PASSAGE DU FLEUVE JAUNE
24 octobre 1872. Beau temps, avec le ciel micouvert. Fait quarante li seulement; arrêté pour la nuit dans la petite ville de Sia-ou-thié, au sud du Hoang-ho.
Comme de coutume, nous nous sommes mis en roule avant le jour , ayant l’espoir de traverser le Fleuve-Jaune de bonne heure. Après avoir erré quelque temps parmi les champs, nous atteignons et franchissons une immense digue de
lcrre, après laquelle nous nous trouvons dans le lit réglementaire du grand lleuve. Mais, avant de parvenir à scs bords, il nous faut encore rouler pendant une demi-heure sur un terrain inculte, composé de sable et de boue durcie.
Pendant le crépuscule, j’observe un phénomène très-curieux et nouveau pour moi. L’atmosphère est tranquille, et le ciel serein ou à peine voilé d’un mince brouillard très-élevé. Tout à coup, j’aperçois (j’étais occupé, mais non absorbé, par mes prières du matin), se succédant l’une à l’autre, à l’intervalle de quelques minutes, comme quatre ou cinq petites étincelles, très-distinctes, isolées, instantanées, et ressemblant un peu à de microscopiques éclairs. Deux ont apparu vers l’horizon, et les autres au haut du ciel. Je répète que je n’ai rien vu de semblable dans mes nombreux voyages, ni dans les centaines d’orages qui m’ont ballotté sur terre et sur mer : c’est un effet d’électricité qui m’était inconnu.
Déjà à six heures du matin nous nous trouvons sur les bords du Fleuve-Jaune, impatients de le traverser. Mais, au lieu de nous embarquer aussitôt, il nous faut attendre longtemps, plantés là sur le sable et exposés au froid matinal, jusqu’à ce qu’il plaise aux bateliers de se lever, de déjeuner, et de mettre la main aux avirons.
Le Hoang-ho est ici un bien vilain lleuve ; il est peu profond, mais très-large (douze li, c’est-à-dire, six kilomètres, d’après les Chinois). Sou niveau actuel est de peu inférieur à celui de scs bords, qui
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sont sablonneux sur une grande étendue. En celle saison, les plages boueuses sont animées cl peuplées d’une multitude d’oies sauvages et de canards de plusieurs espèces; j’y distingue aussi un pélican frisé [Pelecanus philippensis) énorme et une Iroupe de cygnes sauvages.
Enfin à dix heures, après avoir beaucoup prié d’abord et puis menacé les bateliers, dont l’irritante conduite a poussé à bout ma patience, nous montons, hommes et voitures, sur un grand bac grossièrement construit, et manœuvré par une quinzaine de gaillards qui ont tout l’air de brigands. Une foule d’autres voyageurs ont profité de l’occasion pour y sauter avec nous : ce sont pour la plupart de petits marchands.
Cette traversée a commencé trop mal pour que nous puissions nous flatter de la terminer sans encombre. Nous mettons six heures pour parvenir au bord méridional ! Il est vrai que les courants, les bas-fonds et les fréquentes plages de boue ont nécessité des manœuvres compliquées, dans lesquelles on a employé successivement ou simultanément la perche, la rame, la voile et la corde de halage. Mais c’est dans la malice de cette vraie canaille de bateliers qu’il faut chercher la véritable cause de cette lenteur du passage.
Parvenus au beau milieu de la rivière, ces voleurs y jettent l’ancre tout à leur aise, et ils se mettent à rançonner à plaisir cette quarantaine d’autres passagers qui sont à bord avec nous. — Le temps n’est rien pour les Chinois quand ils
causent sapèkes. — Après avoir donc extorqué à leurs compatriotes poussés à bout tout l’argent qu’ils ont pu, notre tour arrive et ils s’adressent à nous, d’abord indirectement et puis directement, pour que nous leur versions sur-le-champ l’exorbitant pourboire qu’ils lixent eux-mêmes. Je leur fais dire par mes domestiques, et fort poliment, que, ayant traversé tant de rivières en Chine, je n’ignore point les règles des voyages et les droits et les devoirs des voyageurs ; que je leur donnerai certainement mon cadeau d’usage, mais sur le bord méridional du lleuve : c’est ainsi que j’ai toujours fait et vu faire.
Ces brigands, pour la plupart nus comme des vers (en leur qualité de bateliers), n’osent pas trop élever la voix avec un Européen qui vient de Pékin ; ils n’insistent pas pour le moment et ils se remettent en route. Mais, d’après l’avis de l’un des plus vieux d’entre eux, comme je m’en aperçois, ils vont sciemment et tout exprès aborder sur une plage horriblement boueuse. Mes charretiers me regardent désespérés.... Les piétons s’y tirent d’affaire comme ils peuvent, mais il est de toute impossibilité que nos lourdes voitures descendent sur cette terre mobile et tremblotante comme une gélatine, dont la surface seule est un peu durcie : elles y disparaîtraient entièrement!
