CHAPITRE IV
DU 2 A.tT 18 OCTOBRE 1872.
Départ de Pékin pour Sin-gan-fou, Chef-lieu du Chénsi, à deux mille six c^»te k' * de distaBce^la capitale. — Le capitaine Prjewalski, explorateur fusse. — ]>ifficultéfi pour trouver des moyeus de transport à Pékin. — Monotone voyage en charrette à travers la plaine du Tchély. — Rencontre d*une ambassade tibétaine; visite au ^duddjiba incamé. — Mauvaise réputation de la petite ville de P^y4io. — La taupe musquée et autres animaux du |>ays. — Halte chez Mgr Tagliabue ; œuvres des missionnaires à Tchinglin-fou. — Principales plantes cultivées dans la grande plaine. — Les PofMou, ou arcs-de-triomphe sur la grande route.
PékiB, 2 octobre 1872. Mes longs préparatifs sont termiftés. En limitant au plus strict nécessaire les objets indispensables pour une campagne qui va durer deux ou trois ans, j'ai pu* réduire mes bagages au poids total de trois cents livres.
J'ai, pour me suivre comme chasseur et comme domestique, deux jeunes chrétiens de Pékin qui,
1 . Il faut faire observer que le U chinois n'a pas de valeur constante dans la pratique, et qu'il varie beaucoup d'un lieu à l'autre. Opendant on peut admettre qu'en moyenne un li équivaut à un
cette fois ci, paraissent devoir me satisfaire pleinement.
Par les bons soins de la légation de France, il m'a été remis un passe-port en règle pour la province du Chénsi. On a refusé de m'en donner pour celle du Kansou, où règne toujours la rébellion musulmane. Je verrai plus tard s'il me sera possible de pénétrer, à mes risques et périls, dans cette contrée si peu connue encore, et peut-être même d'aller plus 4oin vers l'ouest.
M. Vlangali, ministre de Russie, avec qui j'ai eu rhonneur de déjeuner dernièrement, m'a appris qu'un naturaliste de sa nation (le capitaine Prjewalski) est parti de Pékin en mars dernier, avec l'intention de parvenir au Tibet à travers la Mongolie, le Kansou et le Kokonoor, mais que, parvenu au mont Alachan, il y a été dévalisé par les voleurs et obligé de s'arrêter là en attendant qu'on lui envoie les nouveaux secours pécuniaires qu'il a demandés à la légation russe de Pékin.
Dans une précédente tentative, le courageux naturaliste avait déjà éprouvé une semblable disgrâce. Mais il s'était avancé jusqu'aux confins du Kansou et sy était procuré, dit-on, des exemplaires de
demi-kilomètre : à Pékin, un homme qui marche bien fait dix li de chemin en une heure.
Môme observation de variabilité pour la livre chinoise, qui se compose de seize onces, mais parfois aussi de dix-huit, de quatorze, de douze, et môme de huit onces. Communément, la livre de seize onces pèse six cent quatre milligrammes.
Au contraire, le pied chinois, qui est d'un centimètre plus court que l'ancien pied français, est assez semblable dans tout l'empire.
mon Crossoptilon bleu. Il n'y a donc^pas de doute que ce gallinacé, d'un cendré bleuâtre, ne soit le fameux faisan bleu [Lan-ky] dont on m'avait tant parlé lors de mon voyage à l'Ourato. C'est aussi probablement le Plmsianus auritus^ de Pallas, bien que mon oiseau du Kokonoor possède quelques légères particularités qui ne sont point indiquées dans la description de la Zoographia rosso-asiatica. Nous possédons maintenant quatre espèces de Grossoptilons, distribuées du nord au sud presque sous les mêmes méridiennes : 1** Crossoptilon mantchuricum, Sw., propre aux montagnes occidentales de Pékin; 2*' Cross. Auritum, Pall. (= Cross, Cœrvr lescens, mihi), vivant dans le voisinage du Kokonoor; S'' Cross, Droiiyni, Mil. Edw., originaire du pays des Man-ze, au Setchuan occidental, et 4° Cross, tibetanvm, Hodg. Cette dernière espèce, blanche comme la précédente, provient du Tibet oriental et pourrait bien ne pas différer du Cr. Drouyni.
