DEUXIÈME ET TROISIEME JOUR
Calme qui m'afflige. En vain, je m'excite à la confusion, à la douleur de mes péchés, en vain je prie Notre-Seigneur de me les faire sentir ; ma plus grande confusion , ma plus grande douleur, c'est de ne sentir en quelque sorte ni confusion ni douleur. Comment ! cette âme que Notre-Seigneur m'a envoyée pour me convertir, je pense, comment! cette âme ne peut supporter la douleur et la confusion de voir Jésus légèrement offensé par d'autres, et
moi je supporte la vue de mes propres offenses sans douleur et sans confusion ! Elle s'abîme dans la confusion et dans la douleur à mesure que Jésus fait passer par ses mains plus de grâces pour d'autres âmes, et je reste insensible à l'abus de tant de grâces que Jésus a répandues en moi pour moi-même !
D'où donc peut venir un tel état? Est-ce donc que Jésus me rejette à cause de mes infidélités? Est-ce donc que je suis tombé dans l'endurcissement? Mais non, je ne puis le croire. Je ne trouverais pas si facilement la parole qui touche les autres, je n'aurais pas éprouvé, depuis deux mois surtout, un travail intérieur de sanctification si marqué.
Est-ce donc qu'au fond je suis découragé jusqu'à l'apathie, de retomber encore et toujours ? Peut-être. Et cependant une seule chose me soutient, je crois, au milieu de tant de difficultés qui semblent condamner ma faiblesse à retomber encore et toujours, la confiance en Notre-Seigneur. Je ne puis changer la situation qui m'est faite. Mais Notre- Seigneur peut tirer parti de tout, même des impossibilités que je trouve dans ma situation.
Elles ont du moins servi depuis quelque
RETRAITE DE i8(îj.
temps à me rendre plus humble, du moins je mêle figure. Depuis la retraite au Sacré-Cœur, j'espère avoir gagné en humilité. Le calme où je reste en méditant sur le péché viendrait-il de Va.} Mais bien plutôt si j'étais plus humble, la confusion et la douleur de mes péchés ne me seraient-elles pas plus faciles }
Ne dois-je pas au contraire attribuer mon état à un reste d'orgueil? Une lettre que je reçois et qui me blesse me le fait penser.
La méditation de la préparation à la mort, une bonne confession en vue de la mort dilatent un peu mon cœur.
Je me suis bien trouvé de m'examiner comme religieux, comme supérieur, comme confesseur.
Je suis encore frappé de toutes les fautes que j'ai faites comme supérieur. J'aurais facilement assez de foi pour voir Dieu dans tel supérieur qu'il m'aurait donné, mais j'ai peine à le voir ainsi en moi. De là cette hésitation d'un homme qui ne prend pas assez son rôle au sérieux, de là cette négligence dans le soin des âmes qui me sont confiées.
Le principal effort de ma retraite ne doit-il pas porter sur ce point, en même temps que
L'HUMILITÉ. ii?
sur l'humilité ? Il me semble que Dieu me le demande.
Dans cette pensée, acceptation de la lettre d'hier ; douce réponse.
QUATRIEME JOUR
l'appel.
A moins d'être un lâche, un chevalier indigne de ce nom, impossible de ne pas répondre à l'appel du roi temporel.
A moins d'être dépourvu de bon sens, impossible de ne pas répondre à l'appel du Roi éternel.
Non pas qu'il ne faille aussi du courage à sa suite, que son service ne demande pas un cceur de chevalier, mais pour se donner tout à fait à lui (se totos offereni) il suffit d'avoir un peu de bon sens.
Pourquoi ?
C'est que Jésus l'emporte sur le prince de la terre autant que l'éternité sur le temps, que la grâce sur la nature, que la vérité sur la fiction, que Dieu sur l'homme... Et à cause de cela,
ii-V RETRAITE DE i8<î*.
Jésus a d'autant pli^s de titres à notre dévouement; le bon sens le montre.
C'est qu'aussi ne pas travailler à se sauver, quand on n'est créé que pour cela, c'est manquer de bon sens. Ne pas prendre le seul moyen qui conduise au salut, le guide unique, Jésus- Christ, c'est manquer de bon sens. Ne pas se livrer tout à fait à sa conduite, puisque sans cela elle devient inutile, c'est manquer de bon sens. Ne pas prendre parti pour Jésus-Christ contre les passions révoltées, ne pas tendre à l'indifférence, c'est-à-dire assurer le succès de la nature révoltée, c'est encore une fois rendre la conduite de Jésus inutile, c'est manquer de bon sens.
