DU 30 AVRIL AU 7 MAI
Sortie des montagnes et arrivée au port de Lao-ho-ko. — Avarice des bateliers Tao-cheu. — Fatigue et ennuis. — Une nouvelle barque est louée pour continuer la navigation; Îles nouveaux obstacles. — Fantching, célôbre monopole commercial. — Haites forcées. — Les oiseaux de passage. — Abondance des bateaux de commerce sur le Han-kiang. — Les assertions de M. Huc. — Défiance des bateliers. — Curiosité excitée dans une halte. — Impatience du voyageur pour en finir avec les barques chinoises. — Arrivée à Han-keou,
30 avril 1873. Navigation sur le Han. Très-beau temps.
Depuis que nous n'avons plus de hauteurs de quelque importance qui brisent les vents, notre navigation est devenue plus lente, à cause de ce vent d'est qui nous est contraire et qui souffle presque continuellement dans ces contrées au printemps. La rivière continue à serpenter ici presqu'’autant que dans ses mille détours des montagnes; malgré cela, nous suivons, depuis le commencement de notre voyage, la direction gé-
nérale du sud-est, que nous tiendrons désormais plus régulièrement jusqu’à Han-keou.
Nos faibles rameurs, près d'arriver au terme de leur voyage, font d'autant moins d'efforts pour vaincre les obstacles, que nous nous sentons, de notre côté, plus d’impatience d’en finir avec leur très-incommode barque et leurs dures bûches. Tel est pourtant l’avantage de se trouver avec des gens connus, que je me vois sur le point d’accepter l'offre qu’ils me font de nous porter jusqu'à Han-keou à des conditions raisonnables. Mais, arrivons au port, et nous ferons nos conventions.
Le Han-kiang est beaucoup plus large maintenant, mais il estembarrassé de nombreux bas-fonds et de plages sablonneuses. Aux longues et basses collines à couches horizontales de grès, en ont succédé d’autres plus rondes, dont la roche constitutive me paraît être du schiste cristallin.
C'est à neuf heures que nous arrivons devant Lao-ho-Keou, après nous être engagés plusieurs fois dans les bas-fonds, qui sont d'autant plus fréquents que la rivière se divise là en plusieurs branches qui sont séparées par des bancs de boue.
Cette ville n’est pas entourée de murs, et elle n’est point marquée sur les cartes géographiques, européennes et chinoises, que je possède. Elle est cependant très-considérable et très-importante, et pour sa population et pour son grand commerce qui y attire et retient beaucoup de bateaux ; nous en voyons une multitude, de louke grandeur et dé
toute forme. Ceux du Honan sont remarquables par leurs formes sveltes, étroites et basses, et surtout parce qu'ils ont l'extrémité de leur poupe roulée en spirale et de côté, comme une corne de bélier. Je ne comprends pas quelle peut être la. cause de cette étrange disposition, qui diminue la grâce de ces embarcations, fort jolies d’ailleurs.
Avant de conclure un nouvel arrangement avec mes bateliers bonzes ou Tao-cheu, pour faire avec eux ce dernier tiers de notre voyage, j'envoie mes domestiques pour voir s’il n’y a pas dans le port un bateau qui puisse nous convenir mieux que celui-ci. Mais ces jeunes gens, après avoir perdu leur temps à se promener dans cette ville populeuse, reviennent avec une réponse négative. Et ce voyant, nos bonzes marchands profitent aussitôt de notre embarras pour demander, Si nous voulons user de leur barque, un cinquième de plus que l’argent à moitié convenu hier, et, pardessus le marché, ils exigeraient deux jours de repos, afin de se procurer une nouvelle cargaison. Je me sens tellement révolté de ce procédé, que je renvoie immédiatement mes hommes louer un autre bateau, coûte que coûte, et pour nous seuls.
En attendant, je reste dans ma barque à bonzes qui fait eau de toutes parts, et qui, après de pareilles exigences, me paraît encore plus misérable que jamais. Et, comme si celle-ci n’était pas assez humide, le maître-bonze emploie sa matinée à arroser généreusement ses milliers de bèches,
pour les faire peser davantage ; car, c’est au poids qu'il doit vendre son bois.
À dix heures du matin, le baromètre marque 749 millimètres, et le thermomètre, 27 degrés à l'ombre et au courant d'air ; à deux heures, la température y monte à 35 degrés.
