‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire Chinois (volume 2)Chapitre 20 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Voyage à travers la chaîne du Tsing-ling. — Départ de Yén-kiatsoun; adieux des chrétiens. — Rencontre d'un loup. — Halte à lukolzouy. — Un vieux magnolia — Pagodes dans les montagnes. — Point culminant de la route. — Animaux, arbres et roches observés en chemin. — Entrain des voyageurs ; chaussures |K)ur les vaches. — La tète du dragon. — Abondance de grenats; coquilles nouvelles. — Sortie îles montagnes au huitième jour. — Les ex-voto du Mont-aux-Pagodes. — Collines quaternaires de la vallée du Han. — Arrivée à Ouang-kia-ouan.

18 février 1873. Très-beau temps; froid au matin. Départ de Yén-kia-tsoun pour Han-tchong-fou. Tout est prêt à sept heures, et ma petite caravane se met en route avec l’ardeur et la gaieté de gens qui s’engageraient dans une partie de plaisir.

Les chrétiens du village m ont fait leurs adieux en pompe et avec musique , et ils paraissent trèscontrariés de ce que je n'accepte pas les chevaux qu’ils ont préparés au moins pour les deux ou trois lieues de route qu’il y a à faire en plaine. C’est une politesse de leur part, mais c’est aussi

u no question d’amour-propre pour eux : car ils aiment à faire passer pour des personnages leurs chefs de religion. Les démonstrations d’honneur qu’ils font pour moi, étranger, ils les prodiguent à fortiori à tous leurs prêtres, soit européens, soit indigènes. Pour moi, bien que je sois rompu ;\ l’équitation chinoise, j’aime mieux voyager ü pied toutes les fois que mes forces me le permettent, comme c’est le cas maintenant : car je me sens mieux portant que jamais, et il me semble être entré dans une phase de santé vraiment parfaite. D’ailleurs, le voyage à cheval d’une personne comme il foui suppose un costume avec lequel il me serait incommode de marcher dans les montagnes. Si donc je refuse les offres obligeantes de mes paroissiens temporaires, ce n’est point poulies contrarier ou les critiquer, ni pour faire une leçon indirecte à qui que ce soit.

Mes porteurs de bagages paraissent avoir une pleine confiance en moi; ils sont sans souci, quoique aucun des dix hommes ne soit jamais allé à Han-tehong-fou et qu’ils ne connaissent pas plus que nous les chemins ;\ parcourir pendant une semaine, au milieu d’un dédale de montagnes et de vallées. Ils vont voir un pays nouveau, et ils sont contents; ils rient de grand cœur quand je les compare, pour piquer leur orgueil, à l’escargot (pii ne sort jamais de sa coquille....

Nous avons peine fait quelques li de roule dans la plaine ondulée, que de frénétiques aboiements de chiens et des cris d’alarme attirent notre

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attention et nos regards vers un gros loup rouge qui, surpris par l’aube loin de ses montagnes, galope à travers champs en s’avançant dans notre direction; quelques chiens le poursuivent de loin, mais ils s’arrêtent tout court quand il retourne sa tête vers eux. Malheureusement, nos fusils ne sont chargés que de plomb; néanmoins je veux apprendre à ce voleur de petits enfants à ne pas tant s’approcher des hommes : mon coup est bien ajusté, et, bien que la bêle au large front prenne la fuite à cent pas de moi, elle est tout étonnée de sentir quelques grains n° 3 pénétrer à travers sa fourrure.

A l’exception de quelques-uns des loups empaillés du Muséum, celui-ci est l’un des plus grands que j’aie vus de ma vie.

Pendant mon séjour en Tartarie, en 1865, les déprédations des loups furent telles, dans le district de Lao-huu-kho , que j’habitais, que, dans le seul mois de juin, une vingtaine de personnes furent tuées par ces carnassiers : une femme de quarante-six ans et un jeune homme de vingtdeux ans furent de ce nombre.