Alors je crois à propos de rompre le silence oii je me suis contenu jusque-là, pour me plaindre brièvement de cette façon d’agir. On me répond (en riant sous cape) qu’il est tard déjà, et que c'est
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là que la barque va passer la nuit Je leur ré-
pète qu'ils doivent nous porter à l’endroit ordinaire du débarquement, où il y a une chaussée, et où je veux leur donner les sapèkes promises. Mon intention était de leur faire un cadeau de la valeur de six francs, somme fort belle pour le pays, et ces hommes n’ont aucune raison, aucun prétexte de se plaindre de moi.
Mais comme ces gens, qui ont sans doute leurs projets, ne bronchent pas et qu'ils ne font aucune attention à nies paroles, je fais sauter adroitement l’un de mes domestiques sur une autre barque qui par bonheur vient à passer tout près de la nôtre, et de là à terre, pour aller avec mon passeport avertir de mon embarras le mandarin le plus voisin. Malheureusement, il paraît qu’il reste à trois lieues de cet endroit où ne se trouve aucune maison ; et, en même temps, je prends à la main un revolver, dont l’un de mes hommes est toujours muni en route, puis, me plantant résolument près de la grande marmite où les bateliers se disposent déjà à préparer leur souper, je leur déclare que, s'ils touchent au feu, je brise d’une balle leur chaudière, et que pas un d’entre eux ne mangera miette aujourd’hui, tant qu’ils ne nous auront pas déposés au lieu convenable du débarquement.
Je joue bien mon rôle, semble-t-il ! Cette fois-ci ce n’est pas une menace vaine, et je parais bien décidé à commettre mon marmiticide.... Mon air est tellement déterminé et mon petit speech tellement éloquent que, enfin, ces Garons endiablés
sont intimidés, déconcertés.... — Manger le riz cru ne leur sourit pas. — Aussi, tout en grommelant et en répétant le mot li-haé (terrible), ils se mettent à lâcher les amarres et à lever les ancres ; puis ils nous mènent à un lieu abordable. Ce n’était pas bien loin, une centaine de mètres plus haut. Là on était encore loin de la chaussée, mais le bord était solide ; et les bateliers, repentis peut-être ou effrayés de leur incartade, non-seulement aident mes voituriers à descendre à terre leurs charrettes, mais encore ils me font le Kho-tho, ou grande prosternation chinoise, avec cette vile cafarderie de gens qui savent d’autant mieux s’humilier devant la menace qu’ils sont arrogants quand ils sont les plus forts.
Qui sait ce que voulaient de nous ces hommes, qui sont de la pire espèce, me dit-on, et qui ont la plupart exercé le métier d’assassin avec les rebelles aux longs cheveux ou Tchantj-mao ?
Enfin nous respirons, nous sommes à terre. Mais il est lard déjà et il nous faut voyager pendant trois heures, en pleine nuit et par chemins inconnus, avant de parvenir à une petite ville oii il y a des logements et de quoi déjeuner , dîner et souper , en une seule fois.
C’est bien rarement que je me suis inquiété comme aujourd’hui ! Mais d faut convenir qu’il y avait de quoi perdre contenance devant une pareille conduite et les dangers qui pouvaient en découler.
Je n’aime pas à me venger, et je ne dois pas le
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faire pour mille raisons. Cependant celle fois-ci- je serai vengé, et j’en suis fâché. Je n’avais expédié mon domestique au mandarin que pour faire peur aux bateliers, ou tout au plus pour prier le magistrat impérial de me tirer d’embarras avant la nuit. Mais ce fonctionnaire a cru â propos d'envoyer deux de ses ya-yi, ou satellites, jusqu’à la barque coupable; et ces bommes, suivant leur louable habitude, ne quitteront mes bateliers que quand ceux-ci leur auront versé (pour éviter le rotin) beaucoup de belles sapèkes, plus que toutes celles que j’ai eu encore la bonhomie de leur laisser en débarquant. Au surplus, la leçon n’aura pas été volée !... et il faut songer aux autres voyageurs aussi.
25 octobre 1872. Belle journée. Fait quatre-vingtcinq li. Arrivé à Kou-chouy, à vingt-cinq II de distance du Hoang-ho.
Nous nous dirigeons aujourd’hui (et désormais toujours jusqu’à Sin-gan-fou)à peu près droit vers l’ouest. Nous longeons de plus ou moins loin le Fleuve-Jaune, que j’espère ne plus repasser, sfil plaît à Dieu. Ce grand cours d’eau, qui n’a ici rien de la majesté du Yang-tsé-kiang, ni môme de celle que je lui ai vue bien loin d’ici, au pays des Ortous, ne porte point de bateaux de voyage. C’est que, sans aucun doute, il n’est pas navigable, dans cette partie du moins.
Ce que je vois depuis plusieurs jours, sur mon chemin, de Chinois et de Chinoises, justifie assez la réputation de belle population dont les habitants
du llouuu, ce Jardin de la Chine , jouissent dans tout l’Empire du Milieu. L’aisance, conséquence de la fertilité du terroir et de la douceur du climat, en est sans doute la cause principale.
Celte province, de même que le Cliénsi et le Kansou, produit une immense quantité d’excellent froment; tout le peuple s’y nourrit de pain blanc cuit à la vapeur, ou de pâtes de blé préparées à la mode italienne ( grosso modo). J’observe dans les auberges que la farine pétrie est très-glutineuse et qu’elle se laisse facilement tirer en fils longs et minces ; de manière que je pense qu’on pourrait très-bien réussir à en faire des r/rissines, semblables aux célèbres bâtonnets de Turin.
