NOVEMBRE
Le 1* novembre, les quatre bataillons destinés à passer l'hiver dans le gouvernement de Montréal
étoient rendus dans leurs quartiers.
M. le chevalier de Lévis reçut des ordres de M. le marquis de Vaudreuil et de M. de Montcalm pour réduire encore la ration des soldats de la garnison de Montréal à une demi-livre de pain, trois quarts de bœuf, un quart de morueet un quart de pois avec une demi-livre de pain payée en argent à commencer du 1“ novembre ; on avoit réduit celle de Québec au même taux, ce qu’elle avoit exécuté sans difficulté.
M. le chevalier de Lévis parla lui-même aux soldats de Béarn et leur représenta la nécessité indispensable qu’il y avoit de se soumettre à cette réduc-
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tion des vivres. En conséquence, le régiment de Béarn prit les vivres à 9 heures du matin de bonne grâce sans témoigner le moindre mécontentement. Les troupes de la Marine qui devoient les prendre à la même heure refusèrent de les recevoir et de se soumettre à cette réduction, et se retirèrent du lieu où l’on faisoit la distribution. Leurs officiers ne purent les contenir.
M. le chevalier de Lévis ne fut informé du refus des vivres qu’avoient fait les troupes de la Marine qu’à midi par M. Duplessis, major de Montréal, qui dinoit ce jour là chez lui.
M. le chevalier de Lévis dit à M. Duplessis qu'il étoit de grande conséquence et de nécessité absolue de forcer les soldats à prendre les vivres. M. Duplessis lui dit qu'il avoit grondé les officiers qui s’étoient trouvés à la distribution et qu’il avoit ordonné que les troupes de la Marine se trouvassent à une heure après midi avec les officiers dans la cour de l’Intendance pour y passer la revue du commissaire, et qu’il parleroit aux soldats pour leur faire prendre les vivres de même qu’avoient fait les troupes de terre.
Après le dîner, M. Duplessis sortit pour se rendre à l’Intendance. M. le chevalier de Lévis lui dit que si les soldats de la Marine persistoient à refuser les vivres, il eut à le faire avertir et qu’il s'y rendroit surle-champ pour les forcer à les prendre.
Une heure après que M. Duplessis fût sorti de chez M. le chevalier de Lévis, il lui envoya le sergent-
major de la Marine pour le prier de se rendre à l’Intendance, parce que les soldats de la Marine persistoient dans leur mutinerie et dans le refus des vivres.
M. le chevalier de Lévis s’y rendit sur-le-champ avec quelques officiers des troupes de terre qui avoient dîné chez lui; en arrivant, il trouva les soldats de la Marine en foule dans la cour et sans ordre tenant de mauvais propos; il leur imposa silence et leur fit prendre les armes, leur représenta la nécessité qu’il y avoit à se soumettre à la réduction de vivres, leur dit que les troupes de terre s’y étoient soumises sans difficulté, qu'il falloit qu'ils en fissent de même, et qu’il feroit pendre sur-ie-champ le premier qui hésiteroit À prendre les vivres. En conséquence, il ordonna à la première compagnie de les prendre, ce qu’elle fit de même que le reste des troupes de la Marine sans murmurer davantage. Ils firent même des excuses à M. le chevalier de Lévis, en disant que Messieurs les officiers ne leur avoient pas bien expliqué les motifs de la réduction, et que désormais ils seroient soumis à toutes les volontés de leurs supérieurs. M. le chevalier de Lévis leur assura aussi qu'il tiendroit la main pour qu'il ne leur fût fait aucun tort, mais qu'il puniroit sans miséricorde tous les mutins s’il s’en trouvoit encore.
M. le chevalier de Lévis dit à M. Duplessis, en présence de tous les soldats de la Marine, que le refus des vivres n’étoit venu que par la faute que Messieurs
les officiers avoient eue de ne point expliquer les intentions de Monsieur le général et que c'étoit le cas de pardonner aux soldats le refus qu’ils avoient fait de prendre les vivres parce qu’ils ignoroient sur quel pied la réduction avoit été faite.
Après que la revue eut été faite et que les vivres eussent été pris, on envoya les soldats de la colonie dans leurs quartiers, où ils retournèrent sans murmurer, avec satisfaction et se louant de M. le chevalier de Lévis. On fut obligé, malgré la mauvaise saison, d'envoyer chercher à Carillon deux cents quarts de farine, la ville manquant entièrement.
