DU 24 AVRIL
Près de rancien village de Picpus^ aujourd'hui renfermé dans le faubourg Saint- Antoine^ sous les murs du jardin qui appartenait aux religieuses chanoinesses de Saint-Augustin, dans un coin de terre qui n'a pas trente pieds d'étendue , reposent treize cent quinze victimes immolées à la barrière du Trône, entre le 26 prairial et le 9 thermidor de la seconde année de la République.
Des veuves^ des orphelins^ des mères restées sans consolations et sans appuis dé-
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voraient leurs larmes en secret et n'osaient demander pour leurs morts le droit du tombeau. Dans ce temps - là ^ les larmes avaient cessé d'être innocentes^ et le tombeau d'être un asile. Les infortunés se contentaient de recommander ces dépouilles chéries à Celui dont Toeil est toujours ouvert sur les vivants et sur les morts; mais ils ignoraient la main qui les avait ensevelies et jusqu'à la poussière sous laquelle elles avaient disparu.
Cependant, une sœur aussi courageuse que tendre^ madame Amélie-Zéphirine de Salm-Kirbourgj princesse de Hohenzollern^ sœur de Frédéric ^ prince de Salm, avait trouvé dans Texcès de sa douleur la force que tant d'autres y avaient perdue. Elle avaitj pour ainsi dire^ épié les derniers moments de son malheureux frère^ le coup qui avait tranché ses jours^ le char qui avait emporté ses restes,, la terre qui les avait reçus ; elle avait acheté cette terre,
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à peine refermée sur ies victimes qui venaient d'y être englouties; elle l'avait fait enclore d'un mur; elle en avait écarté la profanation, en attendant qu'une douleur religieuse vînt un jour consacrer ces nouvelles catacombes. Ce vœu de la piété fraternelle a été entendUj il a été exaucé par deux soeurs^ mesdames de La Fayette et de MontagUj dignes d'imiter un pareil exemple^ car elles eussent été dignes de le donner. Toutes deux appartenaient à Tune de ces familles patriciennes demeurées intactes au milieu d'un siècle dépeuplé de vertus, comme l'obélisque au milieu du désert; toutes deux étaient filles, petitesiilles, sœurs, parentes et alliées très proches de plusieurs des victimes immolées à la barrière du Trône. L'une, moins pleine de jours que de bonnes œuvres, a péri Tannée dernière, laissant dans le monde, où elle n'avait su être toute sa vie qu'épouse et mère, un vide difficile à remplir; l'autre^
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dans une âme vouée à la tristesse^ dans une santé fatiguée, dans une fortune épuisée^ trouve encore aujourd'hui des consolations pour l'info rtune^ des soulagements pour la souffrance,, des secours pour la misère. Ces deux nobles et pieuses personnes ont commencé par acquérir une portion du terrain des religieuses^ et sur les débris de leurs cellules elles ont fait construire un modeste oratoire. Lïnnocence doit porter bonheur à la prière. Le signe auguste de notre rédemption s'est élevé au-dessus de cette enceinte funèbre; un prêtre y a été envoyé par MM. les grands vicaires de Paris, un service annuel y a été fondée et le sang d'un Dieu victime a été offert sur cet autel pour le repos de Tàme de tant d'honorables victimes.
C'était assez sans doute pour la dignité et la consolation de ces mêmes mânes chrétiens^ mais ce n'était pas assez pour la tendre piété de leurs familles et de leurs amis :
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la chapelle et le cimetière restaient toujours séparés Tun de l'autre par le jardin des religieuses. Il fut résolu de les réunir en acquérant ce terrain précieux^ qui a plus de quatre arpents : une souscription fut ouverte. Une circulaire fut rédigée par un homme brillant d'honneur et de talent (i), quij depuis trente ans^ s'est déclaré le défenseur officieux des plus nobles et des plus touchantes infortunes; la générosité émue a répondu à cet appel de l'éloquente sensibilité ^ et les souscriptions se sont bientôt élevées à la somme de quarante mille francs. A côté des noms les plus augustes et des noms les plus chers à la France^ on ne peut sans attendrissement apercevoir les noms inconnus et les dons obscurs de plusieurs serviteurs fidèles qui ont apporté leur humble offrande aux pieds de leurs anciens maîtres et de Fautel nouveau. En-
i) M. Lally-Tollendal.
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fin, la totalité du terrain a été acquise^ et depuis deux ans et demi la même enceinte réunit le champ des victimes et Toratoire de la mort. La cendre des pères est devenue la propriété des enfants ; ces enfants la transmettront à leurs neveux. Ce monument demeurera la triste réparation du passé et l'imposante leçon de l'avenir.
Cest là que s'offre tous les jours le saint sacrifice pour toutes les vicfimes de la Révolution; là que se célèbrent tous les ans^ pour celles déposées en ce lieu, deux services solennels^ Tun dans la semaine de Quasimodo et Tautre le jour correspondant au 9 thermidor; là que mardi dernier^ II de ce mois^ on s'est rassemblé pour le pieux anniversaire. Après le service de la chapelle^ qui n'a eu de remarquable que la douleur et le recueillement des assistants, ils se sont rendus processionnellement, suivant l'usage,, dans le champ des Martyrs.
Au milieUj s'élève un tertre ombragé de
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cyprès et de peupliers^ dont les cimes élevées et flottantes désignent aux regards le vague de nos désirs et le point qui doit les fixer- une croix en forme de pyramide ^ dont le pied foule toutes ces félicités évanouieSj semble^ en étendant ses bras, appeler à elle les pieux descendants des victimes. Le chant du sépulcre a commencé, et les fidèles, à genoux, ont répété alternativement les strophes mélancoliques du psaume qui gémit et qui espère.