Lao-ho-Keou a ses berges protégées, du côté du nord, par de grandes murailles, dont les pierres consistent en schistes talqueux verdâtres, provenant des collines que nous avons longées ce matin, et peut-être aussi d’autres monticules de même nature que nous apercevons plus bas, sur la rive droite. Du côté gauche, la plaine doit s'étendre assez loin, car l'horizon n’y est borné que par de basses collines qui paraissent fort éloignées.
On me dit que nous ne verrons plus de montagnes jusqu'à Han-keou, si ce n’est des élévations de terrain, rares et de peu d'importance. La rivière sera donc toujours large et sans rapides, et notre voyage, qui durera encore une huitaine de jours, sera moins tourmenté, moins pénible, moins périlleux, s’il plaît à Dieu, que par le passé. Malgré cette perspective, je commence à me sentir fatigué de cette vie aventureuse : le naufrage où nous avons couru des dangers sérieux, les pertes que j'y ai faites et dont je ne connaîtrai toute l’étendue que lorsque je pourrai déclouer mes caisses, s'ajoutent aux continuels ennuis provenant des répugnéntes manières de ces Chinois, et aux peines et privations de tout genre, pour achever de
me dégoûter de toutes ces courses incessantes, et pour me faire soupirer plus que jamais après une tranquillité relative-et une existence plus conforme à mon état ! La Providence me l’accorderat-elle?
Enfin nous avons réussi à louer une barque qui est propre et dans laquelle je puis, cetle fois, me tenir debout, moyennant le déplacement d’une portion du plancher, mais où je ne pourrai faire un pas. Notre nouvelle embarcation vient se placer côte à côte près de la nôtre, pour faciliter le transbordement des bagages; après avoir pris congé de nos ronfleurs de bonzes, qui nous souhaitent mille prospérités, nous nous confions gaiement aux soins de nos trois bateliers, qui ont l'air honnête et qui sont mis proprement. |
À trois heures, notre travail d'installation étant terminé et nos provisions de bouche et de foyer achetées, nous laissons la Gorge du vieux fleuve (Lao-ho-Keou), et, après nous être lentement dégagés, à force de cric et de croc, du milieu de cette forêt d’embarcations, nous regagnons le large, et nous essayons, mais en vain, de suivre le cours des eaux. Hélas! le vent d’est a recommencé à souffler si violemment, que ce n’est qu’à force de rames et de piques que nous avançons dans la rivière, très-large désormais mais peu profonde; tandis que de nombreuses et grosses barques la remontent à pleines voiles et avec la rapidité des vapeurs.
Mes nouveaux conducteurs in apprennent que nous avons dépassé Koang-hoa-chién, avant d'arriver à Lao-ho-Keou ; mais nous n’avons point aperçu cette ville que les cartes indiquent au bord du fleuve. L’on compte cent quatre-vingts l de distance de Lao-ho-Keou à la grande ville de Siangyang que nous verrons plus bas.
1 mai 1873. Navigation sur le Han. Beau temps au matin.
Nous avons passé la nuit près d’un village où l’on n’a cessé de jouer la comédie qu'après minuit, . sur une estrade élevée en plein air et avec accumpagnement de la bruyante musique de coutume : c’est, chez les Chinois, l’une des manières de demander unc faveur au ciel. Ici la campagne a un pressant besoin de pluie.
Parlis de grand matin, nous voguons d’abord assez rapidement, ayant à notre gauche une plaine de deux ou trois lieues, limitée par des collines très-basses. À notre droite, les hauteurs sont un peu plus considérables et inégales, s’avançant tantôt jusqu’au fleuve et tantôt s’en éloignant beaucoup. La roche qui les constitue est du schiste calcaire, sorte de grossière ardoise exploitée cà et là pour dalles.
Les collines sont déboisées, et leur végétation n'offre à l’œil qu’un vert pâle et bien triste, excepté auprès des habitations. Là je reconnais l’orme, dont les chenilles dévorent entièrement la feuille, le Melia en fleur, le Catalpa, le Cedrela, le Biota,
des chènes divers : mais ce ne sont tous que de petits arbres.
