DIT 27 FBVBIEB ATT 15 MARS
Un moment de découragement. — Arrivée du P. Tchao. — 'Terribles détails sur les cruautés exercées par les rebelles. — Aspect de la belle et riche vallée de Han-tchong-fou ; plantes cultivées.
— Une héronnière. — Le buffle Arni. — Fossiles de Thin-kia-kho.
— Un évanouissement. — Les montagnes de Ho-chen-miao. — La grotte aux chauves-souris ; capture d'espèces nouvelles. — Prise d'un nouvel oiseau (Sulhora cyanophrys). — Culture dn Moueul, cryptogame alimentaire. — Retour de la région des fo-
. rets; une fausse indication. — Course à la ville de Mién-chién. — Injustices des mandarins. — Composition géologique du Nord méridional du Tsing-ling. — Le vin de riz; les marbres^ les houilles de la vallée du Han.
27 février 1873. — Ouang-kia-ouan. Ciel couvert, atmosphère lourde; menace de pluie au soir.
Me voilà bien embarrassé ! Je pensais, comme on me l'avait dit, trouver ici, ou dans le voisinage, le P. Ouéy (P. Vidi, franciscain italien), et recevoir de lui les renseignements et les aides nécessaires pour aller m'établir au plus tôt au milieu des grandes montagnes. Malheureusement, il est parti, il y a seulement deux jours, pour aller fort loin
VOYAGB EN* ClflîîE. | -=r ^
dans le sud-ouest, d'où il ne reviendra, dit-on, qu^au bout d'un mois ! Quant aux trois prêtres chinois qui desservent les chrétientés de cette vallée, il parait qu'ils sont aussi plus ou moins éloignés de Ouang-kia-ouan, Patience !
Je me sens trop fatigué pour me remettre en route aujourd'hui et aller les trouver chez eux. Il faudra pourtant les voir bientôt, car il convient de leur annoncer ma venue dans leur district ; et, d'ailleurs, je ne saurais partir pour l'intérieur des montagnes sans avoir leurs indications et leurs secours.
^ Je dois le confesser ! il y a plusieurs jours que je me sens mélancolique et poursuivi d'une grande envie de me retrouver avec des confrères compatriotes. Je suis harassé des mille chicanes et de la duplicité des Chinois (mes domestiques compris), et je ne sais pas si je résisterai longtemps à la tentation de descendre le Han-Kiang et d'aller îiu plus vite travailler dans le*Kiangsi : là je serai avec les miens, avec des hommes que j'aime et qui m'aiment! Mais, d'autre part, je sens qu'il y a un grand intérêt scientifique à explorer celte région inconnue de l'ouest de Han-Tchong, y compris la pointe méridionale du Kansou et un coin du Kôkonoor. Il est vrai que les gens qui m'entourent ne savent m'indiquer dans ces montagnes aucun animal nouveau ou important que je n'aie déjà rencontré ailleurs. Mais il y a toujours les plantes, les insectes, les mille créatures, petites et grandes, qui toutes ont leur valeur relative et
dont il est important de constater l'existence dans celte région, dans l'état actuel des sciences et des questions géogoniques agitées en Europe.
Il vaut donc mieux que je relève mon courage et que je me dévoue, pour accomplir ma lâche jusqu'au bout. Conséquemment, si ma santé ne se gâte pas trop, je veux essayer, Dieu aidant, de me transporter, dès la semaine prochaine, à Ho-chenmiaOj un lieu de misères et de fatigues, me dit-on, mais le seul où Ton sache m'indiquer des bois et des montagnes de quelque importance. Il parait qu'il y a des chasseurs dans celte petite chrétienté; ce qui veut dire qu'il y a aussi dos aniinaux.
Aujourd'hui, je me trouve seul toute la journée dans cette grande résidence, où se réunissent de temps en temps les missionnaires du district, pour vaquer ensemble à leur retraite annuelle. J'ai donné à mes jeunes domestiques la permission d'aller visiter, avec leurs autres compagnons de voyage, ce qui reste de la célèbre ville 'de Han-tchong-fou , qui fut capitale de tout l'Empire sous le règne de l'empereur qui fît bâtir la grande muraille, il y a plus de deux mille ans. Le ciel est sombre aujourd'hui et m'empêche de voir les montagnes occidentales vers lesquelles je voudrais me diriger. Mais au sud, derrière les petites collines arrondies qui semblent occuper une vaste étendue, apparaissent des hauteurs importantes oii l'on me dit qu'il y a de la neige jusqu'en juillet : celte chaîne sert de frontière entre le Chénsi et le Setchuan. Vers le nord, je distingue aussi des montagnes assez con-
sidérables, derrière lesquelles se cache le fameux Thaé-péyy qui, au dire de tous les Chensinois, est la principale de toute leur province.
Mes deux domestiques, qui sont partis dès le matin pour voir notre chef-lieu, si renommé dans toute laChine, mais si déchu desa grandeur et de sa prospérité depuis les destructions des rebelles, ont été chargés de s'informer de Fépoque où il est possible de naviguer sur le Han-Kiang, et de voir s'il n'y aurait pas moyen d'expédier par ce fleuve nos caisses pour Han-Keou, avant de nous y embarquer nous-mêmes. En Europe, le dernier des hommes pourrait vous renseigner sur des questions semblables ; mais c'est bien autre chose ici I
Le soir, au moment même où j'écris ces lignes, mes jeunes gens reviennent de la capitale. Ils s'y sont bien amusés, sans doute ; mais ils n'ont point fait mes commissions ! Heureusement, bientôt après eux, arrive de son côté le P. Tchao, un prêtre chinois d'une cinquantaine d'années, au maintien digne et aux manières prévenantes. Me voilà tiré d'embarras et de mauvaise humeur! Il était plus près d'ici qu'on ne le pensait, et il vient pour me souhaiter la bienvenue; il pourra me fournir des indications. Ce brave homme abonde en paroles, à la manière des Chinois de quelque importance ; mais j'ai de la peine à apprendre de lui quelque chose de précis sur quoi que ce soit: ce n'est point le P. Vidi, un Européen ! Je comprends pourtant qu'il est d'avis quec'està//o-c/ien-miao que je trouverai le mieux ce que je cherche ; mais ce sont
des lieux très-misérables pour les ressources de la vie, et il faut trois jours pour s'y rendre avec les bagages. De plus, j'apprends que le Han-Kiang a trop peu d'eau maintenant pour y naviguer à son aise, mais que néanmoins il est possible en tout temps de se rendre par eau de Han-Chong jusqu'à Han-Keou, en changeant trois ou quatre fois de bateau en route. On compte environ quatre mille U de distance entre ces deux villes !
