CHAPITRE V
Province du Honan. — La pie bleue. — Orage; rencontre d’un mandarin pékinois. — Grand orage. — Causes de la destruction des bois eu Chine. — Duel d'un lièvre et d'un busard. — Les figues-caques. — Misères des auberges. — Halle chez des nialiomclans. — Les serins canaris. — Arrivée au Hoang-ho.
14 octobre 1872. Fait ceul dix li. Arrivé pour la nuit au village de Ni-ko-yi. C’esl vers sept heures du malin que nous sommes entrés sur le territoire du Honan.
Aujourd’hui encore la journée est chaude et trèsdésagréable. Un grand vent du sud nous jette à la figure une poussière étouffante qui nous salit et fatigue tous, hommes et animaux. Les porteurs de colon et autres en profitent pour pousser rapidement, dans une direction contraire à la nôtre, leurs grandes brouettes à voile. J’avais souvent entendu parler de ces curieux véhicules, mais jamais je n’avais eu l’occasion d’en rencontrer dans mes
voyages. On ne peut guère s’en servir que dans les pays plats.
La plaine où nous avons voyagé ce matin, avant d’arriver à la grande ville départementale de Tchang-lé-fou, m’a paru fort belle et bien cultivée. J’y ai vu bon nombre d’arbres fruitiers, tels que des abricotiers, des pêchers, des poiriers. Dans l’après-midi, nous franchissons encore des collines très-basses, composées de poudingue de calcaire bleuâtre. Mais aujourd’hui je n’y observe plus traces de ces pierres blanches crayeuses, (juc j’ai vues formant un mince dépôt horizontal dans le sous-sol de quelques petits monticules que nous avons traversés hier.
Des montagnes plus considérables que celles (pic nous avons vues ces jours passés se dressent à cinq ou six lieues à l’ouest de Tchang-lé-fou; mais elles ne me paraissent pas encore plus élevées que les Si-chan de Pékin.
En traversant un grand marché qui longe les murailles de ce chef-lieu, je vois étalés dans les boutiques des peaux de panthère, de chat sauvage, et quelques grands et magnifiques morceaux de cristal de roche très-limpide.
Outre d’autres oiseaux vulgaires, j’ai observé pendant mon voyage une immense quantité de pies bleues [Cycinopolius cyaneus) cl de pies communes [Pica media).
La pie de Chine a la taille, le plumage, la voix et toutes les habitudes de la pic d’Europe; seulement les ornithologistes trouvent que ses pennes
EN CHINE
alaires ont d’autres proportions, et (|uc le blanc et le noir y sont différemment distribués. Les Chinois ne tracassent jamais cet oiseau : aussi le trouve-ton partout nombreux et familier autour de leurs habitations, à Pékin, en Mongolie et sur toute I ’élenduc de l’Empire.
Quant à l’oiseau nommé, mal à propos, pie bleue, c’est une tout autre espèce, (pii n'a de commun avec le précédent que la forme de sa queue. 11 vit aussi plus à l’écart de l’homme, toujours par bandes plus ou moins nombreuses, parcourant les bosquets et les buissons à la recherche des fruits etdes insectes. C’est un aimable oiseau dont la tête est noire, le dessus de la queue etdes ailes d’un bleu tendre et le reste du corps un mélange de violet, de cendré et de blanc. Les naturalistes s’étonnent de ce que cet oiseau, qui abonde dans la Chine septentrionale, manque dans le reste de l’Asie ei de l’Europe, pour se retrouver ensuite dans la péninsule ibérique. Il est vrai que cette dernière race offre une très-légère, mais très-constante différence, dans les nuances des couleurs du dos.
15 octobre 1872. Mauvais temps. Halle forcée à Ni-ko-yi, petite ville oii nous passons tout le jour.
Les insolites chaleurs des jours derniers et le grand vent d’hier nous ont apporté un orage formidable, qui a éclaté ici cette nuit de la manière la plus violente. 11 pleut encore beaucoup ce matin, et il nous est impossible de nous mettre en mar-
che. C'est dommage! les routes qui étaient à peu près sèches vont redevenir boueuses; et nous ne pourrons plus parvenir à Sin-gan-fou dans le temps réglementaire de vingt-six jours.
