‹ Journal de Marie Bashkirtseff (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · Journal de Marie Bashkirtseff · texte numérisé non relu

Journal de Marie Bashkirtseff

A quoi bon mentir et poser? Oui, il est évident que j'ai le désir, sinon l'espoir, de rester sur cette terre, par quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune, j'espère rester comme une grande artiste; mais si je meurs jeune, je veux laisser publier mon journal qui ne peut pas être autre chose qu'intéressant. — Mais puisque je parle de publicité, cette idée qu'on me lira a peut-être gâté, c'est-à-dire anéanti, le seul mérite d'un tel livre? Eh bien! non. — D'abord j'ai écrit très longtemps sans songer à être lue, et ensuite c'est justement parce que j'espère être lue que je suis absolument sincère. Si ce livre n'est pas l'exacte, l'absolue, la stricte vérité, il n'a pas raison d'être. Non seulement je dis tout le temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître ridicule ou désavantageux pour moi. — Du reste, je me crois trop admirable pour me censurer. — Vous pouvez donc être certains, charitables lecteurs, que je m'étale dans ces pages tout entière. Moi comme intérêt, c'est peut-être mince pour vous, mais ne pensez pas que c'est moi, pensez que c'est un être humain qui vous raconte toutes ses impressions depuis l'enfance. C'est très intéressant comme document humain. Demandez à M. Zola et même à M. de Goncourt, et même à Maupassant! Mon journal commence à douze ans et ne signifie quelque chose qu'à quinze ou seize ans. Donc il y a une lacune à remplir et je vais faire une espèce de préface qui permettra de comprendre ce monument littéraire et humain.

Là, supposez que je suis illustre. Nous commençons : Je suis née le n novembre 1860. C'est épouvantable rien que

de l'écrire. Mais je me console en pensant que je n'aurai certainement plus d'âge lorsque vous me lirez.

Mon père était le fils du général Paul Grégorievitch Bashkirtseff , d'une noblesse de province, brave, tenace, dur et même féroce. Mon aïeul a été nommé au grade de général après la guerre de Crimée, je crois. Il a épousé une jeune fille, fille adoptive d'un très grand seigneur; elle mourut à trente-huit ans, en laissant cinq enfants : mon père et quatre sœurs.

Maman s'est mariée à vingt et un ans, après avoir dédaigné de très beaux partis. Maman est une demoiselle Babanine. Du côté des Babanine nous sommes de vieille noblesse de province, et grand-papa s'est toujours vanté d'être d'origine tartare, de la première invasion. Baba Nina sont des mots tartares, moi je m'en moque... Grand-papa était le contemporain de Lermontov, Pouchkine, etc. Il a été byronien, poète, militaire, lettré. Il a été au Caucase... Il s'est marié très jeune à mademoiselle Julie Cornélius, âgée de quinze ans, très douce et jolie. Ils ont eu neuf enfants, excusez du peu!

Après deux ans de mariage, maman alla vivre chez ses parents avec ses deux enfants. Moi, j'étais toujours avec grand-maman qui m'idolâtrait. Avec grand-maman, il y avait pour m'adorer ma tante, lorsque maman ne l'emmenait pas avec elle. Ma tante plus jeune que maman, mais pas jolie, sacrifiée et se sacrifiant à tout le monde.

En 1870, au mois de mai, nous sommes parties pour l'étranger. Le rêve si longtemps caressé par maman s'est accompli. A Vienne, on resta un mois, se grisant de nouveautés, de beaux magasins et de théâtres. On arriva à Baden-Baden au mois de juin, en pleine saison, en plein luxe, en plein Paris. Voici combien nous étions : Grand-papa, maman, ma tante Romanoff, Dina (ma cousine germaine), Paul et moi, et nous avions avec nous un docteur, cet angélique, incomparable Lucien Walitsky. Il était Polonais, sans patriotisme exagéré, une bonne nature, très câlin, qui se dépensait en charges d'atelier. A Achtirka il était médecin du district. Il était à l'université avec le frère de maman et fut de tout temps de la maison. Au moment du départ pour l'étranger, il fallait un médecin pour grand-papa et on emmena Walitsky. C'est à Bade

que j'ai compris le monde et l'élégance et que je fus torturée de vanité...

