CHAPITRE XXVI
DU l'f AU 31 AOUT 1873.
Encore à Tsitou. — Le pèlerinage de Kun-fong-shan. — I nc di>pute pour l'eau : organisation des communes chinoises. — Le Triton orienlalis. — Cruautés exercées envers les chrétiens. — M. David est pris des fièvres paludéennes du pajs; phases de la maladie. — Falsification du thé. — Occupations et captures de chaque jour.
1er août 1873. Tsitou. Beau temps avec fort vent du sud.
Un jeune prêtre indigène qui vient de terminer sa tournée annuelle chez les chrétiens de Nifang m’apprend que, dans les grandes montagnes qu’il a visitées, à deux journées et demie de chemin vers le sud-ouest, il existe une salamandre aquatique qui a le dessous taché de jaune et qui serait plus grande que mon Triton orientalis, que j'ai pris l’an dernier au Tchékiang. Les mêmes ruisseaux nourriraient aussi, outre un poisson blanc fort curieux, une très-grande grenouille qui a la poitrine hérissée d’épines (!) contre lesquelles l’a-
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\ OYAGE EN CHINE.
nimal serre sa proie avec ses bras. Ces indications sont précises, et quand le temps le permettra il me sera possible de me procurer tous ces animaux, qui semblent nouveaux pour la faune chinoise. 11 paraît qu’il y a encore là en abondance un Shan-yahg du poids de quarante à cinquante livres : c’est certainement quelque chose d'analogue au Capricornis caudatus de Pékin.
A propos du Kun-fong-shan, au pied duquel il est passé plusieurs fois, notre missionnaire me dit que cette fameuse montagne passe en effet pour la plus élevée de toute la contrée, et que les pagodes qu’on y a bâties sont le rendez-vous d’un nombre infini de pèlerins, surtout à la huitième lune. D’après les païens, c’est sur cette montagne que résident les trois génies qui ont le pouvoir de donner la mort l’un au porc, le second au bœuf, et le troisième à l’homme; pour conjurer ces trois divinités malfaisantes, outre des pèlerinages quotidiens, l’on organise tous les dix ans une procession colossale, monstre, et telle qu’on ne pourrait pas s’en faire une idée en Europe, soit pour la pompe qu’on y déploie, soit pour le concours incroyable de dévots qui y prennent part. C’est un culte de crainte et de terreur que Ton rend à ces dieux redoutés : l’on abat et l’on fait disparaître tes maisons et tout ce qui pourrait embarrasser le passage de l’innombrable cortège; on va même# jusqu’à tuer sans miséricorde ceux qui troubleraient la fête, sans que les mandarins puissent rien faire; les masses fanatisées n’écoutent que la
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voi\ d’une épouvante indicible, etc., etc. Pauvres gens !
2 août 1873. Tsitou. Beau temps, avec fort vent de sud.
Les feuilles sèchent et tombent des arbres ; la terre aride craque et se fendille. Les- agriculteurs se disputent, les armes à la main, les restes de l’eau des ruisseaux, pour empêcher leurs secondes plantations de riz de mourir de sécheresse. Ils multiplient leurs prières, leurs processions et leurs jeunes; mais hélas! la pluie ne vient point. Voilà ce que je vois et ce que j’entends dire maintenant autour de moi, et je ue puis m’empêcher de prendre part à la misère publique, ou mieux, à la crainte de perdre la moisson la plus importante de l'année.
Hier au soir, je causais avec M. Rouget, et, à la vue de quelques étoiles tilantes, notre esprit était tellement occupé de ces météores, qu’un fracas subit et tout particulier qui frappe nos oreilles tout à coup ne nous fait penser rien moins qu’à l’éclat d’un bolide.... Malheureusement, c’était bien autre chose! Une maisonnette toute neuve, faisant partie de l’établissement, venait de s’écrouler à cause du dessèchement du sol.
Un sait que dans les constructions chinoises les murailles ne comptent point ; tout le poids de la maison porte sur les colonnes de hois, et si l’une de celles-ci \ient à manquer d’équilibre, tout le reste de l’édifice est entraîné.
3aoùtl873. Tsitou. Mêmes temps et vent qu’hier.
