DU 16 AU 25 MARS
Séjour chez les chrétiens de Ouang-kia-ouan. — Impossibilité morale de s'avancer à TOuest, dans les conditions où se trouve le voyageur. — Productions méridionales. — Course à Pa-kp-cHan. — Innombrables collines granitiques. — Culture de TAconit. — Agréable rencontre du P. Vidi; réflexions sur l'étude des sciences naturelles. — Vénération du tombeau du P. Fabre ; une pagode érigée en son honneur par les païens.
16 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Temps froid; vent, menace de pluie ou de neige. Thermomètre : quatre degrés; baromètre : sept cent quatorze millimètres; sous le trente-troisième degré de latitude.
C'est dimanche. En revoyant, pendant le repos de ce jour, mes notes et mes cartes, je me sens beaucoup de regret de ne pouvoir pas m'avancer plus à l'ouest et jusques aux sources des deux plus grands fleuves de la Chine ! C'est là le point intéressant pour la géographie et pour l'histoire naturelle. Mais je vois que, pour y parvenir, il fau-
drait se trouver dans d'autres conditions que les miennes : 1® il ne faudrait pas la guerre au Kansou ; 2" il faudrait avoir la protection réelle, efflcace, du gouvernement chinois, et même son aide, son concours : ce qui est impossible dans Fétat actuel des affaires politiques ; 3° il faudrait être plusieurs hommes de bonne volonté et avoir une escorte pour la protection ; 4° il faudrait disposer de fonds assez. considérables, pour organiser une petite caravane, une véritable expédition.
Tout cela me manque, de même que la vigueur de la jeunesse et de la santé. Et si, tel que je suis, le désir de rendre un grand service â la science me poussait dans ce§ régions inconnues et réputées très-inhospitalières, je ferais bien sans doute un acte de courage et de dévouement ; mais il serait tout à fait déraisonnable. N'ayant pas pour moi plus d'une^chance de succès contre neuf d'insuccès, je succomberais inutilement dans l'entreprise!...
Avant que le commencement des rébellions n'eût mit sens dessus dessous toute cette portion de l'Empire, un missionnaire prudent! aurait pu parcourir tout le Kansou. Mais, môme alors, il n'eût pu se hasarder seul dans les régions plus méridionales, qui sont les plus intéressantes à connaître, dont les habitants parlent des langues inconnues, vivent de brigandage le plus possible (comme les Miaotze du Kouy-tcheou), et, me diton, reçoivent à coups de fusil les étrangers qui s'égarent sur leurs territoires. Autrefois, MM. Hue et Gabet ne traversèrent le Kokonoor que par la
gfand'rotite et unis à une caravane innombrable qui ne faisait que passer.
Telles sont donc mes dispositions d'esprit et de corps, en ce moment, que je renonce même à aller visiter les intéressantes provinces du Yunan et du Kouy-tcheou^ où j'avais jusqu'ici espéré pouvoir me rendre un jour. Je descendrai à Han-KeqUy après avoir terminé mes collections de ce département de Han-Tchong. Le voisinage des Européens me rendra l'énergie suffisante pour explorer le sud-est du Kiangsi et l'ouest du Tchékiang. J'ai lieu de croire que, après cela, mes forces seront tellement usées que je n'aurai plus qu'à penser à une autre retraite....
Quand l'œuvre d^ occidentalisation de la Chine aura fait quelques progrès de plus, et que ce vaste empire sera devenu praticable pour leé Européens, d'autres hommes, mieux préparés que moi pour une exploration scientifique et moins embarrassés dans leurs mouvements que ne l'est un missionnaire catholique, compléteront le travail d'investigation que je ne fais qu'ébaucher ; et cela, avec moins de peines et plus de succès que je n'en ai.
17 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Le temps, froid au matin, se remet peu à peu au beau.