Mais je n'ai pas assez parlé de la Russie et de moi, c'est le principal. Selon l'usage des familles nobles habitant la campagne, j'eus deux institutrices, une russe et l'autre française. La première (russe), dont j'ai gardé la mémoire, était une Mme Melnikofï, une femme du monde, instruite, romanesque et séparée de son mari, se faisant institutrice par coup de tête après la lecture de nombreux romans. Ce fut une amie pour la maison. On la traita en égale. Tous les hommes lui faisaient la cour, et elle s'enfuit un beau matin, après je ne sais quelle histoire romanesque. — • On est très romanesque en Russie. — • Elle aurait pu dire adieu et partir tout naturellement, mais le caractère slave, greffé de civilisation française et de lectures romanesques, est une drôle de machine. En femme malheureuse, cette dame a tout de suite adoré la petite fille qui lui était confiée. Moi, je lui ai rendu son adoration par esprit de pose, déjà. Et ma famille gobeuse et poseuse a cru que ce départ devait me rendre malade; on me regardait ce jour-là avec compassion, et je crois même que grand-maman a fait faire un potage exprès, un potage de malade. Je me sentais devenir toute pâle devant ce déploiement de sensibilité. J'étais, du reste, assez chétive, grêle et pas jolie. Ce qui n'empêchait pas tout le monde de me considérer comme un être qui devait fatalement, absolument, devenir un jour ce qu'il y a de plus beau, de plus brillant et de plus magnifique. Maman alla chez un juif qui disait la bonne aventure :

— Tu as deux enfants, lui dit-il, le fils sera comme tout le monde, mais la fille sera une étoile!...

Un soir, au théâtre, un monsieur me dit en riant :

— Montrez vos mains, mademoiselle... Oh! à la façon dont elle est gantée, il n'y a pas à en douter, elle sera terriblement coquette.

J'en restai toute fière. Depuis que je pense, depuis l'âge de trois ans (j'ai tété jusqu'à trois ans et demi), j'ai eu des aspirations vers je ne sais quelles grandeurs. Mes poupées étaient toujours des reines ou des rois; tout ce que je pensais et tout ce qu'on disait autour de maman semblait toujours se rapporter à ces grandeurs qui devaient infailliblement venir.

io JOURNAL

A cinq ans, je m'habillais avec des dentelles à maman, des fleurs dans les cheveux, et j'allais danser au salon. J'étais la grande danseuse Petipa, et toute la maison était là à me regarder. Paul n'était presque rien, et Dina ne me portait pas ombrage, bien que fille du bien-aimé Georges. — Encore une histoire. Lorsque Dina vint au monde, grand-maman alla la prendre sans cérémonie à sa mère et la garda toujours. C'était avant ma naissance à moi.

Après Mme Melnikoff, j'eus pour gouvernante Mlle Sophie Dolgikoff, âgée de seize ans. — Sainte Russie ! — Et une autre, Française, qu'on appelait Mme Brenne, qui portait une coiffure à la mode du temps de la Restauration, avait des yeux bleu pâle et semblait très triste, avec ses cinquante ans et sa phtisie. Je l'aimais beaucoup. Elle me faisait dessiner. J'ai dessiné, avec elle, une petite église au trait. Du reste, je dessinais souvent; pendant que les grands faisaient leur partie de cartes, je venais dessiner sur le tapis vert.

Mme Brenne est morte en 1868, en Crimée. — La petite Russe, traitée en enfant de la maison, a été sur le point de se marier avec un jeune homme que le docteur avait amené et qui était connu par ses échecs matrimoniaux. Cette fois, tout semblait marcher à ravir, lorsque, un soir, en entrant dans sa chambre, je vois Mlle Sophie qui pleurait comme une perdue, le nez dans ses coussins. Tout le monde est arrivé.

— Quoi, qu'y a-t-il?

Enfin, après bien des larmes et des sanglots, la pauvre enfant finit par dire qu'elle ne pourrait jamais, non, jamais!... Et des pleurs !

— Mais pourquoi?

— Parce que... parce que je ne puis pas m' habituer à sa figure!

Le fiancé entendait tout cela du salon. Une heure après, il bouclait sa malle en l'arrosant de larmes et partait. C'était le dixseptième mariage manqué.

Je me rappelle si bien ce : « Je ne puis pas m' habituer à sa figure! » ça partait tellement du cœur, que je compris alors, même très bien, que ce serait vraiment horrible d'épouser un homme à la figure duquel on ne peut s'habituer.

Tout ça nous ramène à Bade en 1870. La guerre étant déclarée,

DE MARIE BASHKIRTSEFF n

nous avons filé sur Genève, moi le cœur rempli d'amertume et de projets de revanche. Tous les jours avant de me coucher, je récitais tout bas cette prière supplémentaire :

— Mon Dieu, faites que je n'aie jamais la petite vérole, que je sois jolie, que j'aie une belle voix, que je sois heureuse en ménage et que maman vive longtemps!