Nos deux plus voisins villages se disputent l’eau d’un ruisseau par des moyens violents. La partie usurpatrice et injuste s’est armée et a appelé à son aide d’autres hommes en armes, pour retenir par la force dans ses champs toute l’eau des rizières. — C’est une question de vie ou de mort pour les voisins d’aval ; car, puisque la pluie manque, ce n’est que par les irrigations qu’on peut empêcher de sécher les nouvelles plantations de riz. — Ces agriculteurs, lésés si brutalement dans leurs droits, ont porté plainte au mandarin; et, en effet, il est arrivé aujourd’hui plusieurs employés du tribunal pour constater les faits cle visu. Mais, comme l’injustice est patente, les coupables sont allés au-devant de ces hommes, chargés de ligatures de sapèkes. Ceux-ci ne désiraient pas autre chose, à leur ordinaire ; car aussitôt qu’ils ont touché leur argent, ils s’en retournent chez eux sans avoir même vu les canaux et les écluses en litige. La partie adverse n’a pas d’autre moyen efficace à employer; mais c’est celle qui aura déboursé le plus d’argent qui aura gain de cause, et cela, quand il ne restera plus de part et d’autre de sapèkcs à offrir au magistrat.
C’est à peu près ainsi que l'on procède dans toutes les affaires en Chine, et les mandarins détestent les juridictions dont les populations n’aimeraient pas les procès et la chicane.
J’apprends à l’occasion de cette contestation, à laquelle on voudrait, mais en vain, mêler les mis*
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sionnaires, quelques curieux détails que je ne connaissais pas. Ainsi, il est certain que dans tous les chefs-lieux d’arrondissement on conserve un cadastre très-détaillé de toutes les terres cultivées, et non cultivées, avec des plans et des dessins de chaque propriété, de chaque champ, des cours d’eau, des maisons, etc. Ainsi encore je constate que l’institution des maires de village et de canton n’est pas uniforme dans tout l’empire : la loi chinoise laisse subsister des usages locaux concernant ces petits magistrats qui absorbent les pouvoirs civils et judiciaires. Tantôt c’est le manrin qui les choisit; tantôt ils sont élus par leurs concitoyens. Ici il y a cette curieuse particularité que le maire du canton est pris à tour de rôle chez tous les chefs de famille et pour un mois seulement ; de manière que celui qui possède cette dignité, en ce moment, dans le district des communes en procès, est un homme nul et sans valeur personnelle, qui a besoin de se servir d’une main étrangère pour écrire ses pièces de procédure.
Nous pouvons dire que, quoique peu compliquée d’ordinaire, ce n’est pas l’organisation qui fait défaut en Chine.
4 août 1873. Tsitou. Bien qu’il ait soufflé un grand vent d'orage pendant la nuit entière, le ciel est pur ce matin et l’air plus desséchant encore qu’hier.
A la tin du printemps, tous les camphriers de
ce pays étaient remplis de belles chenilles vertes, qui se sont chrysalidées ensuite dans des cocons réticulés à jour fort curieux. On me soutient qu’il n’y a ici qu’une seule génération de ces insectes par an; cependant, peut-être par un cas exceptionnel, un de ces cocons, dont j’ai chez moi une bonne provision, s’ouvre aujourd’hui dans ma chambre, et me donne un Bombyx Atlas , qui ne développe pas bien ses ailes ornées de taches vitrées. Ce géant des Paons-de-Nuit , que je ne savais pas vivre si au nord, me paraît être de la même espèce que l’insecte que j’ai rencontré précédemment à Singapour.
5 août 1873. Tsitou. Beau temps ail matin; dans l’après-midi, orage avec un peu de pluie.
Enfin la maladie de mes jeunes Pékinois paraît terminée: ils commencent h sortir un peu et peuvent m’apporter quelques insectes; mais ceux-ci sont rares maintenant.
La tortue fiuviatile qui abonde dans nos eaux bourbeuses me paraît différer de l’espèce pékinoise, qui vit aussi au Hoangho et au Yangtsé; je pense qu’elle appartient il celle qui a été décrite sous le nom de Gymnopus simonii, par feu M. Duméril. Dans ce temps et dans ces lieux, cet animal a les mouvements très-vifs au milieu de son élément, et je ne parviens pas à le surprendre pour pouvoir l’observer de près; il faut me contenter d’examiner les sujets mortifiés que les pêcheurs nous apportent pour la cuisine.
