‹ Journal des savants (volume 5)Chapitre 66 sur 79 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

CoBnESPONÙANCE SECRÈTE iNÉDITE DE LOLIS XV SUf Ul politique

éUamjère avec le comte de Broglie, Tercier, etc, et autres documents relatifs aa ministère secret publiés d'après les documents originaux conservés aux Archives de l Empire et précédés d'une étude sur le caractère et la politique personnelle de Louis XV, par Edgard Boularic, Paris, H. Pion, éditeur, 1866, 2 vol. iii-8°.

11 en est des personnages hîstoriqties comme des lois du inonde physique; on ne peut jamais se flatter de les connaître coujplélementî alors que Ton croit avoir le mieux saisi leurs traits, la découverte de documents inédits vient tout à coup modifier Yiéée qu*on s'en était faite; de même qu'une expérience nouvelle suffit souvent à renverser la théorie jusqu'alors adoptée de tel phénomène. Je trouve une confirmation frappante de cette vérité dans la Correspondance secrète de Louis XV, dont nous devons la publication a M, Ë. Boutaric, qui s'est acquis plus d'un titre h la reconnaissance des amis de ihistoire.

Le grand nombre de mémoires, de récits et d'anecdotes qu on avait réunis sur la vie et les actes du successeur de Louis XIV autorisait à penser que nous en possédions uw portrait exact et fidèle, que rien , dans sa figure, ne nous avait échappé. Louis XV, dans sa vieillesse, offre, à première vue, un caractère si accusé d'insouciance et d^iramoralîté, que nous ne soupçonnions pas que , sous ce masque égoïste , se cachassent un reste de sentiments élevés et un amour persistant du bien, L'oubji qu'il montrait des devoirs de ta royauté, la vie frivole et dissolue qu'on

talions de la chair et les entraînements ile la volupté. Après avoir étc vicieux par faiblesse» il le devint par habitude; toutefois, quelque liirgc place qu'il fil dans son existence à la dissipation, il consacrait une honm^ partie de son temps aux affaires de l'Etat* S'il y parut inJinemnt, cesl que, se sentant impuissant i comniaDdcr à ceux qui, par ambiuon ou par intérêt personnel, les voulaient conduire selon leur gré, il craignait de laisser percer sa faiblesse. Ce roi, quon lient pour si abject et si dégradé, conservait un sentiment profond de sa dignité, niiûs il ne sut le manifester que par de la hauteur, par des exigences d'étiquette dont il observait plus scrupuleusement les lois que celles de la morale. Princr |>er la distinction de ses manières et la noblesse de son port, il sabaissoil souvent au-dessous du plus vulgaire de ses gentilshommes par ie cynisme de son langage et reflVonterie de ses dérèglements. Il abdiqua la majesté rayale aux mains de femmes qui setaient plus emparées de son corps que de son cœur, et il vit, non sans regret, mais sans rien faire pour y mettre obstacle, les courtisans se détacber de lui et briguer rap|»ui plus eflicace de ses maîtresses.

Cette faiblesse provenait en partie de la douceur de son âme; il était bon au fond, mais sa bonté se trahit plutôt quelle ne sépauche dans ses lettres* Il en dit assez poui* que nous ne puissions reconnaître en lui fhomme tolnlement dépourvu de sensibilité qu on nous avait peint. C est que la malignité publique s'était plu à noircir sa figure. La calomnie ne lui fut pas épargnée, et un ministre qiul avait éloigne et dont rinfluence restait grande, le duc de Choiseul» n*a pas peu contribué à accréditer Topinion que Louis XV n avait d'affection pour personne. Cependant rcxtrême douleur que lui causa la pf^rle de la reine est un fait constant. En d'autres circonstances, il donna des preuves de sensibilité; cest ce que mentionne en divers lieux le journal de l'avocat Barbier. Un des meilleurs historiens de son r^'^^ne, M, Alplionsc Jobez ^ a relevé avec raison finvraisemLlance de l'attitude qu on prêtait au roi quand mourut M"'" de Pompadour^. Ce prince était peu expansif, con séquence naturelle de sa dissimulation, et c'est dans ses lettres intimes que Ton peut seulement saisir des signes des émotions qu'il éprouvait. On a répété, en se fondant sur le témoignage suspect dont je viens de parler, que Louis XV avait été indifférent à la mort de son fils; ce-

' Im tnince sous Loam XV, t. VI, p. io6, — * Oti peut, en effet, douter fart de l^oullicDlicilé dulameux mol qu'on prête k Louis XV» voyant passer pur une fenêtre dû son palais le convoi qui emporlnit à Paris les restes de sa maîtresse. « La marquiie 1 0 aura fm beau temps pour son voyage! *

(I plus injurieuses pour le Rëgenl qui, à boul de palience, Unit par ôter uau pelil roi ce mentor trop zélé, mais cher à son pupille. » • Le long ministère Ju cardinal de Fleury ne fui en quelque sorte que la continuation de son préceplorat, et, ainsi que le note notre auteur, ce pr(!'Ial eut sur le roi un empire d'autant plus absolu, qu*il était volontaire et reposait sur une entière confiance. Quand Kouis XV échappa, par la mort du cardinal, à cette lulelle prolongée, il sYtait habitué à ne prendre aucune décision par lui-même* Le fardeau lui paraissait trop pesant, et les passions Tayant fait tomber sous le joug de femmes dont les charmes lavaient captivé, il abandonna k ses maîtresses ce qu*il avait accordé auparavant à son précepteur, seulement, jugeant les favorites pour ce qu'elles valaient, il ne leur donnait pas cette confiance absolue qu il avait eue dans le cardinal. Il devint plus dissimulé. Son âme fut en proie aux combats que se livraient sa conscience et sa timidité, mais la première avait toujours le dessous. Il lui échappait, dans rinli* mité, des mots qui trahissaient les violences morales auxquelles le livrait sa faiblesse. Ayant, par suite des obsessions de M"*" de Pompadour, remercié M. de Machault, ministre de la marine, il écrivait à sa fille bien-aimée> In duchesse de Parme : «^Ils ont tant fait qu'ils m'ont forcé «de renvoyer Machault, l'homme selon mon cœur, je ne m'en consou lerai jamais, n Vers la fin de sa vie, il disait, en parlant de M. de Monteynar, ministre de la guerre, que les intrigues du duc d'Aiguîllon et de M™' Du Barry cherchaient à renverser : u 11 faudra bien qu il tombe, car u il n'y a que moi qui le soutienne. »>

Le public, qui ne voyait agir que les maîtresses et les ministres du roi, qui, une fois que celui-ci eut jeté son premier feu guerrier, ne connut de ses actions que des parties de chasse, de jeux ou de débauches, crut tout naturellement à un roi fainéant, ennuyé de gouverner, oublieux de Thonneur de son royaume et du bonheur de ses sujets^ Déjà la correspondance de Louis XV avec le maréchal deNoaîHes, publiée complètement par M. Camille Rousset, tendait à modifier cette appréciation ; elle nous faisait entrevoir autre chose que le héros du Parcaux-Cerfs» La correspondance secrète dont M. E. Botitaric a réuni de nombreux monuments atteste que Louis XV suivait attentivement les affaires extérieures de la France et n'était pas sans désir de les diriger. S'il paraît s'être peu occupé de l'administration intérieure, ce n est pas quil y fût indifférent, mais, manquant de Tinslfuction nécessaire pour

' Voy. iiotammeni ce que dît Barbier dans aon Journal histariqu*! et anecdotuiue , éd, Ln Villegille. t. 11, p. aG3, aSg; t. IV\ p. a3.

CORRESPONDANCE DE LOUIS XV. bM

De \ik ses diâ|K>si lions peu bienveillantes à Tëgard des |>bilosophes, ses rigueurs contre les protestanU* Il se monlraitlrès-favorable à la Pologne. Uni à raison de 1 attachement de ceHeci pour le calholicisine , que de la sympatliie qui selait établie entre elle et nous. D'ailleurs, il avait épouse une princesse polonaise et songé quelque temps à taire monter sur le trône des Jagelliius le prince de Conti\ petit fils de celui qui, sous Louis XIV* avait été apjielé à Toccuper. Mais, à la différence du gi^nd roi, Louis XV» digne élève de Flcury. aimait la paix, ot, malgré les gueiTes auxquelles il se viteotrainer, il agissait surtout eu viie de la conserver*

Ne déployant ni Ténergie ni racUvité nécessaires pour faire réussir un plan, se résignant vite à riasuccès. il était moins exposé que de plus résolus à s engager inconsidérément dans ces guerres, dont on ne peut apprécier la durée et les conséquences. Suivant la remarque de M. Camille Rousset, la doctrine des laits accomplis allait parfaitement à son esprit. Le duc de Luyues a dit que Louis XV parlait et s'occupait historiquement des alFaires. Le mot est dune justesse parfaite. Ce qui aurait été uue qualité chez un particulier éU'anger aux aO^ires pu* bliques, et n ayant qua chercher son bonheur» celte sorte de philosophie pratique devenait un grave défaut chez un souverain, Lage ne fit quaugmenter les tendances pacifiques de ce prince, et sa diplomatie personnelle visa de plus en plus à éviter, pour maintenir la supériorité de la France, de recourir à la voie des armes. Afin d'atteindre cet objet il s attacha, après la paix d'Aix-la-Chapelle, à ralliance autrichienne. Tant que la maison d'Autriche avait représenté seule en Europe la nation allemande, que l'empire germanique gardait assez de cohésion pour discipliner toutes ses forces vers un but commun» le roi de France dut continuer à voir en elle une ennemie héréditaire. L'Allemagne était alors une puissance formidable qui menaçait sans cesse nos frontières et surveillait d'un œil jaloux nos agrandissements. Aussi nos rois avaient*ils tout fait pour la diviser» l'amoindrir et rébranler. Mais le démembicment de l'empire germanique consacré par le traité de Westphalie, qui fut en grande partie notre ouvrage, avait permis à une autre puissance allemande de s élever ei de s'étendre. La Prusse était devenue pour rAutrîche une rivale dangereuse» et les succès du grand Frédéric, qui trahit deux fois notre alliance « annonçaient que nous