J'observe quelques petits oiseaux de passage, des Anthus japonicus ; je suis étonné de rencontrer encore ici le Turtur risorius d'occidenl.
En descendant plus bas, je remarque que des schistes cristallins, soulevés du côté ouest, sont recouverts d'une assise de marne rouge déposée sur eux en stralification discordante, et qu'’audessus de cette marne dure, repose la terre jaunâtre quaternaire. Vers neuf heures, nous passons à côté d’une colline s’élevant sur notre droite, dont la partie supérieure se compose d’une couche de calcaire dur de cinq mètres d'épaisseur ; au-dessous d'elles, il y a une série de marnes rouges et grises, de grès el de conglomérats.
A mesure que le soleil monte, le vent d’est devient de plus en plus fort, comme hier, et il rend notre navigation lente et fatigante. L'eau est trèshouleuse, et déjà il est fort difficile de se guider sur cette large rivière, toujours encombrée de plages sablonneuses. À cause du mauvais temps, les nombreux pêcheurs laissent aussi reposer leurs gigantesques carrelets et leurs dociles cormorans : nous voyons que, pour le moment, ces palmipèdes au bec crochu sont remplacés, dans la guerre aux poissons, par les élégantes hirondelles de mer, qui foisonnent sur la rivière depuis sa sorlie des montagnes.
Vers onze heures, le vent contraire est devenu si impétueux que nous sommes obligés de sus-
pendre notre navigation et de jeter l’ancre au beau milieu du fleuve. La partie basse de l'atmosphère est chargée d’une poussière fine, ou d’une sorte de brouillard telle que nous ne distinguons plus les objets éloignés, bien que, au haut du ciel, aucun nuage n'arrête la violence des rayons solaires, qui sont brûlants, et qui achèvent de détruire toute végétation dans la campagne.
Du lieu de notre halte, je vois que les collines de la rive droite, montant jusqu’à deux cents mètres, continuent à être composées de marnes et de grès, avec de grandes masses de calcaire blanchâtre dans la partie supérieure.
De même qu'hier, le vent ne cesse que dans la nuit.
2 mai 1873. Navigation sur le Han. Bonne matinée avec ciel un peu voilé; pluie à dix heures.
Nous avons perdu hier une grande demi-journée à cause de ce vent d'est d’une impétuosité si extraordinaire. Pour regagner notre temps, nous nous remettons en marche de très-grand matin; il n’y a pas de vent et nous filons bien. A quelque distance au sud, nous avons en vue de petites mortagnes soigneusement déboisées, tandis que, sur la rive gauche, les collines sont si basses qu'elles ne s’aperçoivent point de notre barque. Quelques cailloux, que je distingue sur le rivage, consistent en quartz blanc, en grès, et en calcaire gris et bleu: ils proviennent sans doute des vieux conglomérais devant lesquels nous avons passé plus haut.
Ce matin, au point du jour, comme hier à l’entrée de la nuit, il passe en très-grand nombre des Totanus hypoleucus, des Tot. glareola et des Tot. glottis. Je vois aussi le balbuzard, des Circus et et de petits faucons.
Nous arrivons vers neufheures et nous nous arrétons devant Siang-yang-fou, où le bord de la rivière est garanti par une longue chaussée en pierres de taille calcaires. Vis-à-vis de cette ville, qui n’a pas l'air très-prospère pour un fou, se trouve sur la rive gauche Fan-tching, célèbre par son commerce et par ses foires qui y attirent les marchands de tout l’Empire. Il existe une route carrossable d'ici jusqu'à Pékin, de manière que les commerçants de la capitale arrivent tous les ans aux foires de Fan-tching. Aussi est-ce un centre de population et d'activité plus important que le chef-lieu du département, de la rive droite.
Au milieu de ces deux villes et dans notre barque, mon baromètre marque 751", et le thermomètre 19°.
La ville de Fan-tching est très-grande et trèsriche. Elle n’est point entourée de murailles; mais, aux deux extrémités, il y a des fortifications et un camp retranché avec garnison militaire ; sur les eaux du fleuve stationnent plusieurs canonnières chinoises.
Au sud-ouest de Siang-Yang, à la distance d'un à deux kilomètres, s'élèvent jusqu’à six cents mètres quelques jolies collines qui ont l'inconvénient ordinaire d’être nues.