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6 août 1873. Tsitou. Très-beau temps; très-sec; pas de vent du suit ; l’on grille!
Rien de particulier à noter, si ce n’est que je sens ma santé s’altérer peu à peu, et que mon malaise augmente.
7 août 1873. Tsitou. Temps très -beau, trèssec.
En piochant sur les bords d’un étang desséché, nous prenons deux tritons, ou petites salamandres aquatiques, semblables, si je ne me trompe, à celles que je capturai l’an dernier à l’ouest duTchékiang, et pour lesquelles j’ai proposé le nom de Triton orientaUs. Ces petits reptiles amphibiens sont adultes, et ils n’ont que cinq centimètres et demi de longueur totale. Les couleurs supérieures sont d’un brun noir peu uniforme, et celles de dessous sont d’un beau rouge, parsemé de petits points noirs arrondis, avec un collier noirâtre à la gorge.
Les Chinois de cette région sont tellement peu observateurs que, eux qui pataugent continuellement dans l’eau et la boue, ils n’ont aucune idée de ces jolies petites bêtes qui vivent à côté de leurs maisons, dans leurs réservoirs d’eau : peut-être ces urodèles y sont-ils rares?
Le P. Hou , qui a vu la salamandre des montagnes de Nif'ang dont j’ai parlé plus haut, me dit que celle-là est beaucoup plus grande que la nôtre, et qu’elle a le ventre jaune orange au lieu d’être rouge. — S’agirait-il du Cynops sinensis, queM. Gray a décrit comme provenant de Ning-po, et auquel on
attribue quatre ou cinq pouces de longueur, avec du brun et du jaune pour couleurs? C’est trèsprobable. ,
Voilà donc que la vaste Chine qui, il y a peu de temps encore, n’avait donné aux naturalistes aucun animal de cette classe, nous en fournit maintenant quatre espèces, appartenant à autant de genres différents. Je les ai rencontrées toutes : Sieboldia David i , Dermodactyhis Pinchonii, Cynops sinensis , Triton orientalis. Les trois premières étaient entièrement inconnues avant mes rccherclles.
8 août 1873. Tsitou. Toujours beau ciel, temps sec; vent du sud, devenant très-fort au soir, avec accompagnement d’éclairs et d’orages lointains.
Le thermomètre continue à ne pas descendre plus bas que 30 degrés pendant la nuit, et au jour il se maintient à 36 degrés dans ma chambre: c’est le maximum ordinaire du pays.
Nous faisons aujourd’hui une assez bonne chasse de coléoptères aquatiques et de petits carabiques; mais toujours pas de traces de vrai Carabus ou de genres voisins, si ce n’est quelques Clœnius. Un Scarabée japonais, que nous avons pris dans la journée au pied d’un vieux camphrier, offre la particularité d’être plusieurs fois plus gros que d’autres individus de la même espèce et du même sexe, capturés précédemment. Cette différence de taille s’observe communément dans les lamellicornes dont les larves vivent dans le bois.
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9 août 1873. Tsilou. Beau, sec, vent.
L’on voit toujours des Milans roux au pays; mais je pense que ces rapaces indiens repartiront bientôt pour la vraie patrie de leur espèce ; car les gros insectes sont devenus rares ici , et les grenouilles ne tarderont pas à chercher leurs quartiers d’hiver dans la vase. C’est la seule nourriture que j’aie vu rechercher par VHaliastur dans ces {tarages.
On dit que cette époque de l’année est célèbre pour le grand nombre de ses étoiles filantes ; mais nous avons beau regarder le ciel, hier et ce soir, nous n’en voyons qu’une ou deux.
10 août 1873. Tsitou. Beau temps. Le vent du sud du jour a continué pendant la nuit.
L’ H<ilcyonjnIeatus,ce magnifique martin-pêcheur aux ailes et au dos ornés du plus bel azur, est commun maintenant parmi nos bosquets; mais le Cerylti ru/lis ne s’y fait plus entendre depuis longtemps. — A la différence du martin - pêcheur vulgaire de France, les grandes espèces de cette famille ont l'habitude de pousser souvent un cri perçant, triste et assez désagréable, qui est en harmonie avec le naturel sauvage de ces oiseaux.