Hier, mes préparatifs de voyage ont été interrompus par une longue visite qu'ont faite à notre cabinet plusieurs hauts personnages de la capitale. 11 y avait parmi eux l'ex-ambassadeur Tchong-hao^ son frère le maréchal, et, dit-on, un prince fils de l'empereur Tao-Koang, etc. Le peuple chinois, qui a tant de préjugés et d'antipathie contre les Européens, considère les visites que leurs grands hommes nous font comme un signe de leur estime pour les missionnaires et leur cause....
Cette année, plus que jamais, j'ai eu beaucoup
de difficulté pour trouver des moyens de transport : les inondations des deux précédents étés auraient, dit-on, rendu impraticable la route ordinaire du Ghénsi, et il me faudrait attendre, avaat de partir, que la gelée eût durci les lieux inondés et bas.
6omme je tien» absolument à être rendu avant rhiver sur le lieu d^exploration, j'ai songé un moment à voyager paa* le Ghantlong et le HP^nan ; mais 14 aussi, m'a-t-on écrit, les difficultés^ seraient grandes à cause de la surabondance des eaux.
J'étais, de désespoir, sur le point de partir à pied, à travers la région montueuse du Chansi, quand enfin j'ai eu la bonne chance de trouver, dans Pékin môme, deux voituriers qui ont consenti à» me. porter jusqu'à Sin-gan-fou, pour le prix ordî^ naire de cinquante^deux onces d'argent. On compte deux mille six cents li de distance entre Pékin etî cette ville.
Enfin, nous pouvons nous mettre eh route ce matin, 2 octobre, à neuf heures et demie. Le temps est très-beau, le ciel' pur, l'air oxygéné et élastique : on se sent vivre ! — On apprécie singulièrement le beau temps au début d'un voyage; il vous donne une ardeur utile.
Quoique je quitte pour toujours Pékin, c'est la^ première fois que j'en pars sans regret. J'éprouve, il est vrai, un certain serrement de cœur, mais la cause ne m'en plaît pas : quand on n'a que dès sentiments de générosité et de dévouement, on souffre à ne pas se voir. payé de retour....
En sortant de notre maison, nou» larou^ons à la porte les nombreux parents de Tun de mes jeunes gens, qui l'attendent pour lui faire leurs adieux (il appartient à Tune des premières familles chrétiennes de la capitale). Je note ce petit fait parce que, dans la Chine du Nord, les affections du cœur ne paraissent que peu ou point exister : il faut donc admettre que le christianisme développe tous les bons sentiments, même chez les Chinois.
Nos voituriers ne font aujourd'hui qu'une demiétape, selon leur coutume pour le premier jour du voyage. Après avoir parcouru tout à notre aise une cinquantaine de li de route, nous nous arrêtons pour passer la nuit à Tchang^sin-tién, non loin du pont de Lou-kou-tchiao. C'est la. rivière Houn-ho (fleuve trouble), sale maintenant, mais pas grosse, qui passe sous ce^pont de marbre blanc, long et consolidé par de grandes barres de fer qui tombent de vétusté. Les pierres roulées que j'aperçois sur ses bords sont des calcaires gris et des grès verdâtres ou roux à grain très-fin.
Nous sommes à côté dés premières collines d'où Ton extrait la plus grande partie de Tanthracite qui alimente les foyers de la capitale de l'Empiré ; on Ty transporte à dos de chameau.
Bien que ces deux dernières années assez pluvieuses aient dbnné une activité inaccoutumée à la végétation de la Chine septentrionale, la campagne jaunie déjà offre un air bien triste. Mais je ne vois guère encore sur ma route les traces des
ravages qu'on m'a dit avoir été causés par le débordement des fleuves.
Les frais d'auberge de notre première nuit (souper et logement pour trois hommes) montent à sept cent soixante-six sapèkes, environ quatre francs de notre monnaie. C'est cher pour le pays et pour le traitement.
3 octobre 1872. Fait cent-dix H de chemin; arrivé à Seu-djou, assez grande ville murée.
Rien de particulier à noter. Beau temps encore. Route en plaine plate. Nous nous dirigeons toujours au sud, ayant à notre droite les monts Sichan, dont les principaux pics paraissent avoir deux mille-mètres d'altitude. Les endroits bas sont difficiles à passer, mais l'abondance des eaux ne vient pas du Hoafig-ho, comme le dit le peuple, et ne peut pas en venir.