« bien Jifféretiles, repartit le prince, je suis loîot du Seigneur; » et i( fit untendre à son mînÎNrre que Dieu ne permettrait pas sa damnation éternelle, si, comme roi» iJ soutenait b religion catholique. (Voy. A. Jobei, La France sous Louis XV, t. VJ.

elle suffisait pour contrarier les projets des ministres et empêcher la réussite de ce quils pouvaient avoir de bon. Elle apportait dans les négociations des ambages et des embarras de toute sorte ; elle exposait , de la part des puissances étrangères, le monarque français à des accusa* lions de duplicité el de perfidie. Aussi, malgré ses ellbrts afin de conserver Talliance autrichienne et éloigner la cour de Vienne de celle de Berlin , ne parvînt-il pas à empêcher que Marie-Thérèse ne s'entendît avec Frédéric II pour le démembrement de la Pologne. Il comprenait tout Imtërêt qu avait la France à ne pas laisser abattre le rempart qui s'opposait aux conquêtes de la Prusse, à Textension» en Europe, de lu Russie; il ne sut pas concevoir et exécuter un projet capable d'arracher la Pologne aux serres de ses ennemis» La lâche, j'en conviens, était difficile. Il ne s'agissait pas seulement de défendre ce pays , il fallait le régénérer, y fonder l'unité monarchique, contre laquelle luttaient les inslitulions féodales encore si vivaces, et rattacher au nouveau gouvernement les hommes vraiment patriotes et indépendants; ce n'était pas trop des efforts réunis de Louis XV, de ses ministres et de tous ses agents pour atteindre ce but. Le monarque français se borna à travailler A mettre sur un trône que se disputaient les factions un prince qui fut agréable à sa belle-fille, la dauphino; il donna peu d argent, et, au lieu d'appuyer par les armes la cause des confédérés, ^il leur envoya seulement quelques officiers, au nombre desquels était ^Dumouriez, alors simple capitaine, el encore dépourvu de Icxpérience qui en fit plus tard un grand homme de guerre. Le duc d'Aiguillon remplaça le duc de Choiseul , et , on baine de celui ci , il prit le rontre-pied de sa politique. Rien de sérieux ne fut plus tenté pour sauver la malheureuse Pologne; on se trouva ainsi n'avoir apporté qu'un a|)pui insuffisant pour aider cette contrée à secouer le joug de l'étranger et assurer fintégrité de ses frontières; mais on en avait encore trop fait pour ne pas mécontenter la Russie et pouvoir songer ù s'en assurer l'alliance contre la Prusse. C'est là une faute qui s'est renouvelée bien des fois depuis.

La politique personnelle de Louis XV na été, quant aux moyens mis enjeu, qu'une suite de petites machinations et d'intrigues, peu dignes de la majesté d'un roi de France et du pouvoir dont il était investi; rependantles mobiles qtii faisaient mouvoir ces mesquins ressorts étaient , à bien des égards, à U hauteur d'une politique vraiment royale. La façon de procéder de ce monarque le contraignit à recourir à des agents secondaires, à des subordonnés du n»inistère, dont il encourageait ainsi la désobéissance envers leurs supérieurs, et qui, sauf quelques excep-

lions, n'étaient pas assez haut placés pour le contraindre à suivre leurs bons avis et le retenir, au besoin , dans ses écarts de jugement. Louis XV dut, au reste, se heurter contre bien des obstacles, car il eut le malheur, je l'ai dit plus bant, de netre un homme de son siècle que par tes vires qui lont déshonoré. Il vivait dans une atmosphère fort différente do relie où se portait alors Topinion. Etranger à toutes les questions de droit public, do législation, d'économie financière, de philosophie, qui agitaient les esprits, il ne pouvait avoir d action sérieuse sur une société à laquelle il n appartenait pas. Il laissa Frédéric II, puis Catherine II, qui se mêlaient au mouvement intellectuel et en protégaient les promoteurs, s'acquérir chez nous, à son détriment, une popularité dont les souverains avaient alors besoin pour faire de grandes choses. Plus il avança dans la carrière, plus sa façon de gouverner, ou, pour parler <*xactement, de laisser gouverner, devint un anachronisme. L*opposition, qui grossissait, et qui, déjà puissante par l'opinion, cherchait des orgaues dans TLtat, n était traitée par lui que comme une simple révolte. La faveur que rencontrait dans le public la résistance du Parlement, qui dépassait manifestement les bornes de ses droits, tenait précisément à ce que le roi s entêtait à agir comme l'avait fait Louis XIV en 16S2. Louis XV détestait cette compagnie parce qu'elle entravait Texercice de son autorité absolue, et il était trop prévenu en faveur de l'excellence de celle ci pour discerner, dans l'opposition de sa cour de justice, entre ce qui était dit dans fintérêt du pays et ce qui tenait à un esprit obstiné de corporation. Les préventions du roi eurent les plus fatales conséquences. Jr reproduis à ce propos les réflexions que M. Boutaric a consignées dans son étude préliminaire :

(( La royauté, écrit- il, s'était donc mise en possession de l'absolutisme t' le plus complet; mais cet absolutisme, le roi ne pouvait l'exercer tout H seul : il fut contraint d'abandonner à ses ministres un pouvoir effrayant, <( dont ils n'étaient comptables qui lui , pendant qu'il n*avait sur eux

u aucun moyen de contrôle Sous son règne, lomnipotence mi-

«nîstérîelle fit d'immenses progrès, le roi dut plier, et n'eut d'autre (( moyen de manifester de temps à autre son autorité, qu'en chassant le

<( ministre qui avait régné on son nom Le pouvoir résida entre les

«mains des ministres, en fait et presque en droit, et cela de l'aveu de «tous; aussi le ministère devint-il l'objet des plus ardentes convoitises. (( Le règne de Louis XV se consuma dans des luttes pour des porte- « feuilles. L'opinion publique réveillée ne demandait plus au trône telle « ou telle réforme, mais tel ou tel ministre, tant était grand le prestige (( attaché à ce titre , tant était grande la force de ceux qui le portaient. »

Louis XV aurait trouvé un rempart contre sa propre faiblesse et uu moyen avoué de soutenir ses plans politiques, en constituant unereprt^sentation nationale qxâ eût annulé faction du Parlement et des coteries dont il avait peur. Les étals généraux rt^gulîèren»cnt et périodiquement conv^oqués n'auraient point opporté dims leur o[)po>ition à lomnipotence royale les vues étroites et souvent égoïstes de cette cour, ni les préoccupations toutes personnelles auxquelles obéissaient ceux qui briguaient le ministère. Là les représentants de la pensée du monarque auraient pu lutter avec avantage contre une corporation de magistrats qui avait à se reprocher bien des sentences iniques ou ridicules ; car nul doute qu*à côté des défenseurs des privilèges du clergé» de la noblesse et de la magistrature, des entliousiastes des idées nouvelles et des théories accréditées par les pliilosophes, ne se Rissent rencontrés, aux états généraux, des hommes en communion de principes avec le roi, at qui auraient franchement défendu sa politique personnelle* Louis XV aurait eu ainsi en France un parti sur lequel il aurait pu sappuyer pour faire prévaloir ses propres desseins, tandis qu'il denieura isolé et fut condamné à a^ir par lui-même à faide d'agents secrets et i presque toujours échouer. N*eût-il pas été plus digne pour ce prince de subir, nu besoin, les choix dictés par la majorité des états que ceux que lui imposaient ses maîtresses P Les ambitieux, au lieu de chercher à gagner la protection de la Pompadour ou de la Du Barry, se seraient tournés du côté de celte assemblée et des hommes qui en auraient été les conducteurs. Sans doute une lutte se serait établie entre les paiiisans de fancien régime et ceux qui aspiraient à un nouveau; quelque chose d'analogue à ce que fious présente rhîstoîro parlementaire d^Angleterre sous les premières années de Georges IFI aurait eu lieu, L assemblée représentative eut pu réussir à limiter fautorité royale; mais, par des con* rces-^ions faites à propos , la monarchie aurait évité ces ruptures violentes et subites qui ont amené la Révohition. Le roi se plut dans son isolement et ne chercha aucun contre-poids légal à sa faiblesse et à ses passions. Sa politique secrète ne saurait être regardée comme un moyen par lui imaginé de maintenir entre la couronne et le Conseil un équi- I libre favorable à fheureuse issue des affaires exlérieurcs, puisque ^ tel tquil était constitué , le pouvoir royal n'était pas distinct du pouvoir miinistériel, puisque partout c'était toujours le monarque qui était censé Wûuloirl