L’appariement principal de notre auberge est occupé par un mandarin pékinois qui, assure-t-il, me connaît de nom depuis longtemps. Ce brave militaire a la politesse de m’envoyer quelques petits cadeaux de comestibles et de venir lui-même après me faire une visite et des compliments. Il me dit qu'il est, chargé par l’Empereur de veiller à la sûreté des grandes routes, mais je pense que, maigri et usé par l’opium comme je le vois, il ne s’occupe guère de sa charge et qu’il se soucie fort peu des voleurs et des rebelles. Il me conseille (ce qu’on avait déjà fait à Pékin) de veiller beaucoup sur moi en route, parce que ces parages sont infestés de bandes de malfaiteurs.
Qu’il y ait des brigands ou qu’il n’y en ait pas dans ces régions, c’est ce que je ne saurais encore dire par moi-même; mais ce que nous avons vu depuis plusieurs jours, ce sont des soldats armés de lances et de fusils chargés qui parcourent les roules vers le soir, en obligeant les voyageurs à suspendre leur marche à la nuit et à ne pas sortir avant le jour. Aussi mes futurs chasseurs ont-ils le soin de porter leurs armes européennes en évidence, dans ces moments solennels où la brunie nous surprend dehors; et je ne cache pas non plus alors ma longue moustache, à laquelle il est si facile au\ indigènes de reconnaître en moi un
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homme du ciel d’Occident, un diable étranger, comme ils nous désignent communément.
IH octobre 1872. Pluie au malin. Fait soixante li. Arrivé pour la nuit à Tchy-Chién.
Le mauvais temps nous a empêchés de partir de bonne heure. Nous ne parvenons donc à faire aujourd’hui qu’une demi-étapiv de chemin; cl cela avec beaucoup de fatigues.
Nous nous dirigeons toujours au sud. A notre droite, apparaissent les grandes montagnes, à une trentaine de li de distance, comme écrasées sous une épaisse masse de nuages; elles me semblent monter jusqu’à deux mille mètres d’altitude. Sur la route, les collines très-basses se succèdent les unes aux autres; quelques-unes s’avancent même à l’est sur notre gauche: c’est la première fois que nous voyons de ce côté-là autre chose qu’une immense plaine sans bornes.
Les roches consistent en poudingues calcaires et en galets de grès empâtés dans un diluvium. De petits Hélix fossiles abondent dans ce terrain quaternaire où il m’a semblé apercevoir aussi des débris de poterie, mêlés à ces coquilles anciennes. Ce fait demanderait examen.
Aujourd’hui, j’ai vu encore en route un trèsgrand nombre de Kobez [Erythropm racldei), chassant aux sauterelles, en bande éparpillée. Ces jolis faucons, d’un cendré bleu et aux pattes rougeorange, ne différent du Kobez d’Europe que par la couleur blanche du dessous des ailes des mâ-
les, et, selon moi, par une moindre proportion des teintes rousses dans les femelles. Ces oiseaux nichent en grand nombre dans le nord de l’empire chinois et en Mongolie; maintenant ils s’en retournent au sud, c’est-à-dire, aux Indes et, paraît-il, jusqu’en Afrique.
17 octobre 1872, mauvais temps. Fait cinquante li seulement. Arrivé pour la nuit à Wéy-kouy-fou.
Cette nuit passée, la pluie a recommencé de plus belle. Le temps est vilain, et il souffle un grand vent du nord : nous ne pouvons donc pas partir ce matin.
Les habitants de cette ville, d’assez triste aspect, me disent qu’ici le vent du nord apporte la pluie el quecelui du sud donne le beau temps: c’est le contraire qui a lieu dans d’autres parties de la Chine. Ils m’apprennent encore (pie les montagnes voisines ne sont point boisées, et ils ne savent m’y indiquer aucun animal, aucune production particulière.