4 octobre 1872. Fait soixante-dix li; arrivé à Péyho, petite ville bâtie sur les bords sablonneux d'une forte rivière venant de l'Ouest pour aboutir à Tiéntsin. Beau temps.
En arrivant d'assez bonne heure à l'auberge nous y trouvons toute une caravane de lamas tibétains qui s'en retournent dans leur pays, à petites journées et aux frais du gouvernement chinois. Ces gens sont soupçonneux, et ils refusent de me donner des renseignements sur les productions de leur pays.
D'après ce qu'il me semble comprendre, le voya-
geur russe que j'ai mentionne plus haut et qui est parti de Pékin en mars dernier, avec l'intention, non-seulement d'atteindre, mais même de traverser le Tibet, aura beaucoup de difficulté, malgré son escouade de cosaques parlant le mongol, pour pénétrer seulement dans cette âpre contrée, où les obstacles naturels sont bien moins insurmontables désormais que la jalouse vigilance des indigènes.
Tous les princes tibétains, paraît-il, sont des lamas ou religieux bouddhistes. A l'exemple des ouang ou rois de la vaste Mongolie, ils sont obligés de se rendre de temps en temps à Pékin pour saluer l'empereur et en recevoir des cadeaux. Les présents sont l'un des moyens les plus efficaces que le gouvernement chinois emploie pour tenir dans sa dépendance politique les pauvres populations qui entourent son empire.
Cette caravane est aussi une ambassade, qui a offert son hommage au Fils du Ciel; et pourtant son chef est un Ho-fo, ou bouddha incarné. J'ai la curiosité d'aller voir celui-ci dans son appartement. Il est assis derrière une table couverte de pièces de soie rouge et disposée en autel. Sur cette table brûlent des bâtonnets odorants, comme on en met devant les idoles. A côté du divus se trouve un vase d'eau-de-vie chaude, dont de temps en temps il déguste avec majesté quelque petit verre. Naturellement, le saint personnage n'a pas bronché à la vue de l'Européen; seulement, ses acolytes, vêtus de longues roJ)es rouges et chaussés dç
grandes bottes de cuir, chuchotent entre eux et se disent quelques mots, d'après lesquels je comprends qu'ils sont peu flattés de l'audacieuse indiscrétion de cet étranger qui se présente devant leur idole vivante sans se prosterner!. .. Au reste, je voyais qu'ils étaient aussi bien contents de regarder un barbare du ciel d'Occident.
Aujourd'hui nous avons voyagé dans le même genre de plaine qu'hier, et dans la même direction, sans observer rien de bien particulier en route. J'ai aperçu les premiers choucas de l'année [Monedula daurica), des canards sauvages, quelques petits grèbes [Podiceps philippensis), VEmberizapusilla et un petit nombre d'autres oiseaux de passage.
La campagne, naturellement triste ici, l'est encore davantage en cette saison, où Ton n'y aperçoit que des tiges flétries de sorgho et de maïs. Les montagnes paraissent toujours à notre droite, tandis que rien ne borne l'horizon à l'est.
Cette ville de Péy-ho a une mauvaise réputation pour ses mœurs ; et elle la mérite bien, d'après ce que nous voyons aujourd'hui nous-mêmes. Aussitôt après l'arrivée des voyageurs à l'auberge, et pendant une grande partie de la nuit, un essaim de hoa-niang (dames fleuries) accourues dans l'établissement n'ont pas cessé de 'gratter leurs guitares, dans le but de charmer les étrangers.... On dit qu'il y a même des femmes mariées qui exercent le gai métier, du consentement de leurs maris, avec qui elles partagent leurs gains ! Il est superflu
Lama tibétain. (Page bO.)
de dire que mes deux chrétiens et moi, logés dans la même pièce , selon mon habitude en voyage, nous avons peu joui des pincements discordants qui résonnaient dans la cour; j'ai môme été édifié de voir que Tun de ces jeunes gens s'était bouché les oreilles avec du coton, pour ne pas entendre les mauvais propos et les rires folâtres.
5 octobre 1872. Fait cent-dix li; arrivé à Paoting-fou.
Beau temps encore, avec quelques rafales de vent.