Repartis à onze heures, avec petite pluie, nous passons, à quinze l plus bas, devant un affluent considérable, qui vient du nord, et dont l'embouchure’ est tout encombrée de bateaux qui vont au Honan ou qui en retournent; d'après mes bateliers, cette rivière se nomme Thaoho.
Le vent s’est refroidi, est devenu violent, et il a tourné au nord : aussi mettons-nous la voile, pour la première fois dans ce voyage, et faisonsnous bonne route jusqu’à une heure après-midi. Mais alors, il devient si impétueux qu'il nous oblige à jeter l'ancre, non loin d’un groupe de jolies montagnes calcaires s'élevant jusqu'à huit cents mètres au-dessus de Han-kiang. Quoique nous ayons parcouru jusqu'ici beaucoup d’espace, eu égard au temps, le cours du fleuve est tellement tortueux que nous ne nous trouvons encore, en ligne droite, qu’à une lieue de Siang-yang? Pendant la halte forcée, je vois passer des barques chargées de houille, qu'on me dit provenir du district de Ngan-lo-fou.
Après avoir repris notre navigation, nous faisons bientôt une seconde halte, occasionnée par la pluie et les affaires personnelles de nos bateliers ; de manière que, avant la venue de la nuït,‘il ne nous reste plus que peu de temps pour continuer à voyager. Nous longeons un autre groupe de collines, sises cette fois sur la rive gauche, et composées de roches calcaires grises : la perdrix rouge
(Perdix Chukar) y fait entendre son gai chant du
soir, qui sans doute ne frappera plus notre oreille dans les contrées qui nous restent à parcourir.
3 mai 1873. Navigation sur le Han.
La pluie d'hier soir a continué, plus ou moins abondante, pendant la nuit, et ce matin le ciel est encore menaçant et l’air froid. Mais un vent favorable et assez fort nous pousse rapidement dans les dédales de cette rivière, tout encombrée de bancs sablonneux.
Nous dépassons de bonne heure la ville murée d’Itchen-chién. Il y a toujours beaucoup de bateaux sur le fleuve, qui me paraît étre une artère trèsfréquentée. Il passe des busards cendrés, et j’observe une nombreuse volée de Kobez (Falco Raddei) chassant aux insectes sur les champs sablonneux de la rive gauche, en compagnie de plusieurs Sterna hirundo, qui paraissent aimer aussi ce genre de nourriture.
Les collines que nous avons eues en vue dès le matin sur les deux rives, à quelque distance de la rivière, varient de forme et de hauteur. Vers huit heures, nous les voyons se rapprocher du fleuve, à notre gauche, et j'y aperçois d’abord une grosse couche de calcaire impur, marbré de jaune et de rouge; plus bas, les grès et les marnes rougeâtres, à couches peu altérées, continuent à former de longues et basses collines, jusqu’à un peu plus loin que la petite ville murée de Liou-che-Keou, sise sur la rive septentrionale. À droite, les hauteurs sont plus éloignées, et on les voil Wficie-
ment, à cause de la poussière que le vent tient en suspension. À une heure et demie, nous côtoyons, à droite, quelques collines rondes et basses, paraissant composées de schistes métamorphiques.
Vers trois heures, le vent, quoique soufflant dans un sens favorable, devient encore tellement violent que force nous est de faire une troisième et longue halte, à une lieue et demie avant d'arriver à Ngan-lo-fou. Là, le fleuve, toujours accidenté d’amas de sable et de boue, est bordé d’une plaine au delà de laquelle on voit, des deux côtés, surgir de petites montagnes, distantes d’environ une lieue. Une meule de moulin, que j’observe sur la berge élevée de la rive gauche, offre un conglomérat composé de cailloux calcaires bleus, unis ensemble par un ciment ferrugineux rouge : je pense que ce bloc provient des collines voisines, dont il indique la constitution.
1] y a toujours grand passage de faucons à pattes rouges; ils volent par bandes désunies de quinze à vingt individus, formées chacune d'oiseaux du même sexe. L'on ne voit plus, sur la rivière, de palmipèdes voyageurs; mais, seulement, la monotonie du voyage y est rompue un peu par la rencontre de quelque héron cendré, du bihoreau au manteau noir, de l’aigrette au blanc panache. Point même de martins-pêcheurs, petits ou grands: les rouges-queues riverains, si gais, si jolis, avaient disparu avec les grandes montagnes.