M. le marquis de Vaudreuil arriva de Québec à Montréal le 10 novembre.
Le 20
A 8 heures du soir, M. de Malartie, major de Béarn, vint avertir M. le chevalier de Lévis que plusieurs sergents venoient de lui rendre compte de même qu’à M. d’Alquier, commandant de ce régiment, que les soldats de la Marine et quelques habitants fomentoient les soldats du régiment de Béarn à se révolter et à refuser les vivres et que l’on avoit fait courir des billets.
M. le chevalier de Lévis ordonna à M. de Malartie de mettre des sergents et les soldats les plus affidés en campagne pour tâcher d'arrêter les soldats de la Marine ou habitants qui seroient porteurs des billets
ou tiendroient des propos qui pourroient tendre à une sédition; il lui ordonna en même temps de se trouver à la distribution le lendemain avec le capitaine et le lieutenant, qui étoit commandé ordinairement, et que, s’il s’aperçevoit que les soldats fissent la moindre difficulté de prendre les vivres, il envoyât sur le champ un sergent l’avertir, qu’il se rendroit dans le moment au lieu de la distribution pour y mettre ordre.
M. le chevalier de Lévis fit prier M. Dalquier de lui amener chez lui quatre grenadiers pour qu’il pût leur dire ses intentions.
M. le chevalier de Lévis dit aux quatre grenadiers qu'il étoit informé que les soldats de la Marine et même les habitants sollicitoient le régiment de Béarn à une sédition et à refuser de prendre les vivres; qu'il étoit persuadé que les soldats de Béarn connoissoient trop bien leurs devoirs pour écouter de pareils propos et qu’ils arréteroient ceux qui pourroient les tenir, et que c'étoit dans tous les cas aux troupes de terre à montrer le bon exemple; que le Roi les avoit envoyés pour défendre cette colonie, non seulement par les armes, maïs encore pour supporter toutes les misères que les circonstances demanderoient ; qu’il falloit nous regarder comme dans une ville assiégée privée de tout secours ; qu’ils n’ignoroient pas que c'étoit aux grenadiers à montrer l’exemple, à être les plus soumis et à tenir les meilleurs propos; que s’il arrivoit quelque mutinerie, il s’en prendroit aux gre-
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nadiers de Béarn ; que c’étoit sur eux qu’il feroit tomber le premier exemple ; qu'il les en avertissoit ; que c’étoit à eux de se conduire de façon qu'il n’eût aucun reproche à leur faire à cet égard; que d’ailleurs il tiendroit la main pour qu’il ne leur fût fait aucun tort ; et qu'il leur rendroïit tous les services qui dépendroient de lui. Les grenadiers l’assurèrent qu'ils se conduiroient bien et qu’il n’auroit aucun reproche à leur faire.
M. le chevalier de Lévis fut rendre compte à M. le marquis de Vaudreuil de tout ce qui &e passoit et des arrangements qu'il avoit pris pour qu’il n’arrivât point de désordre parmi les troupes de terre. M. de Vaudreuil les approuva et lui dit qu’il alloit prendre les mêmes arrangements pour celles de la Marine.
Les troupes de terre furent à leur ordinaire, le 21, à la distribution où les grenadiers tinrent de bons propos, et tout se passa bien. M. de Malartie, après qu’elle fut faite, se rendit chez M. le chevalier de Lévis qui en fut rendre compte à M. le marquis de Vaudreuil, où il trouva tous les officiers des troupes de la Marine qui y étoient assemblés. Les soldats de ce corps se rendirent à onze heures à la distribution qui se passa de même en règle.