Ce monsieur me raconte encore que, avant les ravages des rebelles, ces régions étaient très-peuplées, très-riches, très-bien cultivées, qu'il y avait beaucoup d'arbres auprès des nombreux villages, etc., mais que l'invasion des Tchang-niao a' tout ruiné, comme un ouragan détruit la moisson. Ce district renfermait beaucoup d'établissements chrétiens, et le nombre des fidèles montait à douze mille. Maintenant, il y en a beaucoup moins ; un grand nombre d'entre eux sont morts, plutôt de misère que par le fer des rebelles. Pendant deux ans, la seule viande qui s'est veAdue aux boucheries est la viande humaine, celle des personnes mortes d'inanition. Plusieurs mères dénaturées furent précipitées dans la rivière, pour avoir vendu leurs enfants comme s'ils étaient morts d'euxmêmes, tandis qu'elles les avaient tués pour en vendre la chair ! . . .
Il n'y a que peu de temps que le pays est purgé de ces brigands, cause de tant de maux et d'abrutissement. Moi-même, j'en ai bien rencontré encore quelques-uns à cheval, qui continuent à tenir la
campagne, et qui sont faciles à reconnaître àleurs longs cheveux ; mais on peut dire que le pays est maintenant en paix, et Ton a quitté les montagnes inaccessibles où Ton s'était sauvé^ pour revenir cultiver la plaine et reconstruire les maisons détruites.
28 février 1873. Ouang«kia-ouau. Mauvais temps; vent d'est, pluie froide et neige. -
A cause du mauvais temps, le P. Tchao est resté aujourd'hui avec moi. Mes conversations avec lui et avec les chrétiens du pays me conUrment dans mon intention de me transporter au site montueux de Ho-chen-miao.
1" mars 1873. Ouang-kia-ouan. Neige et ciel chargé. Le baromètre marque 713 mm.
Ce bon P. Tchao, après m*avoir donné de nouveaux renseignements et des instructions aux chréliens de ce hameau, monte lestement sur sa mule jaune et repart pour sa mission, accompagné de son domestique à cheval. Il m'a promis de recommander à des pêcheurs de sa connaissance la capture d'un Va-va-yu (Sieboldia Davidi)^ gigantesque salamandre qui existe sûrement dans les eaux de cette vallée du Han, mais que l'on dit fort difficile à prendre en cette saison.
Ayant appris qu'un homme du pays était sur le point de partir pour Sin-gan*fou, je veux profiter de cette occasion pour y envoyer des lettres. Entre autres, j'en écris une fort longue sur tout ce que
j'ai observé dans le Tsing-ling : j'y insère les listes des mammifères et des oiseaux dont j'ai constaté la présence dans cette immense chaîne, pour le compte du Muséum.
2 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Le temps est meilleur, mais Tair est pesant : Ton se ressent du voisinage du Setchuan.
Au nord, l'hiver et le printemps sont la saison du temps sec, des journées sereines; dans la Chine centrale, c'est l'époque des brumes, des petites pluies fréquentes.
J'emploie ma journée à tout préparer pour partir demain matin vers les régions occidentales. J'ai loué quatre hommes pour porter nos lits et les objets nécessaires pour une campagne qui pourra durer quelques mois, si je trouve à travailler utilement. On me dit que, en marchant bien, nous pourrons parvenir dans notre première journée à la chrétienté de Thin-kia-ko, éloignée d'ici de quatorze à quinze lieues : c'est beaucoup de chemin pour des piétons chargés et pour moimême !
3 mars 1873. Départ de Oaang-kia-ouan pour Ho-cheriHTiiao. Temps incertain; pluie par moments.
Dès quatre heures du matin, nous plions nos lits et nous nous mettons bientôt en marche en tenant la direction de l'ouest.
A la venue du jour, l'atmosphère se trouve
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transparente, et je regarde à mon aise celte chaîne inconnue des montagnes méridionales, auxquelles on donne le nom de Lan-chan : le spectacle est beau ! Ce sont d'abord d'innombrables monticules arrondis^ dispersés au delà de la plaine méridionale comme les vagues sur l'Océan. Ceux-ci sont suivis d'autres collines plus anguleuses, plus hautes, qui paraissent s'élever jusqu'à six ou sept cents mètres au-dessus du Han. Enfin, Thorizon est borné par une imposante muraille, blanche de neige, dont les points les plus éminents sont au sud-ouest de Han-tchong-fou. Du côté de Toccident aussi apparaît, derrière un triple rang de collines étagées, une longue et grande chaîne, qui appartient aux confins méridionaux du Kansou.
Nous marchons entre la plaine du Han-Kiang et les derniers contre-forts du Tsing-ling. Nous longeons des champs couverts de beau blé, de petits pois, de lentilles, de colza {yoii-isaé) et de moutarde [la^tsaé). Ces deux dernières plantes oléagineuses, dont les jeunes pousses sont aussi mangées par nos Chinois, commencent à fleurir maintenant. Du reste, la nature dort encore sur ces sèches collines quaternaires, et il n'y a que très-peu de plantes spontanées qui commencent à végéter. J'observe un Astragalus déployant déjà ses jolies fleurs d'un rouge violet; le précoce For^ sithia bravant depuis longtemps la neige et les gelées; une violette sans odeur, faisant rêver aux frais valions de l'Europe.
Les arbres sont toujours rares : quelques Diospyros ou caquiers, des saules, de rares P-aulownia. Je vois l'un de ces derniers formant le plus grand arbre de l'espèce que j'aie jamais vu; il est isolé parmi les champs, et les hérons cendrés y ont établi leurs nids, au nombre de trente à quarante. Ces échassiers, que les indigènes ont le bon esprit de ne jamais tracasser, sont activement occupés, les uns à refaire leurs nids, les autres à couver, les autres à élever les petits, dont quelques-uns sont déjà grands. Cette vie de république permet à ces oiseaux de protéger alternativement leurs œufs et leurs nouveau-nés contre la rapacité des corbeaux et des milans.
J'ai souvent rencontré des héronnières dans mes voyages en Chine ; très-souvent elles sont établies sur les grands arbres des pagodes, et nous en avons môme plusieurs dans Tintérieur de la ville de Pékin. Mais, partout, ces pacifiques familles sont l'objet du respect des populations. Chaque espèce de héron construit ses nids le plus près possible les uns des autres, pour une raison de protection mutuelle. J'ai vu jusque dans le Nord des héronnières d'aigrette, de gazette, de bihoreau et de héron gris; mais je n'ai pas observé de nids d'Ardeola prasinosceles ailleurs que sur les saules qui bordent les rizières de la Chine centrale.