Le caractère timide et défiant de Louis XV se retrouve dans ses démarches secrètes; on le voit, sous prétexte de ne pas compromettre la paix, de ne pas bmsquer les choses « constamment reculer devant

les grands partis. S'il songea à faire opérer une descente en Angleterre, s*ii chargea mcrae un officier, M. de la Rosière, d'aller secrètement étudier les côtes de celte île, s il se fit remettre un travail relatif aux moyens d'exécution d une pareille entreprise ^ il ne poussa pas fort avant son idée. Louis XV fut Thomme des demi-mesures, autrement dit des mesures inefficaces. Manquant d'assurance, il échoua dans presque tous ses projets, faute en partie de s'être entouré de conseillers avec lesquels il osât librement les discuter, de façon à les rendre réalisables, faute d'y avoir associé ceux qui avaient qualité pour en poursuivre l'aecomplissemcnt. Sans doute, comme je l'ai dit, il reçut de ses agents des mémoires étendus et raisonnes sur les questions de politique extérieure. C'était là pour le roi plus un objet do méditation que des éléments d'action. En lyyS, le comte de Broglie, auquel, comme on Ta observé, il faut rapporter le mérite de bien des vues politiques de Louis XV, lui envoya, à diverses époques, une suite de mémoires sur la politique étrangère, rédigés sous ses yeux par son secrétaire Favier. Ils étaient déjà connus grâce à une publication du comte de Ségur, qui en fut le second éditeur^. M. Bcutaric les a reproduits d'après les originaux conserves aux Archives nationales. Ces documents, d'une lecture intéressante, ne sont pas sans utilité pour l'intelligence des événements contemporains; mais des informations de cette sorte, quelque exactes qu'elles puissent être, ne peuvent servira un souverain qu'autant qu*il les discute avec des hommes au fait de la matière et d*un jugement exercé. Si le prince se borne à en prendre personnellement connaissance , il est à craindre qu'il n'y cherche simplement ce qui peut servir ses idées préconçues. Si Louis XV n'était pas exposé, de la part du comte de Broglie, placé à la tête do cette sorte de ministère secret, à recevoir des mémoires composés dans la seule vue de favoriser les intentions que celui-ci lui supposait , il pouvait ne pas trouver la même indépendance chez tous ses correspondants, car c'est une manière, à la fois adroite et délicate, de flatter un prince, que d'avoir l'air de lui conseiller comme de soi un parti qu'on sait qu'il est désireux de prendre. Cependant, il faut le dire pour l'honneur de Louis XV, il parait avoir laissé à ses correspondants et même à ses agents secrets une assez grande liberté, et il sut les choisir parmi des gens instruits, fort à même de le bien renseigner. L'agent dont le nom se rencontre le plus souvent

* Ce travail lui fut envoyé par le comte de Broglie, qui en avait confié la rédaction ù La Bastide, son secrétaire. — ' Politique de toasles cabinets de tEarope pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, Pari», i8oi-i8aa , 3 vol. in-8'.

COHRESPOÎSDA>JCE DE LOUIS XV. 537

avec celui du comte de Broglîe est Tercier ^ premier coin mis des affaires élrangcre?, homme érudit, très au fait des cours de rAUemagne, de Pologne et de Russie, qui avait voyagé dans cette région de l'Europe , et en possédait les idiomes. La connaissance des langues vivantes était alors fort rare en France, el une personne eu étal, comme lui, do traduire toutes les dépêches surprises à l'étranger et les éciîts qui s y publiaient, était pour Louis XV un précieux instrument. Tercier eut jusqu'à sa mort IVnlitre confiance de ce prince; il paraît en avoir été digne. On n en saurait dire autant d'un autre agent dont le nom se présente plus d'une fois dans la Correspondance secrète, le fameux chevalier d^Eon, sur le sexe duquel il y eut, au siècle dernier, tant de doutes. M, Boutaric, dans son étude préliminaire, nou5 montre les em barras où Louis XV se trouva jeté par fimprudence et l'impétuosité de cet émissaire envoyé par lui à Londres pour organiser un projet de descente en Angleterre. La queitdie violente qui éclata entre d'Eon el lambassadeur français, M, de Guerchy, trahil les menées du roi; mais celui-ci n abandonna pas complètement son imprudent serviteur, dont il redoutait les indiscrétions, et, après Tavoir mis à labri de ses ministres, il lui accorda une pension de douze mille livres,

La valeur des correspondants choisis par Louis XV fait, des lettres échangées entre lui et eux, des documents fort importants qui éclairent d'un jour nouveau Thistoire diplomatique de celle époque, notamment les préliminaires du partage de la Pologne, dont je parlais plus haut, et le rùle que rAutricIie y a joué. J'ai dit que Louis XV ne sut pas prendre, en celte occasion, une résolution énergique, soit en soutenant hardiment les Polonais, soît en exigeant une compensation pour les agrandissements que se donnaient les trois puissances complices. Cela lient aussi au peu de pénétration dont il fit preuve. Quoique se défiant du roi de Prusse» il nen sul pas percer les projets. Les visées de la Russie étaient depuis longtemps manifestes pour le roi comme pour toute FEurope, niiis ceux qui suivaient en France la marche des événements demeuraient incertains sur le parti que prendrait Frédéric. On ne savait si lastucicux monarque sopposeraît au partaj^e ou préférerait le favoriser. C'est ce que remarque le coin le de BrogUe dans un des mémoires publiés par M. Boutaric et qui traite du démembrement de la Pologne, mémoire remis au roi le 7 juin 1 771. Louis XV se flattait que la Prusse et la Russie seraient arrêtées par la crainte de susciter le«

* Voyez ce que j'ni dit de Tercier dans mon ouvrage intitulé : ^ancienne Àeadémin des inscriptioru e( belies-iatlms , p. 188, 266, 392,31 3. (Paris, i864.)

jalousies en s*agrandissaiit au détriment de la République polonaise. Il lui vînt trop tard à la pensée que rAutrichc pourrait bien songer à prendre aussi sa part du gâteau, et, quand il cherciia à s*en assurer, pour agir en conséquence, tout était consommé; Frédéric avait prévenu notre alliance et avait été assez habile pour faire accepter une connivence arlificieusement ménagée à Marie -Thérèse, pourtant encore toute meurtrie de la perle de la Silésie. Une erreur de Louis XV acheva de frapper d'impuissance ses eflbrts pour sauver la Pologne; ni lui ni ses ministres n avaient compris que le meilleur service qu ils pussent rendre aux Polonais, c'était de soutenir le roi nouvellement élu, Stanislas- Auguste, lequel, grâce aux réformes apportées à la Constitution de la république, était en mesure de régénérer la nation. Suivant la remarque pleine de sens d'un historien que j'ai déjà cité*, le roi de France ne vit dans Stanislas-Auguste que l'ancien amant de Catherine II, le représentant d'un parti différent de celui qu'il avait soutenu, et le ministère de V^ersailles s'apprêta à appuyer dès le premier jour les machiavéliques combinaisons de Frédéric. I.ouis XV, on la vu plus haut, détestait ce prince, mais il le connaissait mal , parce qu'il jugeait de son caractère d'après le sien propre. Cédant presque toujours à ses passions, à ses répugnances personnelles, le roi de France ne pouvait supposer que Frédéric surmontât assez l'aversion que lui inspirait l'Autriclie pour faire, le cas échéant, alliance avec elle.

Ce que je viens de dire suffit à faire apprécier l'intérêt de la publication de M. Boutaric. Sans doute, plusieurs documents qu'il nous donne, et qui sont relatifs au ministère secret, avaient déjà été imprimés; mais, pour coux-L^ mêmes, son œuvre d'éditeur ne s'est pas bornée à une simple reproduction; il a revu toutes les pièces sur les originaux, et, dès lors, c'est à son ouvrage qu'on devra s'adresser exclusivement pour les consulter. Les lettres inédites forment la majeure partie des documents qu'il place sous nos yeux. Il est à regretter que M. Boutaric n'ait pu réunir une collection plus complète de ces curieux papiers, que, pour prendre lexpression d'un de ses critiques, il en ait été parfois réduit , faute d'avoir eu à sa disposition certains documents diplomatiques, à ne donner que le titre des dossiers qu'il nous signale ^. Cela

' A. Jobez, La France sous Louis XV, l. VI, p. 3o3. — * Une partie de ces lacunes a été comblée par M. le duc A. de Broglie, dont la publication de M. Boutaric avait éveillé raltenlion. Cet énûnent publicisle est parvenu, grâce aux facilités parliciilicrcs qu'il a rencontrées et à la possession de précieux papiers de famille , à retrouver de nombreux fragments de la correspondance de son arrière- ^rand-oncle qui avaient échap[>é au savant éditeur de la Correspondance secrète (voy.le

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tieDt à ce que Taccès drs archives du Ministère des affaires étrangères lui est demeuré fermé. Il aurait assurément retrouvé là nombre de lettres qui font défaut à sa publication, celles notamment qui avaient été longtemps en la possession de Soulavie. Cet écrivain» qxii profita de ia Révolution pour mettre la main sur une foule de documents iutéres* sauts, avait, entre autres pièces tirées du ministère secret de Louis XV, le mémoire* de La Bastide, secrétaire du comte de Broglie» sur un projet de descente en Angleterre. Par son testament, écrit quelques mois avant sa mort, aiTÎvée en mars 18 1 3, Soulavie légua cette pièce à l'empereur Napoléon V', dont elle était faite pour piquer Vattentlon. Loi-sque les scellés furent placés sur les papiers de Soulavie, on retrouva avec le mémoire de La Bastide bien d autres documents diplomatiques, qui avaient été soustraits àTLlat et qui furent déposés aux archives du Ministère des relations extérieures.