Je me suis souvent demandé ce qui a pu pousser les Chinois à détruire si complètement les bois de leur immense empire. Sans doute, la rapacité, l’égoïsme, parfois les besoins de l’agriculture, y auront contribué pour beaucoup; mais, pour expliquer la manie d’incendier sans cesse les montagnes, nous n’avons pas ici, comme dans d’autres pays, le prétexte des pâturages, attendu que ce peuple n’élève (pie très-peu de bétail, très-peu de troupeaux, dont, d’ailleurs, il ne veut pas utiliser
le lait ni guère la laine. Pour moi, je pense trouver une des principales causes de cette conduite dans la nécessité impérieuse qu’ont senlie les indigènes de pourvoir à leur sécurité, en détruisant les repaires des animaux féroces. Tout le monde sait que le tigre et la panthère ne sont pas limités aux parties chaudes de l’Inde, et que ces redoutables félins sont répandus dans la Chine, et jusqu’aux provinces les plus septentrionales, sans avoir subi, par le séjour dans les pays froids, d’autre modification qu’une augmentation de taille et de vigueur. Il faut avoir vécu, comme moi, dans des maisons où les fourrés voisins sont hantés par quelqu’une de ces terribles bêtes, pour bien comprendre tous les sacrifices que l’homme est disposé à faire pour se procurer la sécurité et la tranquillité. L’expérience a appris aux Chinois que tout ce qui est chat déserte régulièrement les pays oit manquent les bois et les broussailles.
Vers midi, bien que l’ouragan continue encore, quoique avec plus de vent que de pluie, nous reprenons notre voyage, en suivant, cette fois-ci, la direction du sud-sud-ouest, et nous nous éloignons péniblement de cette ville dont les alentours paraissent prospères.
Nous traversons un pays ondulé, composé encore de poudingues calcaires, en voyageant à trois lieues environ des montagnes occidentales, dont parfois les nuages nous laissent entrevoir les dos imposants. Il y a là un massif véritablement important, et qui mériterait une visite de naturaliste.
11 est pourtant vrai qu’il est possible que les éléments me fassent illusion : car j’ai observé, et sans doute bien d’autres que moi l’auront fait aussi, que, après les grandes averses, la grande quantité de vapeur d’eau dont l’atmosphère est saturée fait voir les objets plus proches, plus gros, les montagnes plus hautes.
Les chemins sont devenus si mauvais que nous dépensons sept heures de temps pour parcourir une cinquantaine de H de distance !
Nous apercevons en route une innombrable quantité d’étourneaux cendrillards qui sont arrêtés par le mauvais temps sur les arbres du village. Le melia , encore chargé de ses grappes de fruits blancs et amers, est abondant désormais, ainsi qu’un arbrisseau épineux du Midi (sorte d’artocarpée), qui donne des fruits rouges et acerbes, de la forme de très -grosses framboises. Les pies bleues mangent les drupes de ces plantes féroces dont on fait ici des baies impénétrables.
Le froid et l’humidité du temps qu’il a commencé à faire ont rendu les accès de lièvre nonseulement au voiturier dont j’ai parlé plus haut, mais encore à l’un de mes domestiques pékinois; (d celui-ci s’eu trouve extrêmement fatigué et abattu. Quant à moi, je continue, grâce d Dieu ! d me porter parfaitement bien, quoique, par compasion pour les mulets, je lasse d pied une bonne partie de ma roule.
18 octobre 1872. ('.ici couvert el menaçant. Fait
MN cm NM.
soixante li . arrivé pour la nuit à Sin-Siang-Chién, en vue de grandes montagnes à large dos, à l’ouest.
F, a perturbation atmosphérique n’est pas finie; c’est la continuation régulière d’un cyclone immense. Les routes sont atroces; les roues de nos charrettes s’enfoncent jusqu'à l’essieu dans une houe noire, gluante et tenace, dont il est nécessaire à chaque instant de les débarrasser avec force perte de temps; nos quatre hétes s’épuisent (Mi efforts : aussi marrhé-je le plus souvenl à pied, tl y a lieu de craindre que nous ne puissions guère parcourir qu’une demi-étape par jour pendant quelque temps, même en voyageant (comme aujourd’hui) depuis l’aube jusqu’à la nuit.