DéceMBRE 1757
Le 1er du mois de décembre, l’on ôta entièrement le quarteron de pain que l’on distribuoïit au peuple, et,
à la place, on voulut faire donner moitié bœuf et moitié cheval, dont la livre de l’un et de l’autre ne seroit payée que six sols. Mais le peuple témoigna de la répugnance pour le cheval et refusa d’en prendre. L’après-midi, il y eut une émeute de femmes ; elles s'assemblèrent devant la porte de M. le marquis de Vaudreuil ; elles demandèrent à lui parler. M. le marquis de Vaudreuil en fit entrer quatre chez lui. IH leur demanda quel étoit le sujet de cette émeute. Elles répondirent qu’elles venoient pour lui demander du pain. M. le marquis de Vaudreuil dit qu’il n’en avoit point à leur faire donner ; qu’il n’en avoit pas même pour les troupes auxquelles on avoit été obligé de diminuer la ration ; que le Roi n’étoit pas obligé de fournir du pain au peuple et que c’étoit à lui de s’en pourvoir; que cependant il avoit fait tuer des bœufs et des chevaux pour assister les pauvres dans ce temps de disette; que ceux qui en voudroient prendre, en pourroient aller chercher à la boucherie du Roi, à six sols la livre. Les femmes répondirent à M. de Vaudreuil qu'elles avoient de la répugnance à manger du cheval; qu’il étoit ami de l’homme; que la religion défendoit de les tuer et qu’elles aimeroient mieux mourir que d’en manger. M. de Vaudreuil leur dit que c’étoit une chimère et une imagination de leur part ; que de tous les temps l’on en avoit mangé, qu’il étoit bon et qu’il avoit ordonné qu’il fût tué avec soin et de la même façon que le bœuf; que c’étoit le seul soulagement qu’il pût donner au peuple,
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M. le marquis de Vaudreuil congédia ces femmes et leur dit que la première fois qu’il leur arriveroit de faire une émeute, il les feroit toutes mettre en prison et qu’il en feroit pendre la moitié; il ordonna à MM. de Martel, commissaire de la Marine, et de Monrepos, juge de police, de mener ces femmes à la boucherie pour leur faire voir que le cheval et le bœuf étoient de bonne espèce ; elles en convinrent et dirent qu’elles n’en prendroient pas, ni personne, pas même les troupes. Après quoi elles se dissipèrent et se retirèrent chez elles en tenant des propos séditieux. MM, de Martel et de Monrepos auroïent dû en faire arrêter quelques-unes, ce qu’ils ne firent pas.
M. le marquis de Vaudreuil dit à M. le chevalier de Lévis, le 4 décembre, qu’il venoit de recevoir une lettre de Monsieur l’Intendant qui lui marquoit la nécessité qu’il y avoit, que les troupes en garnison à Québec et à Montréal mangeassent du cheval. En conséquence, la ration fut réglée à une demi-livre de pain, demi-livre de bœuf, demi-livre de cheval, un quart de pois et une demi-livre de pain payée en argent.
Le 8
I] fut ordonné que l’on prendroit les vivres, le 9, sur le pied de ce dernier arrangement. En conséquence, M. le chevalier de Lévis ordonna au régiment de Béarn d'aller à la distribution à l’heure ordinaire.
Il dit à MM. Dalquier et de Malartie de s’y trouver avec les officiers qui étoient commandés ordinairement parce que le peuple, sous main, fomentoit les soldats à ne pas prendre du cheval. M. le chevalier de Lévis recommanda à M. de Malartie, s’il s’apercevoit que les soldats fissent la moindre difficulté à en prendre, de l’envoyer avertir, et qu’il se rendroit luimême au lieu de la distribution.
A huit heures et demie, M. de Malartie vint dire à M. le chevalier de Lévis que les soldats ne vouiloient pas prendre du cheval, que la plus grande partie s’étoit retirée de la distribution. M. le chevalier de Lévis s’y rendit sur le champ ; il gronda en arrivant MM. les officiers de ce qu’ils n’avoient pas contenu leurs soldats et de ce qu'ils les avoient laissés disperser. Ils s’excusèrent sur ce qu'il faisoit très froid et que les bouchers n’avoient pas encore préparé les viandes.
M. le chevalier de Lévis ordonna à M. de Malartie de faire rassembler les soldats pour se rendre au lieu de la distribution. Dès que toutes les compagnies furent assemblées, M. le chevalier de Lévis fit couper du cheval pour lui et le fit prendre par un de ses domestiques ; il ordonna en même temps aux grenadiers d’en prendre; ils voulurent lui faire quelque représentation qu'il ne voulut point écouter, disant aux grenadiers d’obéir ; que le premier qui feroit difficulté d'en prendre, il le feroit arrêter et le feroit pendre ; que si on «voit quelque représentation à faire, il les écouteroit après que la distribution seroit faite
et finie. Les grenadiers ne répliquèrent point, prirent du cheval, et les autres compagnies firent de même sans faire aucune difficulté.
