PREFACE
exacte et complète du vénéré martyr. — Nous saisissons cette occasion pour supplier les personnes qui posséderaient quelque écrit ou connaîtraient quelque/ait qui intéressât cette chère mémoire, de daigner nous en faire part. Il s'agit de V honneur de celui qui est glorifié dans ses saints.
Paris, fête des SS. Martyrs Japonais de la Compagnie de Jésus.
Ch. Clair, S, J.
INTRODUCTION
« Il m'a été donné de comprendre;, par la grâce du Saint-Esprit } — écrivait l'un des premiers compagnons de saint Ignace, le vénérable père Pierre Le Fèvre, — combien il importe d'implorer Dieu, afin qu'il daigne nous conserver ces leçons et ces écrits des Saints où nous retrouvons les paroles qu'ils ont dites, les actions qu'ils ont faites durant leur vie, pour notre édification1. »
Dieu ne nous a pas entièrement refusé cette faveur, en ce qui touche les écrits spirituels du R. P. Pierre Olivaint, et si jusqu'à ce jour il n'a malheureusement pas été possible de retrouver les notes précieuses qu'il traçait dans sa prison en se préparant à la mort, du moins avons-nous la consolation d'offrir à ses enfants, à ses amis- à ses frères, le Journal de ses Retraites annuelles, de 1860 à 18 jo.
C'est la révélation de son âme tout entière, l'histoire intime, écrite pour lui seul, sous le regard de Dieu, de ses pensées, de ses aspirations, de ses virils
l. Memoriale vit» spiritualis, p, $$.
INTRODUCTION
efforts, de tout ce travail intérieur, de ce -progrès continu vers la perfection, de cette perpétuelle ascension vers Dieu, dont le martyre devait être le dernier terme et la récompense.
C'est asseï dire que ce livre est de ceux où l'incrédulité n'a rien à voir, parce qu'elle n'y saurait rien comprendre. Ecrit dans ce style ascétique et dans ce langage des Saints qui résonne à l'oreille de l'incroyant comme un idiome étranger, il n'offre de sens qu'aux esprits éclairés par la foi et familiarisés avec les choses divines. Pour saisir chacune des idées du R. P. Olivaint et les suivre, il faut de toute nécessité se placer au même point de vue que lui, avoir l'œil sur le même horizon, partir des mêmes principes révélés et tendre au même but surnaturel. Ce livre restera donc fermé à quiconque traiterait de chimères les réalités de la grâce; d'inutiles cruautés, les rigueurs de la mortification ; d'exagération déraisonnable, l'horreur des moindres fautes ; de folie enfin l'amour passionné de la souffrance, des humiliations et de la croix.
Il sera également peu compris de ces âmes chrétiennes sans doute, mais qui, se faisant de leurs devoirs et de leurs destinées un idéal amoindri, connaissant la vertu moins par une laborieuse expérience que par ce qu'en racontent certains traités d'une spiritualité douteuse, sont bien près de se scandaliser au spectacle des combats acharnés d'une âme plus généreuse et plus forte. Mais il sera la consolation et l'exemple de ceux qui savent que les grandes vertus supposent ordinairement quelque défaut qu'elles s'exercent à combattre,.
INTRODUCTION
défaut qui sert à les fortifier, à mesure qu'elles réussissent à le détruire.
A prendre le R. P. Olivaint au point où nous le révèlent ses Notes, nous le voyons en pleine lutte, dahs l'exercice d'une vertu déjà fort élevée sans doute et dont il appartient à Dieu d'apprécier le degré, mais qui, n'étant jamais satisfaite d'elle-même, s'ejfforce de toujours grandir, en dépit de tous les obstacles et au prix des plus rudes sacrifices. Ego me non arbitror comprehendisse ; unum autem, quae quidem rétro sunt obliviscens , ad ea vero quœ sunt priora extendens meipsum, ad destinatum persequor ad bravium supernce vocationis Dei in Christo Jesu1.
Doué d'une intelligence vive, facile, très-cultivée, qui gardait encore comme une empreinte de ce qu'il appelait lui-même en souriant l'esprit parisien, le R. P. Olivaint avait surtout reçu de Dieu, avec une âme ardente et naturellement généreuse, l'énergie d'une volonté fortement trempée. Il y avait en lui du soldat, il aurait aimé avec passion la guerre; seulement, la foi et la grâce lui ayant montré de bonne heure sur quel champ de bataille et avec quelles armes il devait combattre, il tourna contre lui-même d'abord, contre tout ennemi de Dieu ensuite, son ardeur belliqueuse ; luttant, comme en champ clos, dans son propre cœur, tout en se
i. Pour moi, je n'estime pas avoir touché au but, et je n'ai qu'un seul souci, c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi et faisant effort pour atteindre ce qui est devant, je poursuive le terme assigné et remporte le prix de la vocation céleste où Dieu m'appelle en Jésus-Christ. fPhilïpp. uxf 13.)