A Genève, nous avons logé à l'hôtel de la Couronne, au bord du lac. On m'a donné un professeur de dessin qui a apporté des modèles à copier : des petits chalets où les fenêtres étaient dessinées comme des troncs d'arbres et qui ne ressemblaient pas aux vraies fenêtres des vrais chalets. Aussi n'en ai- je pas voulu, ne comprenant pas qu'une fenêtre fût faite ainsi. Alors le vieux bonhomme m'a dit de copier la vue de la fenêtre, tout bonnement, d'après nature. A ce moment nous avions quitté l'hôtel de la Couronne pour loger dans une pension de famille, et le mont Blanc était en face de nous. J'ai donc copié scrupuleusement ce que je voyais de Genève et du lac, et ça en est resté là, je ne sais plus pourquoi. A Bade on avait eu le temps de faire faire nos portraits d'après des photographies, et ces portraits m'ont paru laids et léchés dans leur effort d'être jolis...

Quand je serai morte, on lira ma vie que je trouve, moi, très remarquable. (Il n'aurait plus manqué qu'il en fût autrement!) Mais je hais les préfaces (elles m'ont empêchée de lire une quantité de livres excellents) et les avertissements des éditeurs. Aussi, j'ai voulu faire ma préface moi-même. On aurait pu s'en passer, si je publiais tout; mais je me borne à me prendre à douze ans, ce qui précède est trop long. Je vous donne, du reste, des aperçus suffisants dans le courant de ce journal. Je reviens en arrière souvent à propos de n'importe quoi.

Si j'allais mourir comme cela, subitement, prise d'une maladie!... Je ne saurai peut-être pas si je suis en danger; on me le cachera et, après ma mort, on fouillera dans mes tiroirs ; on trouvera mon journal, ma famille le détruira après l'avoir lu et il ne restera bientôt plus rien de moi, rien... rien... rien!... C'est ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'ambition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, l'oubli!... l'oubli... comme si je n'avais jamais existé. Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal

intéressera les naturalistes; c'est toujours curieux, la vie d'une femme, jour par jour, sans pose, comme si personne au monde ne devait jamais la lire et en même temps avec l'intention d'être lue; car je suis bien sûre qu'on me trouvera sympathique... et je dis tout, tout, tout. Sans cela, à quoi bon? Du reste, cela se verra bien que je dis tout...

Paris, Ier mai 1884.

iS73

Janvier (à l'âge de 12 ans) . — • Nice, promenade des Anglais, villa Acqua-Viva.

La tante Sophie joue, au piano, des airs petits-russiens, et cela m'a rappelé notre campagne, j'y suis toute transportée et quels souvenirs puis-je avoir de là, si ce n'est de la pauvre grand-maman? Les larmes me viennent aux yeux ; elles sont dans les yeux et vont couler à l'instant; elles coulent déjà... Pauvre grand-maman! Comme je suis malheureuse de ne t' avoir plus ici! comme tu m'aimais, et moi aussi! mais j'étais un peu trop petite pour t'aimer comme tu le méritais! Je suis tout émue de ce souvenir. Le souvenir de grand-maman est un souvenir respectueux, sacré, aimé, mais il n'est pas vivant. — ■ O mon Dieu! donne-moi du bonheur dans la vie et je serai reconnaissante. Mais, que dis-je? il me semble que je suis dans ce monde pour le bonheur : faites-moi heureuse, ô mon Dieu!

La tante Sophie joue toujours, les sons arrivent vers moi par intervalles et ils me pénètrent l'âme. Je n'apprends pas de leçons pour demain, c'est la fête de Sophie. O mon Dieu! donne-moi le duc de H... ! je l'aimerai et je le rendrai heureux; je serai heureuse, moi aussi, je ferai du bien aux pauvres. C'est un péché de croire qu'on peut acheter les grâces de Dieu avec les bonnes œuvres, mais je ne sais comment m' exprimer.

J'aime le duc de H... et je ne puis lui dire que je l'aime, et si je le lui disais même, il n'y ferait pas attention. Quand il était ici, j'avais un but pour sortir, m'habiller, mais maintenant!... J'allais à la terrasse dans l'attente de le voir, de loin, pour une seconde au

moins. Mon Dieu! soulage ma peine; je ne puis te prier davantage, entends ma prière. Ta grâce est si infinie, ta miséricorde est si grande, tu as fait tant de choses pour moi ! Cela me fait de la peine de ne pas le voir à la promenade. Sa figure s'est distinguée parmi les figures vulgaires de Nice.

