CHAPITRE XL
DU 13 AU 28 JANVISR 1873.
Départ de la vallée de Lao-yu. — Plaine septentrionale ; sépultures chinoises. — Un grand cimetière mandarinal et nombreux animaux qui y séjournent. — Halte chez les chrétiens de Ho-kiadjaé. — L'Ibis rose et autres oiseaux aquatiques. — Rencontre agréable d'un évoque italien. — L'écureuil volant, la grande outarde, etc.
13 janvier 1873f. Départ définitif d'Inkiapo. Ciel couvert et vent froid; il gèle tout le jour.
Je reprends courageusement, sinon avec plaisir, ma vie de Juifc-Errant ! C'est sans doute pour toujours que je quitte l'illustre vallée de Lao-2/w (vieux poisson); je n'ai pas lieu de m'en trop plaindre, mais je ne la regrette pas non plus beaucoup. Car, si dans la belle saison les plantes et les insectes eussent pu me fournir de bonnes collections, il est plus que probable que je n'y aurais acquis aucune nouvelle espèce animale un peu marquante.
Au sortir des montagnes, nou3 prenons la di-
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rection de l'ouest en voyageant sur les basses collines quaternaires qui talonnent le Tsing-ling , et nous parvenons à Ho-kia-djaé à une heure après midi. On est là en plaine, et le pays est en fête, parce que le principal d'entre les chrétiens marie son fils. On n'y est donc pas embarrassé pour nous donner à dîner, à moi et à ma suite. — Chez les Chinois, les réjouissances (dîners et pétards) de ces circonstances durent plusieurs jours.
Chemin faisant, j'ai rencontré et tué sur les graviers du torrent un îbidorhynchiis strutersii, espèce très-remarquable que j'ai rencontrée aussi autrefois en Mongolie et au Setchuan septentrional. Ce rare et gracieux oiseau a la taille et les formes d'un courlis, avec les mœurs d'un chevalier. II a le bec, les pattes et les yeux rouges, le dessus du corps ardoisé clair, le dessous blanc, avec le devant de la tête et la gorge noirs. Un cercle de la même couleur encadre sa poitrine cendrée. II vit de poissons et de larves aquatiques et fuit l'homme de loin.
J'ai tiré aussi un Ruticilla Hoâgsonii, rougequeue de l'Himalaya, nouveau pour cette contrée. Sur les grands arbres des sépultures abondent des tourterelles de deux sortes [T.risorius eisinensis)^ les étourneaux cendrillards , etc. II y a dans la plaine beaucoup plus d'oiseaux que dans les montagnes, mais je n'y vois rien de nouveau.
14 janvier 1873. Ho-kia^djaé. Ciel voilé et temps très-froid encore. Lç baromètre marque 720"""; ce
qui nous donnerait une altitude d'un peu plus de cinq cents mètres pour ce village.
On sait qu'il n'y a pas de cimetière commun en Chine, excepté pour les pauvres et les étrangers, auprès des grandes villes. Tous ceux qui ont un lopin de terre (et c'est le cas du très-grand nombre) destinent un coin de leur propriété pour leur servir de dernière demeure, et jamais on n'ensevelit deux corps dans la môme tombe. D'ordinaire on plante des arbres auprès des sépultures, et la loi défend qu'on les coupe jamais. Les lieux laissés ainsi en friche et couverts d'arbres sont d'autant plus ou moins considérables que le défunt est plus ou moins riche. On conçoit qu'en suivant cette méthode pendant une longue série de siècles la Chine se couvrirait tout entière de tombeaux. Mais un antique usage, ayant force de loi, a pourvu à cet inconvénient, et à chaque avènement d'une nouvelle dynastie sur le trône impérial la charrue est passée impitoyablement sur tous les cimetières, petits et grands, et tous les monuments funéraires sont détruits. De cette sorte, toutes ces terres improductives se trouvent restituées à l'agriculture. Ce n'est qu'au commencement de la dynastie actuellement régnante qu'on n'a pas abattu les tombeaux, parce que plusieurs parties important tes de la Chine avaient demandé pour condition de leur soumission au nouvel empereur celle, entre autres, qu'on ne toucherait pas aux lieux de sé^ pulture, et qu'on permettrait aux femmes chinoises de continuer l'usage des petits pieds.