INTRODUCTION
livrant avec une activité merveilleuse au service des âmes; maniant, avec la même dextérité et le même entrain , les armes de la -pénitence et celles du cèle; allant droit au but avec une sûreté de regard et une constance de volonté admirables ; dépensant sa vie avec le même joyeux courage qu'il accepta la mort.
Toutefois, pour se rendre un compte exact de ce que fut le R. P. Olivaint et de tout ce qu'il dit ici, il est bon de ne pas l'isoler du milieu où il a vécu, de la vocation qu'il a suivie , des devoirs particuliers qu'il avait à remplir. De là, en effet, cette persévérante étude des Exercices de saint Ignace dont ses Retraites sont le perpétuel commentaire et l'application pratique à des besoins personnels ; de là aussi ces allusions fréquentes aux divers ministères qu'il exerçait, aux règles ou à la situation de la compagnie de Jésus qui fut, après Dieu et l'Eglise, le centre, l'amour et l'idéal de cette vie interrompue si brusquement et si glorieusement consommée.
« Il faut, dit le R. P. Olivaint dans une de ses Retraites, il faut moins de temps que de courage pour faire un saint. » C'est la leçon de son livre, comme ce fut la devise de sa vie. Courage ! confiance !...
Paris, iè mai i8j2f annivçrsairt iïç la- mçrt in R. P, Olivaint,
DU 4 AU 13 NOVEMBRT
Je recommence encore une fois à prendre des noies sur mes exercices de piété. Je comprends mieux combien l'oubli de cette pratique m'a été funeste. oAussi bien, c'est un conseil de notre bienheureux père saint Ignace, j'y veux désormais être fidèle.
Dès avant ma retraite j'avais la persuasion que Dieu m'y préparait une grande grâce ; il se faisait en moi un travail intérieur qui ne pouvait venir que de lui : il disposait déjà mon cœur.
Cette grâce, ce me semble, m'a été donnée dans l'exercice du règne1. J'ai été frappé tout
1. On appelle ainsi la contemplation dans laquelle saint Ignace compare Jésus-Christ, le Roi éternel, à un roi temporel invitant les siens à une guerre juste etglo-
RETRAITE DE i8(îo.
à coup de ces mots : « en agissant aussi contre la propre sensualité et contre l'amour de la chair et du monde1 », comme si je les voyais pour la première fois. Là est toute ma retraite, là est l'explication du passé, comme la garantie de l'avenir.
L'explication du passé. — Je voyais bien tous les ans que mes défaillances venaient de mes négligences dans mes exercices de piété, et je prenais mes résolutions sur ce point; mais je ne me demandais pas assez d'où venaient ces négligences.
D'où venaient ces négligences? de la lâcheté, de l'immortification, du manque de Yagendo contra sensualitatem; et de là, manque de courage pour lutter contre les rébellions intérieures. Si vis pacem para bellum. Ce n'est pas être un vrai compagnon de Jésus que d'être réduit à la défensive; le compagnon de Jésus attaque, il va en avant, agendo contra.
Il faut donc, pour me rendre compte de mes fautes, que je tienne compte aussi de l'afFai-
rieuse, dont il veut partager avec eux les fatigues et les triomphes.
i. Sed etiam agendo contra suam propriam sensualitatem et contra suum amorem carnalem et mundanum.
blissement des exercices spirituels et de ma lâcheté. Ces deux causes, au fond, n'en sont qu'une : j'ai mal prié parce que j'étais lâche, j'étais lâche parce j'avais mal prié.
J'ai pu revenir avec fruit sur la première semaine1, sondant de nouveau ma conscience, excitant de nouveau ma contrition. J'ai mieux vu ce que la sensualité avait regagné sur moi, combien j'avais été peu prêtre, peu religieux, peu jésuite, non-seulement dans mes exercices de piété, mais dans mon emploi, dans mes rapports avec tant de personnes ! Il y a du serpent dans chaque homme : que je sens bien le serpent en moi et les torture* de son venin !
J'ai éprouvé de la consolation de me mettre en esprit sous les pieds de tous. Je me suis figuré que, pour mes péchés, j'étais chassé de la compagnie de Jésus, dégradé du sacerdoce, excommunié des sacrements de l'Église, rejeté de la société des vivants, précipité au fond de
i. On sait que les exercices spirituels de saint Ignace sont divisé? en quatre semaines dont la première comprend la méditation des grandes vérités fondamentales : la fin de l'homme, le péché, l'enfer..., la seconde est consacrée aux mystères de la vie de Notre-Seigneur, la troisième à sa passion, la quatrième enfin à la résurrection, à l'ascension..
l'enfer sous les pieds de Judas. Mais là, au lieu de maudire Dieu, je bénissais sa justice. Cette manière de demander pardon à Dieu m'a fait du bien.
La vue d'une image de Jésus délaissé m'a aussi aidé à la contrition. Que de fois le désir de la réparation a saisi mon cœur! Que de fois j'ai inspiré ce sentiment à d'autres âmes! Comment réparerais-je pour les autres, quand j'ai tant à réparer pour moi-même? Comment oserais-je me présenter à Jésus pour consoler son Cœur, quand il a reçu de moi tant de blessures? Il faut être pur pour être au nombre des âmes réparatrices.