Du reste, rien de nouveau dans la journée: plaine plate, ou à peine ondulée, avec quelques champs de véritable luzerne; vu encore des Kobpz , des émerillons (Hypotriorrhis œ salon), plusieurs lièvres mongols \Lepust tufaï). Très-peu d’autres oiseaux, à l’exception de l’alouette des champs (Alcmda ari'ensis); je vois aussi sur un tertre un joli rouge-queue-aurore (Ruticilla aurorea) que le mauvais temps a chassé des montagnes. C'est le premier et unique bec-tin que j’aie rencontré sur ma route depuis seize jours que je suis en voyage!
Les pierres à bâtir employées ici sont de magnifiques calcaires bleus, à grain très-fin; d y a aussi d’autres calcaires jaunâtres, ressemblant
à certains rochers jurassiques du cap Noli, en Ligurie.
19 octobre 1872. Fait soixante-dix li. Arrivé pour la nuit au village de Ché-dze-ing. Belle matinée; ciel couvert au soir. Routes abominables.
Nous continuons à voyager vers le sud-sudouest, en plaine plate et fertile. Maintenant, nous nous trouvons dans le bassin du Hoang-ho et à une dizaine de lieues seulement de ce grand fleuve aux jaunes eaux. Les montagnes que nous longeons à notre droite appartiennent au Chansi; ici elles paraissent plus élevées que le Sichan de Pékin, mais elles s’abaissent de nouveau en allant au sud-ouest.
Rien de plus monotone et de plus ennuyeux que de voyager comme nous le faisons dans ces tristes et prosaïques régions du nord de la Chine! Aussi saisissons-nous avec empressement, instinctivement, les moindres occasions de distraction. Ainsi, nous avons eu ce matin un moment d’innocente gaîté, causée par un Cirrus spilonotus. Ce busard, harcelé et poursuivi dans les airs par deux corbeaux criards, se jette tout à coup devant nous, au milieu d’un champ, pour échapper ü ses taquins persécuteurs. Au même endroit était un lièvre, caché parmi les herbes flétries. A la vue de l’oiseau de proie qui s’abat si près de lui, la bête aux longues oreilles se met en devoir de fuir. Mais, se ravisant bientôt et enhardie par l'air peu redoutable de son adversaire, elle se retourne fié-
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renient et se cabre devant lui dans la posture la plus héroïque, la plus formidable quelle sait imaginer. Les deux champions restent là un bon moment, immobiles, en face l’un de l’autre et à trois pas de distance, jusqu’à ce que l’oiseau, intimidé enfin, s’envole dans les airs, où il est rejoint bientôt par sa brune compagne qui le suivait de loin. Sans doute aussi aime-t-il celle-ci plus .qu’un lièvre revêche et plus que les corbeaux au bec cruel....
J’ai vu encore dans la journée voler une grande outarde ( Otis tarda), et une buse à queue blanchâtre , que j’ai supposée être le Bateo asiaticus ,
Lath.
20 octobre 1872. bon temps. Fait cinquantetrois li. Arrivé pour la nuit à Ta-ong-Djén.
Quoique nous marchions du matin au soir, le déplorable état des roules nous empêche encore de faire plus d’une demi-étape aujourd’hui.
Plaine parfaite, terre d’alluvion très-fertile. Même direction qu’hier; les montagnes aussi paraissent plier vers le sud-ouesl .
Depuis plusieurs jours, nous voyons les caquiers ( Diospyros kaki abondamment cultivés dans lous les pays que nous traversons; cl, à mesure que nous avançons, ils deviennent plus nombreux et plus prospères, surtout au voisinage des montagnes. Ces arbres ont les proportions de nos grands pommiers, mais leur forme est plus ronde et plus élégante. Ils sont maintenant dans toute
leur splendeur, chargés d’une multitude de fruits, du volume et de la couleur des oranges. Les che-dze (nom chinois des kakis ou ligues caques) offrent beaucoup de variétés, et pour la forme et pour la saveur; mais tous ces excellents fruits ne se multiplient que par la greffe : les sauvageons ne donnent que d’acerbes peLiles haies, noires ou jaunes, selon l’espèce. A l’étal sauvage, le seul Diospyros lotus , à fruits noirs et astringents, croit dans le nord de l’Empire, jusque dans les montagnes de Pékin; le Midi produit en plus, spontanément, le Diospyros kaki , qui paraît être la souche de tous les caquiers cultivés dans l’extrême Orient. Mais, à l’état domestique, toutes les variétés cultivées prospèrent du Midi au Nord de la Chine entière, mais nulle part autant que parmi les collines des régions centrales.