Enfin, le vent ayant diminué vers le soir, nous remetfons à flot et parvenons pour la nuit vis-
à-vis de Ngan-lo, mais sans voir cette grande ville, qui est à quatre 4 dans l’intérieur des terres. Un peu avant d'y arriver, nous avons longé à notre droite de basses collines de grès rouge, dont les couches horizontales sont exploitées pour pierres de taille : on en transporte une grande quantité jusque fort loin. C’est aussi dans les montagnes de Ngan-lo-fou que se trouvent les mines de chärbon, dont plus haut nous avons vu des barques pleines. !
k mai 1873. Navigation sur le Han. Très-belle matinée.
Nous avons laissé le port de Ngan-lo de trèsbonne heure, et nous voyageons à la rame. Maintenant le fleuve coule en plaine parfaite, et il a toujours sa largeur moyenne de quatre à cinq cents mètres, depuis sa sortie des montagnes audessus de Lao-ho-Keou; mais les plages boueuses l'obstruent fréquemment. :
Il paraît que les habitants du Houpé septentrional aiment à nourrir des ânes : depuis trois jours nous entendons et voyons beaucoup de ces utiles coursiers, au gosier éclatant, qui trottent gaiement sur les digues du fleuve.
À mesure que nous avançons, le pays paraît devenir plus fertile, à en juger par les moissons, et il paraît y exister une prospérité relative. Çà et là, les bords de la rivière sont protégés par de grandes digues inclinées, faites en morceaux cubiques de grès rouge. Les P4ko, que nous n'avions plus aper-
cus depuis des jours, ont reparu ici en grand nombre ; et je vois, butinant dans les berges, deux grandes volées de choucas noirs (Lycos neglectus! mêlés à quelques corbeaux à cravatte blanche (Corvus torquatus). Sur de grands ormeaux ombrageant une chaumière, gazouille une multitude d’'Emberiza pusilla, à la voix. agréable, pendant qu'un loriot (Oriolus chinensis) mêle ses sympathiques notes au chant matutinal des bruants aux joues fauves. Je reconnais aussi dans le lointain le cri tetra-syllabique du Cuculus micropterus, espèce qui retourne en Chine plus tardivement que les coucous ordinaires et fugaces. Au bord de l’eau se promènent plusieurs lavandières grises, que je ne reconnais pas : seraient-ce déjà de jeunes sujets de l’année, ou bien le Motacilla dukhunensis que j'ai capturé à Han-tchong?
La plaine que nous traversons pendant toute cette demi-journée doit s'étendre assez loin, puisque d'aucun côté nous n’apercevons de hauteurs. Le pays paraît bien peuplé, à en juger par les fréquents bouquets d'arbres qui indiquent autant de villages et de hameaux. Cependant, les maisons sont toujours misérables, n'étant faites d'ordinaire que de terre et de paille.
L'une des industries de cette contrée consiste dans la fabrication des poteries communes; on y fait, en particulier, beaucoup de grandes urnes (Kang\, dans lesquelles les Chinois conservent les herbes salées, les grains, le vin de riz, etc.
Bien que nos robustes bateliers rament sans
répit, nous sommes loin de faire autant de chemin qu’hier : nous n’avons plus le vent en poupe. A midi, nous nous trouvons à une dizaine de lieues de notre point de départ, et là nous côloyons, à notre droite, deux petites collines ou mamelons isolés qui font tourner brusquement la rivière vers l’est. On les nomme Ma-Yang-Chan. La végétation herbacée qui les recouvre exclusivement nous laisse voir une terre rouge, ou marne ocracée, reposant sur une roche grise, laquelle, du bateau, me fait l’air d’être un calcaire. |
Il y a aujourd'hui une multitude de barques sur le fleuve; quelques-unes de celles qui le remontent portent des poutres et des soliveaux {les radeaux formés de bois et venant d’en haut s’étaient arrêtés à Lao-ho-keou et à Fan-tching). Je commence à voir que fréquemment c’estune femme qui tient ici le gouvernail ou bien l’aviron de la proue : ceci rappelle les usages de la Chine méridionale.