Un de nos domestiques du Collège, qui est revenu de Foutcheou, nous annonce que la persécution sévit toujours contre les chrétiens de ce département voisin : c’est sans doute le dernier effort de la haine du gouverneurde la province, qui, diton, a reçu de Pékin l’avis qu’il doit être remplacé
en octobre prochain par un mandarin plus équitable que lui.
Tout dernièrement encore, une douzaine de chrétiens s’étant présentés ensemble à un tribunal pour se faire rendre justice, le magistrat a profité de cette circonstance pour les arrêter comme rebelles (!) et pour leur faire infliger sans désemparer les peines les plus sévères. L’un d’entre eux a été horriblement malmené à coups de barres et de chaînes de fer rougies au feu, dans le but de lui faire dire par la violence des tourments qu’il avait conspiré contre l’Empereur! Toute la grande faute tle ces pauvres gens est de s’être faits chrétiens, comme la loi le permet, et d’avoir voulu exposer au mandarin les vexations, les vols et les incendies dont ils ont été victimes, à l’occasion de leur conversion, de la part des partisans de ce mauvais sujet de Wang-po, dont j’ai parlé plus haut.
11 août 1873. Tsitou. Temps beau et sec, avec orage stérile au soir.
Un ne voit plus voler un seul lépidoptère au pays, et les autres insectes y sont aussi très-rares, à l’exception de quelques névroptères et des orthoptères.
J’acquiers un grand et beau chéiroptère, du genre Phyllorhina, dont le museau est orné de membranes très-développèes ; sur le dos, ses longs poils bruns sont terminés tic blanc.
1 2 août 1873. Tsitou. Au matin, beau terppsavec
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force vent du sud-ouest; vers midi, il se forme un orage qui ne donne que du bruit; mais vers le soir, un second orage fait tomber enfin une grosse pluie, laquelle continue une partie de la nuit; c’est la vie de nos agriculteurs!
Nous capturons aujourd’hui un beau serpent, jaune et brun, qui me paraît ressembler au Coryphodon de Moupin : c’est une espèce qui peut atteindre d’assez grandes proportions.
13 août 1873. Tsitou. Aujourd’hui encore, après le beau soleil du matin, nous avons vers le soir une pluie abondante, qui suffira pour faire reverdir au complet toutes nos rizières.
Pas d’acquisition. Pour la première fois depuis que je suis au Kiangsi, je vois un grand faucon pèlerin, lequel vient devant moi fondre sur les pigeons de notre maison : c’est une jeune femelle qui doit être née non loin de cette contrée.
Quand je ne suis pas en course, j’ai l’habitude de converser deux fois par jour avec M. Rouget, pendant les récréations réglementaires. Aujourd’hui nous nous sommes communiqué le sentiment d’impatience oü nous nous trouvons l’un et l’autre de ne pas recevoir des lettres depuis longtemps; surtout nous désirerions avoir des nouvelles d’Europe : car, un mot écrit par un confrère de Kiou-kiang nous avait appris laconiquement le remplacement de M. Thiers par le maréchal Mac- Mahon ; ce changement de président de notre république avait été annoncé par le télégraphe à
Changhay. Depuis lors nous ne savons plus rien de notre chère France, où parfois les événements marchent si vite!
14 août 1873. Pas de pluie; temps assez frais au matin. Le thermomètre, qui est descendu à vingtsept degrés dans la nuit, marque trente-trois degrés ci trois heures.
15 août 1873. Tsitou. Plus ou moins de pluie pendant le jour; grande et longue averse vers la nuit.
Nous célébrons en ce jour cher aux chrétiens la belle fête de l’Assomption de la sainte Vierge. Un certain nombre de fidèles sont venus y assister, de dix et quinze lieues de distance. La plupart d’entre eux sont des néophytes; et j’observe qu’ici aussi les conversions au christianisme vont en augmentant, quoique l’on prenne les plus grandes précautions pour n’admettre au baptême que des hommes chez qui on a constaté la bonne foi, la droiture des intentions, et la connaissance du catéchisme et des longues prières en usage chez les chrétiens de Chine.