Levés à deux heures- et demie du matin, nous nous mettons en route deux heures plus tard, et, malgré des chemins assez difficiles, nous arrivons, à quatre heures et demie de l'après-midi, dans cette capitale du Pétchély (Pékin n'est que la capitale de l'Empire).
Ici les environs de la ville ont souflert des inondations, mais les eaux sont diminuées maintenant ; le venl les sèche peu à peu, et les routes sont déjà assez praticables.
Dans des ravins profonds creusés çà et là par la roue des charrettes et les pluies, j'ai observé des fragments d'ossements et de poteries qui paraissent anciens, mais qui certainement ne remontent pas au delà de l'époque géologique actuelle. Donc, avant l'entier nivellement de cette immense plaine, la plus grande, la plus riche, la plus peuplée des plaines cultivées du monde, et qui doit remonter très-haut dans les siècles passés, l'homme y vivait déjà....
Je remarque que les pacifiques habitants de Pao-ting-fou aiment à nourrir des oiseaux en cage. J'y vois force calandres fauves [Melanocorypha mongolicu), lecochevis vulgaire [Galerida constata) ^ le merle de roche bleu (Pelrocincla manilla), etc. Dans la campagne , quelques champs secs sont semés en luzerne; c'est là que vivent quelques mammifères intéressants : le souslik (Spermolegus mongolicus)y le hamster cendré {Cricehilus griseus), et la rare taupe musquée. Mais les campagnols (Arvicola) ne paraissent pas exister dans la plaine tchélienne; des trois siphnées que j'ai découverts précédemment un seul (le Siphneus psilurits) se trouve aux environs de Pékin, tandis que je n'ai rencontré qu'à Siwan le Siphneus fontanieri; le Siphneus Armandi ne paraît vivre que sur des plateaux plus méridionaux de la Mongolie, à côté du Dipus annulatus et de deux Gerbillus muriformes.
6 octobre 1872. Fait cent vingt li; arrivé à Tchingfong-tien. Très-beau temps et route plane.
A mesure que nous avançons vers le sud, il nous semble nous apercevoir que les montagnes occidentales, que nous longeons toujours, diminuent peu à peu de hauteur. Cependant de cette ville on distingue, au loin et derrière des collines, des crêtes qui soqt assez considérables encore.
La plaine est sablonneuse: aussi les champs de coton y deviennent-ils de plus en plus fréquents. Les oiseaux paraissent également plus nombreux
aujourd'hui: je vois des vols (l'élourneaiicendrillard [Sturnus cinernceus)^ des kobez d'Orient [Erythropus Baddei), la. gentille tourterelle isnheWc [Turtur risorius), que je n'avais rencontrée jusqu*aujourd'hui que vers la Mongolie, des Monedula daunca^ et Tespèce noire du même genre [Mon. neglecta),
7 octobre 1872. Fait cent trente II; arrivé à Foutchang-yi. Beau temps encore, mais rude journée de voyage.
La roule, toujours en plaine, devient encore plus sablonneuse. Dans un moment que je cheminais à piedj afin d'épargner les forces de nos mulets, j'aperçois un petit animal qui cherchait à traverser la route devant nous, A ma vue, le quadrupède velouté s'enfonce dans le sable des ornières, mais pas assez pour que je ne parvienne pas à m'en emparer, et il est aussitôt précieusement enfermé dans une boîte. C'est un Scaptochirus moschalus, espèce fort rare du nord de la Chine. Cette intéressante bête, au poil gris-soyeux, ressemble assez à la taupe d'Europe, mais son système dentaire est tout différent, d'après l'étude qu'en a faite M. Milne Edwards sur des sujets envoyés par moi précédemment. Elle exhale une forte odeur de musc qui n'est pas désagréable.
J'ai ^observé aujourd'hui quelques nouveaux oiseaux de passage : le hobereau vulgaire [Hippotriorchis subbuteo), \e biset (Columba livia ou inlev' média) ^ en grands vols, des oies sauvages à cou blanc (Aiiser cygnoïdes)y souche de l'espèce dômes-
tique de tout l'extrême Orient, si facile à distinguer à ses narines énormément tuberculées.
8 octobre 1872. Temps beau et chaud. Fait cinquante /i, ou demi-étape. Arrivé à onze heures du matin à Tching-tin-fou, immense ville aux grandes et belles murailles rappelant celles de Pékin, mais qui ne renferme maintenant qu'une dizaine de milliers d'habitants.
