novembre 1873. Koatén. Mauvaises journées
Mon inflammation de la poitrine est entrée dans une phase nouvelle; elle menace de me tuer : que la volonté de Dieu se fasse !.. Mais je regretterais de mourir dans ces inhospitalières montagnes, et avant d’avoir achevé ma tâche!
Je me sens très-mal; la toux ne me laisse plus respirer, ma fièvre est dévorante, les douleurs de ‘ tête sont horribles: il y a trouble et diminution de toutes les facultés intellectuelles, angoisse indicible, exténuement universel, pensée de la mort que je ne puis écarter... Enfin, le soir du 10, jeme vois si oppressé, si près de mourir, que je pense toucher à ma dernière heure : c'est le moment solennel de me résigner à quitter ce monde et à me préparer à aller rendre compte à mon Créateur des quarante-sept ans que j'ai vécu sur la terre. Je recois du P. Calunga les derniers sacrements de l’Église, et je m’abandonne à mon sort, sans même avoir l'énergie d'exprimer à ce charitable religieux le désir que j'aurais de faire transmettre par écrit quelques mots d'adieu aux personnes qui me sont chères...
Pendant trois heures, je reste à l’agonie, plus mort que vif, n'ayant qu'un fil de respiration, et sans que mon esprit délirant voie autre chose que l'image de la mort : tout semble fini en moi, je n’ai pas même la force de penser à quoi que ce soit. — Néanmoins, le paroxysme diminue pendant la nuit suivante, le danger de la mort paraît
s'éloigner, le cœur se calme, les poignantes douleurs de côté deviennent moins vives, et la respirstion se fait un peu plus librement... Mon Dieu, mon Dieu! quelles terribles heures j’ai passées! Mais, est-ce fini? — Je sens que, dans cet état de faiblesse extrême où je suis réduit par quatre moi de fièvre et par l’inflammation de poitrine, il ne faudrait plus qu'un rien pour briser mon existence. |
12 novembre 1873. Koatén. Beau temps.
La nuit dernière a été moins agitée et moins tourmentée ; ma respiration se rétablit peu à peu, malgré le grou-grou incessant de la poitrine : je me sens hors du grand danger, par la grâce de Dieu et par les seules forces de la nature! Je tremble en pensant que si je m'étais trouvé, avec celte mauvaise maladie, dans quelques endroits de l'Europe que je sais, on m’y aurait probablement tué en m’enlevant le peu de sang qui me reste...
Ce matin, mon mal me laisse le pouvoir de penser à autre chose qu'à lui ou à la mort! Je me remets à crayonner au lit mes notes quotidiennes, et à faire attention aux objets qu'on m'a apportés. * — Nous avons acquis un Rebecula akahige, beau rouge-george japonais que, avant mes recherches, on ne savait pas vivre aussi sur le continent, et plusieurs autres petits animaux non nouveaux.
. Quand un habitant des villes quitte ses rues obscures, quand un navigateur met pied à terre, la campagne \ui parait à une beauté surprenants;
mais quand un malade revient à l'espoir de la vie, après avoir dû renoncer à ce monde, c’est avec un vrai enthousiasme qu'il dévore des yeux les beautés de la nature. Tel est mon cas maintenant : la beauté"du temps qu'il fait et le calme de l’atmosphère impressionnent agréablement mon âme; et bien que les bruits forts et voisins me causent une véritable souffrance corporelle (tant je suis sensible !), je suis tout oreilles pour saisir tous les eris, tout ce qui se passe autour de ma chambre de bois. Mais, hélas! quel triste silence de la nature mainterant. Bien que nous nous trouvions au milieu de montagnes toutes boisées, on n’y entend pas une voix d'animal sauvage. Il n’y a pas même ici de moineau, pas de corbeau, pas de mésange; la pie et le geai ne s'entendent que rarement. D'où vient cette solitude et cette pauvreté de vie, quand à Moupin, dans des montagnes qui ressemblent ai fort à celles-ci, il y avait tant d'animation d’un bout de l’année à l’autre?
13-14 novembre 1873. Koatén. Hier temps douteux, pluie aujourd’hui.