J'ai senti un profond chagrin d'être si indigne d'offrir à Jésus quelques réparations.
A la méditation de la mort, j'aurais voulu mourir pour être délivré de moi-même, pour n'êtreplus en danger d'offenser Dieu et de manquer à mes serments.
Lâcheté dans ce sentiment, découragement, défiance de Dieu! Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive ; qu'il vive pour réparer, pour gagner des âmes, pour témoigner ainsi sa reconnaissance envers la divine miséricorde qui ne l'a pas
frappé, mais qu'il vive de la vraie vie, qu'il se convertisse vraiment.
Se convertir, c'est agir contre... agere contra.
Que de raisons de prendre cet agere contra pour devise, de le mettre dès maintenant en pratique !
Le souvenir du passé : l'oubli de ce principe explique presque toutes mes fautes.
Le besoin d'expier ma lâcheté et mon ingratitude.
Le besoin de sauver quelque chose du naufrage : — Déjà quinze ans de vie religieuse, quinze ans à peu près perdus !
Tous mes engagements subsistent cependant, toutes mes promesses : nécessité de les tenir enfin!
Aussi bien, c'est ce mot agendo contra sensualitatem qui fait le vrai jésuite. On est d'autant plus jésuite qu'on le met mieux en pratique. C'est le résumé des exercices de saint Ignace.
C'est aussi le secret des saints. Comment sont-ils tous parvenus à la sainteté? agendo contra... — Quelle est la doctrine, la spiritualité de tous? La même, malgré toutes les différences de forme et de langage, agendo contra.
RETRAITE DE i8<So.
C'est ce qu'enseignait le B. Alphonse Rodriguez au B. Pierre Claver; ce que répétaient le vénérable père Balthazar Alvarez et tant d'autres.
Ils éprouvaient le besoin de répondre à l'amour de Notre-Seigneur pour eux. Et que n'a-t-il pas fait pour moi, que de violences il s'est imposées, que de tourments !
C'est la voie spéciale qu'il m'a tracée; je l'ai si bien reconnue durant mon troisième an1! La voie étroite, l'amour des humiliations et des croix, l'esprit de dévouement, le désir d'une union intime avec Jésus, comment arriver à tout cela sans Yagendo contra ?
Oui, agendo contra! Je saurais aller en avant et souffrir pour un ami ou pour mon orgueil. Je ne le saurais pas pour Jésus!
Quelle contradiction, quelle hypocrisie seraitce donc pour moi, qui presse tant les autres d'aller dans cette voie...
Et j'y soutiens des âmes généreuses dont l'exemple me fait rougir. Ne pourrais-je pas ce que peuvent de faibles femmes )
i. Année d'exercices spirituels qui, dans la compagnie de Jésus, prépare aux derniers vœux.
Qu'il est petit le nombre de ces aînés ferventes ! Comment, Notre-Seigneur aura si peu d'amis dévoués, quand tant de malheureux se» dévouent pour le diable à toutes les souffrances, et je ne serais pas de ce petit nombre des amis dévoués de Notre-Seigneur?
Aussi bien, je dois viser plus haut pour atteindre le but. Sans Yagendo contra je serai bientôt de nouveau vaincu par la sensualité. Si vis pacem para bellum.
Si je n'ai pas le courage de Yagendo contra sensualitatem,amorem carnalem et mundanum , il faut que je l'aie contre ma raison, ma foi, mon cœur, mon salut, ma vocation, mon Dieu, les âmes... Donc , il faut choisir... contra sensualitatem.
Plus j'aurai cet esprit, plus je ferai de bien dans les âmes.
Plus je sentirai la joie surnaturelle en moi.
Plus aussi je ferai de progrès dans la vertu ; tantum... quantum*.
i. Allusion à cette maxime du livre de l'Imitation : Tantum proficieSj quantum tibi ipsi vim intulerls.
(L. I, c. xxv, de ferventi emendatione totius vitœ nostrœ.)
Enfin, n'est-ce pas ma dernière retraite? Ma santé est mauvaise, et la fin plus prochaine que je ne pense , peut - être. Quel regret à la mort de n'avoir été qu'un ingrat et un lâche !
Il faut moins de temps que de courage pour faire un saint.
Donc, que je profite de cette lumière de Dieu , de cette impulsion intérieure , de ce mouvement décisif de la grâce — agendo contra.
Donc aussi, que j'unisse l'oraison à la mortification. — La nécessité de cette union est maintenant comprise.
« L'esprit de parfaite oraison ne se trouve point sans celui de la mortification1. »
La mortification précède l'oraison comme une disposition pour prier utilement. Elle l'accompagne , comme arme défensive pour vaincre les répugnances et les difficultés qui s'offrent en priant. Elle suit, comme un fruit auquel l'oraison incline pour exécuter les choses qu'elle désire.