Les autres oiseaux que nous rencontrons ne présentent point de nouveauté : je distingue le Turtur sinensis et le T, visorius^ plus nombreux encore ici qu'au nord de la chaîne ; le Spizixos vert
et jaune, broutant les jeunes feuilles de petits pois, en compagnie des deux Ixos du pays ; les Embe^ riza fncata et rustica^ et quelques Cochevis ou alouettes huppées. Je n'avais point vu encore si au sud ce gai chanteur des pierreuses collines de notre Europe méridionale.
Nous trouvons encore sur notre route un autre animal du Midi, moins gentil, il est vrai, mais dont la vue intéresse vivement mes deux Pékinois; ils ne connaissaient que de nom le Chouy-nioUy le monstrueux buffle arni, aux immenses cornes noires et disposées en croissant.
Le bufYle de Chipe, appelé bœuf aquatique, diffère de celui qu'on voit en Egypte et en Italie par une taille plus forte et par ses cornes plus grandes, non obliques, mais dirigées en demi-cercle parfait sur le même pian. La peau est presque nue et d'un brun-sale. C'est un animal stupide et farouche, et qui a besoin d'être tenu par une courroie passée aux naseaux. Cependant, les Chinois le rendent aussi doux et familier que leurs autres bétes do* mestiques. Les goûts aquatiques du buffle le rendent précieux pour la culture du riz; il est plus robuste et plus leste que le bœuf, mais il craint le froid. Aussi n'en ai-je jamais vu dans la province de Pékin. D'après ce qui m'a été rapporté, VAmi vit à l'état sauvage dans lès forêts marécageuses des Philippines, et il y est d'une férocité incroyable.
J'observe en route que les grandes pierres employées dans la construction des ponts et des bâtisses consistent en marbres de toute sorte
(blanc, veiné, brèche, elc.) provenant des montagnes au pied desquelles nous cheminons. Je vois 'aussi de la houille que Von porte à dos d'homme d'une mine peu éloignée : c'est de la houille bitumineuse, qu'on me dit être fort bonne et abonder dans plusieurs localités.
Il m'est donc facile, dès à présent, de me rendre raison de la réputation de prospérité dont jouit au loin la vallée du Han-Kiang : climat bon et tempéré, terroir fertile, eaux abondantes et saines, profusion de toute sorte de pierres de construction et d'ornement, abondance de combustibles minéraux, etc. Entre les mains des Européens, cette contrée serait bien autre chose que ce que je la vois !
Bien que- nous ayons fait aujourd'hui plus que le chemin ordinaire d'une journée de marche, nous arrivons avant la nuit close chez les chrétiens de Thin^kia-kho. Quoique troublés d'abord à la vue de sept ou huit hommes dont la venue ne leur a pas été annoncée, ces braves gens (quelque peu sauvages) doivent bien se résigner à nous donner un logement et des vivres (bien entendu, à mes frais) : il n'y a point aux environs d'auberges où nous puissions aller ; la maison où se trouve la chapelle des chrétiens est celle où vont loger toujours les missionnaires de passage. Les habitants ne perdent rien à cela, surtout avec moi.
4 mars 1873. — Thin-kia-kho. Baromètre :
708"*". Beau temps d'abord, avec ciel mi-voilé; puis quelque peu de pluie.
Comme j*ai appris que, à Ho-chen-miao où je me dirige, il y a un manque total des ressources delà vie, je suis obligé de m'arréter ici pendant deux jours, pour donner è mes gens le temps d'acheter à la ville voisine des provisions de farine, de riz, d*huile, etc. Cette halte aidera à guérir mes pieds meurtris par les voyages précédents.
J'emploie mon temps à parcourir lentement ces basses et sèches collines des environs qui forment le talon du Tsing-ling oriental. Elles sont quaternaires vers le bas ; plus haut, la terre meuble est mélangée de nombreux cailloux de silex blanc, jaune, de quartz lydien. La roche, qui me paraît former la charpente des premiers monticules, est un grès siliceux, à gros grains, peu dur.
Il y a quelques arbres rabougris; le quercus sineiisis et le quercus obovata se trouvent à côté d'un troisième chêne à feuilles moyennes, de la forme commune, à gland petit, mince, pointu, muni d'une cupule glabre et d'un pédoncule court.
Je rencontre là, en compagnie de VIxos xanthorrhous, un oiseau nouveau pour le pays : c'est mon Yuhhia diademata, de Moupin. Cet oiseau a les formes générales du Jaseur de Bohême, mais il est plus petit et ses parties supérieures sont colorées de brun cendré ; il est insectivore et frugivore, comme les Ixos. Quant à VIxos xanth., il parait abondant dans toute la Chine centrale, parmi les montagnes moyennes, et il diffère de l'espèce vulgaire congénère (Ixos sine)isi$) par sa tête noire sans blanc, par ses sous-caudales rousses, par
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une pelite tache rouge qui orne les deux côtés du bec, et par une taille un peu plus forte. Il descend aussi moins que l'autre dans les plaines. — Tous les oiseaux de ce genre sont remarquables par leurs mœurs sociables, et par leur voix forte, variée, agréable, parfois burlesque; communément, leur queue est ornée en dessous de jaune, de roux, de rouge clair. Les nombreuses espèces d'Ixos connues sont surtout répandues dans les régions subtropicales de TOrient, et la Chine en compte cinq : Ixos Jocosus, Ix, chrysorrhoïdes, Ix. xanthorrhoûs, Ix. sinensis et Ixûs hainanus, (une variété de l'autre), propre à la grande île méridionale.
Les seules captures que je fais dans la journée consistent en quelques petits coléoptères (carabiques pour la plupart), que je ramasse sous les cailloux siliceux. Il y avait les débris d'un Garafciis, d'après lesquels j'ai pu reconnaître le vrai Carabus smaragdinus du Nord, et que j'ai emboîté soigneusement, tant les insectes de ce genre sont rares en Chine.
5 mars 1873. — Thin-kia-kho. Temps sombre.
Je fais dans la matinée une course sur les bords d'un grand torrent qui sort des montagnes, en compagnie de mes chasseurs. Nous prenons Ixos xanth.^ Suya striata et Garrulax sannio. Mais c'est en vain que nous poursuivons un magnifique faisan sans collier, seule espèce connue ici. J'aperçois voler sur les sables des Coiyle sinensis^ petites
hirondelles qui ne différent de nos mariim d'Europe et de Pékin que par les teintes cendrées du dos. — Il y a beaucoup d^Elœococca verrucosa^ quelques Rhus vernicifera^ des Stillingia sebifera, des peupliers pyramidaux; et, dans un coin abrité, nous observons pour la première fois un abricotier en fleur.