Je vais parcourir nos collines voisines. Outre le blé, Torge, le colza, les petits pois, les lentilles, qui couvrent les champs, j'y vois pour la première fois en Chine des pois chiches. Ce légumineux, tant aimé des Italiens et des Espagnols, est-il une ré-
cente introduction ici? C'est ce qu'on ne sait pas m'apprend re.
En parcourant les ravins creusés par un ruisseau dans la couche du terrain quaternaire^ je trouve une dent molaire d'un grand ruminant; malheureusement, ce fossile est mal conservé et se réduit en poussière. J'y ramasse aussi un petit fragment d'un os costal méconnaissable, mais que mes Chinois disent bravement être humain !
Les eaux de ce ruisseau, où un pêcheur travaille pour moi, me donnent une espèce particulière de goujon, et un autre joli petit poisson que les habitants du pays nomment pien-yu (poisson plat) : il a la forme d'une dorade, mais il n'atteint que quatre onces de poids. 11 a le dos d'un vert et bleu très-brillant, les flancs ornés de rose et de violet, et les nageoires teintes de rouge, de même que la queue et les yeux. C'est une admirable petite créature.
Là même, nous prenons encore quelques Telphitsa, ressemblant aux crabes deMou-kia-pin.Mais ceux que nous avons péchés dans les ruisseaux de Ho-chen-miao forment une espèce bien distincte de celle-ci et toute nouvelle pour moi. J'ai rencontré les restes de ces crustacés jusque bien haut dans les montagnes, où ils vont se faire dévorer par les putois et par VUrva cancrivora.
L'arbre qui reste encore le plus commun dans ces environs est le Ligustrum lucidum^ dont quelques pieds atteignent de grandes proportions. Il y a aussi bon nombre de Pistacia sinen^s, qui
croissent bien dans les terrains les plus secs. Ce soir, j'acquiers un petit Cricelulus, d'un gris cendré foncé, qui pai'ait différer de ceux que j'ai vus jusqu'ici : il a sa raie dorsale à peine visible. Je ne pense pas qu'un rongeur de ce genre ait été encore rencontré si au sud que le trente-troisième degré de latitude.
IS^mars 1873. Ouang-kia-ouan. Ciel couvert.
Je vais rendre ma visite au bon P. Tchao, qui se trouve, ces jours-ci, à trois lieues d'ici, au sud du lîan-Kiang. Nous traversons ce fleuve sur un long pont de bojs, que l'on enlève en été. Les eaux sont claires maintenant et assez abondantes pour porter des bateaux ; elles sont animées par la présence de quantités de sarcelles et de canards sauvages, et de nombreuses volées de MolacUla alboïdes prennent leurs ébats sur le rivage.
Je vois aujourd'hui une paire de Laniits-schah, des Stumus seHceus et des Euphona melanura^ trois espèces du Sud que je n'avais pas encore rencontrées dans ce voyage. Je trouve aussi, en cage, un merle noir à bec jaune {Merula sinensis)^ autre intéressant oiseau méridional, qu'on me dit avoir été pris aux alentours.
Mais une chose qui me frappe d'étonnemenl, c'est de voir comme la rivière sert de ligne de démarcation, de limite infranchissable pour certains végétaux qui foisonnent au Sud. Ainsi, cette sorte de grand frêne qui abonde tout le long des eaux des provinces méridionales est aussi assez commun
dans cette vallée du Han-Kiang; mais je ne l'y ai jamais rencontré au nord de ce cours d*eau. La piegrièche typique de la Chine et Tétourneau soyeux feraient-ils de même? Le fait est que, d'après moi, certains aninlaux recherchent, plus que le climat, certaines conditions de végétation et de manière d'être des régions qu'ils fréquentent.
19 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Temps couvert.
Rien â noter aujourd'hui. Je me prépare à aller
demain jusqu'à cent H de distance, au sud, pour voir si, dans la localité nommée Pa-ko-chan^ il y aurait quelque chose à faire pour mol. Dans le cas (non espéré) que cet endroit fût favorable, je pourrais m'y établir pour quelques mois, afin d'y explorer le Lan-chan.