C'est grâce aux sépultures que beaucoup d'espèces d'animaux peuvent continuer à exister en Chine ; car ce n'est guère que là qu'il y a des arbres, en dehors de quelques coins inaccessibles des montagnes. Je fais aussi exception pour le Sud, où il parait que les bois sont moins rares.
Ici, près de Ho-kia-djaé, se trouve un très-grand cimetière privé, connu sous le nom de Ouang-kiorf&n. Il est très-ancien et tout couvert de grands Biota orientalis^ de peupliers et de broussailles, consistant surtout en VUex incisus^ jujubiers sauvages, des Desmodiwm^ des Lespedeza^ des Caragana, môles à des Celasirus et des Asclépiadées sarmenteuses, avec quelques Cissus et Ampélopsis. Or, comme les bois manquent dans la plaine et dans les montagnes voisines, ce cimetière sert de refuge à un grand nombre d'oiseaux et à quelques mammifères. Je vais passer là une partie de ma journée; j'y vois plusieurs lièvres, un renard, des faisans communs à collier, beaucoup de grives des espèces communes de Chine (Turdus fucatus^ Nawmanni^ ruflcollis). Un grand faucon, que je prends pour le pèlerin, y est occupé à donner la chassé aux lièvres, dont il détruit un grand nombre et qu'il dévore sur place, à en juger par les restes de ces rongeurs que je rencontre fréquemment dans le bois. Les petites espèces d'oiseaux qui abondent le plus sont le Passer montanus^ le Montifringilla, les Emberiza ciopsis et castaneiceps: les becs-fins sont très-rares, et je ne vois que Iç Parus miT^or çt Je Paru^palystris,
15 janvier 1873. Ho-kia-djaé. Beau temps, froid, sans grand vent.
Depuis le récent voyage de mon Pékinois Ouan</ à Mov^kior-ping^ j'ai tant entendu parler du grand oiseau blanc et rose qu'on nomme ici Hong-ho^ que je suis impatient de vérifier si c'est réellement Ylhis nippon que nos Chinois désignent sous ce nom. Gomme j'apprends que, à deux ou trois lieues à notre sud-est, il y a des rizières dont les eaux claires ne sont pas gelées et où il y aurait maintenant des Hong-ho^ je me mets en campagne dès le matin avec mon chasseur, pour explorer cette localité. Le bruit de divers oiseaux aquatiques que j'entends de loin, avant de parvenir aux flaques d'eau et aux étangs, me dit assez qu'il y a là des choses intéressantes pour le naturaliste ou au moins pour le chasseur. En efi'et, j'y vois: Aquila alhicUla^ Pandionhaliœlus, Circus cyaneuSy Ardea cinerea, Egretta et Garzetta, J'y aperçois aussi huit véritables Ibis nippon; mais, dans ces rizières découvertes, ce magnifique oiseau, d'un naturel méfiant, est très-difficile à approcher, et je désespère de pouvoir le prendre avec les armes que nous possédons. Il y a aussi, dans ce mélange de marais et de fondrières, quantité de vanneaux, d'oies et de canards de plusieurs espèces. Le Casarka y est malheureusement trèscommun, et on le trouve deux à deux à tout bout de champ. C'est lui qui, de sa voix sonore, mais désagréable, donne l'éveil aux autres oiseaux quand le chasseur cherche à s'en approcher. Les
petits oiseaux capturés, oii vus simplement, consistent en Anthus cervinus^ Moiacilla alboïdeSy Emberiza pusillaf Emb. elegans, Emb. spodocephor- Itty Emb. rtASticay Emb. dopsiSj Emb. castaneiceps.
16 janvier 1873. Ho'kia-djaé. Beau temps, calme.
Comme j'ai envoyé àSin-gan-fou mon domestique Lm, pour porter et chercher des lettres (et un paquet de lingots d'argent), nous ne pourrons reprendre notre voyage qu'après son retour : j'ai donc quatre jours pour continuer mes recherches ici, et le temps est délicieux pour marcher.