Les missionnaires ont un établissement central dans ce chef-lieu de département, avec une magnifique église gothique bâtie dernièrement sous la direction de M. Marty,coadjuteur de notre congrégation. C'est Mgr Amouilh qui a fait élever ce monument, après avoir doublé par son zèle le nombre des chrétiens du vicariat apostolique qui lui était échu en partage. Parfois les hommes politiques se sont plaints de l'activité de ce saint évêque , qui n'obtenait pas tous ses succès de conversion sans éveiller la susceptibilité des païens.... Hais les missionnaires n'abandonnent pas les douceurs de la patrie sans être profondément pénétrés de leurs croyances religieuses, et sans être déterminés à faire prudemment tout leur possible pour combattre Pidolâtrie. Maintenant, Mgr Amouilh est mort, épuisé de fatigue, mais ses œuvres restent et resteront, s'il plaît à Dieu.
Son successeur, Mgr Tagliabue, me fait à son ordinaire l'accueil le plus cordial que je puisse souhaiter, et il veut généreusement nous retenir chez lui, au moins jusqu'à demain. Je me deter-
miae à profiter de cette bienveillante invitation, à cause surtout de mes voituriers, dont une des charrettes a déjà besoin de réparation. En outre, Sa Grandeur a la bonté de me faire avoir une certaine quantité de lingots de bon argent, tel qu'il me le faut pour les provinces occidentales, vers lesquelles je me dirige. La question tinancière, je l'ai dit mille fois, est Tune des plus ennuyeuses qui embarrassent les longs voyages à Tintérieur. il est si incommode, et surtout si dangereux, de porter avec soi, pendant des mois, des cent et deux cents livres de métal précieux ! Aussi suis-jebien heureux quand je trouve sur mon chemin des missionnaires qui peuvent m'avancer les sommes dont j'ai besoin au fur et à mesure de mes néces* sites.
Quant à For, qu'il serait plus facile de transporter et moins périlleux de tenir avec soi, je ne l'ai jamais vu employé comme matière d'échange, et il en existe réellement peu en Chine, tandis que la quantité de l'argent y augmente rapidement par l'importation étrangère. Aussi la monnaie de cuivrer (la seule du pays) y croît-elle beaucoup de valeur depuis quelques années , puisque, en échange d'une once d'argent, on n'obtient guère (rilus que quinze cents sapèkes^ au lieu de trois mille qu'on avait dans certaines provinces, avant l'ouverture de l'Empire au commerce européen.
J'ai eu le plaisir de rencontrer dans cette résidence épiscopale plusieurs de mes confrères, que je ne connaissais que de ncHm. Ils se sont réunis
dans cette ville pour faire en commun leur retraite annuelle : à Pékin nous avons été plus pressés qu'eux d'un mois.
Quelque grand qu'on suppose le dévouement des ouvriers apostoliques , quelque bonnes que soient leurs dispositions, quelque purs que soient leurs sentiments, il faut admettre qu'ils sont hommes et qu'ils ne peuvent pas demeurer longtemps perdus au milieu de ces popylations païennes, sans éprouver le besoin de se retremper de temps à autre dans leurs saints désirs, par quelques jours de solitude et par la méditation des vérités qui forment la base de leurs convictions religieuses et qu'ils doivent prêcher aux autres.... Prima sibi charitas!
9 octobre 1872. Beau temps toujours. Fait une demi-étape, soixante-dix li; arrivé pour la nuit à Loan-tching, grande ville à maisons paraissant plates et de forme nouvelle pour moi. Même direction générale vers le sud, inclinant toujours un peu à l'ouest.
Il est d'usage, dans tous les longs voyages, de faire avec ses conducteurs un contrat écrit, où l'on règle tout ce qui concerne le salaire, les haltes, et même les cadeaux et le pourboire qu'on doit leur donner. Ainsi, il était convenu que je payerais à mes voituriers une once d'argent pour chaque jour qu'ils s'arrêteraient en route à cause de moi, sans que j'eusse à m'occuper de leur logement et de leur nourriture. Mais ici mes charretiers et leurs
quatre bêtes sont hébergés gratis dans la mission. Malgré cela, ces hommes murmurent hautement de ce que je refuse de me remettre en roule avant l'expiration des vingt-quatre heures que je leur avais demandées. Ce premier acte d'exigence illégale de leur part me fâche d'autant plus que je n'avais que des dispositions bienveillantes envers eux et que je ne désire, pour le moment, rien tant
I que de voir se multiplier les motifs de les récom-
' penser avec générosité.