20 mars 1873. Course â Pa-ko*chan, Journée sombre.
Partis de bonne heure, nous arrivons à Pa-kochan vers quatre heures du soir, ayant fait dix lieues de chemin en dix heures de temps.
Cet établissement chrétien, assez considérable, n'est pas non plus un lieu qui me convienne pour mon but : il n'y a là que de petites collines, toutes granitiques, se ressemblant toutes, cultivées à leur base et sur leurs flancs, et parfois couvertes au sommet de Quercus sinensiSy de Q. obovata et d'un troisième chêne à feuilles moyennes. Point de broussailles ou de fourrés d'importance, et partant point de place pour la nature spontanée. Ce ne
Sont pas des bois, mais des taillis composés de petits arbres, proprement entretenus par la main de l*homme. Au bas des vallons existent partout de belles rizières, auprès desquelles on voit quelques Cunninghamiay des aulnes (Alnvs sinensi8)f le Liquidanibar formosana et le Fortunêa sinemis.
Les collines les plus élevées peuvent atteindre jusqu'à cinq cents mètres d'élévation au-dessus de la plaine du Han ; et depuis les bords de cette rivière je n'y al vu que des roches granitiques. Ces granités, faciles à se désagréger, continuent jusqu'à la grande chaîne du Lan-chan^ qui est encore â trois ou quatre lieues plus au sud* Les plus hautes de ces montagnes qu'on aperçoive d'ici me paraissent avoir près de troii mille mètres d'altitude.
Dans toutes ces collines si propres, il y a pénurie d'oiseaux et de plantes herbacées. J'y observe seulement un beau myoêotie^ qui commence à ouvrir ses fleurs bleues et roses, et une autre belle borraginée, dont la fleur d'un bleu foncé sent le nias ordinaire.
21 mars 1873. Pa-ko-chan. Beau temps. Le thermomètre à huit heures : trois degrés ; le baromètre : six cent soixante-seize millimètreSi Nous avons donc un millier de mètres d'altitude pour cette chapelle.
J'emploie toute ma journée à parcourir ces collines si proprettes, si jolies, dans tous les sens. Je capture une paire d'Orites glaucogularis et un Re-
guloïdes proregulus. Les autres oiseaux rencontrés sont les Garrulax sannio et perspiciltatus, le Picus guerini^ le Phasianus decollatus^ le Turdus Natimanniy VYanthia cyanura et le Rulicilla aurorea. Je vois aussi, dans une belle bambouseraie qui tapisse le fond d'un vallon, un oiseau inconnu qui m'intrigue beaucoup. C'est une sorte de très-petit Oropneuste^ d'un olivâtre roux, ayant un cri presque semblable au toc-toc du troglodyte vulgaire. Je n'ai pas pu parvenir à m'emparer de cet intéressant vagabond, qui butinait tout seul parmi l'épais feuillage des bambous; mais je l'ai vu de si près que je me suis assuré que c'est un oiseau inconnu de moi et non compris encore dans les catalogues ornithologiques de la Chine.
Les rares arbustes, rosiers et ronces, de ces collines, sont tous des espèces que j'ai rencontrées jadis plus au sud de l'Empire; et ce faciès méridional qu'offre la vallée du Han-Kiang est surtout remarquable, comme je l'ai déjà noté, à partir du lit de celte rivière.
Outre les arbres déjà cités, je dois encore nommer VElœococcay abondamment cultivé pour son huile, et le vulgaire pin chinois, qui ressemble tant à notre Pinns maritima. Quant aux bambous domestiques de cette contrée, ils ne croissent pas au delà de l'épaisseur du poignet. Je dois noter encore que, en récoltant ce soir quelques rameaux fleuris de VAlnuSyy^i observé que ses bourgeons prêts à montrer les feuilles répandent une odeur aromatique très-prononcée.