Le loup ordinaire de Chine paraît différer peu ou point de celui de France, et la couleur de son pelage varie du roux ardent au gris clair. Une seconde espèce île loup, plus petite, habite en petit nombre les frontières de la Mongolie, mais le chacal n’est point connu dans l’Empire.

A une heure après-midi, nous nous trouvons au village-marché d 'Inkotzouy, sous le hameau

chrétien de Mou-ltia-phin, visité précédemment : nous avons fait une cinquantaine de li de chemin, et nous faisons notre halte au milieu du jour. Je trouve là une altitude de huit cent quarante mètres.

Pendant le dîner, les chrétiens du voisinage viennent m’offrir du thé et du vin de riz, et ils m’apprennent que depuis quelque temps quatre panthères ont apparu dans leur district. Les Chinois en ont tué une et blessé une autre; mais trois d’entre les chasseurs sont restés grièvement blessés par les hôtes aux terribles ongles.

Comme je l’ai observé il y a quelques jours, les eaux limpides du torrent qui baigne Inkotzouy nourrissent d’excellents poissons; mais il n’v existe rien qui ressemble à nos truites d’Europe, pas plus que dans tout le reste de la Chine. Quant au rat d’eau qu’on m’y indique et que j’ai fait chercher depuis un mois, il reste introuvable en hiver : d'après les descriptions des pêcheurs, ce serait quelque chose de très-ressemblant à notre Neclogale elegans, de Moupin.

Après avoir repris notre marche, nous laissons pour quelque temps, un peu au-dessus d’Inkotzouy, la route du lit du torrent, pour gravir une colline dont le passage au point culminant est orné d’une pagode entourée de quelques arbres. On l’appelle Kouang-chan-miao , et j’y mesure une altitude de mille trois cents huit mètres.

Jusque-là, nous nous sommes avancés à peu près droit au sud, depuis l’entrée des montagnes;

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mais désormais nous commençons à nous diriger vers le sud-oucsl.

Un peu avant d’atteindre le haut de cette colline, j’ai admiré un grand et vieux Magnolia , qui croit isolé au bord du chemin ; son tronc a près de quatre mètres île diamètre ! Les autres arbres remarqués sont : le chêne à grandes feuilles (( Juer eus obovata ), celui que j’appelle (Juercus ilicioïdes, le Pinus quinquefolia et quelques Cep halo taxas. Au sud du Kouang-chan-miao, je retrouve mes jolis peupliers fastigiés, et des saules pleureurs les plus élégants qu’on puisse voir, ayant les branches pendantes, longues et minces comme des ficelles.

Quant à la composition lithologique des montagnes que nous avons côtoyées dans la journée, je vois que les granités et les gneiss du has de la vallée continuent à se montrer plus haut, mêlés parfois à des calcaires modifiés, devenus saccharoïdes, dont les couches sont soulevées jusqu’à la position verticale.

Dans les jolis v allons qui sont près du village de Ling-tao-miao (où nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit], les granités alternent fréquemment avec des amphibolites verdâtres. Ici aussi nous avons une altitude d’un peu plus de mille trois cents mètres.

Nous avons fait quatre-vingts li de chemin, et ce n’est qu'à la nuit close que nous avons trouvé un lieu de logement. Ainsi s’est terminée, heureusement et gaiement, notre première journée de la

traversée du Tsing-ling, bien que l’un des porteurs ait menacé de nous quitter, dans un moment de découragement, et qu’un autre ait roulé avec sa charge, mais avec moins de mal que de péril.

19 février 1873. Voyage à travers le Tsing-ling. Beau temps, avec fort vent d’ouest. Arrivé pour la nuit à Tzouy-thou ; fait soixante li de route.

Nous marchons jusqu’à midi encore le long du même torrent, tout encombré de blocs roulés de granité.

Vers une heure, nous gravissons une colline, où, comme d’habitude, existe au point culminant du chemin une pagode ombragée de quelques vieux arbres : le baromètre y descend à six cent cinq millimètres, et j’y trouve une altitude de mille neuf cents mètres à peu près.