L'u)i de ces Pékinois serait un assez brave homme, sans la fâcheuse influence de son camarade ; respectueux, silencieux, il est bon voiturier et aussi robuste qu'actif, malgré les accès de fièvre dont il souffre tous les deux jours. L'autre homme est un fumeur d'opium, qui fut riche autrefois: c'est son vice qui l'a ruiné et obligé à exercer un nlétier vil. Gourmand, paresseux, if n'est bon que pour prodiguer les imprécations et les coups de fouet aux pauvres animaux qui traînent ma charrette. Aussi ai-je à souffrir quelque peu de me voir mené par ce vaurien; mais ma dignité chinoise exige que je me renferme dans un majestueux silence, et que je ne formule aucune observation, aucune plainte.
A midi je prends congé de mes excellents confrères, pour continuer notre voyage jusqu'à la nuit. La plaine est parfaite, et les monts Si-chan nous suivent à l'ouest, à quelques lieues de distance.
Nous avons laissé, à notre droite, une autre
roule qui mène à la capitale du Chansi, et par laquelle on arriverait un peu plus vite à Sin-ganfou. Mais les grands orages de Tété dernier ont tellement abîmé le chemin, au milieu des montagnes qu'il faut traverser pour passer du Pétchély à cette province, qu'on ne pourrait franchir une étroite gorge qui a six lieues de long qu'en démontant les voitures, me dit>on,et en les transportant à dos de mulets. Cela serait pénible, coûteux et lent. Aussi mes voituriers et nous-mêmes aimons-nous mieux suivre la route de la plaine, quoiqu'on la dise infestée de bandes de brigands.... C'est si souvent que j'ai été menacé de voleurs, dans mes précédents voyages, que j'ai l'habitude de n'y plus faire aucune attention.
Tous les jours, depuis notre départ de Pékin, nous avons eu à traverser des rivières plus ou moins importantes, descendant des montagnes de l'Ouest. Nous passons aujourd'hui un grand fleuve dont les bords sont très-sablonneux sur une grande largeur. Il n'y a pas de pont; mais des bateaux entretenus aux frais des mandarins transportent les voyageurs et les voitures, moyennant un petit pourboire qu'ils offrent aux bateliers, suivant une coutume obligatoire.
10 octobre 1872. Beau temps, chaud. Fait cent cinq H; arrivé à Paé-siang-chién.
Même direction et même plaine sablonneuse qu'hier. Les montagnes sont en vue , quoique un peu plus éloignées et plus basses que dans le Nord.
La route passe au milieu de très -nombreux champs de cotonniers qu'on récolte maintenant. Il y a le coton blanc et le coton nankin ; celui-ci est moins estimé des Chinois et cultivé moins communément que le premier. Le cotonnier vulgaire { Gossyphiwm herbaceum ) est le seul qu'on sème dans l'Empire, depuis le Léao-tong jusqu'au Yun-nan. D'après ce qu'il m'a semblé remarquer, cette précieuse plante textile prospère particulièrement bien dans les terres sablonneuses et alcalines.
Le cotonnier, le sorgho sucré, l'arachide, la patat!ê douce, le nelumbo, et tant d'autres plantes utiles qui croissent à maturité jusqu'au nord de la Chine et à la Mantchourie, ne pourraient-elles pas se cultiver aussi avec succès en Europe, aux mêmes latitudes ? — Non ; parce que , dans tout l'extrême Orient, un été long, chaud et régulier, donne aux plantes herbacées une somme utile de chaleurs qu'on n'a qu'exceptionnellement dans nos régions occidentales. La végétation dépend beaucoup moins de la moyenne des chaleurs que de la somme totale de ces chaleurs : or, quoique la température moyenne annuelle de la France soit aussi élevée que celle du nord de l'Empire Céleste, la somme des chaleurs de l'été, dont seulement peuvent profiter les végétaux herbacés, y est inférieure de beaucoup.