Conséquemment, aussitôt après avoir terminé nos exercices religieux accoutumés et notre léger déjeuner, je retourne battre les champs pendant toute la journée avec mon chasseur. Nous commençons par revenir à Tembouchure de la vallée de Lao^u^ où je rencontre encore quelques Ibidorhynchus ; je parviens à en capturer deux. Nous prenons aussi uaAccenior monlanelli^y un A lauda a/rvensis et un Anthys aquaticus.
En repassant par les rizières d'hier, après une course interminable, je retrouve mes /feis, mais si loin, si loin, que mon plomb n'a la force d'eu abattre que des plumes.
Dans ces lieux et dans cette saison, l'entrée de la nuit paraît être le moment que les faisans semblent préférer pour se répandre dans les champs. Ce soir, nous en voyons un très-grand nombre dans le voisinage de toutes les bambouseraies, où ces oiseaux trouvent leur refuge contre l'ardeur du
soleil ou contre les oiseaux de proie. Leur peu de crainte de Thomme prouve que nos Chinois ne les tracassent guère. Nous ne leur faisons pas de mal non plus.
En rentrant dans notre maison, j'y trouve un aigle de mer, ou orfraie, non vieux, que des chasseurs désirent me vendre. Comme nous n'aurions pas le temps de le préparer et de le sécher convenablement, je ne l'achète point. D'ailleurs ce rapace, si universellement répandu, n'offre ici aucun caractère particulier: c'est le pygargue commun, et non point le pygargue de Macé, ni le Pyg, lencoryphuSy espèces indiennes, que je ne sais pas avoir été jamais observées en Chine.'
17 janvier 1873. Ho-kia-djaé. Petite neige tout le jour.
La matinéB est employée en préparations taxidermiques. Dans l'après-midi, nous faisons une visite à la colline boisée qui domine l'entrée d'une vallée débouchant à notre midi ; c'est le dernier contre-fort des monts Tsing-ling. Les premiers monticules sont arrondis; plu^ loin, ils deviennent raides comme ceux de Lao-yu; les roches consistent en schistes talqueux d'un côté, et en calcaire cristallin feuilleté en mince couche à l'est de la vallée. L'endroit est joli.
Nous tuons encore le ruticille d'Hodgson, et une grive Naumann à teintes très-rousses. Les oiseaux de cette^ dernière espèce sont très-nombreux sur les gros genévriers archi-séculaires qui bordent
le chemin menant à la pagode qui couronne la colline boisée, et dont le sommet a sept cents mètres d'altitude. Le petit Zwcus, ou bois sacré, est formé de genévriers de Pékin, de thuïas étalés et de chênes à feuilles de châtaignier. La terre est jonchée des glands de ce dernier arbre , et nous voyons les faisans s'en nourrir tout en tenant l'œil aux faucons qui planent dans les airs.
Le torrent qui baigne le pied de cette charmante colline est maintenant couvert d'une épaisse couche de glace; mais auprès de quelques sources latérales qui ne gèlent pas je distingue le Totanus ochropus et quelques hoche-queues.
18 janvier 1873. Ho-kia-djaé. Même temps qu'hier ; froid avec petite neige.
Mon domestique est revenu de la capitale de là province avec de l'argent et des lettres. Parmi ces dernières, il y en a une d'Europe (c'est la première depuis qiie j'ai quitté Pékin) qui m'est bien chère.... En Chine, il ne faut pas compter sur la poste, puisque les courriers sont à l'usage exclusif du gouvernement. Dans les grands centres de population, les marchands entretiennent des correspondances à leurs frais, et les missionnaires qui sont dans l'intérieur de l'Empire tâchent de s'arranger avec eux pour faire voyager leurs missives. Ce système n'a guère de régularité, mais il coûte moins cher que s'il fallait envoyer des exprès. L'évéque de Sin-gan-fou reçoit sa correspondance par la voie de Hankeou, et ses lettres met-
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tent, pour faire le trajet de Changhay au Chénsi, autant de temps qu'elles en mettent pour venir d'Europe en Chine. Autrefois, mon évêque, feu Mgr Mouly, était obligé d'expédier un homme à Macao pour ses lettres, et cet homme consacrait un an entier à ce voyage. Maintenant, quelque part qu'ils soient en Chine, les missionnaires se trouvent donc en de bien meilleures conditions, puisque les plus éloignés reçoivent leurs lettres cinq ou six mois après qu'elles ont été expédiées de France. Mon jeune homme me dit qu'il y a maintenant abondance de faisans vulgaires au marché de Singan-fou, mais qu'il n'y a vu qu'un faisan doré, et celui-là en mauvais état : il faut donc croire que cette brillante créature se trouve rare ici, et sur la limite septentrionale de son habitation. De son côté, Mgr Chiaïs m'écrit qu'il pense que mes recherches seront plus fructueuses dans les montagnes du sud-ouest qu'ici, c'est-à-dire dans la vallée de Han-tchong-fou. Nous verrons cela.