En voyant le grand nombre de bateaux de toute grandeur qui voguent sur ce fleuve (qui n’est luimême qu'un des nombreux affluents du Yang-tsé, dont autrefois je connaissais à peine le nom) et qu'on peut compter par centaines à tous les moments du jour, il me vient en pensée que ce que M. Huc affirme de la multitude fabuleuse de barques qu'il aperçut à son passage sous Ou-tchangfou ne serait point aussi exagéré que l'ont dit les voyageurs modernes, et, entre autres, le capitaine
Blakiston (si je m'en souviens bien\. IL 4 a entre VOYAGE EN CHINE. u—1
ces messieurs et M. Huc tous les longs massacre les incendies, les vandalismes des Tchang-mao.. dont il faut bien tenir compte. Ce que je viens à voir moi-même dans le Chensi méridional, où l’o m'a démontré que la population a été réduite son cinquième par le fer et surtout par la famin qui a suivi les déprédations d'un demi-million d brigands, me fait comprendre qu'il ne faut poir juger de l’état passé d’une grande partie de | Chine par ce que nous y voyons actuellement Ceci m'explique encore comment le baron de Rich thofen réduit à une centaine de millions d’âme la population totale de l’Empire, lui qui e surtou voyagé sur les grand’routes et dans les parle de la Chine qui ont été fréquentées par les re: belles.
Vers deux heures, nous voyons, à quelques li de distance de la rivière et sur la rive gauche, de petites collines coniques qui courent vers le nordest ; tout le reste est plaine.
Maintenant l'orge est mûre et même récoltée en plusieurs endroits. Ce sont aussi les femmes qui, ici comme au nord, battent le blé à l’aide de larges fléaux de bambou. Il paraît que, dans tout l’Empire, ce rude travail forme l’une des prérogatives du beau sexe, tout aussi bien que le broiement des grains. |
Nous n’avons fait que sept lieues de route, cette après-midi, à cause du vent contraire qui est devenu plus fort encore; cependant le ciel s’est mair. tenu pur tout le jour. Ge soir, nous nous arrétons
sous la ville non murée de Chayang, où l’on n’a Joint d’éminences en vue.
Les oiseaux aperçus dans la soirée consistent en sourlis (Numenius phæopus) et chevaliers divers. Juant aux hirondelles de mer vulgaires, ciles paaissent de plus en plus nombreuses sur ces eaux t nous annoncent le voisinage des grands lacs.
5 mai 1873. Navigation sur le Han. Très-beau jel, mais fort vent du sud-est comme hier.
Aujourd’hui encore nous voyons un très-grand ombre de barques remontant la rivière avec raidité, favorisées qu'elles sont par ce vent qui reirde tant notre marche : mors tua, vita mea!
La plaine n'offre plus aucune hauteur à notre 1e, et les bords sablonneux de la rivière présennt une végétation très-maigre, qui n’est pas faite sur égayer et distraire la longue monotonie de otre voyage. L'une des plantes les plus abondans que j'y observe est le trop vulgaire Ranunculus eleralus, qui est ici la seule espèce du genre. J'y is aussi-un Oxalis, analogue au Corniculatus, un erbena vivace, ressemblant assez à l'espèce comune de France, et un Carduus, qui me rappelle : C. decurrens d'Europe. Ces trois dernières plan- * ne croissent point dans la Chine septentrioale. Mais le reste de la végétation spontanée de ele plaine ressemble tellement à celle des envions de Pékin qu'on croirait se retrouver dans ce ays si sec et si monotone.
Pendant tout le jour, le ciel a été immacule,
mais le vent n’a pas cessé de nous entraver. Cependant, comme le fleuve serpente beaucoup, on a pu par moments se servir de la voile.
6 mai 1873. Navigation sur le Han. Ciel couvert, vent d'est encore.
Hier on a continué à marcher bien avant dans la nuit, et ce matin nous quittons longtemps avant qu'il ne soit jour l'endroit où nous avons dormi et où nous étions encore éloignés de quatre cents li de Han-keou.
La contrée que nous traversons, en nous dirigeant vers l’est, paraît riche et bien peuplée. La terre, d’une couleur brune, est moins sablonneuse et plus fertile. Les villages, dont quelques-uns sont fort grands, et les habitations isolées se succèdent avec peu d'interruption. L'arbre le plus commun qui entoure les maisons est toujours le saule-soupirant, une grossière ébauche du saulepleureur.
