et le troisième tenant un fusil à la main, dévalisant une ferme, acheva de me faire désirer de quitter Hobart-Town. 11 y avait quelque chose de trop triste dans tout cela. Le vol avec masque et le vol avec armes constituent pour les évadés de la colonie un délit qui est sans rémission puni de mort. La mort est la pendaison. On comprend que je me privai de ce spectacle, qui pro bablemenl ne m'eût pas rendue plus gaie.
Le lendemain, je me trouvais dans une maison où, à propos de la mort de ces trois malheureux, on racontait une histoire assez plaisante arrivée, disaiton, à un docteur Blackfort, ministre protestant. Je la raconte ici; elle servira à prouver que, même dans un gouvernement aussi admirablement administré que l'est celui de Van Diemen Land, il y a, comme partout, des caractères à part qui échappent à la surveillance des chefs, et bien au-dessous des fonctions qui leur sont confiées. En voilà deux ou trois exemples , qui sont du reste peut-être les seules chroniques scandaleuses qu'on puisse recueillir de ce genre. Le gouverneur de l'île de Norfolk, le juge et le docteur.
Les deux interlocuteurs de l'histoire en question étaient, d'un côté le docteur Blackfort, et, de l'autre, le condamné Georges Cramner. Pour que l'anec-
docte ait quelque signification pour nos lecteurs, il faut leur dire ce que c'est que le docteur Blackfort. Je dis ce que c'est, car, vu la bonne santé dont jouissait îe digne ministre, vu le soin tout particulier qu'il avait de lui, j'espère qu'il vit toujours et continue de faire par ses excentricités les délices d'Hobart- Town, à qui il resterait vraiment trop peu de chose comme gaieté, si Dieu rappelait à lui le digne docteur Blackfort.
Peut-être son nom ne s'écrit-il pas précisément comme je l'écris, mais j'ai mes raisons pour en changer l'orthographe. D'ailleurs les anecdotes quejevais raconter, quoique toutes nouvelles pour la France, je l'espère du moins, sont si connues à Hobart-Town, que si j'ai mal écrit le nom, le premier venu qui lira ces lignes se chargera de faire la rectification. Le docteur Blackfort, on appelle docteur tout ministre de l'Église anglaise, le docteur Blackfort était donc un pasteur protestant d'une soixantaine d'années, gras, court, rose, bien nourri, portant la tête en arrière, le ventre en avant, et trottant menu sur de petites jambes bosselées de gros mollets, tout en tournant ses pouces sur son abdomen..
Sa grande préoccupation et la voie ouverte par Satan, si toutefois le digne docteur Blackfort doit se perdre, sera bien certainement la table. Son maître d'hôtel est le personnage le plus important de la maison, et, comme le laboureur de Pierre Dupont qui aime bien Jeanne, mais qui aimerait mieux que Jeanne mourût que de perdre ses bœufs, il aimerait mieux, bien certainement, perdre ses plus intimes amis que de perdre son maître d'hôtel. Aussi le maître d'hôtel du docteur est-il aussi connu à Hobart-Town que le docteur lui-même.
Demandez plutôt aux ouailles du docteur qui, le dimanche, quand le docleur prêche à Church-Hill, voient, à trois heures précises, se glisser le maître d'hôtel dans l'église. Alors il n'y a qu'un murmure.
— Le dîner du docteur Blackfort est servi; le sermon ne durera pas longtemps maintenant.
Et, en effet, le maître d'hôtel n'a pas besoin d'adresser une seule parole, n'a pas besoin de faire un seul signe à son maître ; il n'a besoin que de venir s'accouder pieusement à la chafre. A quelque point de son sermon qu'en soit le docteur, il comprend une cbose : c'est que Dieu, qui est éternel, peut attendre sans inconvénient, tandis que le dîner, qui est quotidien, ne saurait pas attendre sans se refroidir. Et, en effet, le docteur s'arrête.
— Mes bons amis, dit-il à ses auditeurs, ni plus ni moins qu'un romancier au bas de son feuilleton, mes bons amis, la fin à dimanche prochain.
Et il descend de sa chaire en cognant son maître d'hôtel du coude, en disant :
— Viens, Tom, viens.