C'est ici le point le plus septentrional où je rencontre VElœococca et le Stillingia, deux arbres abondamment cultivés dans toute la Chine méridionale, sous les noms de Tong-chou et Yéou-chou. Le premier, de la famille des euphorbiacées, a Taspect et les proportions d'un figuier; avec des feuilles moins divisées. Il porte, en avril, de beaux panicules de fleurs ressemblant à celles du Catalpa et dépourvues de parfum; à la fin de l'automne mûrissent ses fruits qui sont de grosses capsules sphériques renfermant plusieurs amendes du volume d'une pe,tite noix. Ces fruits écrasés donnent une huile abondante qu'on n'emploie qu'à l'éclairage et à vernir, quand elle a été épaissie par la cuisson. Le Stillingia^ un euphorbiacé aussi, fait de loin Teffetd'un petit peuplier; ses fruits mûrissent en été, et laissent sortir par l'ébullition une matière graisseuse dont on fait des chandelles. Quant au Sumac à vernis, c'est un arbre de quatrième grandeur que l'on confondrait avec VAilantus glandidosa, faussement appelé en France vernis du Japon. Le vernis vénéneux de cette plante coule d'entailles obliques pratiquées sur le tronc et à la partie inférieure desquelles est flxéç une
valve de moule pour recueillir la précieuse liqueur. Cette matière prend une couleur noire au contact de Tair et durcit d'autant plus rapidement que le temps est plus humide ; appliquée sur le boiSy elle formé un vernis très-dur, luisant, et d'un noir parfait. — Je ne sais pas jusqu'où s'avance dans le nord le Rhus vemicifera que j'ai déjà vu dans le Tsing-ling septentrional, mais j'ai souvent rencontré à Pékin le Rhus seini-alata^ le RhiLS cotinus et un autre Rhus ressemblant au coriara.
Dans l'après-midi, j'explore le ravin de Thinkia-po à quatre lieues à l'est nord-est [de la ville de Afién-chién et j'y découvre des schistes calcaires offrant des taches charbonneuses. En cassant ces chistes à coups de caillou, j'ai la bonne chance d'y trouver de magnifiques impressions de fougères (de deux sortes) et de feuilles de bambou ou de cycas.
Il n'y a là qu'une très-mince couche de houille, et ce combustible, inexploitable dans cette localité, est renfermé entre des schistes bleuâtres durs, à la suite desquels viennent des grès feuilletés, riches en mica et en quartz. Toute la série de ces roches est soulevée jusqu'à quarante degrés du côté du nord. Sous les schistes existent des granités qui paraissent avoir déplacé les strates sédimentaires.
Dans les collines environnantes Ton voit quantité de blocs siliceux et de quartz noir ou lydien^ et c'est à une trentaine de H d'ici, à l'ouest, qu'on
extrait cette bonne houille dont j'ai parlé plu> haut, et & laquelle se rapportent sans doute les débris végétaux que je vois dans ces vallons.
Je suis tout seul, ce soir, à visiter ces montagnes, et c'est avec tant d'ardeur que je travaille à briser les pierres fossilifères, pendant plus de deux heures, que tout à coup je me sens pris d'étourdissement et tomber évanoui sur mes précieux débris.... .Revenu à mes sens, je m'arme d'énergie et, chargé du plus grand poids possible de ces trésors d'un nouveau genre, je retourne lentement au logis. J'y suis reçu (comme bien d'autres fois] aux grands éclats de rire de mes Chinois, qui ne comprennent pas qu'on puisse se charger de pierres sans être un manœuvre, et qui me prennent pour un fou sans doute !
Bien que la Chine soit riche en terrains carbonifères, c'est si rarement qu'il m'a été .donné de rencontrer des traces claires de cette végétation antique qui nous a précédés de centaines de siècles, que je considère comme un bonheur la découverte que j'ai faite aujourd'hui. Aussi ne regretterai-je pas mes peines, d'autant plus que ces empreintes sont très-belles, quoique ne représentant que trois ou quatre espèces de plantes. Autrefois, j'en ai recueilli de six ou sept autres espèces, à San-yn, à l'ouest nord-ouest de Pékin. — C'est sans doule quand on aura réuni et étudié un grand nombre de ces fossiles que l'on pourra prononcer si tous nos dépôts houillers appartiennent pvi non ç^ux |iiême$ formations^ et si notre terrain
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carbonifère est réellement postérieur à celui d'Europe, ou bien s'y est déposé dans des conditions différentes.
6 mars 1873. — Voyage de Thin-kia-kho à Ho-chen-miao. Temps sombre; pluie ou neige tout le jour.
La petite chrétienté où nous devons aller est à sept ou huit lieues d'ici; mais comme nous ne ferons, pour y aller, que monter et descendre , dans les montagnes, nous aurons besoin de toute notre journée pour arriver à notre étape.
Nous partons donc vers le point du jour, et, de colline en colline, nous parvenons au dos de montagnes ayant en moyenne trois ou quatre mille pieds d'altitude, dont les arêtes nous mèneront jusqu'à notre destination.
Sur notre chemin,4e baromètre descend jusqu'à six cent douze millimètres, avec un demi-degré de température à dix heures.
Nous avons à notre droite, pendant longtemps, une grande montagne qui paraît s'étendre au loin vers le nord et avoir au moins trois mille mètres d'altitude.
Les roches observées en route, du midi au nord, sont : schistes divers, grès schisteux micacés et quartzeux, calcaire en couches puissantes souvent marmorisées, gneiss ou granité en couches; et puis du granité massif et toujours du granité et rien que du granité, jusqu'à la fin du voyage.
Les montagnes sont couvertes de hautes herbes et de broussailles, mais on les incendie souvent. Le pays devient de plus en plus boisé, à mesure qu'on approche de Ho<.hen^miao ; et je distingue cinq espèces différentes de chênes, deux de rhododendrons, des noisetiers, etc. Je trouve quelques pieds de Cunningha/mia lanceolata; mais ce beau sapin, si commun plus au sud, n'est ici cultivé que comme ornement.
7 mars 1873. — Ho-chenHniao. Neige humide. Le baromètre me donne une altitude de treize cent quatre-vingt-dix mètres pour la chapelle des chrétiens.
L'endroit où je suis venu m'établîr est à une douzaine de H plus au nord que Ho-chen-^miao (la pagode au corps vivant) proprement dit, et s'appelle Che-kiorpin, Les environs de celte résidence ne paraissent pas devoir me fournir de bonnes collections. Aussi, quoique j'aie apporté ici des bagages suffisants pour y séjourner plusieurs mois, je crains bien de ne pouvoir guère y rester longtemps. La contrée est toute montueuse, il est vrai, et assez bien boisée çà et là; mais ce sont partout les mômes montagnes granitiques. Les grandes montagnes à forêts se trouvent toujours plus loin ! et c'est là seulement qu'on m'indique des animaux rares....