C’est un usage général que j'ai observé dans toutes les parties de la Chine que j’ai parcourues, que celui d’établir des pagodes dans tous les lieux élevés où passe une route. Les voyageurs s’y arrêtent pour reprendre baleine, fumer la pipe et boire de l’eau chaude; les dévots vont faire une prosternation devant la divinité protectrice, et parfois allument un bâton odorant sur l’urne aux parfums; mais jamais je ne les ai vus formuler des prières : les (lieux entendent le cœur! Quelquefois aussi les hommes de peine portent une pierre quelconque, qu’ils déposent comme un ex-voto aux alentours de la pagode, où l’on en trouve des masses auxquelles personne ne touche par un

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respect religieux. Sans ces pagodes, les voyageurs ne trouveraient point d’abri contre les surprises du mauvais temps, plus fréquentes dans les hauts lieux qu' ailleurs. Ces petites pagodes, plus pauvres que celles de la plaine, sont néanmoins habitées parquelquesbonzes qui vivent soit de la culture de quelque lopin de terre, soit des quêtes qu’ils vont faire dans les hameaux voisins. Ce sont toujours les dons privés qui servent à la construction des édifices sacrés. — Nous pouvons donc dire que le sentiment religieux ne manque pas plus aux Chinois qu’aux autres peuples de la terre.

Après cette colline, au delà vie laquelle les eaux coulent déjà vers le sud, nous continuons à nous avancer dans la direction de l’ouest, en descendant une haute vallée peu inclinée et très-bien cultivée. Nous avons à notre gauche la longue et blanche montagne de Thaé-péy-chan, dont la hauteur nous parait diminuer à mesure que nous avançons. Le fond des vallons et des torrents qui sortent de cel important massif n’offre que de gros cailloux granitiques. Mais les petites montagnes parmi lesquelles passe notre chemin consistent en gneiss et micaschistes divers. A une lieue avant d’arriver au lieu de notre halte nocturne de Tzouy-thou, je commence à voir un calcaire blanc, saccharoïde, à grain grossier, dont les couches soulevées en plusieurs sens semblent poser sur une masse amphibolitique, laquelle, en un endroit, pénètre au travers des roches sédimenlaires.

Dans la noire et fertile terre végétale des hautes

vallées, j’ai rencontré quelques gros pieds de sureau [Sambucus racemosa), un Acer campestre (?), un Abies à feuilles peclinées, et encore le pin à cinq feuilles et le Cephulotaxus ; mais en général il y a peu d’arbres.

J’ai vu, dans les mêmes régions élevées, des taupinières qu’on inc dit avoir été formées par un animal à long museau : ce sera sans doute le Talpa longirostris des montagnes du Setchuan. Nous n’avons aperçu aucun autre oiseau qu’une compagnie de faisans mâles, qui ne se sont point dérangés à notre passage.

Dans la soirée, nous avons distingué vers le soleil couchant le sommet arrondi d’une grande montagne qui dominait des milliers d’autres pics, et qui m’a paru aussi élevée que le Thaé-péy-chan; elle appartient sans doute au Kansou.

Au village de Tzouy-lhou , où nous allons passer la nuit, mon baromètre se lient à six cent neuf millimètres. C’est une bourgade considérable, où vient rejoindre notre route une autre voie partie de Kouy-cliiên , à cent vingt li d’ici, dans la plaine du Nord.

20 février 1873. Traversée du Tsing-ling. Beau temps. Fait soixante-dix li; arrivé à Kouy-ky-kiè , petit hameau resserré au milieu des montagnes.

Partis unedomi-heure avant le jour, nous descendons la vallée en nous dirigeant toujours à l’ouest. Il fait très-froid, et les eaux du torrent dont nous suivons les sinuosités sont gelées çé et là. Nous

côtoyons dos collines composées de marbre blanc grossier, semblable à celui d’hier, et reposant aussi sur du gneiss et de l’amphibolitc ; mais le tout est très-accidenté. Ces calcaires ne m’offrent aucune trace de fossiles; d’un autre côté, je ne vois point de coquilles vivantes au pays.