Les autres captures de cette journée consistent en quelques insectes des genres Cincindela et Brachiniis, deux espèces de petits sauriens, et une espèce nouvelle de petit poisson péché dans une fontaine isolée. Nous prenons encore au bord des rizières, nues maintenant, des crabes à carapace non dentée, semblables à ceux de Thin-kia-kho,
Ici aussi j'ai trouvé quelques Chinois qui possèdent des fusils à mèche : ils s'en servent en hiver pour chasser le faisan, le sanglier et le lièvre. Il y en a parmi eux qui ont pénétré jusque dans la chaîne du Lanchan : les espèces animales qu'ils me disent se trouver dans ces montagnes considérables sont les mêmes que celles de la chaîne du Tsing-ling, moins le Budor cas, V Antilope Edwardsii et Vlthaginis sinensis. En un mot, il n'y a rien de nouveau pour moi, ni ici ni dans les environs, et il ne me restera plus qu'à penser à descendre au Kiangsi. Car, après Pa-ko-chan, j'aurai eu épuisé toutes les stations chrétiennes de ce département, que Ton m'avait indiquées comme pouvant offrir des ressources pour mes travaux...
22 mars 1873. Retour de Pa-ko-chan à Ouang-kiaouan. Bon temps, ciel couvert; air calme, sans être pesant.
Nous sommes sur pied dès trois heures du matin, et bientôt prêts à reprendre la route de Ouangkia-ouan. Je regrette beaucoup que ce site de Pako-chan n'offre pas de ressources suffisantes pour mes coljectionsj c€^r il y a là un établissement
chrétien plus commode que tous les autres du même genre, pour pouvoir m'y installer avec mes domestiques et tout mon attirail de naturaliste, et la vie y est facile. Mais, si ces agréables conditions ma faisaient rester ici pendant le printemps, )a ' venue de la saison des pluies m'obligerait à y prolonger mon séjour durant tout Tété, et cette perte de temps ne serait compensée par aucune acquisition de valeur.
Tous les pays sont beaux avec le bee^u temps I Aujourd'hui, ces monotones collines me font meilleure mine que lorsque j'y suis venu. La végétation semble faire un peu de progrès ; on entend chanter quelques oiseaux : un Lusciniopsis^ différant peu par la voix du Lusc, brevipennis de Moupin : le bruant élégant, aux sourcils et à. la gorge jaunes; le rouge-queue aurpre; le geai d'outremer. Mais ici quel triste printemps, en comparaison de celui de notre France, et pour les fleurs, et pour les oiseaux, et pour les gentils insectes de toute classe, si nombreux, si variés en Occident!... Et pourtant je suis en ce moment entre le trentedeuxième et le trente-troisième degré de latitude. Mais la monotonie et la pauvreté des productions naturelles semblent être le caractère de la plus grande partie de l'empire chinois.
Aujourd'hui j'ai remarqué que le frêne du Midi ressemblait moins au fraxintis Bungeanca qu'à notre Frax. ornus, et qu'il est aussi l'un des arbres communs que Ton trouve le long des cours d'eau de ce pays.
Je rencontre encore, comme au Setchuan septentrional, des champs cultiyég en Aconitus (Napel- Im?) ; cette plante si vénéneuse est très-recherchée pour la pharmacie chinoise.
Un autre objet bien plus intéressant attire aussi mon attention, quand je me retrouve sur la plaine immédiate du Han-Kiang. Parmi les larges pierres rousses employées aux fréquents petits ponts de la route, j'en remarque plusieurs qui sont fossilifères î parmi d'autres fragments de coquilles appartenant aux âges paléozoïques, je compte distinctement trois Orthocères, de la longueur et de l'épaisseur du doigt. — Il faudra que j'aille examiner les carrières d'où proviennent ces pierres de taille, et que je me procure des échantillons de ces pétrifications qui remontent au delà des formations carbonifères.
23 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Beau temps.