Après avoir voyagé pendant une paire d’heures encore dans la plaine alluvionale, ce matin, nous nous engageons dans une série de ces curieuses collines quaternaires qui bordent le Hoang-ho sur les deux rives. Elles forment un plateau à plusieurs étages, que depuis de longs siècles les agents atmosphériques ravinent de plus en plus. Ce matin j’ai remarqué que ce grand dépôt de terre meuble jaunâtre, ayant cent et, selon les lieux, plusieurs centaines de mètres de puissance, repose çà et là sur une couche horizontale de poudingue à ciment calcaire. 11 contient partout beaucoup de ces concrétions calcaires-argileuses, en forme de pommes de terre, que les Chinois nomment Kiangclie (gingembre-pierre).
.) appellerais volontiers diluvium ou locus lioang -
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hoïen ce terrain que précédemment j’ai trouvé si largement développé dans le bassin supérieur du Fleuve-Jaune, et dans loul le nord-ouest de la Chine.
Ici, pas plus que là, je n’y vois nulle trace de fossiles aquatiques, mais il y a seulement les dépouilles de quelques pet i tes espèces d'IJclix, dont plusieurs ressemblent entièrement à celles qui vivent encore au pays. Ces fossiles se rencontrenl dispersés à différentes profondeurs, mais plus communément dans la partie supérieure de la formation. La petite hélice rayée de brun (Hélix pekinensis), qui est si commune à Pékin et dans tout le nord de l’Empire, ne semble pas y être à l’état vraiment fossile ou ancien.
C'est dans ce même terrain quejadis j’ai recueilli en Mongolie des fragments dispersés d’ossements d 'Elephas primogenius , de Rhinocéros tichorhinus , de plusieurs espèces inconnues de Cervus, de cheval, de bœuf, etc. Y aurait-il aussi là des fossiies humains, ou des traces de l’industrie primitive de l’homme? Jamais je n’ai eu la bonne chance d’y en rencontrer. Mais, comme l’homme a été le contemporain des grands mammifères quaternaires, je pense que la chose est possible, et qu’on finira par découvrir les preuves de son existence dans ce dépôt qui me paraît intéressant au suprême degré. Telle est aussi l’opinion du géologue prussien, baron de Richthofen, lequel m’a dit avoir observé ce terrain jusqu’à six mille pieds d’altitude, hauteur à laquelle je l’ai aussi rencontré au nord-
ouest du Pétcliéli, et surtout en Mongolie, au Toumet et dans l’Ourato.
Mais je ne saurais admettre et adopter l’opinion de ce savant voyageur, qui pense que la formation de cet immense dépôt est l’œuvre du travail chimique et végétatif du sol, continué pendant des milliers de siècles, sans doute ! Cette cause y entre probablement pour une part, et expliquerait jusqu’à un certain point plusieurs phénomènes, comme l’existence dans la masse des mollusques terrestres non brisés, la dispersion des fossiles des mammifères terrestres, et surtout le manque de stratification. Mais cette théorie ne me paraît pas suffire pour nous rendre compte des faits les plus importants relatifs à la formation de ce diluvium, à sa présence dans certains parages et à son absence ailleurs, à sa composition identique partout et indépendante de celle des roches sur lesquelles il est assis, etc. Un terrain semblable ou analogue devrait se rencontrer dans toute contrée qui n’a pas été dénudée depuis longtemps : or, nous ne voyons pas qu’il en soit ainsi.
Mais je reviens à mon voyage. De ce côté du Hoang-ho, le Paulownia grandifolia, le Sterculia platanifolia, le Catalpa Bungei , le Gledistchia sinensis, le Melia azédéracli, continuent à être de plus en plus abondants, de même que le Diospyros, aux fruits d’or, et le féroce thiè-li , tandis que le Vitex incisus cl le Zysiphus kempferi donnent aux sèches collines quaternaires un air tout seplenlrional. Cette ressemblance est rendue plusfrap-
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punte par la présence de nombreuses volées de Columba mpestris, de Gegilus yraculus , ce gracieux corbeau au bec cl aux pattes rouge-dc-corail, cl de Choucas de Daourie, qui sont établis dans les crevasses des collines, et, par le fait que les habitations humaines s’y voient fréquemment installées, dans les cavernes creusées dans le Diluvium.