Je reviens à M. Boutaric. Malgré les lacunes quil lui était impossible d'éviter» son ouvi^agc n en doit pas moins être regardé comme un de ceux qui éclairent le plus la biographie de Louis XV et Tbistoire de la diplomatie au siècle dernier. En même temps quil réhabilite, sur certains points, la mémoire de ce monarque, il met dans tout leur jour le mérite et la pénétration de plusieurs des hommes qui prirent part à la correspondance secrète, le comte de Broglie, le baron de Breteuil, le comte de Vergennes, le comte de Saint-Priest, P'avien Ainsi que Tobserve M. Boutaric dans son Intioduction, ces diplomates éminents, qui étaient animés d'un sincère amour de la France et conduits par des vues généreuses, entrevoyaient déjà le danger que les événements contemporains nous ont lait, liélas! toucher du doigt; ils cherchaient les moyens de conjurer l'orage dont les grondements lointains n arrivaient qu aux oreilles les plus fines. Ce qui était pour eux un avenir inquiétant est devenu pour nous un présent plein d'angoisses. Louis X\^ n*eut pas la force de se rendre à leui^ avis, dont il sei»tait souvent la justesse, et, en même temps qu'il laissait à fintérieur saccumu- 1er les désordn s et les embarras qui allaient amener le renversement de la monarchie, il laissait imprudemment grandir fennemi qui devait, UD siècle plus tard, mutiler la France.

Alfred MAURY.

(lavùil de M. le duc A. de Broglie, intitulé: La Diplomatie secrète de Loais XV,

(luis I;i Brrue des Deux-Mondes t i5 mai et 1 5 juin 1870).

Principes de l assainissement des villes comprenant la description des principaux procédés employés dans les centres des populations de V Europe occidentale pour protéger la santé publique, par A/. Charles de Fi^cinet, ingénieur au corps impérial des mines; publié par ordre de Son Exe. A/, le Ministre de Fagriculture et du commerce; texte, x-428 pages; atlas, xviii planches; Paris, Dunod, éditeur, successeur de M°*®V^^ Dalmont, quai des Augustins, 49» 1870.

DEUXIÈME ARTICLE

Dans Farticlc précédent, on a vu qucn Angleterre on pense gënéralemenl aujourd'hui que les matières fécales doivent être évacuées par les égouts et dirigées ensuite dans des lieux où elles doivent servir à la production agricole comme engrais; il ne s agit donc plus de verser les eaux d'égouts dans des cours d eau où , par la fermentation qu elles éprouvent, elles tuent les poissons et sont délétères pour Thomme et les animaux domestiques.

Mais, avant que cette opinion eu tété acquise d après fexpérience, on avait pensé satisfaire à l'hygiène des populations en jetant, non plus dans les cours d eau des eaux d'égout chargées de matières fécales, mais des liquides préalablement traités par des réactifs chimiques, qui auraient détruit en eux la propriété d altérer les fleuves et les rivières où on les écoulerait. On voit donc que Tobjet du ui^ chapitre du livre de ïAssainissement des villes traite d'un sujet auquel on attachait une importance majeure lorsqu'on voulait évacuer dans les cours d'eau, ruisseaux, rivières et fleuves, des liquides plus ou moins chargés de matières organiques susceptibles de putréfaction et dès lors nuisibles aux animaux aquatiques autant qu'aux populations riveraines.

Persuadé depuis longtemps que toute société moderne doit s'efforcer incessamment de satisfaire aux besoins de l'agriculture en la mettant à même de profiter de toute matière propre à accroître économiquement la masse de ses produits, j'ai toujours considéré que le problème à résoudre, pour arriver à ce but, était l'emploi immédiat à la culture des matières fécales sortant des villes, soit comme eaux d'égout, soit à tout antre état.

^ Voir, pour le premier article, le cabier d*octobre, p. A85.

Je ïVai donc attaché d'autre importance aux essais tentés dans Tinlention de désinfecter la naaiièrc fécale el les eaux d'égout. que celle du nioiuent pour débarrasser les populations des villes de produits soit incommodes soit nuisibles, ou une importance de transition, espérant bien que, dans un avenù^ prochain, on reconnaîtrait ou l'insulEsance des procédés de désinfection, ou fimmense avantage de Veniploi immédiat âes matières fécales dans les conditions les plus favorables h leur elTicacité comme engrais.

Cest donc bien à ce point de vue qu'il faut se placer pour voir positivement et clairement l'impossibilité de Réparation , par des réactifs chimiques , des cttax d'égoat chargées de matière fécale , et la double faute com* mise auparavant quand on atail infecté les ruisseaux, les rivières et les neuves de ces eaux d'égout, et quon avait privé ainsi l'agriculture de ces liquides précieux employés comme engrais. Avec les principes que j*ai professés dès i 846 sur ces questions» si j^eiisse eu quelque autorité dans le monde administratif, j*auraîs toujours repoussé la désinfection des eaux d*égout comme impossible et la perte immense et sans compensation de Tengrais humain répandu dans les cours dVuu, lors même qu'ils n'auraient point été un fléau pour la salubrité publique des riverains.

F) après ces considérations el celles que je développerai dans Tarticle buivanl, je n'admets pas qu'on puisse assimiler la désinfection des eaux d'égotît par des réactifs chimiques à la propriété qu ont les plantes d'absorber Tcngrais en général et en particulier des matières organiques, sinon en puiréfaclion, du moins susceptibles d'y tomber. J'éviterai plus d'une diiliculté en ne m'astrcignant pas désormais î\ Tordre suivi par l'auteur du traité de t assainissement des villes, quoique ses opinions soient presque toujours conformes aux mieones.

En conséquence, je suivi^ai Tordre hislorique où les idées sur les procédés capables d'assurer Tassainissement des villes, et en particulier celui de la ville de Londres, se sont manifestées, et j'y rattacherai les recherches expérimentales dont ces procédés ont été Tobjet, les grands travaux qui en furent la suite et les conclusions générales propres à monln^r comment la nation anglaise comprend le progrès social.

De i'as.*(mni»semeiit des villes envisagé surtout au point de vue de Tévacuâtiou des matières Recales et de leur emploi.

Dire tju avant i848 Tédîlité des gr.mdos villes ne s'était point enc<*re occupée de la salubrité serait professer une erreur grossière, car toutes

les villes principales du monde civilisé, ie\ qu* on le comprend aujourd'hui , s en sont préoccupées, et, à cet égard, la France na point été en arrière dos autres nations; ses nombreuses institutions de salubrité en sont ia preuve, ainsi que de nombreux travaux publics de ses ingénieurs propres à rassurer.

Mais la vérité est que, depuis i848, TAngleterre a donné un exemple bien digne d'être imité par tous les peuples civilisés; en effet, elle n'a pas cessé depuis lors de rechercher à assurer la salubrité publique par des moyens positifs déduits des expériences les plus précises, et de subordonner ses lois et ses règlements à leur conclusion. C'est donc en 1868 qu'on se préoccupa en Angleterre de la salubrilé publique d'une manière tout à fait sérieuse, puisque le mouvement qui commença alors s'est propagé jus([u à nos jours en augmentant plutôt qu'en s'affaiblissant.

Une des premières conséquences do l'opinion fut la suppression des fosses d'aisance de la ville de Londres, et l'on compte que, de i85o à 1 860 , trais cent mille fosses furent comblées, et la nécessité de les supprimer toutes dans un avenir prochain trouva de plus en plus de partisans.

On sentit alors le besoin d'ouvrir une Enquête, et elle le fut de i85*2

Première Enquête dr 1852 A 1858.

Plusieurs circonstances donnèrent une nouvelle force à l'opinion d'après laquelle l'cnquote avait été ouverte; mais deux principales frappèrent particulièrement tous les esprits; en 1806, ce fut le cfcoWra qui sévit sur la ville de Londres, et, en 1808, ïinfection des eaux de la Tamise, Certes, ces deux circonstances étaient de nature à ouvrir les yeux de ceux qui n'avaient point encore d'opinion arrêtée sur la nécessité pressante de prendre les mesures susceptibles de mettre un terme à un état de choses qui n'avait que trop duré.

Je ne dirai rien en ce moment du choléra, me proposant d'y revenir dans l'article suivant. Je me borne seulement à faire remarquer qu'il est regrettable qu'en Franco, à partir de 1821, l'opinion relative aux maladies dites contagieuses ait été pour ainsi dire bannie de l'enseignement officiel; je ne fais allusion à aucune hypothèse médicale: ma proposition no concerne que la distinction des maladies dont la cause est en nous d'avec les maladies causées par des matières prises au monde extérieur, de sorte que , si ces matières n'eussent pas pénétré dans l'intérieur du corps , riiomine n'eût point été malade dans les circonstances où il se trouvait.

L année i858, où les eaux de la Tamise présentèrenl lous les caractères de rinfection, fut une grande leçon pour toutes les classes de la population de Londres; la plupart des é^outs, débouchant alors dans la Tamise, ne pouvaient y évacuer leurs eaux qu'à la marée basse. Leur embouchure restait donc fermée à la marée Imute, Les eaux dégoût étaient par là réduites au repos; dès lors elles déposaient beaucoup de matières qu'elles tenaient en suspension , dont le curage était ensuite Irèsdispendîeux, et, en outre» si de grandes pluieî* totnbaieut pendant la fermeture des égouts, les eaux pouvaient refluer dans les maisons. Eû-^ fin, les eaux d'ëgout mêlées à la Tamise donnaient lieu i des dépôts sur les rives du fleuve, qui exhalaient les odeurs les plus fétides, et les matières restées eu suspension ou tenues en solution dans feau du fleuve formaient un foyer permanent d'infection, parce que, si elles s'écoulaient en partie à la marée basse t elles étaient refoulées ensuite par la marée haute. Voilà Fûrigine de l'îufection qui, devenue intolérable en i858, obligea le parlement a interrompre ses séances et un grand nombre d'habitants riverains du fleuve à quitter leurs demeures.