C'est surtout dans la moitié septentrionale de leur empire que les Chinois cultivent avec un grand succès les sorghos (Andropogon sorghwn^
Andropogon saccharatus et un peu VAndropogon halepensis). Ils en mangent le grain préparé comme le riz, ou bien en font cle Teau-de-vie.
L'arachide, ou noisette de terre, se sème surtout dans les terrains sablonneux. On en fait rarement de l'huile; on l'emploie comme dessert, et on la mange soit crue, soit légèrement grillée, soit bouillie à Teau salée.
La patate douce {Convolvulus hatatas) donne, jusqu'au nord de la grande muraille, ses gros tubercules sucrés, rouges ou jaunes; mais elle ne fleurit guère dans ces parages. A Tépoque de l'année où nous nous trouvons, nous voyons à tout bout de champ de petits marchands occupés à faire bouillir les patates dans des marmites qu'ils ont installées en plein vent; ils les vendent toutes chaudes aux passants. Nous en profitons souvent, mes charretiers surtout : c'est un bon manger, mais un peu lourd pour les estomacs qui n'y sont pas habitués.
Quant au magnifique Nelumbium speciosum^ qui couvre tous les étangs, quelquefois en compagnie de VEuryale ferox dont les feuilles, rondes aussi, ont jusqu'à trois pieds de diamètre, il est cultivé d'abord pour ses admirables fleurs rosées et odorantes, qu'on offre aux (/feux, puis pour sa racine, très-longue, articulée, perforée, que Ton emploie comme un aliment rafraîchissant, et ensuite pour sa graine, que Ton mange fraîche comme une friandise, ou bien réduite en fécule quand elle est plus mûre.
Je consigne ici tous ces détails concernant Talimentation, parce que les objets se présentent tous les jours sous mes yeux, et que je ne suis pas sûr que j'aurai plus tard l'occasion d'en parler. Mais je reviens à mon voyage.
Il me semble remarquer aujourd'hui que les maisons que nous apercevons le long de la route sont plus massives, moins soignées, moins propres encore qu'ailleurs. Toutefois, les arcs de triomphe (paé-lou ) en grandes pierres de taille, érigés sur la voie publique pour perpétuer le souvenir des belles actions, commencent ici à devenir plus nombreux que dans le Nord. J'ignore s'il y a dans ces parages plus de vertu que là-haut ! mais (sans vouloir dire que c'est toujours l'occasion qui fait le larron) je pense qu'il est très-probable que les carrières de pierre facile à travailler ne doivent pas être très-éloignées de ces lieux. Précédemment, dans la seconde partie de mon journal du voyage au Setchuan, j'ai eu l'occasion d'exprimer mon admiration (que j'ai éprouvée surtout en parcourant la partie septentrionale de cette belle province), non-seulement pour le grand nombre de ces monuments , mais pour leur beauté, leur richesse, leurs grandes dimensions, l'harmonie de leurs proportions, et pour la richesse et le fini de leur travail. Je ne connais rien de si artistique et de si bon goût dans le reste de la Chine.
Jl octobre 1872. Ciel un peu voilé de nuages
élevés. Fait plus de cent vingt H; arrivé à Chunteuo-fou.
Aujourd'hui, pour la première fois depuis Pékin, nos charrettes ont à franchir quelques petites collines, vers sept heures du matin. Elles sont très-basses et couvertes d'une terre meuble où abondent les cailloux siliceux roulés. J'y découvre aussi la roche vive consistant en grès rouge et en conglomérats siliceux. Cependant, les pierres à bâtir que nous voyons employées dans les constructions sont du calcaire bleu et du marbre blanc, provenant des petites montagnes que nous apercevons à quatre ou cinq lieues à notre droite.
J observe aujourd'hui encore de grandes volées de pigeons sauvages ou bisets butinant parmi les champs secs et sablonneux. Je pense qu'ils y cherchent les graines du cotonnier, qui plaisent aussi beaucoup aux faisans. Les autres oiseaux ordinaires abondent également auprès de cette ville où nous sommes logés et où les terres sont particulièrement fertiles : il y a là quelques rizières alimentées par les claires eaux sorties des montagnes occidentales.