Plus tard, la vallée se resserre et lient la direct ion générale du sud-ouest. Les montagnes sont devenues raides, elles se composent de gneiss et de pbyllades variées. Le torrent grossit en descendant; d’abord boueuses et encombrées de neige et de glaçons, les eaux son! maintenant devenues plus claires; j’ai le plaisir d’apercevoir parmi le gravier V Ibid or hinch us stnitersii , le Totanus orhropus, le Cinclus palfasii, et, plus bas, les deux rougesqueues hydrophiles.

Ce n’est que près de Kouy-ky-kié, oii nous terminons notre journée, que je vois du bois aux montagnes: là, les deux arbres principaux paraissent être le pin chinois ordinaire et le pin à cinq feuilles. Cesl un très-joli lieu de montagne, et je crois que nous nous trouvons très-près du bout occidental de Thaé-péy-chan. Les personnes de l’auberge nous disent que la grande forêt n’est plus qu’à une vingtaine de !i de marche au S. E., sur le versant méridional de la grande montagne au long dos. On nous dit encore que le Phonyycing ou Budorcas (que personne ici n’a vu) n’existe que sur cette seule chaîne centrale, où vivraient aussi des cerfs de grande et de petite taille; mais point de singes.

Nous apprenons qu’il nous reste encore quatre cents li de route à parcourir, avant que de parvenir à notre but! Nous marchons lentement, quoique chaque jour nous soyons sur pied du matin à la nuit. Les chemins sont souvent très-mauvais, et je ne comprends pas comment on a pu me dire qu’ils étaient praticables pour les mulets!

Dans cette auberge de Kouy-ky-kié, qui ne peut nous fournir pour notre souper que des pommes de terre bouillies à l’eau pure, mais excellentes, mon baromètre marque six cent vingt-quatre millimètres, avec un très-beau temps. L’air est doux et contraste avec la pénétrante bise qui nous a glacés ce matin à notre départ.

21 février 1 873. Voyage à travers le Tsing-ling. Très-beau temps, chaud. Fait soixante li de chemin; arrivé au soir à Ma-kia-lang,oii le baromètre m’indique une altitude approximative de mille quatre cents mètres.

Pendant tout ce jour, nous avons continué à descendre le long du torrent, maintenant serré de près par les montagnes. Celles-ci offrent des pentes abruptes et sont généralement assez boisées; j’y ai distingué des bouleaux A écorce blanche, paraissant différer du Betulus rosea, du Lao-ling.

Les roches consistent en gneiss et schistes divers, avec, çà et là, du calcaire bleu et jaunâtre.

Bien qu’il n’y ait pas encore de fleurs parmi ces niontagnes, on commence à y voir voler quelques papillons précoces : Gonopterix alvinda (ressein-

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biant à notre citron), I anessa polgchloros, Grapta L-cilbum. Partout où il y aura des grèves de quelque étendue sur les bords du torrent, on est sûr d’y voir établie une paire d’Ibidorhynques, dont la couleur se confond avec celle des galets. Je recommence aussi à apercevoir quelques petits oiseaux, tels que le Suthora webbianu et le Mecislura fuliyinosa, et j’entends le Troch. Ellioli et mon Pomat. gravivux.

22 février 1873. Voyagea travers le Tsiny-ling. Très-beau temps. Fait soixante U de route et plus; balte de la nuit à douze li plus bas que le grand village de Kiang-kho. La baromètre y marque six cent soixante-neuf millimètres.

Nous continuons à descendre, toujours au milieu de montagnes semblables qui parfois resserrent le torrent au point qu’il n’y a plus place pour le chemin; alors celui-ci passe sur la crête des hauteurs voisines.

Désormais le ruisseau est devenu une pelile rivière,'et la vallée devient de plus en plus chaude. Une preuve de cela, c’est que nous commençons à trouver près des maisons des palmiers ( Chamœ rops excelsa), avec d’autres arbres du Sud. Le Corchorus japonicus abonde déjà sur les bords des sentiers, et le Forsithia suspensci y étale, avant les feuilles, ses fleurs jaunes et inodores ressemblant à celles du jasmin. Le Quercus ilicioïdes est très-commun sur les pentes escarpées, et, dans ces parages, il conserve ses feuilles vertes en lii-

ver : ce n’esl donc qu’à cause du froid que cet arbre, qui atteint ici de grandes proportions, se dépouille dans la partie septentrionale de la chaîne. Le peuplier pyramidal est splendide et fréquent le long des canaux et des rizières; mais nulle part je ne vois cette jolie variété croître à l’état sauvage.