Ici les chasseurs prennent du sanglier, an musc et rarement du faisan (sans collier). Ils me disent que le faisan doré vit aussi aux environ»,-
de même qu'un, autre gallinacé que je comprends être le Pucrasia œanthospila. On y connaît bien, de nom, le porc-épic, le Rhizomys et même le Budorcas; mais personne n'a jamais vu aucun de ces animaux. Il y aurait encore dans les bois un écureuil et un Pteromys grisâtre et de taille assez petite. Pour le moment, ces bons montagnards disent qu'ils ne peuvent prendre aucun de ces animaux. Cependant,^ j'ai pu décider quelques jeunes gens à aller, dès ce matin et malgré la neige, explorer une caverne où ils me disent qu'il y a des chauves-souris en grand nombre.
A raison dii mauvais temps, nous avons gardé la maison ce matin. Notre logement, récemment bâti en terre et en paille, est largement ouvert à tous les vents, et nous nous y trouvons très-mal installés, ma chambre n*étant formée que d'un treillis à claire-voie qui n'arrête que les chiens et les porcs, mais point le froid ni les regards. D'un autre côté, ces chrétiens d'origine setchuanaise sont plus grossiers et plus méfiants que ceux que j'ai rencontrés encore dans cette province.
Ma première journée ne se passera pas sans quelque bonne acquisition : vers midi, mes hommes reviennent avec un sac rempli de plus de vingt chauves-souris, prises dans la susdite grotte. Il y en a une (un oreillard) qui est remarquable par ses larges oreilles qui sont aussi longues que son corps; une seconde (un Vesperus ou Murina)a, de très-petites oreilles, elle est hérissée d'un pelage roux, avec le ventre blanc. Toutes les autres
[Phyllorhina) appartiennent à une seule espèce, la même que je m'étais déjà procurée dans le Tsingling septentrional.
Dans Taprës-midi, je vais visiter les montagnes d'alentour; je n'y vois rien d'intéressant : deux faisans, quatre Pomatorhinus stridulus, et quelques Garr, sanjiio. J'entends encore ici mon grand PoM. gravivox.
11 y a au pays quelques châtaigniers sauvages, le Cepkalotaxus^ les deux pins^ le quinquefolia étant le plus commun. Le Coryltxs sp. abonde, de même que le Sumac à vernis, et des cerisiers sauvages dont le bois est estimé pour faire des meubles. Il y a encore Vorme et le charme, le bouleau blanc, un peuplier-tremble, des saules divers dont les plus nombreux ressemblent à notre marceau : mais ce sont les chênes qui forment la base des bois. Parmi les broussailles, je remarque une Hy" drangea, une vigne qui donne, me dit-on, des grappes mangeables, et le fraisier sauvage en quantité. Les fougères me paraissent ressembler à celles du Setchuan, et non point à celles du nord de l'Empire, à l'exception du Pteris aquilina^ qui prospère dans ces terrains granitiques.
8 mars 1873. — Ho-chen-miao. Ciel demi-serein.
Quoique la neige ne soit pas encore fondue entièrement, je vais visiter la grotte aux chauvessouris, qui est à un peu plus d'une lieue d'ici : je suis curieux de voir quelle sorte de grotte peut exister dans un pays exclusivement granitique.
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La fameuse caverne consiste en un ravin étroit, où se sont amoncelés de grands quartiers de roches qui laissent parmi eux une sorte de canal d'une trentaine de pas de long, divisé en plusieurs compartiments; il y coule un petit ruisseau qui doit grossir aux jours de pluie et inonder en entier ce sol très-incliné. Ce grand trou, parfaitement obscur, n'est donc pas habitable, et ne Ta jamais été, pour les mammifères terrestres : par conséquent, point de fossiles là, point de fouilles à faire. Mais la rareté des cavités dans un pays tout granitique et où manquent les grands et vieux troncs d'arbres fait que les chéiroptères y viennent prendre leurs quartiers d'hiver, pendus par les pieds de derrière aux parois supérieures de la grotte, qui, çà et là, sont assez élevées pour n'être pas à la portée des quadrupèdes carnassiers.
Mes montagnards d'hier ont tellement purgé ce pauvre repaire de chauves-souris, que nous n'y en trouvons plus que trois aujourd'hui ; et encore ne veux-je pas les emporter, étant assez fourni de cette espèce commune.
Ce lieu obscur est aussi le séjour d'une grande phalène grise qui voltige à son aise, sans crainte du froid extérieur. J'y prends encore de grandes araignées particulières à ces sombres lieux, ainsi que de curieux grillons remarquables par la longueur de leurs minces pattes. Mais pas trace de coléoptère à yeux ou sans yeux.
Chemin faisant, je tue un Siva ruficeps, une de
nos nouveautés du Setchuan, et un Suthora consptcillata^ autre rareté des confins du Kokonoor : ce dernier oiseau était en petite troupe, laquelle s'est unie, après mon coup de feu, à une bande de Suthora webbinna. Mais, en général, Ton voit fort peu d'oiseaux, à l'exception de VEmberiza eJegans, qui abonde au pays.
9 mars 1873. — Ho-chen-miao. Ciel couvert, mais bon temps.
Aujourd'hui, des chasseurs du voisinage m'apportent deux muscs qui sont en mauvais état et que d'ailleurs je ne pourrais pas acquérir, vu le haut prix qu'ils en demandent même pour la peau seule. L'un de ces chevrotins, armé de longues canines, a la gorge et les parties inférieures du corps jaunâtres, avec tout le dessus d'un brun verdâtre. L'autre, sans dents canines (femelle ou jeune), a le cou et le dessous d'un gris-blanc, avec le dessus d'un olivâtre gris : ces deux animaux viennent d'être pris ensemble. Par conséquent, les variétés de cette espèce qu'on voudrait fonder sur les cour leurs inférieures ne seraient que dés différence^ d'âge et de sexe.
Dans une promenade (c'est un dimanche) que je fais dans la soirée, je vois près d'un torrent des Spizixos chassant aux insectes ailés, à la manière des Yuhina et des Ixos^ ou bien de nos Mussiccapa, Deux Motacilla Hodgsonii, qui ont été capturés dans la journée, ont le dos noir, et dans l'un le noir de la poitrine commence à monter vers le bec.
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10 mars 1873. — Ho-chen-miao. Beau temps avec nuages. Course à la forêt.