El il disparaîtentrottinant. Tel est un deshommes, particulièrement affectés au service de la prison et chargés de ramener à Dieu les âmes égarées : mais il fait exception.
Or, l'histoire dit qu'il y avait un maître cuisinier, un véritable cordon bleu qui excellait particulièrement à faire la gelée de pieds de veau, qui devait être exécuté. Le maître d'hôtel du docteur Blackfort, qui était un artiste, avait plus d'une fois, du temps où son confrère exerçait dans la ville, essayé d'obtenir de lui son secret; mais le convict. qui, en sa qualité de Breton de la Grande-Bretagne, était doublement entêté, s'était obstinément refusé à le
lui donner, et, lorsqu'il avait pris la fuite, avait emporté son secret avec lui.
Le maître d'hôtel avail depuis vécu dans la seule espérance que le fugitif serait repris, et qu'une si précieuse recette ne serait [tas perdue. Les désirs du maître d'hôtel seraient réalisés comme on voit : le Bush-Ranger était entré dans une ferme, le visage couvert d'un masque, avait été condamné à mort, et c'était, chance inouïe! le "docteur Blackfort qui devait l'assister à sa dernière heure.
Aussi, au moment où celui-ci, près de partir pour la prison, recommandait à son maître d'hôtel de lui tenir son dîner prêt pour quatre heures précises :
Vous connaissez l'homme que vous allez assister, révérend docteur?
demanda le maître d'hôtel. — Non, répondit celui-ci avec une indifférence qui prouvait que le rang n'était rien à ses yeux. — Comment! vous ne savez pas môme son nom? — Son nom n'est pas un péché, il me semhlc. — Non, mais c'est une illustration. — Comment s'appelle-l-il donc? — John Cramncr, rien que cela. — John Cramncr !.. Attends donc, attends donc, fit le docteur. — Monsieur le docteur ne se rappelle pas cet excellent cuisinier?... — Si fait ! qui faisait si bien la gelée de pieds de veau? — Justement. — Et qui n'a jamais voulu te donner sa recette? — Jamais. — Attends, attends, dit le docteur, je vais mener le drôle par un petit chemin où il n'y aura pas de pierres.
— Ah ! Monsieur, lit le maître d'hôtel en secouant la tête, ce n'est pas cela que je ferais, moi. — Et que ferais-tu donc? — ressayerais de le prendre par la douceur. — Et d'avoir sa recelte , n'est-ce pas ? — Vous y êtes , Monsieur. — Sois tranquille, Tom ; il me la donnera ou il dira pourquoi.
Et le docteur était parti, se disant à lui-même :
— Docteur Blackfort, tu n'es qu'un niais, ou tu auras la recette de la gelée aux pieds de veau.
Il était arrivé à la prison et avait été introduit dans le cachot du criminel. Alors avait commencé une exhortation à la mort dont ceux-là seuls qui ont connu le docteur Blackfort et qui l'ont entendu prêcher peuvent se faire une idée. C'était une longue série de ces sentences banales sur le repentir humain et la miséricorde divine, comme en tiennent toutes prêtes pour les occasions de ce genre ces orateurs à l'esprit vulgaire, au cœur endurci par l'habitude, débitées les yeux demi-fermés, avec un tremblement de tête tout particulier au digne homme, avec un renflement de voix à chaque commencement de phrase , et se terminant toujours par ces mêmes paroles débitées du même ton que le reste du discours.
— Mon cher frère, faites-moi la grâce maintenant de me donner avant de mourir votre recette pour faire la gelée aux pieds de veau.
La première fois que le condamné entendit ces paroles, il crut avoir mal entendu. Il se retourna vers le docteur.
— Plaît-il, mon révérend? demanda-t-il. — Mon cher frère, reprit le docteur Blackfort, je ne crois point faire une indiscrétion en vous priant de me donner, avant de mourir, votre recette pour faire de la gelée de pieds de veau.