Ce soir, je rencontre quelques Ceryle lugubris , des Ixos xanthorrhous, des Spizixos semi torques , et encore le Mecistura fuliginosa en compagnie du Parus ininor. Jusqu’aujourd’hui je n’avais aperçu aucune trace de coquilles terrestres sur ma route, mais, à la tin de ce jour, j’en récolte plusieurs parmi lesquelles il y en a une qui ressemble à V Hélix nemorosa; mais elle esL plus grande et moins colorée. Cette espèce est assez abondante, mais cantonnée dans un petit district où manquent les roches calcaires.

Au grand marché de Kiang-kho , où nous passons deux heures avant la nuit, notre rivière se réunit à une autre de même force qui vient de l’est, du versant méridional du Thaé-péy : cette dernière porte ici le nom de Thaé-péy-ho.

23 février 1873. Voyage à travers le Tsing-ling. Brume et bruine jusqu’après midi. Fait soixantedix-huit U; arrivé au petit hameau de Lan-ho, oii le baromètre, monté à six cent soixante-dix-huil millimètres, indique une altitude d’un peu moins de mille mètres.

Cette journée de voyage se passe comme celles

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qui l'ont précédée. Nous commençons à trouver plus de monde sur noire route, el il y a quelques distractions de plus pour mes braves porteurs de bagages. Comme ces hommes sont contents! un rien suflil pour les égayer. Ainsi, ce matin, un interminable et contagieux éclat de rire â élé excité parmi ces gens simples et naïfs, par la rencontre d’un troupeau de vaches dont les maîtres avaient chaussé les pattes de souliers de paille, pour les empêcher de se trop user l’ongle sur la pierre. Cela était du nouveau, du paradoxal, pour ces paisibles habitants de la plaine; mais j’ai vu, dans plusieurs autres régions montueuses de la Chine, qu’on protège de chaussures analogues les pieds non-seulement des gros ruminants, mais encore des chèvres et surtout des porcs qui voyagent.

Les raides montagnes traversées hier nous ont offert tantôt des granités massifs, tantôt des granités schisteux ou gneiss et tantôt des calcaires feuilletés se continuant sur une épaisseur immense. Aujourd’hui, les montagnes ont le même aspect, mais elles sont un peu plus petites et toujours assez bien garnies d’arbres. Les roches sont d’abord du gneiss; puis, une immense couche de marbre grossier saccharoïde se voit intercalée entre deux lits de gneiss. Plus loin, viennent des phyllades calcaires el des schistes talqueux. Le fer abonde dans ces schistes, à quelques kilomètres avant d’arriver à Lan-ho ; les pyrites ferriques se décomposent spontanément, et la roche laisse

suinter l’acide sulfurique en bave liquide et en efflorescence jaune, dont on sent l’odeur de loin.

L’aspect de la végétation rappelle de plus en plus le Midi : outre le Forsithia, je vois en fleurs le pêcher sauvage et une sorte de Phlox lilas; près des maisons prospèrent le Ligustrum lucidum et le palmier à chanvre, tandis que le Gledistckia spinosa abonde dans les lieux pierreux : c’est une légumineuse hérissée d’épines dont les tiges sarmenteuses se terminent en forme de crosse.

J’aperçois encore aujourd’hui, pour la première fois, un bel arbre nouveau pour moi, qui est sans feuilles maintenant, il est remarquable par ses curieux fruits qu’il retient encore secs; ils oui la forme et la grandeur d’une sapèke et sont relevés en parapluie chinois sur leur pédoncule inséré au milieu. Je n’ai rien vu d’analogue ailleurs.