Après que la distribution fut faite, M. le chevalier de Lévis dit aux grenadiers que, s'ils avoient quelques représentations à lui faire, il les écouteroit volontiers. Ils lui dirent qu’ils se plaignoient de ce qu’on les avoit obligés à prendre du cheval, que le peuple avoit rejeté et avoit refusé d’en prendre, qu’ils pensoient que la colonie n’étoit point réduite au point de faire manger du cheval aux troupes et au peuple; qu’on pouvoit en juger par la grande quantité de bœufs que les habitants apportoient tous les jours au marché; que, de plus, ils avoient une grande difficulté à vivre, attendu qu'ils étoient logés chez les habitants, et que l’on ne vouloit pas leur permettre de se rassembler pour faire ordinaire de sept en sept, et que la ration étant réduite au point où elle étoit, il n’étoit pas possible qu’un homme püût vivre en mangeant seul; que le régiment de la Reine, qui étoit à Québec, avoit l’avantage d’être caserné et de pouvoir faire ordinaire, et qu'ils voyoient avec douleur que la réduction des vivres ne regardoit que les troupes ; que les habitants ne se réduisoient sur rien, pas même leurs nègres et leurs pains (ce qui veut dire esclaves sauvages) ; qu'ils n’ignoroiïent point que dans les cas forcés, les troupes étoient faites pour se soumettre à toutes les réductions et se contenter de tout ce qu’on pourroit pour vivre sur le pied de la plus petite ration ; mais
que cela devoit être égal au moins avec les habitants.
M. le chevalier de Lévis répondit à leurs représentations que le cheval qu’il leur avoit fait donner étoit de bonne qualité ; que le peuple avoit la foiblesse et le préjugé de ne vouloir pas en manger; que les soldats devoient penser différemment; qu’ils n’ignoroient point que les troupes en avoient mangé à Prague et dans d’autres places assiégées et que l’on devoit se regarder en Canada dans le même cas, puisque le secours de vivres que le Roi avoit envoyé avoit été pris par les Anglois ; qu’il auroit attention qu’on leur délivrât du cheval de la bonne qualité, et qu’à cet effet il en fuisoit porter et servir sur sa table et qu’il en mangeoït tous les jours; qu’ils étoient mal informés de la situation et de l’état de la colonie ; qu’elle se trouvoit dans la plus grande disette ; qu’il y avoit longtemps que le peuple à Québec ne mangeoit point de pain ; qu’il y avoit deux mille Acadiens qui n’avoient pour toute nourriture que de la morue et du cheval ; que tous les officiers des garnisons de Québec et de Montréal étoient réduits à un quarteron de pain par jour ; que le gouvernement de Montréal étoit mieux forrni que les autres et que par conséquent les troupes qui y étoient avoient moins à souffrir que celles qui étoient à Québec.
A l'égard du bœuf aw’ils voient tous les jours apporter au marché, que c’étoit le temps où les habitants tuoient les bestiaux qu'ils n'étoient point en état de
nourrir pendant l’hiver et que les glaces permettoient qu’on les conservât pendant une grande partie de l’hiver; que les soldats avoient la même liberté d’en acheter au marché et d’en faire leurs provisions ; que, s'ils n’avoient point d'argent, il ordonneroit à M. de Malartie de leur en avancer sur leur décompte, ce qui leur faciliteroit les moyens de faire leurs provisions pour leur hiver tant en blé qu’en viande; qu’à l’égard de l'inconvénient où ils étoient de ne pouvoir faire ordinaire plusieurs ensemble, qu’il feroit son possible pour leur procurer cet avantage; qu’au surplus les troupes devoient être persuadées que les généraux étoient occupés de leur procurer le plus de bien-être qu’il seroit possible et à conserver la colonie au Roi ; que c’étoit aux troupes de terre à montrer l’exemple ; qu’il comptoit que désormais le régiment de Béarn ne feroit plus aucune représentation sur rien; qu'ils devoient être persuadés qu'il tiendroit la main pour qu’il ne leur fût fait aucun tort, et qu’il leur rendroït tous les services qui pourroient dépendre de lui; comme aussi il feroit punir très sévèrement tous ceux qui seroient mutins et qui ne se porteroient pas à tout ce qui seroit jugé nécessaire au bien du service ; que de plus il leur recommandoit de n’avoir aucune querelle avec les soldats de la colonie ni avec les habitants, et de faire leurs services avec la plus grande exactitude,
Les grenadiers et les soldats répondirent à M. de Lévis qu'ils étoient très satisfaits de ce qu’il leur avoit
dit; qu’ils se conduiroient de façon qu’il n’auroit aucun reproche à leur faire ; qu’ils avoient toute confiance en lui et qu’il connoissoit leurs besoins.
Les troupes de la Marine prirent de même les vivres après-midi sans faire de difficulté ; il n’y a plus eu aucune représentation sur la réduction des vivres.