Accompagné de mes deux domestiques el de deux chasseurs du pays, je pars pour visiter, pendant tout le jour ce que Ton appelle ici la Vieille- Forêt. C'est une région montueuse, toute granitique, hérissée de crêtes aiguës qui rayonnent en divers sens. Ces hauteurs et les étroites vallées qui en dépendent sont encore assez bien garnies d'arbres; mais depuis longtemps il n'y en a plus de gros, et Ton continue rapidement à couper tous ceux qui acquièrent une certaine épaisseur.
Le Pinus sinensis, le P, quinquefolia et VAbies Ihié'Sfui sont les seuls conifères de ces montagnes, avec le Gephaloiaocus qui s'arrête dans les vallées. (1 y a encore là, outre le chêne à feuilles ordinaires, un autre chêne qui est nouveau pour moi : il a des feuilles persistantes, rudes, piquantes et ressemblant un peu à celles du houx. Cet arbre a le port de celui que j'ai désigné sous le nom de quercus ilico'vleSy et rentre dans la section des chênes à bois très-dur, que les Chinois distinguent sous le^nom de Thié-siang ou chênes de fer : il croît bien vers deux mille mètres d'altitude. Je rencontre encore dans la Vieille-Forêi doux espèces de BetuluSy le peuplier-tremble, des Celtis et enfin des Alnus. Ce dernier arbre, que j'étais impatient de retrouver, est sans doute de la même espèce que celui qui foisonne au Setchuan occidental et que j'ai signalé sous le nom A' A Inus sinensis. Mais les rhododendrons n'abondent pas ici comme à
Moupin : je n'en distingue que de deux ou trois espèces.
Au point le plus éleyé où nous pan^enons, mon baromètre descend à cinq cent quatre-vingt-dix millimètres, et j'y trouve une altitude de deux mille deux cents mètres ; il y a de la neige glacée, et le plus souvent il est difficile de marcher, si ce n'est en rampant ou en s'accrochant aux broussailles. Parmi les rochers élevés et escarpés, je vois beaucoup de traces de chevrotins à musc; sur une pente boisée j'observe les galeries du Rhizomys, que la neige n'empêche pas de sortir de sa retraite pour aller faire sa provision de feuilles : je retire de ses trous quelques rameaux du chêne thié'Siang» Nous trouvons encore des vestiges peu nombreux de Ceriomis et de Pucrasia, mais sans apercevoir de ces gallinacés autre chose que des plumes provenant d'individus dévorés par les bêtes sauvages.
Du reste, ces froides forêts sont bien silencieuses en ce temps ; et, en dehors des coups de hache des bûcherons qui résonnent par les vallées, l'on n'y entend que quelques cris de casse -noix et de geai. A force de recherches, je parviens aussi à voir quelques petits oiseaux insectivores quif d'arbre en arbre, de pic en pic, volent avec l'inquiétude et la rapidité d'êtres qui sont pressés par la faim. Je reconnais le Silta sinetisis, le Parus pekinensis et le Sylviparus modestus^ tous oiseaux fort intéressants que je ne puis parvenir à atteindre. Mais je capture, ici aussi, le Siva cinereiceps
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et un joli SiUhora blànc-jaune, d'espèce nouvelle; cette dernière acquisition paye largement mes fatigues. Ce petit oiseau a les proportions et à peu près les couleurs du Suthora gularis, de Moupin ; mais il diffère de celui-ci par le manque du petit rabat noir et par la présence de deux larges sourcils d'un cendré bleuâtre : c'est donc avec raison que cette espèce pourra porte» Tépithète spécifique de Cyanophrys, Cette espèce paraît rare et est inconnue à mes chasseurs indigènes; je n'en ai vu qu'une paire, becquetant les herbes sèches qui sortaient de la neige, parmi les bois élevés.
Après avoir pendant tout le jour marché, couru, rampé, glissé et pataugé dans la neige, dans la boue et sur la glace, nous laissons les hauteurs pour retourner au logis. Les chasseurs chinois m'avaient quitté à midi.
Au bas de la vallée que nous suivons, j'ai la bonne chance de rencontrer une autre de mes nouveautés de Moupin : c'est un Yanthocincla hmulala, un oiseau isolé qui paraît égaré dans ces parages.
11 mars 1873. Ho-chen-miao Ciel couvert, mais bon temps.
La forêt explorée hier ne serait pas la seule connue ici, ni la plus considérable. Il paraît qu'il existe d'autres bois et d'autres montagnes bien plus importants ; mais c'est si loin vers le nord que je ne trouve pas de guides qui veuillent m'y accompagner en cette saison, d'autant plus qu'il
n'y a plus Ma de maisons de chrétiens où nous puissions aller chercher Thospitalité.
Dès mon arrivée dans ces quartiers, je me suis aperçu que les habitants, outre qu'ils sont assez grossiers, assez sauvages, montrent très-peu de bonne volonté pour m'aider dans mes travaux et dans mes chasses. Bien que je paye mes dépenses et les services re^s bien au-dessus de leur valeur, ces montagnards sont impatients de me voir décamper de leur hameau : ils me prennent sans doute pour un espion !
Tout de même, si ces lieux devaient me fournir des nouveautés zoologiques de quelque importance, je persisterais à y rester, malgré toute la méfîance de mes gens : je finirais par les apprivoiser. Mais je suis dès à présent convaincu qu'il n'y a ici qu'une fraction des animaux que j'ai déjà rencontrés au nord-ouest du Setchuan; par conséquent, je me décide, encore une fois, à aller chercher fortune ailleurs..., et nous nous mettons à recorder nos bagages, pour retourner demain dans la plaine méridionale.
Pendant que mes hommes rangent mes paquets et louent les porteurs nécessaires, j'emploie cette dernière journée à récolter les différentes fougères qui conservent, à cette époque, leurs frondes vertes dans les lieux abrités : parmi les espèces sèches, je vois des Sh^uihiopteris, et notre fougère royale en quantité.
Je rencontre encore et capture un second exemplaire isolé d'Yanth, hinulata et deux Siva ruficar
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pilla : cette dernière espèce aime les bambouseraies sauvages, et fréquente des lieux plus bas que son congénère à la tête argentée.
Je dois mentionner ici une industrie particulière à ces montagnes, où croissent en quantité les chênes de toute espèce : c'est la culture et la cueillette du Mou-eiil (oreille du bois), ce lichen gélatineux que les Chinois aiment tant à mêler à tous leurs plats de choix, et qu'ils obtiennent aussi au Yunan et en d'autres provinces du sud* Voici comment ces montagnards procèdent pour avoir le Moureul : ils coupent un grand nombre de chênes de médiocre taille, qu'ils émondent de leurs branches ; puis ils en attachent un long, horizontalement et Tixé à deux pieux, à hauteur d'homme, et ils appuient sur celui-là, obliquement et des deux côtés, le plus qu'ils peuvent de troncs de chênes garnis de leur écorce. Quand les agents atmosphériques commencent à faire pourrir ces bois, il s'y développe en été une très-grande quantité de ces cryptogames charnus et d'une couleur brune, que Ton récolte au fur et à mesure qu'ils croissent. La production en est d'autant plus copieuse que les pluies de Tété sont plus longues.