19 janvier 1873. Ho-kia-djaé. Ciel^ couvert, atmosphère tranquille, temps froid.
Au village et dans la plaine de Ho-kia-djaé le baromètre se tient un peu plus bas qu'à Sin-ganfou : on peut donner, en conséquence, une altitude de cinq cents mètres au pied septentrional de la chaîne du Tsing-ling.
On oCFf e de me vendre une peau de loutre qui a été prise dernièrement dans l'une des vallées voisines. Malheureusement, on a mangé l'animal, et
les OS ont été tous perdus, Je m'empresse d'acheter cette belle dépouille, qui est complète, et qui est d'uue teinte brune en dessus et grisâtre en dessous.
Je suis occupé à chercher le moyen de continuer ma route vers l'ouest; conime à l'ordinaire, cela n'est pas une besogne facile. Les chrétiens de ce lieu ne sont pas serviables, et ils ne montrent guère de bienveillance pour moi qui, à la vérité, ne suis pour eux qu'un étranger. — J'ai observé qu'il en est généralement de même dans tous les endroits où la mission possède des propriétés territoriales. Ici, il y a deux cents mou de bonne terre qui sont censés appartenir à l'évéque ; et ce sont ces chrétiens qui en prennent soin. Est-ce que la conscience de quelque tricherie rendrait ces chrétiens soupronneux à l'égard d'un inconnu dont ils ne comprennent point la mission?
En général, tous les naturalistes ont à souffrir des soupçons des populations au milieu desquelles ils voyagent; mais cet inconvénient est plus intolérable quand ils doivent prolonger leur séjour parmi des gens naturellement hostiles, et qui sont dans l'impossibilité morale de se rendre compte du but de leurs travaux. Du mépris initial on passe à la crainte, et de la crainte on va bien vite aux mauvais procédés.
Bref, nous parvenons tout de môme à arrêter, pour demain, une charrette à trois animaux qui portera nos bagages jusqu'à une petite ville éloignée de soixante-dix li; mais c'est à un prix relativement très -élevé. Là, nous aurons encore pour
après-demain de nouveaux embarras du même genre.
20 janvier 1873. Dépari de Ho-kia-djaé. Neige tout le jour.
Mes charretiers arrivent à point nommé à trois heures du matin, et dès six heures nous pouvons nous mettre en marche, malgré la neige qui tombe à gros flocons. Le vent du nord est très-fort et le froid très-pénétrant; néanmoins, nous marchons activement et sans distraction (a pied toujours), autour de notre grosse charrette qui se trouve peu chargée par rapport à la force des chevaux et du mulet. Aussi arrivons-nous de bonne heure dans l'après-midi à Tchou-dze-chién, ville qui a été rasée naguère par les rebelles, et où Ton a déjà reconstruit quelques rues. Là, j'ai le plaisir inattendu de rencontrer Mgr Amato Pagnucci, évêque coadjuteur du vicaire apostolique du Ghénsi.
Nous n'avons rien vu de particulier en route : force casarkas rouges, des aigles pygargues, et encore quelques ibis roses. La pkineque nous avons traversée n'est pas parfaite ; elle est artificielle en partie, et extrêmement fertile en froment, d'après ce que j'entends dire. Le terrain quaternaire a l'aspect de celui de Pékin. Les villages sont nombreux, la plupart entourés de grandes murailles et de fossés, et couverts en partie de peupliers ta-yang et d'autres arbres.