L'infection de la Tamise eut deux conséquences principales : la rerlu^rche de moyens mécaniques-physiques susceptibles de désinfecter les eaux d égout; la construction de vastes égouts capables de déverser les eaux qu'ils recevraient de ceux de Londres à un aval du fleuve oii elles ne poun'aient éti'e refoulées par la marée montante jusqu'à la ville. Le système des nouveaux égouts porte le nom de main drainage.

Epuration des eaïuc d*é^otii.

Les recherches relatives à Tépurafion des eaux dégoût eurent lieu principalement de iSSg h 1862. On recourut aux moyens mécaniques et physiques aussi bien qu'aux réactifs chimiques. Les cbinustes les plus éminents de f Angleterre ^ comme les ingénieurs les plus habiles et les administre! leurs les plus renommés y concoururent; en outre les expériences auxquelles ils se livrèrent furent exécutées sur la plus grande échelle. On doit donc avoir une grande confiance en leurs résultats, et îious sommes heureux quelles aient confirmé les conclusions auxquelles des expériences de laboratoire nous avaient conduit.

Je me borne à citer les résultats généraux.

En 1 85g, on employa

hi^i tonnes de cLnux.

478 — chlorure de cliaux.

56 — - d'acide carbonique (pbénique)

Kl en 18G0 on constata, par des expériences comparatives, que le pcrchloruve de fer leur était supérieur.

Déjà, en i856, la chaux avait été employée àTépuration de Teau de la rivière de Medlock, qui, en traversant Manchester, reçoit toutes sortes d'immondices et de résidus de fabriques, de manière à devenir un égout véritable. Une commission composée du docteur Angus Smith. Crnce Calverl et Mac-Dougali, reconnut qu en ajoutant à A 0000 mètres cubes d*eau de la rivière de Medlock ^^^^ , de chaux, Teau s*éclaircîssait , mais qu elle reprenait son odeur peu de temps après. On chercha h la détruire en ajoutant 3o grammes de poudre de Mac-Dougali, mélange de phénate de chaux et de sulfite de magnésie, à raison de 1 kilogramme de chaux. Ces essais ne furent pas continués, soit à cause de la cherté du procédé, soit que l'épuration ne fût pas satisfaisante, dit M. do Freycînet.

J avais, dès 18/16, indiqué Tusage de la chaux pour Tépuration des raux qui sortent des usines, etc.

L'usage de la chaux , repris à Londres comparativement avec le chlorure de chaux, Tncide phénique, le perchlorure de fer, etc., par les hommes les plus compétents, MM. Hofmann, Witl, Thomas Way. Franckland et Lethcby, de 1869 à 1860, ne donnèrent pas de résultat satisfaisant. MM. Hofmann et Franckland constatèrent que la désinfection de i mètre cube coûtait :

Par la chaux 18', i5

Par le chlorure de chaux 11 90

Par le perchlorure de fer g i5

Fit fait remarquable, sur lequel je reviendrai dans Tarticle suivant

L'eau désinfectée par la chaux redevenait odorante après 2 jours

le chlorure de chaux après 4

le perchlorure de fer, après 10

Le sulfate d*alumine ne donna pas de meilleurs résultats, lors mâme qu*il fut employé par M. Way avec addition de chaux, de sulfate de zinc et de charbon de bois, d'après le procédé de Stotherl.

En définitive, pour épurer feau des égouts de Londres, chargée de matières fécales, les autorités les plus compétentes ont reconnu Kmpuissancc des désinfectants chimiques, tout aussi bien que celle des procédés mécaniques ou physiques, tels que le repos el le filtrage, dont Taction se borne à la séparation de corps indissous.

Main drainage.

Le main drainage se compose, sur cliacune des rives de la Tamise, nord et sud, en aval de Londres, de trois égouis coilectevbs H d\in égoat ÉMISSAIRE.

Les égouts coilecleurs perpendiculaires aux collecteurs anciens de ht ville suivent à peu près parallèlement le fleuve, et sont distingué.^ entre eux par les expressions lYéiage bas, d'étage moyen, d'éiage haut. Les trois collecteurs versent leurs eaux dans Yégout émissaire, qui aboutit a un résenmir, où elles séjournent jusqu'à l'instant fixé pour leur évacuation dans la Tamise. Elle a lieu au commencement de la marée descendante et dure deux heures environ î il y a deux évacuations par jour.

Les collecteurs haut et moyen de la rive nord so déversent dans V émissaire, mais Teau du collecteur bas , pour y parvenir, doit être élevée de I 1 mètres. Le réservoir est éloigné de London Bridge de ai^\5, et parce quon admet qu en évacuant les eaux à marée haule le fleuve les entraîne à 19 kilomèties plus bas, le résultat est donc de porter les eaux d*égout de la ville de Londres, rive uord, à h r^"*,.^ au-dessous.

Sur la rive sud, l'eau du collecteur bas est élevée de 6 mètres pour parvenir à Témissaire*

Eiilin, le réservoir n'étant pas assez haut pour déverser ses eaux dans la Tamise h marée haute, il faut les élever de 7 mètres par des pompes à feu.

Deuxième enquêter de Î862 à i865,

La seconde enquête fut faite par le parlement, sans doute parce que la question avait pris une importance et une gravité telle, quon prévit que les conclusions auxquelles on serait conduit devaient émaner d*uiie autorité suprême pour prévenir toutes les objections et co assurer définitivement la réalisation.

Pendant Tenquête , une commission nommée par ordonnance royale , composée du comte d'Essex, président, connu de tous comme agriculteur; de M. R. Rawlinson, inspecteur général des travaux publics; M. Th. Way, chimiste. M. Lawes, le premier fabricant d'engrais du RoyaumelJni , et M. Jolm Simon, secrétaire du conseil sanitaire au ministère de Tintérieur, se livrèrent à des recherches expérimentales en grand, à Rughi, sur l'usage des eaux d*égout.

Voici quelques conclusions de le deuxième enquête :

i8 mars i865; le but est ude recliercher jii.squà quel point lYvacua- ((tîoii aux rivières cl cours dVau, des liquides d'égoai et des résidus «de fabrique, peut être prohibée sans danger pour la sant<5 publique Kou sans préjudice grave pour rioduslrie, et dans quelle mesure ce!i "liquides ou résidus peuvent être soit utilisés ou détournés des cours il dVau, soit purifiés avant dy être dirigés, w

Et le ministre sir (Jeorge Grey prescrit aux commissaires de faire porter leur examen sur un certain nombre de bassins de conditions suORsamment variées pour quils représentent des sortes de types, d*élémcnts assez différents et asse^ nombreux pour en déduire une conclusioD satisfaisant à toUs les cas.

Je crois que mes lecteurs verront avec intérêt quelle est la science administrative d'un ministre anglais, dans le choix qui! a fait de ces bassins , propres à ce que chactm d'eux devienne un objet spécial d'études aux commissaires appelés à rassembler les malériaux nécessaires à répondre à leur mandat.

1** «La vallée de la Tamise, à la fois comme un type de bassin «agricole, présentant beaucoup d'ouvrages hydrauliques, tels qu'éu cluses» barrages et usines, lesquels allcctent 1 écoulement de teau et uen même temps comme renfermant un grand nombre de villes avec «(des fabriques qui déchargent leurs liquides d'égouL et leurs résidu* («dans le Heuve» auquel la métropole emprunte la plus grande partie « de son eau potable;

a** «La vallée de la Mersey, y compris ses tributaires» et en particu ulier rinvel, comme type du bassin le plus profondément souillé par i< toutes sortes de résidus manufacturiers» notamment ceux qui pro* u viennent du travail du coton et des industries qui sy rattachent;

3" (* Le hassin de TAire et du Calder» comme un second tjpe du " même genre» mais se rattachant particulièrement au travail de la laine »*cl du fer;

Ik" H Le bassin de la 5averne. pour un motif analogue, mais i^pecia- M lement en rap[ïort avec les grands centres de findusUie des fers;

&• « La vallée du Taff , en connexité avec les mines et usines métal- «tlîques;

6" M Un bassin comprenant un district minier dans la Cornouailles, »>

Je reviendrai sur les essais faits en Angleterre relûlivemênt â lem" ploi des eaux d égout en agriculture, et je ne manquerai pas de rappeler que fusage de ces eaux, chargées de matiëre3 fécales, est en activité

depuis deux siècles dans des prairies voisines de la ville d'Edimbourg. Avant de revenir sur ce sujet, je dirai quelques mots de ce qu'on pense en Belgique sur la désinfection des eaux, et de ce qu'on a tenté en France sur les eaux d'égout de la ville de Paris, et sur les eaux de la petite rivière de la Vesie, qui passe à Reims.