On me dit que ces montagnes produisent en très-grande quantité cette substance alimentaire, et qu'on en récolte encore davantage parmi les collines du sud du Han-Kiang. Les chrétiens de ces districts servent habituellement à leurs missionnaires du Mou-eul^ comme un plat de prédilection;
et jo puis dire que ce précieux végétal, un peu cartilagineux, se mange et se digère très-bien.
D'après ce qu'il m'a semblé comprendre, il faut pour la culture du Mou-eul : 1° du bois de chêne; 2* des montagnes granitiques ; 3® un climat humide et assez chaud en été. Aussi croirais-je que notre France occidentale conviendrait, en beaucoup d'endroits, pour une abondante production de cette plante dont Tubage, d'après moi, serait Ibrt avantageux aux personnes faibles de poitrine.
12 mars 1873. Retour de Ho-chen-miao à Thinkia-kho. Ciel couvert; pas de pluie.
Pour les raisons susdites, je quitte ce matin^ sans regret, ces montagnes et leurs rudes habitants; d'autant plus que, pour avoir les objets les plus nécessaires, comme le riz et le blé, j'aurais été obligé d'envoyer les acheter à la plaine (vingt-deux lieues! aller et retour).
Notre journée de voyage se fait sans rien observer de particulier. Aujourd'hui , au point le plus haut où passe notre route, mon baromètre marque six cent douze millimètres.
Grâce à la hauteur des nuages, je crois apercevoir que les montagnes les plus élevées de cette contrée sont celles qui font suite à ce massif imposant qui se voit à une dizaine de lieues au nordouest de Thin-kia-kho, et dont. les dépendances continuent à perte de vue vers le nord. Mais je pense que les principaux sommets n'en dépassent pas trois mille cinq cents mètres d'altitude. C'est
au côté occidental de cette chaîne dans la chaîne que nous apparaissent les crêtes dentées que nous avons parcourues avant-hier, et qui ont deux mille mètres d'altitude moyenne.
Une petite anecdote. Pendant que, suivant mon habitude, je cheminais cette après-midi bien en avant de mes gens, voilà que j'arrive à une bifurcation de la route, sans plus savoir quelle est la voie que je dois suivre. Précisément, il se trouve là quelques ouvriers occupés à construire une maisonnette. Sur ma demande adressée très-poliment, l'un d'entre eux me dit que c'est par le sentier de droite que je dois marcher. Or, comme ce chemin menait à une haute montagne, tout embarrassée de broussailles, où il me semblait que je n'étais point passé en venant, j'avais lieu de craindre que l'on ne m'eût donné une indication erronée. Je m'assieds donc là au pied d'un rocher, et à quelque distance des maçons, pour attendre ma suite. Mes homm^es venus, je leur demande bien à haute voix si c'est par la droile ou par la gauche que je dois continuer ma route; et quand leur réponse, donnée aussi à toute voix, démontre la fausseté de l'indication qu'on venait de me donner, je vais droit au méchant trompeur, et, au milieu du silence et de l'ébahissement des assistants, je lui administre une leçon inattendue, légère, mais suffisante pour qu'il se souvienne que le mensonge ne porte pas toujours bonheur. Cette petite scène ex abrupto a excité parmi mes hommes une hilarité qui a duré jus-
qu'à la nuit, c'esl^à-dire jusqu'à notre arrivée chez les chrétiens de Thin-kia-kho.
13 mars 1873. Thin-kia-kho. Très-beau temps; notre première journée sereine du pays de Hantchong-fou.
Je vais voir Mién-<hién^ à une trentaine de li à l'ouest, et à l'extrémité occidentale de ce qu'on appelle ici la plaine de Han-tchong : c'est une ville ruinée et vide, depuis le passage des rebelles, tout y ayant été détruit et brûlé en dehors comme en dedans des murailles. On y a rebâti quelques maisons, surtout devant la porte orientale ; mais c'est bien petit et bien misérable encore pour un Chién^ ou chef-lieu d'arrondissement! Parmi les objets étalés dans les boutiques, je vois une peau de chat sauvage semblable à celui que j'ai acquis dans leTsing-ling [Felis scriptà)^ et une peau mutilée de Paguna larvata, remarquable par ses teintes obscures et par le noir de son cou et de sa longue queue.
Près de cette ville, le Han-Kiang n'est guère qu'un torrent, du moins maintenant ; néanmoins nous y apercevons amarrés un certain nombre de bateaux voyageurs. Ceux-ci profitent de toutes les crues pour se porter sur d'autres points de la rivière.
A notre retour, nous traversons, près du fleuve, un long et populeux forum ou marché, où se font toutes les affaires commerciales de ces parages, et qui a nom Tsaé'yvén-lou»
Je suis accompagné, au retour de cette course, de plusieurs chrétiens des environs qui sont allés à Miénrchién payer leurs contributions annuelles. Chemin faisant, ils m'apprennent que le manda* rin les oblige à le payer, non point en lingots d'argent, mais seulement en sapëkes de cuivre, en exigeant deux mille sapèkes pour chaque taél ou once d'argent. De cette façon, cet intègre magistrat, en revendant les sapèkes reçues aux changeurs du pays, à raison de dix-sept à dix-huit cents par taël,se fait un boni de plus de dix pour cent.
Le peuple se récrie bien contre cette injuste et tyrannique conduite : mais à qui s'adresser pour obtenir justice? C'est un usage général en Chine : les mandarins ne diffèrent entre eux que par la variété des procédés qu'ils emploient pour extorquer l'argent des administrés, en plus ou moins grande abondance, suivant leur degré de capacité inventive...; et les victimes s'y résignent, en disant : «Si j*étais à leur place, j'en ferais tout autant! »
La fatigue nous ayant obligés à prendre haleine devant une petite auberge, on nous y sert, pour la valeur d'un sou de notre monnaie, un cruchon de .vin de riz qui nous restaure admirablement bien. Cette boisson, d'un goût aigrelet et un peu amer, est stomachique et contient peu d'alcool ; son bon marché est une preuve de la facilité de sa fabrication/ Ce premier beau temps du printemps a fait sor-
tir les insectes. Nous prenons des cincindëles ressemblant à notre Cic, riparia et Cic, gemmnka des Meloes, des Altica et quelques petits carabiques se rapprochant des Feronia et des Amara, Des papillons communs, appartenant aux genres Papilio, GonopteriXy Colias et Vanessa, voltigent par la plaine où, en plus des fleurs de colza et de moutarde, ils trouvent maintenant celles des saules, de l'abricotier et du prunier domestiques.