Les objets remarqués en route sont : un bloc travaillé de calcaire bleu, renfermant de nombreux débris de coquilles fossiles; encore un vol de grandes outardes, la tourterelle d’Orient [T. risurius ), des Circus, un Archibuleo aquilinus, dont le vol rapide et léger m’a étonné singulièrement, etc.
Les populations ont toujours le même aspect, le même genre d’habits bleus, parfois rouges chez les enfants et les jeunes femmes. Les maisons, petites, basses, n'ont qu’un rez-de-chaussée. Dans les villes, les rues sont étroites, sales, mal entretenues, encombrées de petits marchands qui étalent leurs misérables et monotones industries. En dehors de quelques pauvres articles de luxe
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et d’ornement, tels que pipes, petits miroirs, bagues et pendants d’oreille, l’on ue \oit aux boutiques (pie des objets de première nécessité et de première consommation. Dans les auberges, les obscures petites chambres, répandues autour de la cour et de l’écurie communes, ne donnent aux voyageurs tpie le kanij nu, une estrade en maçonnerie, où ils peuvent étendre leurs couvertures de voyage, sur une épaisse et antique poussière. Luxe, si la porte ferme, s’il y a du papier à la fenêtre, s’il y a un banc ou une chaise en bois, si le toit n’est pas ouvert à tous les vents, si les cloisons ne sont pas largement cnlr’ouvcrtes, si, à la placedece qui manque, il n’y a pas des objets qu’on ne veut pas même nommer....; sans compter la triple espèce de vermine, qui ne fait presque jamais défaut; sans compter les cousins trop caustiques ; sans compter les parfums des cabinets trop voisins et qui ne sont pas inodores; sans compter le babil et les exhalaisons des inévitables fumeurs d’opium; sans compter les bruits divers des hommes et des bêles qui ne cessent jamais, la nuit pas plus que le jour. Il est heureux que nous soyons laits à tous ces agréments! Ce n’est pas une vie douillette que nous menons ici.
21 octobre 1872. Beau temps. Fait soixante li.
Arrivé pour la nuit à Tsin-hoa, gros bourg.
Route dirigée au sud-ouest ; voyage en belle et riche plaine. Les montagnes continuent à notre droite et montrent une longue crête sans interrup-
tion apparente; point de pics isolés. Toujours les mêmes calcaires bleus employés dans les édifices et dans les monuments funéraires.
A midi, nous faisons une courte halte dans un village composé de mahométans, lesquels me font meilleure figure que les Chinois ordinaires au regard cynique. Ces gens me paraissent ici aussi plus robustes que les autres tchong-kouo-jén (hommes du royaume du Milieu); leurs traits sont plus anguleux, leur barbe plus abondante, leur teint aussi paraît un peu plus clair. On me dit qu’ils sont mal famés dans ces parages, et qu’ils exercent le brigandage toutes les fois que l’occasion s’en présente. Pour moi, je n’ai qu’à me louer de leur accueil et de leurs traitements, tant au dîner que ce soir : car nous sommes encore logés chez des mahométans.
Depuis les longs siècles qu’il y a des musulmans en Chine, on les y a généralement laissés dans la tranquillité : car le peuple, qui juge de la différence des religions beaucoup moins par la croyance que parles pratiques extérieures, trouve qu’ils ne s’écartent pas beaucoup de leurs usages, dès le moment que dans le point capital, la polygamie, .Mahomet donne la même latitude que la loi chinoise. On comprend qu’il doit en être tout autrement du christianisme et des chrétiens.
Je m’aperçois qu'on aime à nourrir en cage beaucoup d’oiseaux, dans cette ville de la Fleur bleue ( Tsin-hoa ) où nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit. J’y vois encore la calandre
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fauve, le verdier chinois, le tarin vulgaire, le roselin pourpre, le Zosterops erythroplmrus, le Snthora webbiana , et surtout le canari. Ce dernier oiseau, introduit récemment en Chine, est devenu plus abondant au llonan que dans aucune autre partie de l’Empire. Ici chaque maison en élève plusieurs, dans de très-jolies cages artistement construites. Mais je ne m’explique pas pourquoi je ne leur entends point ce beau chant, cette voix ravissante de nos serins d’Europe.