Que fera maintenant le chevalier au service de Jésus?
O crux ave!... il prendra la croix, comme saint André, le premier des croisés, et s'écriant : Dieu le veut! il s'élancera à l'ennemi agendu contra, sur les pas de Jésus. (Aujourd'hui, veille de saint André.)
Comme Jésus nous témoigne bien à nousmêmes cet amour généreux qu'il attend de nous ! on dirait qu'il veut se signaler pour ainsi dire à notre service.
Ne pouvait-il pas pour notre salut se contenter de passer quelques jours sur la terre, de nous montrer le chemin, de verser quelques gouttes de sang, de nous baptiser en nous livrant ensuite à notre bon sens pour guide?
Non, ce n'était pas assez pour son amour; il a donné tout son sang,... il a passé ici-bas 33 ans, ou plutôt il est toujours là, toujours sur l'autel, versant toujours son sang, et nous ménageant les autres sacrements après le baptême, totus impensus in meos usus. C'est pour moi qu'il va bien plus loin que l'indifférence, qu'il préfère pauvreté , mépris , souffrance . . . Cest pour moi ! — S'il pratique Vagendo contra, non pas contre la sensualité, mais contre sa chair innocente, c'est pour moi.
Aussi semble-t-il me dire : O Domine! ô misérable et ingrate créature, toi que je sers comme un maître, je te fais mon oblation ... cum tuo /avare, puisses -tu l'avoir pour agréable. Oui, devant ton infinie bassesse, en présence de tous tes péchés et de tout l'enfer, comme en présence de tous les saints, de tous les anges et de la mère céleste et du céleste Père, je déclare que je suis résolu, pour le plus grand bien de ton âme, et pour ton salut et
ii<5 RETRAITE DE i86j.
pour ta sanctification d'embrasser tous les mépris, toutes les privations, toutes les souffrances afin de t'entraîner par mon exemple.
Comment répondre dignement?1 Nous-mêmes enfants de la Compagnie, nous croyons quelquefois avoir fait beaucoup pour Jésus-Christ que de tendre à l'indifférence, de lutter contre la rébellion de l'amour-propre ; mais ce n'est encore là que du bon sens, sanœ mentis. Que nous sommes loin de compte !
INCARNATION
Etat du monde ancien : comme cette multitude infinie se précipite dans le péché et dans l'enfer !
Et moi je vivais comme elle; mais Jésus m'a tendu la main; il m'a sauvé de l'abîme.
Combien y tombent encore sous nos yeux malgré les bienfaits de l'Incarnation ! Le nombre des victimes augmente chaque jour; le monde retourne au paganisme. Quoi donc ! Jésus ne se souvient-il plus de ses miséricordes? Mais je l'entends; il me dit comme à Pierre: Je vais à Rome pour y être crucifié de nouveau.
Non, Seigneur : Ecce ego, mit te me, ou plutôt : mit te quem missurus es1.
Il n'y a que Jésus qui puisse sauver les âmes. Seigneur, envoyez de nouveaux Jésus ; envoyez d'autres Jésus ; si vous voulez m'envoyer, changez-moi en Jésus.
Que Jésus qui vient si souvent en moi par l'Eucharistie prenne tout à fait possession de moi. Que mon sang fasse place à son sang : non ègo mutabor in te, sed tu mutaberis in me2. Que ma personnalité disparaisse devant la sienne Aussi bien mon orgueil est l'obstacle à tout. Humilité, humilité! Que je dise donc enfin vraiment : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus- Christ qui vit en moi » ... alter Christus !
Mais ce n'est pas assez. Puisque je suis supérieur, il faut que d'autres aussi soient transformés en Jésus par moi. Comment multiplier ainsi Jésus } — Voir le tableau du P. Pierre Le Fèvre donnant Jésus à nos premiers pères3.
1. Me voici, envoyez-moi... Envoyez celui que vous devez envoyer (Isaïe, vi, 8 ; Exod., iv, 13.)
2. Je ne me changerai pas en toi, mais tu seras changé en moi (Saint Augustin.)
3. Émail placé par le R. P. Olivaint à l'autel de la chapelle de Vaugirard.
n3 RETRAITE DE 1863.