Après les ennuyeuses scènes d’hier, au passage du Fleuve-Jaune, nous avons ce soir à l’auberge d'autres petits désagréments (pii servent de pendant aux premiers. Je me trouve logé dans une chambrettc oü j’ai pour voisin un soldat cantonnais d’origine, un fumeur d’opium, un mauvais sujet : c’est encore un ancien rebelle, qui est entré dans la milice impériale sans renoncer à ses vices. La tête échauffée par la drogue qu’il a fumée, il crie et chante comme un forcené, et il fait un tapage d’enfer dans l’intention avouée de molester l’Européen, le barbare pis de la mer. Et sachant bien que je suis Français, il débite tout le mal qu’il peut contre notre nation et contre les missionnaires, au milieu des rires insultants de ses camarades opiomifumes. J’entends qu’il leur dit, entre autres choses, que ce sont eux, soldats de l’ex-rebelle Li-ta-jén (ce qui est très-vrai, comme on le sait maintenant), qui ont massacré et brûlé nos compatriotes de Tién-tsin ; que désormais il ne nous est plus permis ni possible de résider en Chine; que je suis maintenant en fuite, qu’on doit bientôt exterminer tous les chrétiens, qui sont les amis des étrangers, etc., etc. L’opium n’enivre
pas; il excite l’esprit, mais ne le trouble point comme le vin et les eaux-de-vie. C’est donc en pleine connaissance et par méchanceté que ce vaurien parle ainsi. Aussi suis-je obligé de le faire menacer par l’aubergiste, pour l’obliger à cesser ses lâches provocations, et pour pouvoir prendre lerepos dont je me sens un très-grand besoin. Bien vaut à ce fanfaron que je me trouve, non pas vêtu du costume ecclésiastique (dans l’intérieur de la Chine, les missionnaires ne. vont que vêtus on lettres), mais revêtu du caractère sacerdotal et déterminé à pardonner chrétiennement les injures! Le coquin sait cela sans doute.... Le coup de pied de l’âne n’en est que plus humiliant.
26 octobre 1872. Beau temps. Fait quatre-vingtdix li. Arrivé à Thié-mén-djén.
Nous voyageons dans de basses collines quaternaires semblables â celles d’hier. Après celles-ci en viennent d’autres, peu élevées aussi, qui sont composées de grès rouge et de conglomérats. Je remarque que dans quelques endroits le loess est porté sur les couches des grès et des poudingues siliceux.
Quoiqu’il n’y ait plus de houe désormais, le chemin devient de plus en plus rude pour les voitures, â mesure que les montées et les descentes se multiplient.
Le pays n’offre encore à la vue que quelques arbres domestiques ; le beau peuplier à larges feuilles croît dans toute sa splendeur et en quantité.
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J’aperçois aussi quelques noyers et un grand pistachier, sans doute le Pistaciasinensis, qu’on élève quelquefois à Pékin, autour des pagodes. Mais l’on ne voit que des caquiers sur les collines de terre jaune; ils y sont très-abondants, et les fruits de ces arbres se vendent ici à vil prix. Je ne puis guère en profiter, comme les hommes qui m’accompagnent : car ces magnifiques baies sont pour moi un véritable purgatif, dont je n’ai aucun besoin pour le moment.
En longeant un clair ruisseau sorti des montagnes méridionales, que nous voyons au loin courir dans un sens parallèle au cours du Hoang-ho, je rencontre un couple de Ceryl-e rudis (ou lugubris). Je n’avais pas encore observé si au nord ce genre de grands martins-pêcheurs au soyeux plumage.
Dans la sale et mauvaise auberge oii j’ai passé la nuit dernière, j’ai eu à souffrir des insultes d’un soldat ù l’adresse des Français. Ici j’ai un crèvecœur analogue. Les Chinois savent que nous avons été battus par les Allemands, et parfois ils affectent de nous en manifester du mépris, sans pour cela aimer nos vainqueurs plus que nous. Aussi me suis-je aperçu depuis quelques jours que, mes charretiers et mes domestiques répondent que je suis un In-ko-jén (Anglais) à ceux qui les interrogent sur ma nationalité. Par amour de la vérité (c'est là le dernier des soucis du Chinois) et par amour de ma patrie, je suis obligé de les gronder sur cette conduite, et je les somme de déclarer
hautement que je suis Français, toutes les fois qu’on leur demandera d’où je suis.
Je confesse ingénument que je me sens assez maître de moi-même pour dissimuler les offenses personnelles dont je puis être l’objet, mais je regarderais comme une lâcheté de me montrer indifférent pour ce qui regarde l’honneur de ma nation.... Sans doute, la France a ses torts, ses défauts, ses misères, ses côtés faibles : mais qui n’en a pas? Mais elle a aussi ses mérites, que ses revers n’ont pas détruits, ses bonnes qualités qui n’ont point disparu par le malheur et par les erreurs. D’ailleurs, sied-il à la Chine de mépriser la France?
27 octobre 1872. Beau temps. Fait plus de cent li. Arrivé pendant la nuit à Thou-hao.
Aujourd’hui nous continuons notre voyage sans incidents ni observations remarquables, dans une région variée de petits monticules. Dans la matinée, nous avons passé auprès de quelques grands tas de charbon minéral, qu’on extrait non loin de la route, dans une localité nommée 1-ma-yao. Cette mine se trouve à une douzaine de lieues à l’occident de la ville départementale de Honan-fou. Les collines carbonifères y sont couvertes par le diluvium lloang-hoïen. Celte houille donne de la fumée et contient une petite quantité de pyrite blanche. On me dit (chose difficile à croire) qu’un bloc i d’un pied cube de ce charbon, une fois allumé et abandonné à lui-même, peut brûler pendant un mois entier 1
28 octobre 1872. Beau temps. Fait une centaine de li.