Dans la soirée, une paire d’oiseaux cachés dans les fourrés m’intéressent beaucoup, parce que je parviens à reconnaître le Hoamy ou Leucodioptron sinense : c’est le point le plus septentrional oii j’aie rencontré libre ce chanteur favori des Chinois, qui, peut-être, doit s’avancer bien plus au nord encore dans la belle saison.

24 février 1873. Voyage à travers le Tsing-ling. Temps couvert. Fait quatre-vingt-cinq li; arrivé au grand village d 'Eul-che-li-pou, où le baromètre signe six cent quatre-vingt-seize millimètres.

Nous descendons toujours; mais la roule est

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meilleure maintenant el plus large, parce que depuis ce malin de bonne heure nous avons rejoint celle qui vient de Pito-ky. Du point de jonction des deux routes jusqu'à Han-tchong-fou, on ne compte plus que deux cents //.

Les montagnes deviennent de plus en plus humbles et moins aiguës aussi : elles sont encore granitiques pour la plupart; mais souvent aussi il y a du calcaire blanc métamorphique. J'en vois des masses renfermées au milieu des roches quarlzeuzes et granitiques. C'est alors du calcaire à gros cristaux rhomboédriques, et contenant du mica blanc. (Quelquefois aussi d’énormes blocs de quarlz pur encombrent la rivière, devenue maintenant fort grosse.

La gcnl emplumée devient de plus en plus nombreuse à mesure que nous nous approchons vers les bords de la chaîne. Je vois aujourd’hui d’autres nouveaux oiseaux du Midi. Le Cuivrulax sannio, de la grosseur d'un merle, aux couleurs terreuses avec une grande tache blanche sur les joues, sautille en petites bandes aux pieds des buissons et des bambouseraies; le Pelrocincla cyanea , notre vrai passereau solitaire, que je n’avais précédemment rencontré que sur les bords du Yang-tsé central et supérieur, fait entendre ses notes argentines et tristes du haut des rochers les plus escarpés. J’aperçois aussi des Proparus Swinhoi, nouvelle et délicieuse mésange de Moupin, remarquable par l'éclat et la variété de ses teintes où se distingue le jaune aurore de ses parties inférieu-

res. Les eaux de la rivière nous olTrent YAlcedo bengalensis , oiseau à peine distinct de notre martin-pêcheur commun, et le Mergus mer ganser , le roi des liarles, abondamment répandu par toute la Chine, de même que l’harlepiette (Mergus albellus), tandis quel’harle huppé (Mergus serrator) s’y voit plus rarement et presque jamais à l'intérieur.

25 février 1873. Voyage à travers le Tsing-ling. Ciel couvert. Fait soixante-quinze li; arrivé à la ville murée de Pao-tehén-chién, au sortir des montagnes, où les indications de mon baromètre m’annoncent six cents mètres d'altitude.

C’est aujourd’hui le huitième jour de notre voyage ; nous allons sortir enfin du sein des montagnes et nous retrouver à ciel ouvert!

Pendant une demi-journée encore, nous continuons à descendre le long de la rivière, dont les claires eaux nous présentent le spectacle des incessants plongeons d’une multitude de Mergus et de Fuligula clûngula (garrot) qui y sont occupés à la pêche.

Au pied d’un grand et vieux Evonymus bungea nus , nous voyons une petite pagode bâtie en pierres sur la racine de l’arbre, à côté de la roule : c’est qu’une partie de cette racine présente plus ou moins la forme d’une tête de serpent! C’est donc une image naturelle du dragon traditionnel et un objet de vénération pour le peuple; l’arbre est connu au loin sous le nom de Mou-long-chou, l’arbre au dragon femelle. Au moment de notre

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passage devant cette singulière chapelle, un personnage, paraissant sa mise être un lettré, et son suivant, étaient occupés à faire leurs dévotions devant celte incarnation ligneuse du divin reptile.