En rentrant hier au soir dans notre quartier général provisoire, on m'a annoncé la bonne nouvelle que le P. Vidi est aussi arrivé dans un village peu éloigné d'ici, après avoir abrégé de moitié le temps présumé de sa mission. Et, 'dès ce soir même, ce missionnaire italien, qui vit ici depuis . plusieurs années sans voir d'Européens, a la bonne pensée de venir chez moi au moment môme où je songeais à lui faire ma visite.
Ce monsieur, qui paraît instruit et très-intelligent, est originaire de Vérone et a fait ses études dans un collège organisé à la manière allemande. Les
éléments de Thistoire naturelle qu'il a étudiés avec goût Font mis en état de comprendre (chose fort rare parmi les hommes de notre profession) que l'étude de la nature est bien autre chose qu'un caprice de curiosité, qui n'est bonne tout au plus qu'à occuper les loisirs des personnes désœuvrées. . . . Aussi n'ai-je pas besoin de justifier^ auprès du P. Vidi, l'ardeur avec laquelle je m'occupe de recherches d'histoire naturelle, et lui-même se fait-il spontanément un devoir d'expliquer aux chrétiens du lieu que je ne suis ni un espion^ ni un fou^ ni un condamné à la glèbe ^ ni un homme désoeuvré et incapable de rien faire de mieux que de courir après les bêtes, d'arracher des herbes et de casser des cailloux.
J'avoue que l'un de mes chagrins les plus sensibles, quand je me trouve avec les hommes de ma robe, fort respectables d'ailleurs pour leurs vertus et leur science théologique, mais trop étrangers aux découvertes des sciences d'observation, c'est de me voir quelquefois, à propos de mes occupations d'histoire naturelle, l'objet d'une sorte de pitié et de leurs railleries sur ce qu'ils appellent une toquade ^ ou une perte de temps.
Quelques-uns, il est vrai, accordent que sur tant de missionnaires européens qui vivent en Chine il y en ait un qui distraie de son temps quelques jours pour former les collections qui lui ont élé demandées et qui sont destinées aux galeries nationî^les, Mais il ei^ est ppu ç\\\\ pqnviennent que
les questions d*hisloire naturelle puissent sérieusement intéresser les ministres de la religion catholique. Les opinions des naturalistes sur Tâge du monde, sur celui du genre humain lui-même et des êtres vivants qui peuplent la terre, sur Texislence, la nature et l'époque du déluge de Noé, etc., ne sont que de pures hypothèses, quand ce ne sont pas des impertinences.... On ne se doute guère que c'est la connaissance complète des êtres que nous voyons sur notre planète, et de leur mode de distribution, Tétude de leurs relations avec les fossiles, qui doit nous apprendre le dernier mot sur les questions les plus vitales qui puissent intéresser l'esprit humain ! — Un jeune et fervent missionnaire, bien ferré sur sa théologie et sur l'histoire, mais dépourvu de toute notion de géologie, s'écriait naguère, à la vue d'une coquille silicifiée que je venais de retirer d'une roche dévonienne^ que c'était là une preuve évidente que le déluge mosaïque avait aussi couvert la Chine.... (C'était un spirifer plus ancien que la houille.) D'autres, à l'exemple du pieux auteur de la Religion devant la science^ après avoir avancé que le nom de science ne convient pas aux connaissances naturelles, croient avoir tout dit et pouvoir expliquer toutes les formations antiques et tous les dépôts fossilifères, en attribuant aux lois de la nature et à la vie organique des premiers âges une activité qu'elles ne possèdent plus aujourd'hui ; de manière que la période classique des six ou sept mille ans doit suffire
• VOYAGE EN CHlNEo I — 24
abondamment pour expliquer tout ce que nous voyons dans notre globe, etc...