Ce matin encore nous traversons des collines où l’on extrait le même genre de houille que celle que nous avons vue hier. On la vend à vil prix sur les lieux : on en donne dix livres pour une sapèke, c’est-à-dire pour l’équivalent d'un demi-centime. Le charbon est d’un noir mat; et quand il est en poussière, comme celui que je vois porter dans les paniers, on le brûle mêlé à de la terre argileuse et façonné en briques ou en boules. Ces mélanges sont entièrement noirs.
La route aujourd’hui est fort mauvaise, pierreuse, et singulièrement pénible pour nos mulets. Elle passe par des montagnes de trois à quatre cents mètres de hauteur, dans lesquelles une roche blanchâtre se montre associée çà et là à de la silice bleuâtre, très-dure : c’est peut-être de la calcédoine.
Plus bas, dans des rochers calcaires, je récolte un joli Lychnis à grandes lleurs roses, qui tleuril maintenant encore. Je n’ai vu nulle part ailleurs cette jolie plante.
Au sortir de l’auberge où nous avons fait notre halte de midi, nous gravissons une longue et difficile colline, composée de roches basaltiques, ou mieux basanitiques, renfermant de la calcédoine rouge, des cristaux et des nodules d’autres matières propres aux terrains plutoniques.
Le diluvium reparaît plus loin, raviné et creusé par la roue des charrettes jusqu’à quarante ou cin-
- quante mètres de profondeur. Quoiqu’il y ait des éboulements fréquents sur les falaises à pic de celle terre quaternaire, les Chinois y ont établi en grand nombre leurs demeures troglodytiques. Ces cavernes, paraît-il, ont l’avantage d’être chaudes en hiver et fraîches en été ; sans compter que les murs et les toits ne coûtent pas beaucoup.... Et pour ce peuple fataliste ces avantages divers compensent grandement le péril d’y être un beau jour écrasés tout vifs.
Je ne puis m’empêcher de penser que toute cette immense masse quaternaire du cours du Hoang-ho y a été déposée principalement par ce fleuve, quand, à une époque de période aqueuse, un soulèvement subit des montagnes du Chansi et du Honan oriental en aura intercepté le cours et arrêté les eaux, lesquelles se seront alors étendues en vastes nappes jusqu’à la hauteur des Montagnes orientales. Plus tard, l’obstacle aurait disparu par la même cause qui l’avait fait naître, c’est-à-dire par la . combustion des dépôts de bouille produite par la décomposition des sulfures de fer.
Je suis d’autant plus porté à croire que les choses se sont passées de la sorte que, ici et ailleurs, partout où j’ai rencontré ce diluvium, j’y ai aussi observé, à peu de distance les uns des autres, des terrains carbonifères et des roches volcaniques.
Mais je soutiens que, pour moi, l'accumulation de tant de terre meuble suppose de plus qu’il y a
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ou une période de pluies plus qu’ordinaires, les- ( quelles ont aidé l’action du fleuve cl de ses affluents en entraînant le limon des montagnes voisines avec des coquilles terrestres et des débris de mammifères dans tous ces vastes réservoirs, pour en éle— i ver le fond jusqu’à ce niveau que nous voyons maintenant indiqué par les sommets correspondants des collines quaternaires. Voilà pourquoi le loess Hoang-hoïen possède toujours la couleur du sol des grandes montagnes (pii le dominent.
Mais, dira-t-on, pourquoi ne pas trouver des fossiles de poissons et surtout de coquilles d’eau douce dans ce fond des anciens lacs? A cela je répondrai que : 1° l’absence absolue de fossiles prouverait soit un isolement complet de ces réservoirs, soit leur courte durée, soit leur non-primitivité ; 2° un argument négatif n’a pas de valeur ici, puisque, si l’on n’a pas observé jusqu’ici dans ce dépôt des moules ou des arêtes de poisson, on pourrait bien y en trouver par la suite; 3U dans l’alluvion actuelle du Hoang-ho je n’ai non plus jamais découvert les débris des animaux aquatiques qui pourtant vivent dans ses eaux; 4° la période aqueuse, qui me parait indéniable, a dû opérer son œuvre d’accumulation des limons très-rapidement.
En un mol, mon opinion est que la formation de notre terrain quaternaire est un fait local, dû simultanément : 1° à une cause locale et à des conditions particulières de la contrée, et 2° à une :ause atmosphérique générale, laquelle a pu éten-
dre son action beaucoup plus loin et qui peut se rattacher à d’autres phénomènes de grande importance.
29 octobre 1872. Beau temps. Fait cent h'. Arrivé pour la nuit à Ling-pouo-chién.
Après avoir quitté la petite ville demi-souterraine où nous avons dormi, nous nous engageons encore dans ces étroits boyaux creusés dans le diluvium jusqu’à la profondeur de cinquante à cent mètres; d’ordinaire une seule charrette peut y passer à la fois. Aussi nos voituriers poussent-ils sans cesse de grands cris, afin d’avertir ceux qui pourraient se trouvera l’autre bout de l’étroit canal de s’arrêter avant que d’y entrer.