Ici, comme dans toutes les bourgades que nous traversons depuis plusieurs jours, j'aperçois un grand nombre d'oiseaux élevés en cage : la calandre fauve, apportée de Mongolie ; le hoamy^ venant du Chénsi; le roselin ou bouvreuil pourpre (Carpodacus erythrinus), pris au passage au pays, et une paire d'intéressants Tiirnix, que je ne reconnais pas et qu'on refuse de me vendre. Ils me pa-
raissent plus petits et d'une autre teinte que VHemipodius viciariuSj Sw., de Pékin, que 'j'ai déjà envoyé au Muséum.
12 octobre 1872. Belle est très-chaude journée. Fait cent vingt H; arrivé à Han-teuo-chién.
Nous nous dirigeons toujours au midi. La route est maintenant large et très-sablonneuse, et nos pauvres mulets font des efforts héroïques pour tirer les charrettes dans ces sillons mobiles où les roues s'enfoncent dans un pied de poussière. Que serait-ce, si la pluie venait changer celle-ci en boue? J'admire la constance, la fermeté de ces animaux qui prodiguent ainsi leurs forces pendant treize ou quatorze heures chaque jour, avec une seule halte à midii
Aujourd'hui encore nous passons plusieurs collines, longues et basses, montrant des cailloux siliceux, parsemés dans la terre rousse quaternaire, et je vois çà et là, auprès des maisons, des blocs taillés de calcaire, do grès gris et de grès verdâtre. - Jusqu'ici, le peu d'arbres que nous avons aperçus dans la plaine ne diffèrent point de ceux qui vivent au nord de la province : orme de Chine (Micropteleû sinensis), Sophora japonica^ Ailantus glandulosa, Thuïa ou Biota orientalis^ genévrier de Pékin [Junîperus excelsa)^ le mûrier à soie [Moritô?), le mûrier à papier [Broussonetia papirifera)^ un peuplier rappelant le Populus nigra, et le vulgaire saule soupirant. Le gigaptesque peuplier Tayang est plus abondant et plus beau ici que dans
le Nord, et le jujubier commun est toujours trèsmultiplié dans tous les terrains secs.
J'ai vu aujourd'hui quelque chose de nouveau pour moi : ce sont des champs cultivés en sainfoin et en mélilot. Mes Chinois donnent indifféremment à ces plantes le nom de mou-su^ comme à la luzerne commune, autre plante fourragère que Ton voit quelquefois .cultivée en Chine, mais que je n'ai jamais rencontrée dans un état clairement sauvage. Je dois aussi ajouter que jamais non plus je n'y ai observé la carotte sauvage, que certains botanistes pensent êti*e, comme la luzerne, originaire de l'extrême Orient. C'est donc plus à Touest, et certainement ailleurs qu'ici, qu'il faudrait chercher la patrie primitive de ces deux plantes, tandis que le pêcher, l'abricotier, le noyer, le châtaignier et quelques cerisiers, se trouvent indigènes en Chine.
13 octobre 1872. Temps chaud, avec ciel nuageux. Fait cent dix li; arrivé à Fong-lo-djén.
Les collines basses continuent à se montrer sur notre route, avec leurs galets et leurs conglomérats, tandis que les montagnes occidentales ne paraissent plus que dans le lointain.
Après avoir passé encore une rivière qui, dans les inondations, occupe jusqu'à une lieue de largeur, nous continuons notre voyage dans la même direction méridionale ; et enfin, au soir, nous nous trouvons logés tout près de la frontière septentrionale du Honan. ta province de PéKin compte
environ cent soixante-dix lieues de long du nord au sud ; mais nous ne l'avons pas parcourue dans toute sa longueur, attendu qu'elle possède une pointe étroite qui s'avance jusqu'au Hoang-ho (ancien lit), entre le Chan-tong et le Honan.
Aujourd'hui, j'ai vu brûler dans les auberges une bonne houille un peu bitumineuse, qui provient des voisines montagnes de Chansi.
Deux arbres nouveaux commencent à être fréquents auprès des habitations : ce sont le Melia azédérach et le Paulownia aux larges feuilles. Ce dernier arbre est ici fréquemment atteint d'une maladie qui convertit une partie de ses branches en broussailles grêles et nombreuses, dont les feuilles sont énormément rapetissées. Ces amas étranges font au loin Teffet d'autant de nids de pie ou de buissons de gui [Viscum], Mes hommes me disent que le bois du Paulownia est estimé des menuisiers comme l'un des meilleurs que l'on connaisse pour recevoir le tchy^ ou vernis de Sumac.