Si la Belgique ne s'est livrée à aucun essai en grand sur la désinfection des eaux, on en trouve la raison dans ce qu'on a adopté les conclusions que l'on a tirées en Angleterre des recherches expérimentales faites à ce sujet. Une commission belge, chargée par la ville de Bruxelles d'examiner, à deux reprises et sur les lieux mêmes, les essais de désinfection tentés en Angleterre sur les eaux d'égout, a conclu en définitive en ces termes : «Les procédés chimiques employés jusqu'à ce jour (' pour les extraire (les principes utiles à l'agriculture) des eaux d'égout « ont donné des résultats peu satisfaisants : l'irrigation des prairies a « seule permis d'utiliser el de purifier ces eaux d'une manière constante. »

M. de Freycinet, en exposant les essais tentés en France pour désinfecter les eaux d'égout des deux rives de la Seine que porte ïégoat émissaire, à Clichy, rend pleine justice au mérite de M. Mille, l'ingénieur en chef, et à son aide, M. Alfred Durand-Claye, ingénieur ordinaire, chargés de ces essais.

Il parle de la désinfection par le sulfate d'alumine mêlé de sulfate de fer, d'après le procédé de M. Le Chatelier, ingénieur des mines, connu pour la justesse de son esprit et sa science précise des procédés métallurgiques et de tout ce qui concerne les chemins de fer; mais, en tenant compte de chacune des circonstances, la désinfection n'a jamais été complète, et, en définitive, le résultat a été le même qu'en Angleterre.

M. de Freycinet fait connaître avec détail les machines au moyen desquelles l'eau est puisée dans Tégout émissaire, comment elle est épurée, puis répandue sur des terres arables par irrigation, comme on le fait dans le Midi , pour arroser diverses plantes appartenant principalement à la culture maraîchère. Les cultures ont commencé dans la commune de Clichy, maintenant elles se continuent dans la commune de Gennevilliers , voisine d'Asnières.

Avec les idées que j'ai toujours eues sur la désinfection des engrais, et après avoir connu les expériences faites en Angleterre de 1889 à i86â , je n'ai jamais bien compris le but qu'on se proposait d'atteindre en se livrant aux essais de culture, en 1866 et années suivantes, à Clichy et à Gennevilliers, avec des eaux d'égout ne contenant que de faibles quantités d'urine, sans matière fécale; je n'ai pas compris la raison pourquoi on en diminuait encore l'activité en en précipitant des

5{id

matières propres à la nourriture des plantes. Certes» non-seulement j ai âdoiiré une forte végétation dans les terrains arrosés avec Teau dégoût épurée, mais j'ai constaté la bonne qualité des plantes ainsi arrosées, au point de vue culinaire, sans surprise* Mais, quoi quil en soiî, et partisan comme je le suis de la méihode a posteriori expérimentale en toutes choses, j'aurais vivement désiré de voir trois cultures comparatives, faites sur trois terrains contigus» égaux en surface. L\m eut été arrosé d'eau d*égout non épurée; le second l'aurait été avec Teau d'égout épurée et le troisième, avec de Teaii de Seine pure. On aurait pu juger ainsi s il y avait utilité à épurer leau d*égout, et si cette eau d'égoul, épurée ou non, était préférable à feau de la Seine.

En résumé, je partage Topinion de M, de Freycinet sur les essais de Clichy et de Gennevilliers ^ La cpieslion à résotidre a été parfaitement posée en Angleterre, et la Belgique, avec gi^nde raison, l'a envisagée comme elle. Ce quil faut, c'est iemploi de la matière fécale en agri* culture sans recourir à la désinfection. Eli bien . à ce point de vue, les essais de Clichy et de Genn^tUiers sont en dehors de la question.

M. de Freycinet termine Texposé des essais auxquels on s'est livré en France pour épurer les eaux d'égoul, par les résultats d'expériences faites sur les eaux d'égout de la ville de Heims; elles renferment, terme moyen, par mètre cube, 3 kilogrammes de matière provenant en grande partie des usines de la ville.

MM. Houzeau, Devedeîx et J. Ilolden ont employé, par mètre cube d'eau, deux mélanges: le premier composé de oS588 de chaux et 2^,ijG de lignite (tenant de o^io à o\i8 de sulfure et de sulfate de fer); le second, composé de o^.àB de chaux, i^,doo de lignite et 0^3 de sulfate de fer.

Le précipité est considéré comme un engrais; mais M. de Freycinet fait observer, avec raison, qu'il est trop cher de préparation pour être vendu avantageusement.

Je profite de l'occasion pour faire remarquer qu'en sengageant de plus en plus dans la législation relative à la salubrité on arrivera probablement à soumettre les résidus liquides des usines à des procédés d'épuration spéciaux, qui seront considérés en dehors des eaux d'égout chargées de matières fécales; et ces procédés pourront être mis i la charge des industriels, qui les exécuteront, non dans leur intérêt propre, mais dans celui de la salubrité publique.

Après les détails dont les eaux d'égout viennent d'être l'objet, après

* Voir le traitement de ras»aiai»dement des villes, page tg4<

bbO JOURNAL DES SAVANTS. — NOVEMBRE 187 L

rimptiissanee de les désinfecter pour les restituer aux rivières, el la nécessité des engrais pour des populatiaii) sans cesse croissantes, on se demande comment les Anglais tirent parti de leurs eaux d^ëgout chargées de matières fécales pour la production agricole. M. de Freycinet le dit, en exposant ce quils ont fait, avec une profonde conviction qu'ils sont dans le vrai et que leur exemple sera imité par tous les peuples civilisés qui prétendent marcher dans la voie du progrès social. Il examine avec beaucoup de soin les travaux auxquels ils se livrent sur les irrigations, car c'est, en définitive, le pi*océdé qui, à leur sens, est le meilleur à suivre dans Temploi des eaux d'égout, eu égard à la fois el k la salubrité et k fagriculture. Ce sujet termine la première partie du traité, ii représente en étendue à peu près le quart de louvrage,

M. de Freycinet consacre treize pages à Vexposé des principales i ègles & suivre pour pratiquer avec succès rirrigation des terrains cultivés, en employant les eaux d^égout.

Ces règles sont excellentes; lui-même en a observé les résultats ^ui les lieux où on les pratique, et, en les fuient connaitie à son pays avec la précision que lui donne la science de ringénieur, il justifie fadmînistralion française, qui Ta chargé de cette importante mission.

Dans Tcxposé des règles à suivre il a du énoncer des opimons théoriques professées en Angleterre, si la plupart sont incontestables, quelques-unes prêtent à la discussion. Je fais donc mes réseives sur plusieurs points qui ne saccordent pas avec des expériences publiées déjà depuis plusieurs années; mais je me bornerai en ce moment à indiquer CCS points, pour y revaiir dans l'article suivant; alors j'aurai plus de liberté, el je ne détournerai pas Tattention des lecteurs du livre de M, de Freycinet.

Les règles indiquées par M. de Freycinet, de conduire le plus rapidément possible les eaux d'égout hors des villes, puis aux lieux où elles servent aux irrigations , sont excellentes. Ainsi , prévenir les dépôts qui retardent la vitesse du Uquidc en donnant aux égouts à parois lisses une pente de vingt centimèlres par kilomètre, voilà une règle dont on ne doit pas s^écarter. En outre, l'eau d*irrîgation doit se répandre sur le terrain, non par des machines, mais par la simple action de la gravité, et Teau, une fois dans les rigoles, ne doit jamais devetiir stagnante, ni jamaii^ déposer de matières solides, qui, plus tard, répandraient de mauvaises odeurs. 11 expose encore dautres prescriptions excellentes dont je ne parle pas.

Je vais signaler maintenant quelques points contestables à mon sens, sur lesquels je reviendrai :

ASSAINrSSEMENT DES VILLES. 55 î

Qu*oii admette qu'une ville dispose de loo litres par tête dans les vingt-quatre lieures» et que la matière fécale qui sortira de cette ville rapidement sera assez diJuéedans Teau d*égout sans exhaler une odeur bien sensible; qu'on admette encore que, hors de la ville, elle se distribue dans des coHecteui^s à parois tenues toujours lisses, et dNine pente de vingt centimètres par kilomètre, sans s'arrêter et rien déposer, et quelle arrive inodore, pour ainsi dire, au lieu de consommation; si cette dernière circonstanre est possible, je ne pense pas quon puisse iadaiettre comme constante, et quon s'engage à remplir absolument cette condition h legard des agriculteurs et des populations où leau sera employée comme engrais. En définitive, s'il est vrai que leau d'égout riait que fort peu d'odeur à sa sortie de la ville, je ne pense pas quune autorité, qu'une compagnie quelconque, s'engage à amener cette eau au lieu de consommation , et en tout temps, fnodore ou à peu près, comme elle Tétait à la sortie de la ville.

En Angleterre, on professe une opinion qui ne me parait nullement fondée en principe, c*est que l'influence du sol est nulle , ou à peu près, pour désînfeclej* les eaux. C est la pbnle seule qui s empare de la matière infecte ou susceptible de le devenir pours*en nourrir, et cest fort de cette opinion que Ton a dit : Les réactifs chimiques sont impuissants h épurer les eaux d'égout, les pian/es seules d'ane végétation ac lire son] capables d'j parvenir. De là cette conséquence que, partout où de leau d'égout sera amenée sur un sol où elle trouvera une végétation active, le surplus de Feau qui ne pénétrera pas dans les plantes avec la matière susceptible d'entrer en putréfaction sera désinfectée, et dès lors susceptible d être répandue dans les rivières, sans y poiter une cause d'infection.