Il y a déjà huit ou dix jours que je ne me sens pas du tout à l’aise; je souffre d’une gastrite ou d’une autre affection intestinale quelconque, malgré toutes les précautions que je prends et nonobstant l’attention que j’ai de m’abstenir dans mes repas de toute sorte de fruits et de crudités. C’est à celte époque de l’année que j’ai
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éprouvé précédemment une maladie assez grave d’entrailles, dont le retour ici me contrarierait fortement!
16 août 1873. Tsitou. Pluie une partie du jour; beau temps dans la soirée.
Comme en ce moment les rizières et les collines des environs ne fournissent presque plus rien ci mes collections, je me décide à faire partir bientôt mes jeunes chasseurs pour les montagnes de Mayuen , qui ne sont qu’à cinq ou six lieues d’ici, à notre sud -ouest. 11 est malheureux que je ne puisse pas y aller moi-même maintenant. Je suis malade, et en danger de le devenir encore davantage. Mais j’irai plus tard, s’il plaît à Dieu, surtout afin de pouvoir mesurer le fameux Kun-fong-shan.
17 août 1873. Tsitou. Encore de la pluie au matin.
La terre est maintenant suffisamment trempée pour qu’on n’ait plus à craindre pôur le riz, et pour qu’on répare même en entier les maux causés par la trop longue sécheresse.
Ma maladie empire : au mal intestinal s’ajoute le mal de tête et la fièvre. Je pense avoir une véritable fièvre gastrique, mêlée de typhus. Je me sens bien mal à mon aise! ma peau est brûlante, et j éprouve des douleurs générales par tout le corps. — A défaut de médecins et de médecines, je me traite avec du camphre, et j’en avale des pilules; il me semble que ce médicament facile me fait
;un peu de bien, surtout pour les maux d’entrailles.
A deux heures de cet après-midi, mes jeunes gens sont partis pour Ma-yuen , où je désire qu’ils continuent à chasser jusqu’à monvarrivée, ou pendant deux semaines au moins.
18 août 1873. Tsitou. Beau temps, avec vent rafraîchissant du sud ; mais le thermomètre de ma chambre ne descend pas au-dessous de trente degrés ou trente et un degrés, même dans la nuit.
Je crois que ma fièvre est moins forte aujourd’hui, quoique mon malaise général soit peu supportable. Cependant, je ne me rends pas au mal, je ne veux pas m’aliter, et je continue à me traiter au camphre. Bonnement, je ne pourrais pas me fier aux guérisseurs chinois!
19 août 1873. Tsitou. Nuit fraîche, avec un peu de pluie. Au matin, le thermomètre descend à vingtsix degrés. Ciel couvert dans la journée; orage au soir.
Je neguéris pas ! La fièvre est très-forte, et lanuit a été mauvaise. Le mal de tête est devenu concassant; mais les douleurs intestinales ont diminué et presque cessé, grâce, je crois, aux pilules de camphre. Ma vue est trouble, j’ai du vertige, je garde difficilement l’équilibre; je vois des fantômes quand j’ouvre les yeux, et des éclats de lueur quand je les tiens fermés. En un mot, je sens que mon cerveau est atteint et que le moment du dé-
lire n’est pas éloigné. Malgré cela, je me liens encore sur pied ; mais le défaut presque total de sommeil et de nourriture, depuis un demi-mois, m’affaiblit beaucoup : où irai-je ?
20 août 1873. Tsitou. Encore un peu de pluie cl journée assez fraîche.
Ma maladie suit son cours, sans apparence d’amélioration, et la brûlante lièvre me cause un malaise bien désagréable. Cependant, chose singulière! telle est mon habitude d’investigation, que je suis moins préoccupé de mes souffrances que de la recherche de leur nature et de leurs causes.... Mais, pour le coup, je n’y vois que du bleu! C’est une maladie du pays, qui nous est inconnue, ■ une sorte de peste ou de lièvre des bois, qui me semble tenir à la fois du typhus, de la fièvre gastrique et de la fièvre cérébrale; il n’y a que l’embarras du choix! Au surplus, je sens que mon mal est tel qu’il pourrait bien me jouer un mauvais tour, avant que je lui Irouvc un nom technique.
21 août 1873. Tsitou. Toute la journée orageuse, avec un peu de pluie de temps à autre.