Nous avons voyagé en longeant les montagnes à notre ga,uche, à une ou deux lieues de distance.
Celles-ci étaient couvertes de nuages au sommet; mais j^ai pu apercevoir qu'elles diminuaient de hauteur à mesure que nous nous avancions vers l'occident. Leurs flancs septentrionaux, tous de profil et terminés brusquement sur la même ligne, sont déchirés par de larges vallons triangulaires qui font, au loin, le curieux effet d'autant d'immenses pyramides. Les torrents qui en sortent, et que nous avons traversés à moitié secs, contiennent des cailloux de granité, de calcaire gris et de grès schisteux.
Ici, les hommes de Mgr Pagnucci ont acheté une peau incomplète d^n grand Pteromys, ou écureuil volant, aussi gros qu'un chat : c'est le môme animal que celui dont j'ai vu la dépouille à mon arrivée à Sin-gan-fou ; seulement, il a plus de blanc sur le dos. Si nous avions là une espèce distincte de VAlbo-rufus de Moupin, on pourrait le nommer Pteromys dorsalis^ à cause de cette grande tache ovalaire qui marque son dos.
J'apprends ici que c'est la voie du nord de la rivière Yé'ho qu'a suivie l'an dernier le baron de Richthofen, avant de s'engager dans le Tsing-ling. (Par cette route, on compte qu'il y a douze jours de marche de Sin-gan-fou à Han-chong-fou.) Aussi ne peut-il pas se faire que ce célèbre géologue ait visité le fameux Thaé-péy-chan, du moins dans sa partie principale?
21 janvier 1873. Tchou-dze-chién, Très-beau temps.
Aujourd'hui, je vais, dans Faimable compagnie de Mgr Amato, visiter les rizières voisines où Ton nous apprend que les ibis roses sont assez abondants. Mais ici aussi ces oiseaux sont tellement farouches que nous ne parvenons pas à les approcher à tir. Une garzette que je prends a déjà le dos revêtu de son beau plumage de noces. Je tue aussi le Motacilla ocularis, le Mot. alboïdes et quelques autres petits oiseaux.
Les rizières sont au nord-ouest de la ville, immédiatement au sortir de la porte. Elles sont alimentées par de claires eaux qui sourdent de terre là-môme etquele froid ne gèle que plus loin. Aussi sont-elles, dans cette saison, le rendez-vous et la ressource d'un très-grand nombre d'oiseaux. Mais je n'y vois que les espèces déjà observées ailleurs, c'est-à-dire la grande aigrette, le héron gris, l'aigle pygargue, l'aigle plaintif, la buse d'Orient, le milan, le cormoran, le vanneau et une immense quantité de canards, de sarcelles et d'oies. Les chasseurs du pays tuent ces palmipède^ au moyen d'un long fusil monté sur une sorte de brouette dont le devant est garni de branches d'arbres. Ils ne tirent point l'ibis, dont la chair passe pour immangeable, et qui vit de sangsues et de petits poissons. On me dit qu'on ne le voit point au pays en dehors de la saison froide. Cependant, quelques personnes m'ont affirmé que le Hong-ho niche parfois dans les environs, sur les plus grands arbres.
]je9 montagnes paraissent bien ç§ 3pir à potre
midi ; et au sud ouest j'aperçois l'un des imposants membres du Thaé-péy-chan^ prêt à nous cacher les derniers rayons du soleil. D'ici non plus cette montagne, qui passe pour la principale du Tsing-ling^ ne me paraît pas plus élevée que le Kouang-thang^ mesuré par moi au Lao-ling, c'est-à-dire qu'il a quatre mille mètres au plus, comme l'avait supposé M. de Rîchthofen.
22 janvier 1873. Tchou-dze-chién encore. Malinée froide et ciel couvert ; très-beau temps plus tard.