En poussant i l'extrême l'opinion que la plante seule désinfecte, que dans remploi, en agriculture, des eaux d'égout chargées de matières fécales, on ne peut améliorer un sol stérile en y déposant de fengrais sans nuire à la salubrité, en se refusant d'admettre î'amélioratioB d'un sol par voie de colmatage en usant de ces mêmes eaux, et en exagérant encore l'avantage de la désinfection des eaux d'égout sur leur utilité comme engi-aîs, on arrive fatalement à cette conclusion qu'il n'existe que (juelifues plantes capables d'agir efiicaccment sur elles; tel est le ray* grass d'Italie, de sorte que lescériales , les plantes potagères , etc. ,8e trouvent par là même sacrifiées aux premières. En outre, les sols qui se prêtent le mieux à la désinfection des eaux d'égout sont les sols perméables, en un mot les sols sableux les moins fertiles. Les Anglais, il faut ie reconnaître, ont un motif puissant , dans les circonstances actuelles, d'attacher une grande importance au ray-cjrass, Cest que, depuis deux siècles

environ, il existe près de )a ville d'Edimbourg des sables cultivés avec un grand avantage en prairies de cette plante, qui sont arrosées avec les eaux d'égout chargées de matière fécale sortant de cette ville.

La question que nous traitons comprend donc deux éléments inséparables, la salubrité et la production agricole; or, selon la préférence de prédominance que Ton donne à Tun sur l'autre, on arrive à des chiffres fort différents, lorsqu'il s'agit d'estimer la quantité de mètres cubes d*eau d'égout que l'on peut faire passer, dans l'année, sur un hectare pour obtenir un produit agricole déterminé, et une eau purifiée de la matière infectante quelle a cédée à la végétation en proportion telle, qu'elle peut être répandue dans un cours d'eau sans inconvénient. Des calculs que l'on peut faire dans cet ordre de faits, d'après des expénences précises, dépendent les avantages pécuniaires que des compagnies, d'un côté, et des agriculteurs, d'un autre, peuvent trouver, les premières à entreprendre les travaux nécessaires à l'assainissement des villes, et les seconds, h entreprendre des cultures avec les eaux d'égout dans des conditions qui leur sont nouvelles.

Les exemples suivants vont montrer la difficulté du sujet lors môme qu'on s'appuie sur des expériences précises par leurs expressions chiffrées.

Ceux qui se préoccupent avant tout de la salubrité préfèrent les terrains perméables, profonds et situés de manière à évacuer facilement l'eau d'égout après qu'elle a servi à l'irrigation.

Ils admettent qu'un hectare d'un sol sableux semé en ray-grass peut recevoir par an 4oooo mètres cubes d'eau d'égout.

La Commission d'enquête de 1 866 avait porté ce chiffre à Soooo mètres cubes, mais la salubrité de l'eau après l'irrigation n'étant pas assurée , on ne pouvait sans inconvénient la répandre dans un cours d'eau.

Si l'on suppose une autre plante que le ray-grass, c'est-à-dire une plante d'une végétation moins active, relativement à l'eau d'égout, un terrain moins perméable et plus ou moins fertile et moins profond, alors il ne sera plus possible de compter sur âoooo mètres cubes à répandre dans le cours de l'année sur un hectare.

C'est à présent que nous allons examiner la question au point de vue le plus favorable à la production agricole. Je cite les expériences faites à Rugby :

Un hectare sans arrosage produisait loo

Un hectare arrosé avec 7600 mètres cubes • . 100 -+- i2,5o

—————— 7600 m. c. X a • • • • 100 H- io,5o

et le produit allait en s'affaiblissent avec de nouvelles additions.

M. de Freycinet résume ainsi la moyenne des expériences connues relativement à l^rrosage annuel par lieclare :

Maximum du produit agricole et exceUente épuration, loooo mètres cubes.

Profit moyen et épuration convenable.. , aoooo

Profit très-foiblc, maximum du volume à épurer- , . . . Âoooo —

Reste i connaître la relation du nombre des habitants d'une ville avec une étendue déterminée de terrain, que Ton considère» eu égard à la production agricole et à la salubrité de leau après Tirrigation,

M. de Freycinet, supposant que chaque habitant d*une ville disposait de )Oo à !ioo Htres par joui% prend pour moyenne de 160 à 170 htres par jour, et admet que celte quantité représente 60 mètres cubes environ par an d'eau d'égout.

Dès lors il faudra pour Tirrigation d'un hectare à raison de

10000 mètres cubes par an.

aoooo —

ioooo

Habitants, , « .

M. de Freycinet reproduit ces résultats sous une autre forme à raison d'un hectare et demi :

a5o. - . * . maximum du profit agricole et excellente épuration (d'cûu )♦ 5oo . • . * profil moyen et épuration convenable. iooo profit très-faiblef maiimum du volume (d'eau) à épurer

Pour compléter ce sujet» il nous reste à parler du prix du mètre cube de Teau d*égout en Angleterre» rendue sur le lieu d'irrigation.

Le prix en est estimé très-diversement depuis 5 centimes le mètre cube jusqu'à ko centijucs. La différence ne tient pas seulement à une manière d^estimer le même objet, mais à la dillérence de qualité; ainsi plus les habitants d'une ville auront deaii à leur service et moins Teau dégoût sera chargée d engrais,

Une cause de différence a été que les uns ont admis que larrosement devait avoir lieu toute Tannée, les autres non, admettant que le cultivateur devait être libre dans remploi qu^il en ferait, et M. Lawes a dit: c^ J'aimerais mieux payer 20 centimes le mètre cube dans un cas «que 5 centimes dans un autre.»

En résumé. M, de Freycinet estime le prix moyen du mètre cube en Angleterre de o^iaS.

Quant à leau d'égout de Paris, elle diffère beaucoup de celle de

dans ieâ water-closets à fermeture hydraulique, dont la constmctîoQ n*esî pas celle dont je parlerai dans un moment: Yefflave odorante n'infectait pas les commodités de nos pères; car cet appareil, tout primitif qu^il était* place ordioairemrnt dans un lieu retiré de riiabitation , et asseï vaste relativement aux waier-clmeU , n exhalait d autre odeur que celle de la fosse; or cette odeur est fort différente de celle dont je parle.

Celte effluve odorante était, paraît-îl, extrêmement forle au château d*Eu , et causait une vive contrariété au roi Louis-Philippe ; c'est ce que m apprit M. rarchîtecle Fontaine iorsquil me demanda un moyen de parer à cet inconvénient ; je lui répondis ([u*il n y en avait pas d*autre que de mettre les cabinets en communication avec un aspirateur, de manière que leur atmosphère fut incessamment aspirée par lorifice des sièges; telle est la raison pour laquelle tout water-closet dont le siège a une cuvette à fermeture hydraulique, qui ne s ouvre que quand elle est chargée, aura toujours Finconvénient d'une mauvaise odeur; sùn bon usage se borne a empêcher fair de la fosse et du conduit de pénétrer dans les appartements.

Le deuxième chapitre comprend des sujets fort diiTérents : le nettoie* ment de la voie publique opéré chaque jour avec des tombereaux; la question du pavage telle que je fai posée en i8à6 et telle aussi que M. de Freycinet la envisagée; la question des conduites de gaz; enfin les plantations , que je considère comme le seul moyen actif de dâstnfection du sol, opinion que j'ai énoncée avant quon ait dit en Angleterre que la végétation seule était capable de prendre la matière putrescible aux eaux d*égout. Voilà des sujets sur lesquels je reviendrai dans farticle suivant.

Enfin M. de Freycinet, dans le troisième chapitre, traite des sépalturcs avec une grande convenance : il parle de la garde et du transport des corps, de l'emploi des désinfectants, des maisons mortuaires, particulièrement de celle de Munich; il entre dans de grands détails sur les cimetières, et on lira avec intérêt ce qu'il dit du cimetière de ff^okingCommon, dont l'étendue n'est pas moindre de 800 hectares, et du projet de celui de Méry-sar-Oise. Enfin il expose des idées» fort justes k mon sens, sur des projets de crémation. J'aurai Toccasion, dans le troisième article, de donner quelques détails sur Vinfection de plusieurs puits deMénilmontant, qui eut lieu parles eaux du cimetière du Père- Lachaiseï avant iS/iS.

E, CHEVREUL

{La saite à an prochain cahier,)

MÉMOIRES MIUIAIHLS.

bhl

Mémoires m iu taie es relaiifs à la succession d Espagne soas Louis MV, t. IX, X et XI. Paris, i855 à 1862, in-A°. — llistoire du prince Eugène de Savoie (en allemand), par M. Arnelh. Vienne, i864, 3 vol. in-8^

QCATRIÈMË ARTICLE ^

Trois grands partis divisaient, en 171 1, le parlement britannique, comme la nation anglaise elle-même : celaient les jacobites, les torys et les whigs. La révolution de 1688 ne sVtail pas accomplie, en effet, à lunanimité des suffrages, et un parli nombreux demeura Irès-altaché aux Stuarts, Une certaine réaction succéda même à l'explosion violente, cl ie parti jacobitc reprit graduellement deTimportance dans le sein du parlement; mais il y fut condamné à la rîrcouspection. Il était comme flottant, et portait ses voix en appoint, à celui des partis dominants qui, selon roccurrence, favorisait ses penchants ou obtenait sa sympathie. Le parti tory avait habituellement plus d affinité que les whigs avec le parli jacobite, dont le gouvernement lui-même recherchait 1 appui B roccasion. Le but et les desseins de ce parti étaient parfaitement définis, quoique son action restât dans lombrc, comme ses espérances.