Aujourd’hui je inc sens moins souffrant qu’hier; ruais j’ai toujours la fièvre et la tête est fortement endolorie. Un petit mal de rate, que j’ai senti dès le début de la maladie, croît aussi de son côté : c’est un surcroît d’agrément.
Je ne suis plus en état de travailler, et c’est à
peine si je puis écrire quelques lignes chaque jour. — On ne voit plus de papillons ni d’autres insectes voltiger autour de notre maison : on n'y aperçoit que quelques libellules et quelques sauterelles. Les chaleurs ont même fait taire, à notre grande satisfaction, les cigales par trop criardes.
22 août 1873. Tsitou. Beau temps.
Très-mauvaise journée pour moi. Je ne sais pas
comment va finir ma maladie?... Hier, j’étais mal à mon aise, sans pouvoir suer tout en me sentant brûler de pied en cap; et aujourd’hui, je sue continuellement, ressentant des douleurs de tête à fendre le crâne.
23 août 1873. Tsitou. Très-beau temps; trèschaud.
Fièvre sèche dans la matinée; à midi, je me trouve si mal que je sens comme si la vie me manquait en même temps que la respiration. Et ce terrible malaise , accompagné de souffrances universelles, continue jusque fort avant dans la nuit. Dans ce paroxysme de la fièvre, mon esprit frise le délire : il y a redoublement d’éblouissements, de vertiges, de fantômes. Mes sens s’égarent; et, au toucher, mon propre corps me parait être celui d’une autre personne!
24 août 1873. Tsitou. Beau temps, avec vent plus frais. A quatre heures du soir, le thermomètre marque trente-cinq degrés dans ma chambre.
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Ce matin je me sens revivre un peu. Ma tuante oppression, avec les continuelles dispositions à l’évanouissement, ont cessé pour le moment, depuis l’instant que les grandes sueurs ont remplacé le chao, ou brûlure générale.
Je tiens à ne pas m’aliter complètement, sachant par expérience que l’énergie est le premier des remèdes contre toutes sortes de maladies. Jusqu’ici je dis ma messe tous les jours et je prends part avec la communauté aux exercices communs.
Ma maladie semble tendre à devenir ce que les Chinois du pays appellent le chao (brûler) : je ne sais ce que c’est, sinon que c’est un mal affreux. Mais, s’il y a chao en moi, il y a aussi certainement complication de quelque autre maladie tout aussi peu connue en Europe.
25 août 1873. Tsitou. beau temps; chaud encore.
Nuit passée sans sommeil, mais avec moins de fièvre et de douleurs. Quoique mon malaise continue avec les fréquentes menaces d’évanouissement, la maladie semble vouloir entrer dans une pé r iod e d’a mé 1 iorati on .
Dans mes conversations avec les hommes de la maison, j’entends dire aujourd’hui que le peuple de cette région, où l’on ne cultive gtÆre l’arbuste à thé, emploie souvent, en place de cette plante, des feuilles de Cratœgus (sorte d’aubépine à plus grands fruits) et de rosier sauvage (églantier à nombreuses fleurs blanches); l'on me soutient
que l’infusion de ces feuilles esl estimée des Chinois à l’égal de celle du vrai thé.
On me dit encore que, depuis que le commerce européen a commencé à demander une si immense quantité de thé, les Chinois y mêlent une large proportion de feuilles étrangères. Ceci est très-certain. Ce mélange ne communique pas au thé des propriétés malfaisantes ; mais naturellement il en diminue les bonnes qualités.
Dans l’après-midi, orage sans pluie, le thermomètre étant à trente-quatre degrés.
26 août 1873. Tsitou. Beau temps, chaud; au soir, orage et pluie. La nuit le thermomètre ne descend pas au-dessous de trente degrés.
J’ai été bien souffrant, la nuit passée; el ma brûlante fièvre continue encore pendant (oui ce jour.
Mes deux Pékinois sont revenus des montagnes ce soir, plus tôt que je ne l’aurais voulu. C’est tant mieux pour moi, puisque j’ai grand besoin de leurs services pendant ma maladie; mais mes ordres étaient qu’ils restassent là à chasser au moins deux semaines entières. Ils prétendent qu’il n’y a rien à faire maintenant dans ces parages.