C'est aujourd’hui que j'’aperçois le premier Chibia brevirostris de l’année; mais l’Oriolus chinensis, son compagnon ordinaire de migration, se fait entendre fréquemment depuis quelques jours. Je vois aussi, au loin, quatre énormes oiseaux, qui me paraissent être des pélicans frisés.
Le ciel redevient serein vers le milieu du jour, sans que le vent du sud-est cesse de souffler fort; aussi avançons-nous avec une lenteur désespérante et rencontrons-nous toujours un très-grand nombre de bateaux qui remontent l’eau avec une
célérité qui fail envie. Parfois ces embarcations sont accouplées deux à deux, pour mieux défier les quintes d’Éole. Beaucoup d’entre elles sont chargées de bois de toute dimension; les autres portent du coton, des toiles d'Europe, etc.
Mes bateliers ne sont pas de Han-keou. Par les discours qu'ils tiennent entre eux je comprends qu’ils sont singulièrement étonnés de savoir que je viens de Pékin, que j'ai voyagé pacifiquement à l’intérieur, traversé et habité le Chensi, que tous nos établissements chrétiens y subsistent encore, etc. Ces gens croyaient que toutes les œuvres des missionnaires avaient été anéanties déjà dans tout l'Empire ou doivent l'être bientôt. Et c'est toujours le fameux Li-hong-tchang qui est considéré par le peuple comme le libérateur de leur pays ct comme devant nettoyer le royaume du Milieu de toute souillure étrangère... — Pour moi, je crois fermement que ces rumeurs populaires sont l'écho des pieux désirs des hommes influents de la Chine et une émanation des trames qu'on voudrait ourdir. Mais, mais... mordez la lune, mes braves! Japhet a vaincu Sem. L
Comme le vent est tombé ce soir, et que la rivière ne présente plus de difficultés, nos hommes continuent à ramer pendant toute la nuit, en alternant deux fois seulement. Comment dire après cela que les Chinois sont sans force ni résistance!
7 mai 1873. Navigalion sur le Hau. Ciel couvert, menace de pluic, pas de vent.
Nous avons bien voyagé cette nuit; ce matin à six heures, nous nous trouvons à l'embouchure d'un canal qui va au nord et qui mène à Té-nganfou; là, me dit-on, nous ne sommes plus qu’à centvingt de Han-keou, et l’on pense qu'on arrivera - cette après-midi dans cette ville, ouverte au commerce européen. Quelle bonne nouvelle!
Vers sept heures, nous apercevons, sur la rive droite et au sud-est, quelques collines isolées, les seules que nous ayons vues depuis celles de Mayang-chan, et c'est à dix heures que nous passons à côté d'elles. Elles n’ont que quelques dizaines de pieds de hauteur; elles sont arrondies et verdoyantes, mais dépourvues d'arbres. L'une d'elles, surmontée d’une pagode peu élégante, a une forme allongée et s’avance jusqu'au fleuve; elle y est composée de roches siliceuses mélées d'argile, posées en grandes masses horizontales.
Il y a sur.le pied septentrional de cette colline un petit hameau ombraÿé de quelques azédérachs en fleur : c’est la patrie de mes bateliers, et il faut naturellement arrêter la barque dans le voisinage.
Pendant cette halte, les enfants du village s’avancent en foule pour contempler l’Européen. J'ai observé maintes fois que, dans les parties les plus reculées de l'Empire, la vue d'un étranger européen ne pique point ou presque point la curiosité du peuple; d'ordinaire on ne le regarde même pas : ignoti nulla cupido, et il faut quelque temps à l'esprit lent de ces hommes pour réfléchir qu'il y a un objet digne d'intérêt à sa portée; mais il
en est tout autrement dans les pays où l'on entend souvent parler des Occidentaux et où l’on voit fréquemment des objets qui proviennent d'eux. Là, la venue inopinée d'un yang-kouy-dze (diable de mer) rassemble aussitôt ces nargueurs ignorants, hommes, femmes et enfants; il n'y a que les jeunes femmes et les filles adultes qui ne s'approchent jamais de l’étranger, si c'est un homme: c'est une règle de décence observée très-généralement en Chine.
