‹ Journal de mon troisième voyage d'exploration dans l'empire ChinoisChapitre 11 sur 44 · mai 1873. Kiou-kiang · texte numérisé non relu

mai 1873. Kiou-kiang

Bien que je sache fort bien que l'été de Kiangsi est redoutable pour la santé, surtout dans l'intérieur de la province, la joie de me retrouver avec

les miens, près des Européens, et les avantages ‘ | multiples que cetle compagnie procure, m'ont tel lement remonté au physique et au moral, que je renonce entièrement à l’idée de descendre mainte nant à Changhay, d'où il n’est pas probable que je reviendrais jamais dans ces parages. Après avoir donc cônsul{é l'expérience de mes confrères, je me détermine à aller passer cet été et une partie de l'automne sur les confins de Fo-kién. Notre mission - possède là un éiablissement assez commode, et je suis persuadé que je n’y perdrai pas mon temps, et même que mes collections y pourront s’enrichir d'espèces nouvelles d'animaux et de . plantes, quoique le P. Heude y ait déjà guidé sa confortable barque jusques aux recoins les plus éloignés.

Mais, avant de me remettre en route et pendant que je fais chercher les moyens de faire mon voyage, j'organise un envoi au Muséum, après avoir séché et plus ou moins bien restauré une partie des collections endommagées par vingtjours d'humidité.

Dans cet intervalle, j'ai l’occasion de voir plusieurs fois le docteur Shearer, le médecin de la petite colonie européenne de Kiou-kiang. Ce monsieur, quis’occupe avec le plus grand zèle de botanique, me fail cadeau d’un Platysternum sec, qui lui avait été donné par un autre Anglais; mais nous ne pouvons pas savoir si cette tortue au bec de perroquet a été péchée dans les eaux du Yang-tsé: je penserais que non. Il m'offre aussi, assez mal

La

EX CRINE. 121 préservé par l’alcool, un grand chéiroptère, au museau garni d'appendices membraneux : c'est un Phyllorhina nouveau pour moi, mais que je soupconne devoir. se rapporter au Phyll. Swinhot.

Je trouve encore ici M. Kopsch, commissaire de douane, avec qui j'ai voyagé l’an dernier, de Marseille à Changhay. Il m'apprend que c'est lui qui a envoyé à M. Swinhoe les ‘cerfs en question, ainsi que des VNektapus. Ces jolies petites sarcelles, que j'ai procurées à notre Muséum ji y a cinq ans, ont été étudiées par le savant ornithologiste anglais et décrites dernièrement. par lui sous le nom de Nettapus Kopschii. Quant au cerf qu'il a acheté au marché de la ville, c’est, paraît-il, le seul qu’on y ait porté depuis. de longues années : cet animal était dépourvu de bois, et son pelage brun était marqué au dos de taches plus claires. Ce signalement me prouve qu’il s’agit ici d’une espèce nouvelle pour la faune chinoise; les renseignements que je prends auprès des Chinois m'apprennent en effet qu’elle vit en petit nombre parmi les montagnes du nord-est du Kiangsi.

Dans une excursion que je f&is aux collines du voisinage, je vais revoir Nazareth, cette résidence provisoire de mes confrères, il y a dix ans, et qui a été démolie en grande partie. Pendant les trois mois d'été que je vécus là, en 1868, j'avais pour premier voisin le Tho-jén, ou maire de ce district champêtre, dont les enfants venaient souvent m'apporter des insectes, de petits reptiles, pour lesquels je leur donnais des poignées de sapèkes

ou quelque bagatelle d'Europe. Aujourd’hui, ces jeunes gens, y compris leur sœur, devenue mairtenant une belle jeune fille de quinze ans, ap- : prenant que je me trouve parmi leurs collines, profitent du premier prétexte venu pour passer devant ma maison et me montrer qu'ils se souviennent de moi. Mais je m'aperçois que, quand ik sont rentrés chez eux, ces pauvres innocents sont l’objet des plus bruyants reproches de la part dé leurs parents... Je cite ici ce petit fait, insignifiant en lui-même, comme une nouvelle preuve du changement en pis des dispositions des Chinois à l'égard des Européens. En effet, c’est dans tout l'intérieur de l'empire qu’il exisie un travail souterrain des letirés et des mandarins pour augmenter la haïne des populations contre l'élément étranger, et il n'y a plus guère que les indigènes chrétiens et les hommes de peine qui consentent à avoir des rapports avec les Occidentaux, dont on désirerait se défaire.

Pendant ces six jours, le temps continue à être d’une sécheresse telle que la campagne en souffre considérablement. Cependant, les froments, récoltés à moitié, sont fort beaux dans cette contrée; mais cette céréale n'a pas ici une grande impor- . tance, comparativement à celle du riz, dont la première récolte est considérée comme déjà perdue.

Ce n’est pas seulement au Kiangsi, mais dans tout le centre et l’ouest de la Chine, que les pluies sont tardives cette année, si nous en jugeons par le bas niveau du grand fleuve, qui absorbe en

lui tous les cours d’eau de ces vastes régions. À Cette occasion, j'apprends que le corps d’un négo- Cilant américain, qui était tombé dans le Yang-tsé l'hiver dernier, en face de la ville, el qu'on n'avait pu retrouver, malgré toute sorte de recherches, vient d’être retiré ces jours-ci, intact et non corrompu, après cinq mois de séjour dans l’eau, ou mieux dans la vase. C'était un homme qui jouissait de l'estime de tous les Européens, et sa mort avait grandement contristé la petite colonie de Kiou-kiang; d’autant plus que ce gentleman, après avoir relevé sa fortune à force de courage et d'activité, se disposait à porter à sa famille le fruit de ses économies et de son intelligence. Mais, comment se rendre compte de l’étonnante conservation de ce cadavre pendant si longtemps ? Il faut sans doute chercher la cause de ce fait dans les matières bitumineuses ou charbonneuses qui se seraient trouvées dans la masse des boues où il s’était enfoncé.

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