Ils m’ont rapporté un Nisus soloensis, jeune, et un Anthus obscurus , oiseau nouveau pour la faune chinoise, qu'iis ont tué sur une montagne nue. Ils ont encore deux espèces de chéiroptères, dont Lune me paraît nouvelle. Parmi le petit nombre u insectes qu’il> ont pris, je remarque un beau
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Cavabus (Cœleslis?), exemplaire unique mais complet, et quelques petits bousiers nouveaux; un tipulaire fort curieux, qui a l’abdomen très-large el aplati avec des raies transversales jaunes et brunes. 11 y a encore deux véritables Papilio machaon, de petite taille, etc. En un mot, quoique la chasse soit assez misérable pour dix jours d’absence et les frais, c’est sans doute plus qu’ils ne m’auraient récolté dans notre voisinage.
27 août 1873. Tsitou. Ciel couvert. Au point du jour, le thermomètre marque vingt-huit degrés.
Ma fièvre diminue enfin; et l’éruption de nombreux boutons dans la bouche, aux lèvres et au nez semble montrer que j’entre dans la dernière période de ma maladie.
D’après mes ordres, mes jeunes gens ont fait l’ascension de la principale montagne < 1 1 1 canton où ils sont allés (<\ cinquante li à l’ouest de Kim- Tckang), où le baromètre est descendu à soixantecinq degrés. C’est donc une altitude de Ircizecents mètres que nous avons pour ce sommet, et la chaîne, qui s’avance vers le sud-ouest, ne paraît pas avoir des hauteurs beaucoup plus considérables. Les bois manquenl dans ce groupe montueux ; mais les plus belles bambouseraies y sont entretenues dans toutes lesvallées, fournissant aux montagnards soit des jeunes pousses mangeables, soit des tiges employées à la fabrication du papier, soit les bambous durs, qu’on envoie au loin par les rivières, liés en radeaux immenses.
D’après mes hommes, la roche dominante du centre de ces montagnes serait le granité.
28 août 1873. Tsitou. Beau temps; ciel voilé. Orage sans pluie au soir.
Je continue à mieux aller. Mes chasseurs étant allés chasser aux bords de la rivière de Kien-Tchang, y prennent un bon nombre de cicindèles, appartenant à quatre espèces différentes : deux de cellesci sont nouvelles. Ils tuent aussi deux Phyllopneuste coronata; ce sont les premiers oiseaux de passage vus cette année en ces lieux; cette espèce est aussi commune à Pékin, à la fin de l’été, pendant son voyage au Midi.
A propos du camphrier, qui abonde au Kiangsi, mais toujours à l’état domestique, j’entends dire aux Chinois que ce grand et bel arbre ne peut se multiplier par la graine que quand celle-ci a passé par l’estomac d'un oiseau?... C’est aussi ce qu’on dit des figuiers.
29 août 1873. Tsitou. Ciel voilé. Dans l’aprèsmidi, orage avec pluie.
Je me trouve en bonne et pleine convalescence, bien qu’il me reste toujours un peu de fièvre, comme pour me faire tenir sur mes gardes.
Mes jeunes gens m’apportent un second oiseau de passage : c’est le Butalis sibiricus. Ils ont pris aussi plusieurs coléoptères, à formes de bupreste, (iui oui les élytres bronzées, chagrinées, et mar-
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([uées chacune de deux cicatrices jaunâtres; ces insectes fréquentent le chêne.
30 août 1873. Tsitou. Beau temps, avec orage sec au milieu de la journée. A sept heures du matin, le thermomètre de ma chambre marquait trente degrés.
Des chrétiens qui sont revenus de Ni fan g me disent que déjà la salamandre à ventre jaune et la grenouille épineuse se seraient cachées dans leurs retraites. Je ne puis pas croire cela; aussi, dans quelques jours, vais-je y envoyer deux hommes pour pêcher ces batraciens, bien que, aller et retour, ce voyage prenne une grande semaine.
Une seconde espèce de bec-fin de passage a fait son apparition dans nos environs : c’est le Phyllopneuste tenellipes, oiseau que je n’ai jamais rencontré dans le nord de la Chine.
31 août 1873. Tsitou. Beau temps. Thermomètre =27° (7 h. matin).
Dimanche. Bien à noter. Je me considère comme guéri ; mais j’ai encore un reste de fièvre, et mon estomac fonctionne mal.