L’atmosphère est lourde aujourd'hui et il tombe de la pluie de temps en temps. Je vois passer beaucoup d'étourneaux cendrillards et des petits oiseaux que je présume être des bruants : tous ces volatiles semblent fuir devant le mauvais temps qui s'avance. |
Après avoir quitté ces collines, qui sont à cinquante-cinq À de Han-keou, nous continuons à en voir encore, du même côté, quelques autres un peu plus élevées et plus éloignées de notre rivière. Ce sont là sans doute les monticules que je trouvai inondés quand je partis pour le Setchuan, à la fin de 1868, et dont je me souviendrai toujours, parce que j'y fus, pour la première fois, l’objet d’une tentative d'empoisonnement dont je faillis perdre la vie et dont j'ai souffert pendant longtemps. | , |
Voilà aujourd’hui le vingtième jour que je me trouve sur le Hankiang : nous approchons enfin de la fin de cette ennuyeuse et fatigante navigation, dont les deux premiers tiers ont même été
dangereux. Mais, comme c’est quelque chose d'étrange que l'habitude et la facilité avec laquelle l’homme s'attache à son était présent! Je me-trouve fort mal dans ma barque : je ne puis m'y tenir debout que par exception; couché sur mes couvertures, je ne puis pas m'étendre complétement ; Je jour et la nuit les cris sauvages des bateliers, dont je ne comprends guère le jargon local, me brisent les tympans et m'empêchent de reposer; la fuméc de leurs pipes et de leur opium ainsi que celle de leur foyer me suffoque péniblement; les loisirs que me laissent les devoirs religieux de mon état y sont perdus ou mal employés à énumérer monotonement les rochers et les montagnes qui tombent sous mes yeux... et pourtant, sur le point d'en {inir avec cette situation si peu agrèable, je me sens encore comme une sorte de regret! Cela semble paradoxal.'Et ce sentiment, je l'ai éprouvé toutes les fois qu'il s'est agi de quitter un lieu, une occupation, une personne à laquelle j'étais habitué, pour commencer comme une existence nouvelle... Je pense qu'il en est ainsi de * tout le monde, et je considère cette disposition de l’homme à s'affectionner, à se faire à sa position du moment, comme l’un des grands bienfaits du Créateur, fertile en conséquences les plus heureuses. |
Enfin, vers le soir, nous traversons la longue, très-longue, la double et triple file des bateaux qui sont ancrés vers l'embouchure du Hankiang : on ne peut les compter que par milliers. Là, la ville
EN CHINE. 105 chinoise de -‘Han-keou fait bon effet avec ses maisons accumulées et celles du bord de la rivière dressées sur de longues poutres qui ont été fichées dans la terre. Han-yang-fou, qui est en facc et sur la rive droite du Han, a peu d'apparence, ct aujourd’hui même, nous apprend-on, un terrible incendie y a détruit environ deux cents maisons.
Bientôt, ayant pénétré dans le Yang-tsé-kiang et tourné à notre gauche, nous nous trouvons en face de plusieurs majestueux vapeurs curopéens,. dont la vue mc dilate délicieusement le cœur. Je voudrais en avoir fini pour toujours avec les barques chinoises.
Enfin, la pluic, si redoutable pour le voyageur en Chine et si ardemment désirée et demandée au ciel par les agriculteurs, commence à tomber avec abondance pour continuer ainsi pendant toute la nuit; mais elle nous a laissé le temps de débarquer et d'arriver, sans nous mouiller, à la maison de la procure des missions italiennes.
Par un heureux concours de circonstances, j'ai le plaisir de trouver réunis dans cet établissement l'évêque du Houpé, l'excellent P. Angelo, et plusieurs autres missionnaires italiens, français, belges et hollandais. L'accueil amical de ces messieurs, leurs conversations franches, vives, gaies, cordiales, intelligentes, m'ont fait bientôt oublier les peines du passé et mon silence forcé de plus de huit mois de durée ! C’est avec une avidité d'enfant que j'accueille toutes les nouvelles que l’on me donne sur l’Europe et la France, sur Pékin et le
reste de la Chine : j'apprends la mort de Napoléon IIL, l’abdication d’'Amédée, et üne foule d’autres choses, plus intéressantes les unes que les autres, quoique la plupart soient peu égayantes.