En traversant le lit presque sec d’une rivière qui longe le côté occidental de la ville de Chendjou, j’y observe des cailloux de beau porphyre, ornés des couleurs les plus vives. Près de là, c’est sur des lits de galets de porphyre, de basalte et de grès siliceux, que repose la terre diluvienne.
Au sortir de l’auberge où nous faisons notre balte de midi, nous voyons au sud apparaître des | montagnes qui semblent plus élevées que la plaine t d’environ cinq cents mètres. Elles sont aussi qua- i ternaires, cl les champs sont échelonnés sur leurs t flancs par étages et d’une façon fort pittoresque, fl rappelant certains paysages de l’Italie médilerra- fl néenne. On voit sur leurs sommets principaux des t forteresses murées, dans lesquelles les populations fl
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du pays trouvent un refuge A l’époque îles brigandages périodiques.
Quantité de Choucas des deux espèces, de pigeons sauvages (des deux espèces aussi) el de craves aux pattes rouges, sont établis d’une manière permanente dans les crevasses des montagnes quaternaires. J’y vois aussi un majestueux grand-duc, ou Bubo maximus. 11 paraît que cette terre, facile A creuser, est aussi très-affectionnée des renards, des blaireaux, des belettes el des campagnols. Nous y voyons fréquemment les galeries de ces animaux fouisseurs.
J’observe dans un endroit, le long du chemin, toute une couche de Hélix fossiles, à cinq ou six mètres au-dessous de la surface du sol. Plus loin, je ramasse, fossile aussi, une autre petite espèce de ces mollusques, dont le dos est marqué de deux bandes brunes, et qu’on trouve encore vivante au pays. Mais c’est la première coquille, que j’ai citée plus haut, qui est la plus abondante dans ce diluvium, et qui pourrait, pour cette raison, porter le nom de Ilelix diluviale, comme étant caractéristique de cette formation.
30 octobre 1872. Belle journée. Fait cent dix li. Arrivé au soir à Pang-to-jén, petite ville récemment brûlée par les rebelles.
Partis de bonne heure, selon nos habitudes, et avec lé plus beau des temps, nous passons à gué, avant le jour, une rivière fort large, dont le lit est couvert de gros gravier : cette grosseur des cailloux
roulés nous indique la proximité des montagnes ou la violence des courants torrentiels.
Ensuite nous nous engageons encore .dans une route creusée à travers une très-longue colline quaternaire par la roue des chars et par les éléments. Cet interminable canal est tellement étroit en certains points que, si deux voitures venaient à s’y rencontrer, il faudrait que l’une d’elles se retirât à reculons d’une demi-lieue et plus, pour se tirer d’embarras! C’est pour prévenir un pareil inconvénient que nous nous sommes mis en route de si bonne heure.
Les berges des ravins, hautes de cent mètres et plus, laissent voir partout la même terre meuble, offrant quelquefois une sorte de stratification auprès des anciens cours d’eau. Les deux petites hélices fossiles, citées plus haut, y fourmillent, mais plus dans la partie supérieure du dépôt qu’en bas.
Aujourd’hui nous voyageons en vue du Hoangho, qui est bordé du côté septentrional par les lointaines montagnes du Chansi. A notre midi s’étend la chaîne du Tsing-Ung , dont quelques sommets que j’aperçois me paraissent avoir trois mille mètres d’altitude.
Dans la soirée nous passons devant la place fortifiée de Wun-siang-chién; c’est une ville frontière. 11 y a là, en dehors des murailles, un camp retranché tout hérissé de piques ornées de petites bannières triangulaires et longues de sept à huit mètres! Ces formidables piques des héros chinois
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sont laites île roseaux de marais ( phragmites ) liés en faisceau et à la suite les uns des autres : elles sont légères, mais, selon moi, trop longues et trop souples pour être d’une utilité sérieuse au combat.
Ce soir encore nous passons à côté de grands amas de belle houille et de coke; mais ce combustible vient du Chansi, à cinq lieues de là.
Les collines quaternaires finissent par nous ennuyer; elles sont nues et ont l’air triste. Leur misérable végétation spontanée se réduit au jujubier sauvage (Zys. Kœmpferi), le Lyciwm sinense , deux espèces de Pyrethrum, une scorsonère, le Statice bicolor, et quelques graminées grossières et raides. Le ricin ou palma-christi, encore vert ici, est cultivé abondamment sur le bord des routes et des champs. On extrait de ses graines de l’huile à brûler, que parfois ou emploie à la cuisine quand elle est fraîche.
Parmi les quelques oiseaux qui visitent ces tertres dénudés, je distingue aujourd’hui un Lanius major. Cette grande et belle pie-grièche grise est encore rare dans les musées d’Europe : c’est une variété plus grande de l’espèce européenne.
A mesure que nous nous avançons vers l’occident, nous voyons les ruines se multiplier sur notre route; elles y annoncent éloquemment le passage récent des rebelles ou mieux des brigands. La petite ville où nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit est encombrée de soldats venus de Kay-fong-fou, capitale du Honan ; ces troupes sont
ici depuis cinq jours et ne disent pas où elles sont diri gées. Craindrail-on une prochaine irruption des mahométans du Kansou? On dit que tout dernièrement un corps de huit mille impériaux vient de déserter du côté de ces redoutables révoltés.