Le P. Vidi m'apprend que, dans son dernier voyage à la partie orientale du département, il a vu porter deux peaux fraîches d'un grand Felis, bien différent du Kin-tsien-pao ou panthère commune. D'après sa description, je comprends qu*il s'agit du Felis macroscelis, ce léopard aux teintes cendrées variées de larges raies noires, que j'ai rencontré aussi â Moupin, et qui vit jusque dans les grandes lies de la Malaisie. Il me dit aussi qu'à une demi-journée de distancQ à l'ouest de Mién-Chién^ il existe un ruisseau où jadis II a pris lui-môme des Oa-oa-ya (salamandres) de moyenne taille : voilà une indication précise qui me fait le plus grand plaisir et dont je profiterai avec empressement. Est-ce mon Sieboldia, ou une autre espèce inconnue d'amphibien ? Je vais essayer d'en obtenir des exemplaires vivants.
24 mars 1873. Beau temps. Course â Fong-km-
Le P. Vidi a passé la nuit dans notre résidence, et il a tout disposé pour que je puisse aller avec lui passer deux jours dans un village qui est â trois lieues d'ici, au sud de la. rivière. Je pars d'autant plus volontiers qu'on me dit que, sur une pierre de taille près de laquelle nous aurons â passer, il y a une sauterelle pétrifiée î ainsi que d'autres fossiles.
Cette fois, c'est eii barque que nous traversons
le Han-Kiang, qui est toujours couvert d'oiseaux prêts à partir pour le Nord. Le Casarka rutila commence à être moins abondant: il remonte dans la Mongolie et au Tibet, où ce beau canard niche et est l'objet d'un respect superstitieux qui lui est fort utile.
J'observe, sur le rivage, que les cailloux roulés par les eaux sont des grès siliceux jaunâtres, contenant des grains noirs de quartz lydien; il y a aussi quelques morceaux de calcaire paraissant carbonifère.
Cette fois-ci, notre petit voyage se fait à cheval; et cinq ou six autres cavaliers forment notre escorte d'honneur. Au passage d'un canal sans pont, Tun de nos guides qui se faisait remarquer par sa niise prétentieuse, une sorte d'élégant, de gom-meux^ s'engage bravement dans l'eau dans un endroit dangereux où son mulet perd pied et disparaît momentanément sous l'eau. Notre jeune étourdi flotte à la surface et gagne la rive à la nage, moins effrayé qu'humilié de sa mésaventure et surtout du piteux état de ses beaux habits de soie : nous nous efforçons de retenir le rire qui pointe sur nos lèvres, pour ne pas ajouter à la confusion de ce pauvre garçon, qui est obligé d'achever sa course à pied, humble comme une poule mouillée.
Quand noUs sommes arrivés à la pierre aux fossiles, je trouve que la prétendue sauterelle pétrifiée n'est autre chose qu'un fragment d'un échinoderme quelconque ; la pierre est un grès cal-
Caire d'un rouge jaune, très-dur, et contient aussi des traces d'orthocères. On me dit que ce bloc, qui forme l'angle d'une maison, provient du Léanchauj colline située à trois ou quatre lieues à Touest de Han-tchong-fou, et où il existe aussi de la houille. C'est, parait-il, des nombreuses carrières de cette montagne que viennent toutes ces grandes dalles, rouges et jaunes, fossilifères ou non, que Ton voit employées aux constructions de cette plaine : il faudra aller jusque-là.
Ce soir arrive de Sin-gan-fou un courrier du P. Vidi qui lui apporte des lettres : il y en a aussi pour moi. L'une de celles-ci, écrite par mon correspondant de Changhay, m'apprend que les journaux de cette ville ont annoncé le prochain envoi en Chine de deux expéditions scientifiques françaises... ! l'une pour explorer le Tonking et le Yunan^ et l'autre, sous la direction de M. Dabry, pour explorer la Chine centrale. Cette nouvelle inattendue, et que je trouve presque étrange, ne laisse pas de me causer un plaisir indicible, d'abord, parce que je vois que les malheurs de la patrie ne font pas oublier à mes compatriotes les questions scientifiques; ensuite, parce que j'aurai moins de regret de laisser inexplorée cette importante région, sachant que d'autres Français y viendront bientôt pour compléter l'œuvre d'investigation et d'étude que je n'ai pu que commencer....
