PRISE DU FORT GEORGES LE
A sept heures du matin, les ennemis demandèrent à capituler. Le commandant anglois envoya à cet effet le lieutenant-colonel Young pour dresser les articles que M. le marquis de Montcalm lui envoya par le sieur de Bougainville, aide-de-camp. Il fit en même temps assembler les chefs des nations qui approuvèrent la capitulation et promirent de s’y confor-
mer.
À onze heures, le sieur de Bougainville prit possession du fort avec les troupes de la tranchée et avec le chevalier de Bernets, lieutenant-colonel. Il fut chargé du déblai de l’artillerie et des vivres, ainsi que de la démolition du fort qui fut rasé et brûlé jusqu'aux fondements.
Le chevalier de Lévis continua à être chargé de masquer le chemin d'Orange.
La capitulation porte que les troupes angloises du fort, ainsi que celles du camp retranché sortiront avec les honneurs de la guerre et une pièce de canon par distinction, que lesdites troupes qui sont au nombre de deux mille trois cents hommes ne serviront de dixhuit mois.
L'on a trouvé dans la place vingt-trois pièces de canon, trois mortiers, dix-sept pierriers et un obusier, quarante milliers de poudre et des vivres pour quatre mois.
Les ennemis ont eu environ centhommes de tués et cent-cinquante de blessés.
Notre perte a été peu considérable : vingt hommes tués, quarante blessés, dont un officier.
Les Anglois évacuèrent les retranchements pour se rendre au fort Lydius, conformément à la capitulation que nos sauvages n’observèrent pas bien fidèlement, malgré tous les efforts que les officiers françois
firent pour les en empêcher, parce que les Anglois avoient donné de l’eau-de-vie aux sauvages, dont la plus grande part se trouvèrent ivres et personne ne put les contenir de façon que les Anglois furent houspillés. Il y eut même une cinquantaine de chevelures levées et trois .cents prisonniers, dont M. de Montcalm fit rendre le lendemain une partie, et tous ceux qui furent emmenés à Montréal, M. le marquis de Vaudreuil les racheta fort cher des sauvages et les renvoya à Boston.
Les Anglois ne doivent s'en prendre qu’à euxmêmes de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l’eaude-vie malgré la recommandation qu’on leur avoit faite de ne leur donner aucune boisson.
Les Anglois doivent même être satisfaits de ce qu'ils ont vu que toutes les troupes françoises et les Canadiens, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages, et l’on comprendra avec peine comment 2300 hommes armés se sont laissé déshabiller par des sauvages qui n’étoient armés que de lances et de casse-têtes sans qu'ils aient fait seulement mine de se mettre en défense; et, sans le secours qu’ils ont reçu des officiers françois, ils auroient été tous tués.
La fatigue de nos troupes a été incroyable durant tout le temps de cette expédition. Entre les travaux du siège, il n’y avoit eu de jour que nos propres sau-
vages, gens fort soupçonneux et attentifs, n’aient quelque alerte au camp de M. le chevalier de Lévis. En effet, il étoit à penser que le général Webb, qui n’étoit qu’à cinq lieues du fort Georges feroit un effort pour venir se joindre aux troupes du camp retranché ou du moins pour le replier et favoriser sa retraite, ce qui étoit fort facile.
Les déserteurs nous apprirent que peu de jours après la prise de la place qu'il s’étoit rassemblé près de douze mille miliciens des gouvernements de Boston, Rhode-Island et de New-York, qui s’en retour-
nèrent tout de suite, sur la nouvelle de la capitulation.
Le 18
On commença à travailler et à faire le portage de toutes les munitions à Carillon. Les miliciens partirent tout de suite pour retourner chez eux faire leurs récoltes.
M. le marquis de Montcalm partit peu de jours après pour retourner à Montréal.
M. le chevalier de Lévis resta chargé du déblai de l'artillerie et de l’armée. Ayant été contrarié par la pluie, quelque diligence qu’on ait pu faire, le portage n’a été fini que le 1* septembre.
SEPTEMBRE 1757
Avant que le chevalier de Lévis eût entièrement
déblayé les troupes, il ne voulut pas laisser d’inquiétude à M. le marquis de Vaudreuil sur les mouvements que les ennemis pouvoient faire sur la frontière.
En conséquence, il envoya un détachement aux ordres de M. de Contrecœur à la tête du lac Saint- Sacrement, avec ordre de se porter sur les ruines du fort Georges, où il trouva toutes choses dans l’état que nous l’avions laissé.
M. le chevalier de Lévis fut en même temps informé par un parti qu’il avoit envoyé pour reconnoître la Rivière au Chicot, que les ennemis faisoient quelques mouvements dans cette partie, ce qui le détermina à faire un détachement de toutes les compagnies de grenadiers et d’un piquet par bataillon avec lequel il se porta à l'embouchure de la Rivière au Chicot et dans le fond de la baie à dix lieues en avant de Carillon.
A la chute de la Rivière au Chicot, on trouva un camp que les ennemis avoient abandonné, où il fit brûler un petit retranchement qu’ils avoient commencé.
M. le chevalier de Lévis fut de retour avec son détachement à Carillon le 3 de septembre; il en partit le 4 avec les bataillons de la Reine, la Sarre, Languedoc, Guyenne et trois cents hommes des troupes de la Marine pour se rendre à Saint-Jean et dans le gouvernement de Montréal.
M. de Bourlamaque resta à Carillon avec les batail-
lons de Royal-Roussillon et Béarn, avec trois cents hommes des troupes de la Marine pour continuer les travaux du fort.
M. le chevalier de Lévis arriva à Saint-Jean le
7 septembre, où il reçut ordre de M. le marquis de Montcalm d’y laisser les régiments de la Reine, la Sarre, Languedoc, et M. Désandroins, ingénieur, pour continuer les fortifications de ce fort, et d’envoyer le bataillon de Guyenne travailler au chemin du portage de Chambly et de renvoyer les troupes de la Marine dans les garnisons de Montréal et de Québec.
M. le marquis de Vaudreuil manda en même temps à M. le chevalier de Lévis de se rendre de sa personne, le 8, à Montréal, pour y remplacer M. le marquis de Montcalm, qui devoit partir pour Québec le 12 du même mois pour passer la revue du régiment de Berry nouvellement arrivé de France et conférer avec Monsieur l’Intendant sur les besoins des troupes de terre et sur ce qu’il y avoit à demander en France.
M. le chevalier de Lévis, ayant mis tous les ordres de M. le marquis de Vaudreuil en exécution, partit de Saint-Jean et arriva à Montréal le 8. M. le marquis de Montcalm en partit le 12 pour Québec.
M. le marquis de Vaudreuil, le 28 septembre, donna des ordres à M. le chevalier de Lévis pour réduire la ration des quatre bataillons qui étoient à Saint-Jean et à Chambly, à commencer du 1* octobre, à une livre de pain, un quart de pois et un quart de lard.
M. le chevalier de Lévis fit passer à cet égard les ordres de M. le marquis de Vaudreuil aux commandants des bataillons et leur exposa la nécessité qu'il y avoit à se soumettre à cette réduction de vivres. Elle fut mise à exécution le 1* octobre; les soldats s’y prêtèrent de bonne grâce.