Je ne suis qu'à moitié contrarié de n'avoir pas pu louer une autre charrette pour continuer notre voyage. Je pourrai jouir encore un jour de la si agréable compagnie de Mgr Amato, et parcourir de nouveau les rizières avec cet actif et saint prélat, qui a fort aimé la chasse dans son temps de jeunesse et qui ne la déteste pas du tout encore. Mais ces beaux Ihis^ à l'éclatant plumage, seront-ils toujours inabordables? Espérons que non. Je pourrai du moins engager les chiiHseiœs à la canardière à s'occuper de mos oiseaux, dont je suis impatient de vérifier l'identité ou la dissemblance avec les ibis que j'ai pris Tan dernier au Tchékiang. Ceuxci, au mois d'avril et de mai, avaient tous le cou et les parties supérieures du corps revêtus d'une couleur cendrée s'harmonisant agréablement avec le rose et le blanc du reste du plumage : or, cette teinte ne me paraît point exister dans la race du Chénsi.
Malgré l'aide de Mgr Amato, qui est très-bon tireur, nous n'obtenons, cette fois encore, que des plumes de notre échassier rose ! Parmi d'autres oiseaux capturés dans la journée s'en trouve un nouveau pour moi, qui est, je crois, le Motacilla dukhunensis ^ ou mieux le Mot. baikalensis de Swinhoe.
A notre retour à la maison, les marchands chrétiens chez qui nous sommes logés me donnent une peau sèche de putois qui me paraît ressembler beaucoup au PutoniirS sibiricus de Pékin ; mais elle provient d'un animal aussi gros qu'une fouine. Ils me cèdent aussi une peau fraîche de renard du pays, mais sans le squelette. Heureusement, je possède déjà une tète osseuse d'une bête de la môme espèce (restes d'un repas de panthère) que nous avons ramassée naguère parmi les montagnes. Cela suffira pour décider si, comme il me semble, notre renard est bien le môme que celui de Pékin, lequel, à son tour, me paraît différer peu ou point du renard de France, offrant comme celui-ci la variété à ventre blanc et la variété à ventre noir. Après cela, que penser de l'authenticité des deux espèces que M. Swinhoe a décrites du Fokien, sous les noms de Vulpes holec et de Vulpes lineiventer?
23 janvier 1873. Très-beau temps. Voyage de Tchou-dze-chién à Yén-kla-tsoim,
Pour la somme énorme (comparée aux prix de Pékin) de trois mille cinq cents sapèkes, nous avons
loué une charrette pour cette seule journée de chemin.
Pendant que l'excellent Mgr Amato se prépare à continuer son voyage vers l'Orient, je reprends ma route vers le couchant une bonne heure avant le jour, et bientôt je me trouve hors des murailles de cette ville, jadis très- commerçante et riche, et qui commence à peine à se relever de ses ruines.
Notre voyage se fait d'abord sur une plaine du même genre que celle que nous avons parcourue dernièrement, presque au niveau et le long de la rivière Yé-ho^ puis sur le terrain ondulé du Z)i7uvium hoang-hoïen y à douze ou quinze mètres audessus de la terre alluvionale et un peu plus éloigné du fleuve. Ce soir, nous commençons à voir à notre droite, c'est-à-dire vers le nord, une rangée de montagnes mé.diocres, formant un haut plateau sans pics aigus. A noire gauche, en allant vers l'occident, nous trouvons que les montagnes croissent de nouveau en hauteur jusqu'au groupe du Tlmé-péy-chan; elles s'abaissent ensuite, à partir de ce point, et paraissent s'arrondir à mesure qu'elles s'éloignent ù l'ouest.
Les animaux principaux que nous observons en route consistent en un Lanhcs major^ une chouette fauve et une nombreuse volée de grandes outardes. Ces derniers oiseaux s'acheminaient gaiement vers le Nord (comme si l'hiver était fini !) en groupe désuni, et en s'amusant à faire il tomp^qlo, ou ]a cvilbiite, e^u milieu des aifs, avçc iine
aisance dent je n'aurais pas cru capables ces gros et lourds volatiles.
C'est en face du Thaé-péy-chan que nous avons suspendu notre marche, à la nuit tombante, dans le village de Yén-kia^tsoun. Il y a ici une trentaine de familles chrétiennes, avec une chapelle et un bon logement pour le missionnaire qui les dessert. Il paraît que nous ne nous trouvons encore qu'à deux cent quatre-vingts li de Sin-gan-fou.
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