Mme Howard nous a invitées hier à passer le dimanche avec ses enfants. Nous étions sur le point de partir quand Mme Howard est rentrée, et nous a dit qu'elle était chez maman, et lui a demandé la permission de nous garder jusqu'au soir. Nous restâmes, et après le dîner nous allâmes au grand salon, qui était sombre, et les filles m'ont tellement priée de chanter, elles se sont mises à genoux, les enfants de même; nous avons beaucoup ri; j'ai chanté : « Santa Lucia », « Le soleil s'est levé », et quelques roulades. Ils étaient tous tellement extasiés qu'ils se sont mis à m' embrasser affreusement : oui, c'est le mot. Si je pouvais produire le même effet sur le public, je me serais mise sur la scène aujourd'hui même.

C'est une si grande émotion d'être admirée pour quelque chose de plus que la toilette! Vraiment, de ces paroles admiratives des enfants, je suis toute ravie. Que serait-ce donc si j'étais admirée par d'autres^...

Je suis faite pour des triomphes et des émotions; donc le mieux que j'ai à faire, c'est de me faire cantatrice. Si le bon Dieu veut me conserver, fortifier et agrandir la voix, là, je puis avoir le triomphe dont j'ai soif. Là, je puis avoir la satisfaction d'être célèbre, connue, admirée; et c'est par là que je puis avoir celui que j'aime. Rester comme je suis, j'ai peu d'espoir qu'il m'aime, il ignore mon existence. Mais quand il me verra entourée de gloire et de triomphe!... Les hommes sont ambitieux... Et je puis être reçue dans le monde, parce que je ne serai pas une célébrité sortie d'un débit de tabac ou d'une rue sale. Je suis noble, je n'ai pas besoin de faire quelque chose, mes moyens me le permettent, donc j 'aurai encore plus de gloire et de facilité à m' élever. Comme cela ma vie sera parfaite. Je rêve la gloire, la célébrité, être connue partout !

En paraissant sur la scène, voir ces milliers de personnes qui

attendent avec un battement de cœur le moment où vous chanterez. Savoir, en les voyant, qu'une note de votre voix les met tous à vos pieds. Les regarder d'un regard fier (je puis tout) ; voilà ce que je rêve, voilà ma vie, voilà mon bonheur, voilà mon désir. Et alors, étant entourée de tout cela, Mgr le duc de H... viendra comme les autres se prosterner à mes pieds, mais il n'aura pas la même réception que les autres. Cher, tu seras ébloui de ma splendeur, et tu m'aimeras; tu verras le triomphe dont je serai entourée, et c'est vrai, tu n'es digne que d'une femme comme j'espère l'être. Je ne suis pas laide, je suis même jolie, oui, plutôt jolie. Je suis extrêmement bien faite, comme une statue, j'ai d'assez beaux cheveux, j'ai une manière de coquetterie très bonne, je sais me comporter avec les hommes.

Je suis honnête, et jamais je ne donnerai un baiser à un autre homme que mon mari, et je puis me vanter de quoi ne peuvent pas toujours les petites filles de douze à quatorze ans, de n'avoir jamais été embrassée, ni d'avoir embrassé quelqu'un. — Alors une jeune fille qu'il verra au plus haut point de la gloire que peut obtenir une femme, l'aimant d'un amour ferme depuis son enfance, étant honnête et pure, cela l'étonnera, il voudra m'avoir à tout prix, et m'épousera par orgueil. Mais, que dis-je? pourquoi ne puis- je admettre qu'il peut m'aimer? Ah! oui, avec l'aide de Dieu. Dieu m'a fait trouver le moyen d'avoir celui que j'aime... Merci, ô mon Dieu! merci.

Vendredi 14 mars. — ■ Ce matin, j'entends un bruit de voiture dans la rue de France; je regarde et je vois le duc de H..., à quatre chevaux, allant du côté de la promenade. O mon Dieu! s'il est ici, il prendra part au tir aux pigeons en avril; j'irai absolument!

Aujourd'hui j'ai vu encore le duc de H... Personne ne se tient comme lui; il a l'air tout à fait d'un roi quand il est dans sa voiture.

A la promenade, j'ai vu plusieurs fois G... (x) en noir; elle est belle, pas tant elle que sa coiffure ; son entourage est parfait, il n'y manque rien. Tout est distingué, riche, magnifique; vraiment on

Page 1