Il passe tout le'jour beaucoup de choucas noirs se dirigeant au nord. Il y a quantité de Pako autour des habitations humaines ; et sur une plage pierreuse nous apercevons huit grandes outardes, auxquelles mon Pékinois Ouang envoie un coup de fusil très-inutile.
Chemin faisant, nous avons abattu plusieurs Galerida cristata^ un Ixos xanth., et un Spiziocos, dont la tête est très-noire et le cou cendré.
14 mars 1873. Thin-kia-kho. Assez beau temps, avec fort vent d*est.
Aujourd'hui, je retourne chercher des empreintes végétales parmi les ardoises carbonifères que j'avais découvertes il y a quelques jours.
Comme je l'ai noté déjà, dans cette localité toute la série des roches stratifiées paraît être dans Tordre qui suit, en allant du bord de la plaine aux grandes montagnes du nord : 1® collines quaternaires ; 2" collines plus élevées et plus accidentées, où la terre meuble est mêlée d^ beaucoup dé cailloux quartzeux, blancs, jaunes, noirs;
3"" grès schisteux micacés, avec beaucoup de quartz; 4<» phyllades ou schistes noirâtres ou bleuâtres, avec traces de houille et empreintes végétales; 5» encore des, grès micacés avec quartz ; 6* une seconde série de phyllades avec empreintes végétales ; 7» grès schisteux ; 8" épaisses couches de calcaire impur, bleu&tre, et parfois changé en marbre blanc, mêlées aussi à beaucoup de quartz. Toutes ces couches sont soulevées, beaucoup et irrégulièrement, mais en général vers le nord, par les masses granitiques qui continuent vers Tintèrieur de la chaîne, sans limite connue de moi.
C'est sur la deuxième série des ardoises fossilifères que je dirige aujourd'hui mon attention. ^ Là je ne trouve plus d'empreintes de fougères, ; mais bien celles, très-nombreuses, de feuilles de monocotylédonées, paraissant des bambous, des calamités. Nous faisons une bonne provision de 1^ ces schistes à empreintes, que, cette fois, mes domestiques rapportent soigneusement au lo-
i^ gis.
Au soir, nous disposons tout pour retourner demain à Oucmg-kia'Ouan^ où j'avais laissé une partie de mes effets. J'ai Tinlention d'aller de là à une chrétienté dite de Porko-chan^ qu'on m'a dit se trouver au pied des montagnes du sud, nommées Lan-chan, Je veux voir si par là il y aura un lieu plus favorable pour mes recherches et des Chinois mieux disposés pour me seconder dans mes travaux,
VOTAQE EN CPIUS, I — 83
15 mars 1873. Retour de Tbin-kia-kbo à Ouangkia-ouan.
Mauvais temps. Il commence à pleuvoir au moment môme de notre départ; et la pluie continue plus ou moins pendant tout le jour. Cela ne nous empêche pas de faire nos douze ou treize lieues de chemin, à pied, comme toujours.
Le vent froid d'est et le ciel sombre font qu'on ne voit rien dans la campagne, si ce n'est des pies y des corbeaux, des choucas et quelques alouettes huppées, dont je n'entends jamais sans émotion l'harmonieux et plaintif sifflement, et sans me rappeler les délicieuses collines de Savone, toutes parfumées des émanations du ciste, du myrte, de la lavande et du thym. On aperçoit aussi des volées innombrables d'étourneaux cendrés.
A la pâte de farine bouillie à l'eau, qui forme tout notre dtner, nous ajoutons encore du vin de riz, qu'on nous vend ici pour la valeur de six centimes l'équivalent d'une bouteille. *
Ce vin de riz, que nous trouverons désormais dans tout le Midi, se fait, non pas avec toute sorte de riz, mais avec la vcmété glutinease qu'on cultive ad hoCj et qu'on appelle ngo-mi. Cependant, le riz ordinaire peut aussi donner du vin, mais moins abondant et moins bon. Pour obtenir la liqueur, on met le riz dans un grand vase de terre et Ton y ajoute du levain. Au bout de cinq ou six jours en été, et plus en hiver, la fermentation a été suffisante pour que le vin soit formé. Quand
on veut obtenir du vin en plus grande abondance, mais aussi plus faible, on ajoute de Teau sur le riz Fermenté, et Ton chauffe len vases fermés, au moyen d'un feu doux. — On ne distille point, mais Ton décante simplement : Talambic n'est employé que pour avoir Teau-de-vie, que les Chinois appellent Ghao^têiou, ou vin brûlé.
Ce vin de riz est très-faible^ mais il possède un petit goût acide qui le rend agréable pendant les chaleurs. Dans ces pays-ci, on est dans Tbabitude de lui donner un peu d'amertume, en ajoutant des feuilles d'armoise.
Quoique nous suivions aujourd'hui un. autre chemin que-Fautre jour, je continue à voir que les pierres employées aux ponts et aux autres rares constructions solides sont des grès rouges et des marbres blancs, veinés,rouges, brèches, etc.
Malgré cette abondance de bonnes pierres, les maisons sont, dans la plaine comme dans la montagne, bâties en terre battue et couvertes de paille, rarement de tuiles.
Dans cette belle vallée du Han. la campagne est. agréable à voir maintenant : les champs de colza, aux odorantes fleurs jaunes, ressortent sur le vert général des autres champs à céréales ou à légumineuses.
J'apprends de mes gens que cette immense quantité de petits pois, que Ton cultive au Chénsi, sert surtout à la nourriture du bétail.
Aux bords incultes des champs commencent à fleurir plusieurs plantes sauvages : la bourse-
à-pasteur y est en quantité, de môme que la dent-de-lion ; un Lithospermwm herbacé offre un mélange agréable de fleurs bleues et violettes; un Corydalis a des fleurs roses assez grandes, que Ton confond de loin avec celles de son voisin, VAstragaltis sibiricvs.
Outre rhirondelle de rivage à dos cendré [Cotyle sinensis), que j'ai rencontrée le long des torrents sablonneux dès le premier jour de mon arrivée dans cette vallée, nous commençons depuis quelque temps à voir voler rhirondelle domestique (Hirundo gutturalis)^ une variété plus petite que l'espèce européenne. Mais je crains que le froid qui a recommencé ne fasse fuir au sud ces aimables messagères du printemps !