31 octobre 1872. Beau temps. Fait quatre-vingtdix IL Arrivé au soir à Hoa-yu-miao.
C’est en face et à peu de distance de ce village ([uc le Fleuve-Jaune trace brusquement son grand angle pour couler désormais vers l’est. Dans cel endroit mon baromètre marque 723mm, l’air étant calme et le thermomètre indiquant 15°: en conséquence, nous y aurions une altitude d’environ 460 mètres.
Notre voyage continue comme hier au fond des profondes et étroites gorges percées dans le sablonneux diluvium. Chemin faisant, j’y récolte une nouvelle petite hélice fossile.
Le désir de capturer quelque Ceryle lugubvis me fait dégainer le fusil ; mais, à défaut de ces beaux oiseaux qui s’envolent sans m’attendre, je tire sur une innombrable volée d’étourneaux cendrillards qui passent sur ma tête, et il en tombe neuf à la fois : ils serviront à varier notre repas du soir. Les palmipèdes sauvages fourmillent aussi le long du Fleuve-Jaune, où je distingue encore des aigrettes et des hérons cendrés.
C’est vers midi que nous entrons dans la ville frontière de Tong-kouan ; cette ville, qui forme la limite entre b' Honan et le Chénsi, est précédée et
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entourée <le nombreuses murailles forlilîées. En y pénétrant, il nous faut présenter nos passe-ports successivement à quatre postes ou bureaux diflerents, dans l’espace de cent mètres. Je craignais que nous ne pussions pas parvenir à l’auberge, pour y faire notre repas et notre balte du milieu du jour, tant les formalités ont été longues!
Après notre dîner, force nous est de présenter encore notre passe-port au Grand-Tribunal, et puis encore chacun des trois postes de la porte occidentale.
En sortant enfin de Tong-kouan, nous nous trouvons dans la province du Chénsi (ici on dit Sensi ), et nous y voyageons pour le coup sur une plaine parfaite. C’est une alluvion moderne, et j’y observe des strates de gravier reposant sur le diluvium. Nous nous dirigeons toujours à l’ouest.
Les montagnes du nord du fleuve ont cessé peu à peu de paraître; c’est l’angle du Hoang-ho qui est leur terme méridional. Nous les avons eues toujours en vue depuis Pékin, et elles nous ont accompagnés sur notre droite, en venant du nord au sud d’abord, et en inclinant sensiblement vers l’ouest depuis le commencement du Honan. Cette chaîne importante, nommée vulgairement Si-chan, sert de limite occidentale à une grande partie de la plaine chinoise, qui est sans comparaison la plus peuplée, la plus riche et la plus étendue des plaines cultivées du globe.
Ici, à Hoa-yu-miao, nous avons à q uelques lieues sur notre gauche, c’est-à-dire au sud, cette autre
importante chaîne du Tsing-ling qui court d’orient en occident sur une immense étendue. Ce n’est point une dépendance ou une continuation des montagnes du Chansi, mais un système qui en paraît tout à fait indépendant. J’y distingue des crêtes aiguës, ressemblant à une gigantesque mâchoire dentée de carnivore ; elles me paraissent monter jusqu’à huit ou dix mille pieds d’altitude. Là aussi il y aurait sans doute un hon endroit d’exploration pour le naturaliste, d’autant mieux qu’il est peu éloigné de la grande route.
Depuis le sommet de l’angle droit du Hoang-ho, que nous avons atteint à Tong-kouan, nous avons commencé à longer un autre cours d’eau qui coule de l’ouest à l’est et auquel mes Chinois donnent les noms de Yu-ho, Yé-ho, Wéy-ho , indifféremment. Depuis ce point aussi nous suivons une route qui a été déjà parcourue par d’autres Européens en ces derniers temps : car c’est là qu’aboutit la route de Chansi, fréquentée par la plupart des voyageurs qui se rendent de Pékin à Sin-gan-fou. Le baron de Richthofeny est passé, je crois, l’hiver dernier, ainsi que le comte de Rochechouart, il y a trois ans.
Ce matin, j’avais rencontré sur mon chemin des bateleurs qui conduisaient un ours d’assez grande taille, noir avec le museau roux (Ursus libetanus), et mn singe à face couleur de chair, ayant un pelage verdâtre et une queue de près d’un pied de long: il était aussi gros que mon macaque tibétain. C’esl l’animal que j’ai indiqué, dans mes pré-
EN CHINE
cédents voyages, sous son nom chinois de Hoanghéou, et que l’on me dit différer (?) du Macacus tcheliensis du nord de la Chine.
1" novembre 1872. Très-beau temps.
Fait cent cinq li. Arrêté, pour la nuit, au village de Tché-chouy.
Nous faisons bonne route aujourd’hui. Les montagnes que nous continuons à longer, en nous avançant droit cà l’ouest, ont les pentes trèsescarpées; et les cailloux roulés des torrents qui en sortent et que nous avons à traverser dans la plaine consistent en granité blanchâtre et en gneiss verdâtre.