Que je sois donc ainsi! Que j'attire en donnant à tous, en donnant Jésus ; que je sois partout et toujours prêtre et père pour donner Jésus, non pas seulement, au besoin, par les sacrements, mais par mes conseils, mes paroles, mes exemples, mon aspect, Ecce agnus Dei1... Que j'aie cette sérénité qui porte Jésus, qui manifeste l'union intime et constante à Jésus.
Mais comment avoir cette union à Jésus, parvenir à cette transformation en Jésus, pour donner Jésus?
Cibo invisibili ut'or 2. User de l'aliment invisible, comme saint Stanislas, nourri de Jésus par un ange, et cela , par un soin plus grand de mes exercices de piété; puis, imiter saint Louis de Gonzague aux pieds de Marie. Quos iterum parturio, dit-elle : la mère de Jésus est aussi la mère de tous ceux qui se transforment en Jésus. Ils ne peuvent se transformer en Jésus que par elle et en elle, quos iterum par-turio. Que j'ai regret de faire si peu pour Marie ! j'ai mieux compris la dévotion de nos pères pour elle ; elle est la vraie mère de la
i. Voici l'agneau de Dieu... (Jean, r, 29.) 2. Tob., xii, 19.
L'HUMILITE. n;
Compagnie et de tous ses enfants. Il faut le sein de Marie pour ce nouvel enfantement dont j'ai tant besoin. Sa sainte humilité est le moule de la Compagnie de Jésus.
Mon bon ange dit à Marie : Qâve Maria, benedictus novus fructus ventris tui. Mais Marie répond : Virum non cognosco l. Ce n'est encore qu'un homme, dit-elle, je ne puis être la mère d'un homme. — Oui, Marie ne peut être mère que d'un Dieu. Que l'homme disparaisse donc! Comme Jésus s'est anéanti pour s'incarner, que je m'anéantisse pour me déifier ! O Marie, dites maintenant : Ecce ancilla, fiât mihi, jiat per me*; qu'un nouveau Jésus paraisse enfin ! Humilité ! humilité !
NATIVITE.
Tout parle d'humilité dans ce mystère.
i° Saint Joseph. — Humilité de celui qui, ce semble, ne devrait pas commander, et que Dieu charge du commandement.
i . Je vous salue, Marie ; béni est le nouveau fruit de vos entrailles. — Je ne connais pas d'homme.
2. Voici la servante; qu'il me soit fait, qu'il soit fait par moi...
RETRAITE DE i8<5j.
Il ne met pas son humilité à réclamer, à résister, mais à obéir en esprit de foi.
Et comme il commande avec humilité, avec modestie dans sa tenue,... avec bonté et respect envers ceux à qui il commande, avec dévouement pour eux comme un serviteur ! Il mendie pour eux, il savoure les humiliations dans les rues de Bethléem, comme si elles lui étaient dues; c'est le vrai cachet de l'humilité.
2° La sainte Vierge et Jésus. — Humilité de ceux qui, ce semble, devraient commander et à qui Dieu demande l'obéissance.
Comme Marie obéit simplement à Joseph, aussi bien que s'il lui était vraiment supérieur! Comme elle obéit à l'édit de César en allant à Bethléem! Comme elle se contente de la plus modeste monture sans alléguer sa dignité de mère de Dieu! Comme elle est réservée dans tout son extérieur ; comme elle est facile à servir par la petite servante qui peut-être l'accompagne ! l Comme elle est patiente dans l'étable!
Elle aussi regarde les souffrances^ les humiliations comme lui étant dues.
Obéissance , simplicité , modestie, bonté ,
i. Exercices. Contemplation de la Nativité
patience, goût des humiliations, c'est-à-dire humilité... Et quelle est son humilité, en contemplant son Jésus, en l'adorant !...
3° Jésus. — Humilité du Verbe de Dieu qui se fait homme, petit enfant, qui naît d'une pauvre mère, dans une pauvre étable, qui a le bœuf et l'âne pour premiers adorateurs, qui tend les bras aux bergers, qui se laisse prendre par qui veut et porter comme on veut.
4° La petite servante. Humilité de celle qui n'a toujours qu'à obéir, qui n'est occupée qu'à les contempler, spectando eos, pour se remplir d'humilité, qui se tient prête à tout, In omni obsequio, ne trouvant jamais rien au-dessous d'elle; car tout ce qu'il y a de plus humiliant lui est dû.
CINQUIÈME JOUR