En route, vu de grandes volées de Fringilla monti fringilla (notre pinson d’Ardennes) et d’étourneaux cendrillards, faisant leur passage, ou reposant sur les ormes.
22 octobre 1872. Beau temps. Fait quarantecinq li, Arrivé pour la nuit à la grande ville de Wéy-tsin-fou :
Nous voyageons aujourd’hui dans la même direction du sud-ouest. Le pays parait prospère et la plaine est fertile ; mais elle est Irès-boueuse maintenant. Aussi n’avançons-nous que d’une petite demi-étape, dans la journée entière.
Ce matin la campagne a commencé à nous offrir un aspect tout méridional ; les plantes du Sud se multiplient. Il y a de très-jolies bambouseraies, parmi lesquelles je trouve en abondance, à mon grand étonnement, le criard Garrulax perspicillatus, oiseau familier et commun dans tout le Midi de la Chine.
Les garrulacés sont propres aux régions chaudes
et tempérées de l’extrême Orient ; et cet empire en 'nourrit, û lui seul, plus de vingt espèces différentes, ayant toutes une voix éclatante et un babil incessant, mais pas de véritable chant, à l’exception du hoamy ( Leucodioptron sinense). L’oiseau que j’ai rencontré ce matin ressemble à quelquesunes de nos grives d’Europe, mais il est plus grand et sa queue est arrondie. Ses couleurs générales sont un olivâtre terreux, avec du roux, et un trait noir passant d’un œil à l’autre à travers le front : c’est pour ce dernier caractère que Gmelin lui a appliqué le nom de Turdus perspicillatus , grive à lunettes.
Toutes les espèces de ce groupe ont des ailes courtes et volent peu; ce sont des oiseaux qui n’émigrent pas et qu’on voit réunis toujours en petites bandes, cherchant leur nourriture â terre, près des buissons et sous les bambous, c’est-ù-dire, des insectes, des vers, de petites coquilles, et des fruits quand il y en a.
Je rencontre aussi aujourd’hui le véritable Turtur sinensis , autre espèce méridionale, remarquable par la couleur lilas de sa poitrine et plus encore par un large et beau collier noir perlé de blanc qui orne son cou.
On peut dire encore que la ville où nous allons passer la nuit regorge de serins canaris, élevés en cage. Je ne comprends pas d’où vient ici l’abondance de cette espèce encore rare dans le reste de la Chine.
On brûle, ù l’auberge où nous sommes, de la
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bonne liouille qu’on me dit provenir d’une mine voisine, sans doute des montagnes du Cliansi, que nous voyons toujours à notre droite.
23 octobre 1872. Beau temps. Fait soixante li. Arrivé dans la soirée à Mong-Chién, petite ville sise à une lieue du Fleuve-Jaune.
Quoiqu’il fasse beau, le ciel est voilé, et il souffle un faible vent du sud. Aujourd’hui comme hier, la plaine où nous cheminons péniblement et lentement est parfaitement plate, humide, aqueuse. Mais, point de bambous sur notre chemin, parce que nous nous sommes éloignés des montagnes pour nous diriger droit au sud, versle Hoang-ho. C’est demain enfin que nous traverserons ce fameux tleuve, que nous n’avons pu apercevoir encore, ni de loin ni de près. Il y a vingt-deux jours que nous avons quitté Pékin, et c’est à peine si nous avons fait les deux tiers de notre voyage en charrette ! tout de même, nous commençons à nous sentir harassés.
Nous voyons de loin, au midi, les montagnes qui bordent le Fleuve-Jaune, sur la rive droite, en s’avapçant vers l’ouest; c’est là que passera désormais notre route ; et nous nous réjouissons, parce qu’elle sera plus accidentée, plus élevée, moins boueuse, et que nos charrettes pourront y avancer plus vite que dans la boue de la plaine.