— Est-ce pour me préparer à mourir ou pour me demander cette recette que le gouvernement vous envoie près de moi , mon révérend ? demanda le condamné. — Certainement, c'est pour vous préparer à mourir, mon frère, répondit le pasteur. — Eh bien! alors, faites votre devoir de ministre, j'écoute. — Je vous dirai donc, mon très-cher frère en Dieu, reprit le docteur
en refermant béatement les yeux, en rebranlant sa tête et en retournant ses deux pouces l'un autour de l'autre, je vous dirai donc que je suis venu pour vous administrer les dernières consolations de FÉglise. J'espère, continua-t-il en renflant sa voix qui allait s'abaissant graduellement jusqu'à un renflement nouveau, j'espère que je vous trouve tout disposé à considérer l'étendue de la faute que vous avez commise envers Dieu et la société. Mais pourquoi donc répugnez- vous tant , mon cher frère, à me donner votre recette pour faire de la gelée de pieds de veau? Remarquez bien que, quand vous ne serez plus, vous vous repentirez de m'avoir refusé, mais il sera trop tard. Puis, du même ton, le docteur Rlackfort reprit :
— Votre faute est grande, mon très-cher frère, mais il est écrit: « J'aime mieux le pécheur qui se repent que le juste qui n'a jamais péché. » Pourvu que vous vous repentiez, mon très-cher frère, vous êtes donc dans une meilleure position que le juste, puisque v$us avez le crime qu'il n'a pas, et qu'il ne tient qu'à vous de joindre à ce crime le repentir qu'il ne peut avoir, lui, car de quoi se repentirait-il , puisqu'il n'a pas failli? Vous êtes donc, mon très-cher frère, dans les meilleures conditions de salut. Voilà pourquoi, moi qui vous pousse dans cette voie, moi qui m'engage à vous y maintenir, voilà pourquoi je me crois en droit de vous demander, comme récompense de la peine que je me donne pour votre salut, cette recette qui ne peut plus vous servir, puisque, dans trois jours, vous serez dans le ciel.
L'exhortation dura trois jours. Pendant trois jours, toutes les périodes du docteur se terminèrent par cette prière, dite sur tous les tons de la séduction et de la câlinerie. Mais , soit simple entêtement, soit qu'il eût juré à celui dont il le tenait de mourir avec le secret de la fameuse recette, John Cramner se refusa constamment à satisfaire les désirs du docteur, au grand désappointement de Tom, qui tous les jours, à quatre heures, attendait son maître sur le perron, et, du plus loin qu'il le voyait, lui criait:
— Eh bien! Monsieur, avez-vous la recette? — Non, répondait le docteur avec un soupir, mais, par la grâce de Dieu, je l'aurai, Tom.
Et Tom poussait un soupir à son tour, et le docteur se mettait à table, touchait chaque mets du bout des dents, en disant :
— Ah ! tout cela, Tom, tout cela ne vaut pas la fameuse gelée aux pieds de veau ; mais j'espère qu'au dernier moment il me la dira. — Dieu vous entende, Monsieur! répondait Tom.
Et le repas s'achevait tristement comme il avait commencé. Et, en effet, arrivé sur l'échafaud , la sentence lue , le pauvre John ayant la corde au cou, le docteur tenta un dernier effort. Mais, cette fois, le patient l'interrompit.
— Monsieur le shérif, dit-il, faites-moi la grâce d'éloigner de moi monsieur le docteur Blackfort, qui m'empêche de penser à mon salut. Cette fois, le docteur vit qu'il n'y avait plus d'espérance, et se retira la tête basse.
— Eh bien ! Monsieur ? cria Tom à son maître du plus loin qu'il l'aperçut. — Ah! le malheureux! répondit le docteur Blackfort, Dieu lui pardonne! mais il est mort dans l'impénitcnce finale.
La position que le docteur occupait près des condamnés était cause qu'on le consultait en général sur toutes les améliorations à introduire dans les [trisons où ils étaient renfermés, et même dans les détails du supplice. Or, l'ancien échafaud étant trop étroit, un nouvel échafaud plus large avait été construit.
:<o JOURNAL DE MADAME GIOVANNI.
On invita un jour le docteur Blackfoïl à visiter cette œuvre d'art. Le docteur monta sur l'échafaud avec la dextéi ité de l'habitude, mesura, en géomètre, la place réservée à chaque patient, el son travail fini :
— Us seront confortablement pendus à huit, dit-il; mais à neuf ils seront gênés.