DU.17 AU 29 AVRIL
Embarquement pour Han-keou, sur la rivière Han. — Patience des Chinois; précautions de voyage du maître batelier. — Notes sur les terrains et les productions des pays parcourus. — Une sérénade donnée par les bonzes. — Incidents de la navigation; craintes superstilieuses des bateliers; rapides. — Naufrage et conséquences malheureuses ; égoïsme des Chinois. — Une nouvelle barque. — Aspect riant des collines : fleurs et oiseaux. — Prières pour demander la pluie. — Les bonzes Tao-cheu et leur apathie. — Les fruits nouveaux. — Réflexions sur les Chensinois. — Sortie du Chensi et entrée dans la province du Houpé. — Encore des rapides.
17 avril 1873. Ciel couvert tout le jour. Je m'embarque à Tchén-kou-chién pour Han-keou.
Ce jour nous a été indiqué pour nous embarquer comme étant un jour heureux; car les bateliers chinois tiennent encore plus que nos matelots d’occident à ne pas lever l’ancre dans un jour néfaste. ... Je quitte donc le village de Ho-kiatchiao, ma dernière demeure du Chensi, et, précédé des nombreux porteurs de nos bagages et accompagné du P. Vidi et de ses principaux chré-
tiens, j'arrive à point nommé au lieu d’embarquement. Ce petit port, qui ne contient maintenant qu'une dizaine de barques, est à peu de distance du chef-lieu de l'arrondissement, qui est une ville murée de médiocre importance.
Je n'avais guère besoin de me hâter. Nous avons plus que le loisir nécessaire pour nous caser de notre mieux dans la barque avec tous nos effets; nous pouvons même (ce que je n'osais espérer) y placer assez bien mes cinq salamandres vivantes renfermées dans une grande auge couverte et à moitié pleine d’eau, que j'ai fait faire exprès pour elles. Ces reptiles semblent s’être très-bien habitués à leur prison, et ils mangent du poisson, des lombrics et des grenouilles, mais ils ne veulent pas toucher à la viande des mammifères.
Cette embarcation est assez grande; mais elle est tellement chargée de tabac à fumer, de riz à vin et même de grès provenant du Léang-chan, que nous nous y trouvons logés peu commodément, pour ne pas dire fort mal. Nous pouvons bien nous y tenir assis à la manière des tailleurs, ou bien nous étendre sur nos couvertures posées plus où moins horizontalement sur les grands ballots de tabac, mais jamais nous y mettre droit sur pied, ce qui ne laissera pas d'être fatigant à la ‘Jongue. Ajoutez à cet inconvénient celui de l'odeur pénétrante de la partie principale de la cargaison et des exhalaisons de l’opium qe continuellement l’un ou l’autre des voyageurs ou des bate-
liers fume la nuit comme le jour, et celui des bouffées de fumée du feu de bois qui brûle sur le devant du bateau qui n’a aucune cloison, aucune division sur toute sa longueur, et vous aurez l’idée d'une partie des agréments du voyage où nous nous lançons. Espérons que, s'il plaît à Dieu, nous en aurons fait les trois quarts en douze ou quinze jours : alors nous pourrons louer pour nous seuls une barque meilleure à Lao-ho-ko, et achever notre voyage jusqu'à Han-keou d'une manière moins désagréable.
En attendant, nous allons perdre un jour dès le commencement. L'auri sacra fames l'emporte sur les craintes superstitieuses de nos marins d’eau douce : à peine ont-ils eu en main la moitié de la somme convenue pour mon voyage qu'ils partent pour acheter d’autres sacs de riz, afin de surcharger leur bateau, qui cependant est loin d’être solide..…. Il faut prendre patience ; nous ne partircns que demain. Heureusement je suis habitué et ré- signé à cette méthode chinoise : ce serait miracle si des bateliers ou des charretiers se trouvaient prêts pour le temps convenu.
12 avril 1873; Beau temps. Navigation sur le Han-kiang. Départ de Tchén-kou-chién.
Mes bateliers ont laissé passer leur jour heureux. C’est vendredi aujourd'hui; mais pour eux ce n’est point un jour néfaste. Et d’ailleurs, si l’avarice leur a fait négliger le moment favorisé des destins, ils pensent pouvoir conjurer tous les
dangers de cette navigation, qui, dit-on, est réellement périlleuse dans ses deux premiers tiers, en brûlant des bâtonnets odorants et force papiers de couleur, et surtoul en immolant un vieux coq à leur dieu des eaux. Cela n'empêche pas qu'ils ne perdent encore toute la matinée d'aujourd'hui avant d'être prêts à partir.
Les derniers des Chinois nous vainquent en patience ou mieux en impassibilité. J'admire cet j’envie parfois le calme imperturbable de mes jeunes Pékinois qui, comme tous leurs compatriotes du royaume du Milieu, ne laissent jamais échapper une plainte, un geste de mécontentement, jamais ne sortent de leur inaltérable quiétude. Est-ce là un effet de leur tempérament, de leur éducation, ou bien un fruit naturel des principes fatalistes dont sont imbues, même sans le savoir, toutes les populations de l'Orient? Mes hommes passent philosophiquement leur temps à préparer leurs repas et à les digérer... Ils ne se faliguent même pas à converser! Ils jouissent de leur repos, de leur bien-être. — Par les bons soins du P. Vidi nous avons acheté, pour nous trois, un sac d’excellent riz, le meilleur que j'aie encore eu en Chine, avec une provision d'œufs pour moi et d'herbes salées pour le cumpanaticum de mes domestiques; ceuxci se trouvent donc heureux, ayant devant eux vingt jours de paisible digestion et de ronflant sommeil.
Enfin l’on démarre à onze heures, et après avoir parcouru environ cent vingt E de distance, nous
venons le soir jeter l’ancre près d’un hameau dont je n’ai pas saisi le nom.
La navigation n’a offert rien de remarquable : deux des bateliers rament sans cesse et debout, tournés vers le devant à la mode chinoise, tandis que les deux autres dirigent les deux grands avirons qui sont placés, en guise de gouvernails, aux deux extrémités de la grosse barque. — Outre nous trois el l'équipage, il y a à bord trois autres passagers, les propriétaires de la plus grande partie de notre cargaison.
Nous passons sans encombre plusieurs rapides, qui sont réputés peu dangereux. Nos hommes sont gais. Mais, à chaque passage pierreux, où les eaux écumantes se précipitent avec fracas, notre maitre batelier (un ex-rebelle, du reste un brave homme) ne manque pas de faire avec un grand recueillement des inclinations profondes et des fumigations odorantes au Neptune chinois, qu’il appelle simplement le prince ou seigneur.
D'abord le fleuve coule dans la plaine qui se rétrécit de plus en plus; les collines continuent à se montrer des deux côtés du Han plus ou moins près de nous; celles du côlé droit me paraissent être granitiques, tandis que je distingue au nord des grès et des conglomérats. Nous nous avancons droit à l’est; vers le soir, la plaine cesse peu à peu, et nous voyageons au milieu de monticules granitiques où les rapides sont fréquents. Comme on a eu l'attention [mieux serait dit négligence) de ne nous point parler des passages dan-