Immédiatement avant de déboucher dans la vallée du Han-kiang, la rivière se trouve tellement pressée entre les montagnes, que ses bords ne laissent plus de place pour un chemin; la route passe par la montagne. Par conséquent, vers deux heures, nous commençons l’ascension de cette dernière colline, par une route pavée cl en zigzag. Le sommet de la montagne est surmonté de plusieurs jolies pagodes, dont les alentours sonl littéralement couverts d’innombrables ex-voto en pierres de taille. Au point le plus élevé où passe notre route, mon baromètre descend à six cent quatre-vingt-six millimètres et m’indique une altitude d’un peu plus de neuf cents mètres pour le Miao-chan , ou mont aux Pagodes.

De celte hauteur, où nous nous arrêtons pour acheter à des marchands ambulants un peu d’eau de riz fermenté toute chaude, nous apercevons pour la première fois la plaine de Han-tchongfou, déjà toute verdoyante de hlés et de petits pois ; et cette fraîche couleur de printemps est relevée par le fond rouge d’un sol ferrugineux. En effet, les montagnes où nous avons voyagé depuis plusieurs jours sont tellement imprégnées d’oxyde de fer, que la terre et les rochers en sont tout rougis, et que les alluvions de la plaine qui en

proviennent contiennent aussi cette matière en abondance.

Tous ceux qui ont eu l'occasion de voyager longtemps parmi les grandes montagnes auront remarqué le sentiment de soulagement qu’on éprouve au moment où l’on se retrouve en rase campagne, quel que soit d’ailleurs l’intérêt du motif qui les avait poussés dans les rocheuses gorges. Malgré la multiplicité de mes voyages, je n'ai jamais cessé d’éprouver ce sentiment de bienêtre chaque fois que je me retrouve dans de pareilles circonstances : tant il est vrai que l’homme est fait pour vivre en face du ciel! 11 lui faut l’immensité de la voûte céleste, l’étendue d’un vaste horizon plus en rapport avec les élans de l’intelligence humaine, qui voudrait embrasser et comprendre tout, même l’infini...

J'observe que mes douze porteurs et domestiques se sentent aussi fort contents d’en avoir enfin fini avec ces étroits ravins; mais je suppose que, chez eux, l’émotion esthétique ou le sentiment philosophique a moins de jeu que la pensée de bientôt terminer leurs fatigues. Je rends encore plus gais ces braves gens, que je traite non en mercenaires, mais comme mes frères dans la foi, en leur distribuant trois mille cinq cents sapèkes en cadeau, à notre arrivée à Pao-tchén, où nous allons passer la nuit. Là, nous sommes à quarante li de Han-tchong-fou , et à soixante li de O uang-kia-oucm, hameau chrétien oii je dois aller déposer mes bagages.

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Aujourd’hui encore, nous avons continué à rencontrer sur notre route des granités, des gneiss, du calcaire primitif blanc, à gros cristaux et à mica, des marbres veinés, des dolomies; puis des gneiss encore, et des schistes micacés et talqucux renfermant une grande quantité de grenats trèsbien cristallisés. Les roches siliceuses et quart - ' zeuses abondent aussi dans les dernières montagnes, formant de grandes masses ou des filons qui pénètrent dans tous les sens les autres roches, même les calcaires. Je vois des variétés de ce calcaire qu’on pourrait appeler cloisonnées, à cause des filons entrecroisés de silice qui perdurent encore saillants alors que la pâte sédimentaire a

I cédé aux agents destructeurs. La roche principale du mont aux Pagodes (Miao-r/tnn) est un marbre bleuâtre ou veiné de blanc.

Les coquilles terrestres abondent pour le coup dans celte montagne calcaire; j'y ramasse des Buliinus, des C laits ilia , des 11 dix, dont une espèce fort jolie avait été déjà rencontrée par moi sur les bords du Yang-tsé, dans la gorge d’itçhang, et décrite sous le nom d ’IlelLr-subsimilis. — Comment se fait-il que ce dernier mollusque foisonne dans celle colline, quand il manque dans tobtes les autres montagnes de la contrée, qu’elles soient calcaires ou non?