Désormais toutes les villes, tous les villages, sont entourés d’imposantes murailles et de fossés profonds. Néanmoins cela n’a pas empêché les rebelles de les saccager à plusieurs reprises et de couvrir de ruines tout ce malheureux pays. Aussi ne trouvons-nous à nous loger que très-mal dans les rares auberges qui subsistent.
Les plaines que nous traversons sont assez humides; j’y observe des réserves sur pied de longs roseaux de marais ( Phragmites communié), destinés à la confection des énormes piques dont j’ai pris note plus haut.
Pendant la journée, nous voyons une prodigieuse quantité de choucas venant de l’occident. Cette fois l’espèce noire ( Monedula neglecta ) est aussi nombreuse dans les bandes que l’espèce noire et blanche (3/ou. dauvica). 11 y a aussi beau-
JOURNAL DE VOŸAGE
coup de grives en passage ( Tardus Naunianni. fuscatus, obscurus ); mais ce sont les étourneaux cendrillards qui sont réellement innombrables.
J’aperçois encore un grand vol de splendides cygnes sauvages ( Cyynus musicns)-, ils fendent les airs disposés en ligne anguleuse régulière et en nous envoyant quelques petits cris monosyllabiques, doux et faibles, quoique d’un timbre cuivré. Aux rayons du soleil couchant, le plumage blanc de neige de ces incomparables rois des palmipèdes étincelle admirablement sur l’azur d’un ciel immaculé.
De leur côté, les i'riquets ( Passer montanus ), si répandus sur l’étendue entière de l’extrême Orient, se rencontrent ici, depuis quelques jours, dans toutes les chambres où nous avons à loger. Cela ne fait guère l’éloge de nos auberges, mais cela démontre l’audace et la familiarité de ces petits parasites qui s’établissent sans façon aucune dans des appartements qui ne leur sont point destinés.
Ce soir comme ce matin, j’ai rencontré le long de la route, au bord des fossés aqueux, la chicorée sauvage [Cichorium intybus), qui se propage à l’état spontané et sauvage, el nous montre ses jolies fleurs bleues, dont quelques-unes sont épanouies encore. Cette découverte m’étonne d’autant plus que jamais, dans mes nombreux voyages en Chine, je n’avais observé in ac/ris rien qui ressemble à cette plante, laquelle me paraît différer peu ou point de l’espèce qui abonde tant dans les lieux incultes de la France.
EN CHINE
2 novembre 1872. Beau temps, serein , trèschaud pour la saison. Fait cent dix U; arrivé au soir à la ville de Ling-ton-chién.
Notre voyage approche de son terme ; nous n’avons plus qu’une étape et demie à parcourir pour parvenir à Sin-gan-l'ou.
Levés allègrement, nous nous mettons de bonne heure en route, en nous dirigeant toujours au couchant. Pour le moment, les montagnes ont cessé de paraître à notre gauche, mais nous retrouvons encore nos collines quaternaires, avec leurs choquards, leurs bisets, et toute leur nudité végétale.
Nous trouvons sur notre route les ruines se succédant aux ruines; les pagodes surtout ont été détruites avec un soin particulier par les mahométans. El l’on peut dire que, jusqu’aujourd'hui, sur cent maisons démolies, il n’y en a pas une qu’on ait rebâtie, même partiellement. La majeure partie de la population a été anéantie par les rebelles; le reste vit encore dans les cavernes naturelles et artiticielles ou parmi les montagnes.
A cause sans doute des maux endurés, le peuple parait ici morne, méfiant, grossier; il est couvert de baillons, et plus laid qu’au Honan. Mais nulle part au monde je n’ai vu des toits aussi ornés et aussi élégants que ceux des édifices de ces districts, qui ont échappé au vandalisme des brigands aux longs cheveux et des mahométans révoltés. Une autre chose à remarquer, c’est qu’il
existe sur le devant des pagodes en ruines de grands lions en fonte et de magnifiques chandeliers en 1er fondu, vraiment monumentaux, qui ont jusqu’à quarante et cinquante pieds de hauteur.
Le fer paraît donc abonder dans ces pays-ci ; cependant, l’on me dit qu’il provient du Chansi, de même que la houille. Comme au Setchuan, ce métal est ici doux et ductile presque autant que le plomb, tandis que celui de Pékin est dur et cassant.
Parmi les articles de métal étalés dans les boutiques devant lesquelles nous passons, je ne vois guère que des clous et quelques grossiers instruments de travail. Mais j’ai été étonné de n’apercevoir aucun produit, aucun objet de commerce, métallique ou autre, provenant d’Europe, étalé dans les marchés de tant de villes et de bourgades que nous avons traversées sur notre route.
Pendant tout le jour, nous longeons de loin le bord méridional du Ya-ho, cette grande rivière qui vient du couchant pour se jeter au sommet de l’angle du Hoang-ho. De même que le Fleuve- Jaune, ce cours d’eau n’offre dans son large lit qu’une série de bas-fonds et de plages boueuses qui, en ce moment, servent de refuge à de nombreuses bandes d’oiseaux aquatiques. Il n’y a donc pas de navigation ; seulement quelques barques très-plates, mues à la perche et à la corde, transportent péniblement au Chénsi la bouille et le coke du Chansi.