Ma maladie perd de sa gravité, ce me semble. Mais, jusqu'ici, le peu de sommeil dont je jouis est plutôt un délire fatigant qu'un repos; la respiration est gênée, partielle, râlante, et la toux incessante; les poumons paraissent engorgés et les douleurs vives des côtés et du cœur ne diminuent qu'insensiblement. Malgré ce peu de progrès vers la guérison, je me sens renaître à l'espoir, à la vie;
et je ne doute pas que je ne revienne à la sant: c’est, d’après moi, une bonne disposition pour y réussir. Cependant, le dirai-je? bien que je me sois soumis à la volonté divine et résigné à quitter celte vie, avec une facilité qui m'étonne, il m'arrive en core que l'isolement, les ténèbres, le demi-sonmeil délirant me rappellent la pensée de la mor matérielle de la manière la plus tenace et la plus importune!
15 novembre 1873. Koatén. Beau temps.
La nuit a été passable, et je me sens un peu moins souffrant. Je vois que je me trouve dans de bien maynvaises conditions pour me soigner dans ma convalescence, au milieu de ces sauvages montagnes où tout manque, même une bonne eau! Je me demande donc s’il ne serait pas possible et prudent de me faire transporter chez M. Anot, à Kampéy, à quatre journées d'ici; mais dans mon état de fièvre et d’inflammation de poitrine supporterai-je ce voyage? Mes deux domestiques aussi sont mslades ; et nos collections ne peuvent même pas être encaissées : nous sommes réellement malheureux! D'ailleurs, la recherche et la préparation d’une chaise à porteurs prendraient bien une semaine, qui, ajoutée à quatre ou cinq journées de voyages, porterait à près d’un demi-mois l'intervalle que je resterais avant d’être rendu à Kampéy.… Je puis espérer que mon état s'améliorera pendant ce temps; je renonce donc à l’idée de ce chanceux voyage.
Enfin, mes chasseurs ont pu prendre un singe jaune. Cet animal n’est pas adulte, n'étant âgé que ‘de deux ou trois ans. Il a une face agréable, le nez assez saillant, de jolies oreilles couleur de chair comme le reste de la figure; le poil est jaunâtre, lavé de gris vers le haut du corps. Lu queue a quinze centimètres de long, sans les poils. Est-ce la même espèce que le Mac. tcheliensis de Pékin?
Aujourd'hui une très-bruyante dispute a lieu dans le voisinage de notre maison : une vieille femme en désaccord avec son fils a quitté ce matin de bonne heure son logis, et est allée dans le hameau voisin se présenter à sa maison natale, avec sa figure déchirée d'égratignures qu'elle déclare, à tort ou à raison, être le fait des mauvais traitements qu’elle a reçus de ses enfants. Aussitôt, un grand nombre de parents ou de prétendus parents de cette méchante vieille se rassemblent pour venger l'honneur de leur sang, suivant la coutume de ces pays, et viennent en corps dans la maison du fils ingrat et cruel (qui a cru prudent de prendre la fuite). Celui-ci est un père de famille; mais tout le monde a pris la fuite à l'approche de l'orage. Les nouveaux venus s'installent bruyamment dans la maison vide, en déclamant toute sorte d’imprécations contre l'enfant dénaturé ; et comme ils ont besoin de déjeuner, puis de dîner et ensuite de souper, ils se servent largement de toutes les provisions de la famille, tuent son cochon et font bombance pendant tout le jour, en récitant de temps en temps quelques malédiclions contre le (uyard,
pour qu’on n'oublie pas qu'ils sont là pour venger le respect maternel. L'on me dit que ces étrangers, dont le nombre continue à augmenter jusqu'à la nuit, resteront ainsi plusieurs jours, tant que les provisions de bouche ne seront pas épuisées. Alors, l'honneur des parents sera vengé.…. et chacun s’en reviendra tranquillement chez soi. Il est bien entendu que personne, dans la famille paternelle, ne voudra se charger de nourrir la vieille égratignée, et que celle-ci sera obligée de rentrer chez son fils. Mais là, plus rien, ni pour elle ni pour son fils, ni pour sa bru, ni pour ses petits-enfants ; plus de riz, plus de vin, plus d’huile, plus de cochon... Voilà ce qu'on y aura gagné. Singulière justice!