26 février 1873. Fin du voyage à travers le Tsing-ling. Ciel très-couvert, vent froid, neige aux montagnes. Fait soixante H de chemin; arrivé à

Ouang-kia-ouan, où le baromètre marque sept cent douze millimètres, hauteur qui correspond (tous calculs faits) à cinq cent quatre-vingt-dixhuit mètres d’altitude. D’après cela, le pied méridional du Tsing-ling serait de plus de cent mètres moins élevé que le pied septentrional.

Cette fois-ci, nous avons passé notre nuit avec toutes les commodités d’une auberge chinoise, en dehors de l’enceinte murée de Pao-tchên. J’y ai appris que les deux Européens qui passèrent ici l’an dernier (baron de Kichthofen et Cie) avaient continué leur route vers le Setchuan sans aller à Han-tchong-fou.

Quant A nous, il est déjà tard ce matin, et nous ne savons pas encore quelle direction il nous faut prendre, aucun de mes hommes n’étant jamais venu ici et personne ne connaissant, à l’auberge et au voisinage, le village chrétien où nous voudrions aller. Nous partons tout de môme, au hasard, en suivant la route du chef-lieu du département.

Heureusement, après avoir passé sur un pont de bois la large rivière qui baigne le côté oriental de la ville, nous nous engageons dans un long faubourg oii nous avons la fortune inattendue de rencontrer des chrétiens. L’un d’entre eux, qui a des parents à Ouang-kia-ouan, se fait un devoir de nous servir de guide : c’est plus loin que nous ne l’espérions! Pour y pasvenir, il nous faut marcher jusqu’à trois heures de l’après-midi, au travers d’une multitude de monticules rouges et nus, qui se ressemblent tous.

K N CHINE

Le hameau de la famille Ouang est é deux lieues au nord du lleuve Han, et <\ trois lieues au nordest île Han-tchong. Il y a là une chapelle et des chambres commodes pour le missionnaire.

Tout le pays est mamelonné et forme un plateau un peu plus élevé que la plaine de la rivière. Ces basses collines quaternaires ressemblent assez à celles du côté septentrional du Tsing-ling; mais elles sont rousses au lieu d’être jaunâtres. Comme je l'ai noté hier, cette couleur est la même que celle des montagnes du versant méridional de la chaîne qui, en ces régions, abonde d’oxydes métalliques. Ces dépôts diluviens n’auraient donc pas été transportés d’ailleurs, mais seraient descendus peu à peu des montagnes voisines, par l'action des pluies et des vents. Peut-être, quand la chaîne s’est soulevée, y avait-il au-dessus une couche de terre meuble, laquelle en aura disparu par l’elTet des agents atmosphériques, en laissant des vallées béantes, cl se sera écoulée et arrêtée en partie sur les plaines sous-jacentes. Ce qu’il y a de bien certain, c’esl qu’une inondation générale n’eût pas laissé des dépôts de niveau inégal sur les deux côtés de la grande chaîne du Tsingling.

La vallée du Han-Kiang est peu large (de deux à cinq lieues), mais elle est très-fertile et bien cultivée. Maintenant, la population, qui avait été presque anéantie par les ravages du Tchang-mao , se remonte d’elle-même et par l’immigration des Setclmanais; la plupart des terres recommencent

à être cultivées ; je vois les champs couverts de blé, d’orge, de petits pois, et, par-ci par-là, de pavot; mais ce narcotique est plus rare ici qu’au nord de la chaîne.

Il y a très-peu, presque point d’arbres, et partant peu d’oiseaux, à l’exception du Pako ( Acrido - (lier es cristatellus ), (pii foisonne dans les villes el les villages. L’autre seule espèce de volatile aperçue dans la journée est 1 ’Ixos Andersonii, abrité en petit nombre parmi les épineux rosiers des sépultures. Je ne remarque pas même aujourd’hui les pies et les corbeaux, ces tracassiers voleurs, (pii communément empestent tous les recoins de la Chine : la faute en est peut-être au vent froid et au mauvais temps qu’il fait, et qui nous empêche même de distinguer les montagnes méridionales qu’on nous dit éloignées de quelques lieues seulement.

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