25 mars 1873. Fong-kia-yng. Belle et chaude journée, comme hier.
Après les fonctions religieuses par lesquelles nous célébrons la fête de l'Annonciation, nous allons, le P. Vidi et moi, visiter une sépulture qui jouit de la vénération des chrétiens du pays, et même de celle des païens des environs. C'est là que fut enterré, il y a près de deux siècles, le premier missionnaire qui a implanté la foi chrétienne dans cette contrée. La tradition n'a point conservé ici le nom de cet apôtre, mais l'inscription chinoise de la pierre tumulaire dit que c'était un prêtre français, appartenant à la compagnie de Jésus (j'ai su ailleurs qu'il s'agit d'un P. Fabre, natif d'Avignon). C'est à lui que doivent leur origine toutes les chrétientés de cette vallée de Han- Ichong, où il a laissé la réputation d'un saint. Aussi son nom y est-il invoqué journellement, autant par les païens que par les chrétiens, et son tombeau est-il un lieu de rendez-vous pour
les malades, fidèles et infidèles, qui ont foi dans la puissance de son intercession. On lui attribue plusieurs miracles.... Mais je me cuis aperçu que ce n'est pas toujours avec raison. Ainsi, l'on raconte que, dans un temps de persécution, un mandarin ennemi des chrétiens voulut faire abattre la pierre tumulaire qui porte l'inscription chinoise, mais qu'aux premiers coups de marteau le monument commença à verser du sang; ce qui fit renoncer à cette destruction sacrilège. On montre encore les marges de la fente, que l'on dit teintes du sang miraculeux. Or, voici ce que j'y ai vu de mes yeux : la pierre (un grand bloc de
marbre en parallélogramme, planté verticalement en terre) porte en effet une fente transversale, laquelle est incessamment romsie^ et non rougie, par une matière étrangère; mais celle-ci n'est que de V oxyde de /er,dont abonde la masse de cette pierre calcaire, et que Teau pluviale dissout et fait suinter sur les bords de la fente 1... Heureusement, la réputation de vertu et de sainteté de l'apôtre de Han-tchong repose sur des titres plus sérieux que celui-là.
Une autre preuve de la vénération dont jouit le P. Fan (nom vulgaire du missionnaire en question), même dans la population païenne,^ c'est qu'on a érigé en son honneur une pagode qui est desservie par des bonzes, dans Tune des gorges du Tsing-ling. Yoici ce que dit la tradition du pays à ce sujet : « Un jour que ce saint prédicateur traversait les grandes montagnes, les hommes qui portaient ses bagages refusèrent de le suivre, en disant que cette route était infestée de tigres et qu'on pe passait jamais là sans que quelqu'un fût enlevé et dévoré par ces animaux, —Ne craignez rien, leur dit le missionnaire; et après avoir fait quelques prières, il bénit ces montagnes.,,. » Depuis lors, dit-on, oncques plus il n'arriva qu'un voyageur fût tué par le tigre dans ces parages. Et c'est pour cela qu'on lui érigea une chapelle, où sa statue représentant plus ou moins un prêtre catholique en costume d'église est journellement invoquée par les passants craintifs.
Comme je ne suis point allé dans le lieu dont il
s'agit, c'est par ouï-dire que je raconte ce que je viens de dire, et sans garantir l'authenticité de cette histoire ni môme Texistence de la pagode de Han-shiensheng.
Après dîner, je retourne à Ouang-kia-ouan, pour me préparer à aller demain visiter la montagne aux pétrifications. Dans cette course, en fait d'animaux, je n'ai acquis qu'une jolie petite tortue, remarquable par sa carapace pointillée et par la longueur de sa mince queue; c'est peut-être un jeune de YEmys sinensis, espèce qui paraît rare dans cette vallée. -