H n'en était pas de même des torys et des whigs, activement mêlés aux affaires, et rivaux animés pour rexercîce du pouvoir. On ne saurait aujourd'hui déterminer les poinls précis sur lesquels porte la division actuelle de ces deux partis, dont le nom subsiste encore dans la politique militante d'Angleterre : le temps a effacé les nuances primitives du partage des opinions; mais il nen était pas de même en 171 1. Sans vouloir discuter ici l'origine des whigs et des torys. nous pouvons dire que, sous la reine Anne, les uns et les autres personnifiaient des passions, des intérêts, des vues, profondément divergentes en des points capitaux. Bien que tous deux se fussent accordés pour ourdir la révolution de 1688, ils ne s'y étaient point appliqués avec une parfaite harmonie. La passion protestante avait été le mobile décisif et commun, sans que les conditions du concours eussent été les mêmes, et cette

' Voir, pour le premier article , le Journal des Savants, cahier de novembre 1870, p. 661 ; pour le deuxième, le cahier de décembre, p. 726; pour le (roisfème, le

r.ihifT d'octobre 1871. p. 5oa,

MEMOIRES MILITAIBES.

dëes pour la direction extérieure, et le compromis fut accepté, tout le monde paraissant y gagner : Guillaume en agissant selon son humeur, TAnglelerre en relevant son influence et sa force marilimr. Les torys suivirent le couranl. et Gnirenl par se lendte maîtres de la situation, en accomplissant avec habileté les engagements qu elle cnlraînail.

Au fond, les whîgs et les torys étaient divisés sur d'autres points. Ils ne représentaient pas le même intérêt national dans le mouvement général des alTaires. Je laisse ici parler un tory prononcé : ♦* Nous ret» gardions, dit-ii, les principes de politique qui avoîent prévalu ile- «puis 1688 comme destructifs de nos véritables intérêts et tendant au « relâchement des liens de noti'e constitution. Le parlî des torys for* «mail la masse de ïiniérét foncier {landed int^rest), et navoit aucune a influence contraire mêlée dans sa composition. Le parti des wlrigs « représentôil Yintérêt pécuniaire {^monej'^s interest), el se recrutait dans 0 la banque, les capitalistes, les compagnies financières, en appelant à «lui faîdR de fétranger et de divers sectaires anglais. De là il s'ensuiiivait, selon notre jugement, que les whigs éloîent forcés d'asservir «notérêt national aux intérêts spéciau3t de ceux (|ui leur prêtoient une u force factice, sans laquelle ce parti ne pourroit jamais être prépondéurant en Angleterre, Les vues de ceux d'entre nous qui pensoient de u cette manière éloîent donc de profiler de la faveur pour miner le «parti des whigs, ou rendre leurs supports inuliles, et remplir de M torys les emplois du royaume. Nous imaginions que de telles mesurrs, «jointes à l'avantage du nombre et des possessions, nous assureroienl «contre toute atteinte dorant le règne de la reine, el que nousdevien- « drions bientôt assez considérables pour être en état de faire nos con- « ditions, dans tous les cas qui pourroient arriver après sa mort ^ n Telle était lattitude générale des partis à VVeslminster.

Les esprits étaient donc également livrés aux agitations, à la crainte, aux perplexités, en France et en Angleterre; aussi Bolingbroke disait il à M. Buys : ull faut faire bonne mine h mauvais jeu; vous le faites, unous le faisons, et la France pour le moins autant que nous)> ( mars 171 1 ) ; et, dans ses Mémoires secrets , s épanchant avec plus d'abandon, el parlant d'une époque où, aux yeux du monde, il paraissait triompher, il s'écrie: «Jamais on ne s'est vu dans un état pareil. La « santé de la reine baissoit tous les jours. L'attaque qu elle eut à Windsor «servoit d'avis, tant à ceux qui souhaitoient sa mort qu'à ceux qui la «craignoient, pour se préparer à cet événement* Le parti opposé k h

' Boliiii^l^rolcc . Mémoires s^rtU^p, ao a 37 de la traductioii française, 17&4

u cour se fortifioit continucliemeDt par la foibiesse de noire administraution; le nombre des opposants augmentoit c^ mesure que baissoient a nos chances à venir, et leur courage s'excitoit par la perspec- « tive prochaine de notre succession. » H est vrai cependant que , si laposition était critique en Angleterre comme en France, Fenjeu n'était pas égal des deux côtés. Il s'agissait bien h Londres de Texistencc d'un ministère; mais il s'agissait à Versailles du salut de la monarchie. M. de Torcy le savait bien, et, lorsque le ministère anglais, à bout d'expédients pour se maintenir, se fut décidé à dépêcher un émissaire à Paris, à l'effet d'insinuer la disposition pacifique où était le cabinet anglais, M. deTorcy, qui raconic en ses Mémoires la réception faite à cet agent, ajoute, après avoir rapporté la question célèbre : Monseigneur, voulez-vous la paix? «Interroger alors un ministre de Sa Majesté, s'il souhaitait Ja upaîx, c'était demander à un malade attaqué d'une longue et cruelle « maladie s'il en voulait guérir. »

La scr»ne se passait vers la fin de janvier 1711, avant que les hostilités fussent reprises sur la frontière' de Flandre. Tout le monde a parlé de celte mission secrète de l'abbé Gautier à Versailles, et je n'en reproduirai point le récit; mais il est de cet épisode quelques traits échappés aux historiens, qui n'en ont pas rencontré la trace dans les mémoires de Torcy ni dans la correspondance de Bolingbroke , ces deux hommes d'Etat l'ayant dissimulée à dessein; l'un pour ne pas créer un embarras du côté de l'Angleterre au gouvernement français, dont il avait été le ministre, et l'autre pour ne pas aggraver les accusations dont il fut l'objet, après la mort de la reine Anne, devant le parlement britannique et auprès de la maison de Hanovre. Ces points restés dans l'obscurité sont relatifs à l'intrigue jacobite confiée à la dextérité de l'abbé Gautier, simultanément avec des ouvertures de paix pour la France. Aussi avait-on quelque peine à comprendre le péril couru par l'intrigant abbé dans cette affaire. «Quand le comte de Jersey, dit Grimoard, eut a donné verbalement à Gautier les premières instructions nécessaires au (' rôle qu'on désiroit lui faire jouer, on famena chez Saint-John , qui lui «demanda gaiement s'il vouloit courir la chance d'avoir trente mille Cl livres de rente, au risque d'être pendu; cette alternative embarrassant «l'abbé, le ministre ajouta : il s'agit de passer en France pour y pro- « poser la paix, sans aucune lettre, sans aucun signe de l'aveu de l'An- «gleterre. Divers hasards peuvent vous faire pendre; voilà le mauvais « côté. Mais , si vous échappez à la corde , vous serez utile à ce pays et au «vôtre; vous aurez trente mille livres de renie; voilà ce qui peut vous u déterminer. » L'abbé Gautier, intelligent, ambitieux et pauvre, échangea

sans hésiter son rôle modeste de chapelain catholique des ambassades de Londres contre celui d'agent aventureux de deux grandes puissances. Mais ce que Grimoard ne dit pas, c'est que BoUngbroke n avait pas été ie seul à commissionner Tabbé. Le comte d'Oxford lui avait, de son côté , sans doute d'accord avec son collègue phis prudent que lui, donné dcs'ins- Uucîions pour le prétendant réfugié en France; et c'étaîl là ce qui pouvait valoir à Tabbé le danger de la corde, dont ni Saint-John, ni Hnrley n'auraient pu le préserver, si son commerce avec la maison de Stnart eût été découvert.

A l'égard du ministre français, le mandat de Gautier était de révéler à ce dernier que les nouveaux ministres dAnglelerre souhaitaient la paix, mais quil ne dépendait pas d'eux d'ouvrir immédiatement une négociation; qu'il était nécessaire que le roi fît encore proposer aux états généraux de renouer les conférences, et que, lorsqu'elles seraient ouvertes, les ministres anglais interviendraient de telle sorte qu il nv serait plus permis à personne d'en traverser les conclusions. iMalgré ce que lavis avait d'engageant, le cabinet de Versailles fut d'avis de ne point recommencer à négocier par la voie de la Hollande» L*abbé Gautier, qui fut porter cette réponse, revint peu de temps après pour demander, de la part des ministres anglais, à M, de Torcy, un mémoire précis des conditions auxquelles on pourrait traiter. Le prudent ministre remit, le sa avril, à l'abbé Gautier, une note circonspccle qui est connue par la correspondance de Bolingbrokc, et qui a sorvi de base aux conventions ultérieui;ement arrêtées à Utrrcht. Ce fut le point de départ d'une correspondance secrète et d'un échange de propositions sérieuses qui, malheureusement, ne devaient point interrompre les opérations militaires, et qui, par conséquent, durent en subir toutes les vicissitudes, pour le plus grand embarras du ministère anglais, i{ au grand dommage surtout des manœuvres de Villars dans la Flandre.

A l'égard de la mission jacobite, nous avons un témoignage irrécusable, quoique omis comme inconnu dans les histoires courantes, CVst le témoignage du maréchal de Berwick dans ses Mémoires, dont Tautlienticité ne saurait être suspecte; ils ont été montrés à Montesquieu et publiés eu i 778 par le petit«lils du maréchal K Nous y lisons que le

* 11 ne faut pas corifondro ces Mémoires, publiés par la famille de Ben\'ick aver la coDp<!;rrtlion de M. llooke, en 177B. el d'iiulres Mémoires apocryphes du inarécliaL publiés en J737, réimprimés en 1758, et qui sont fouvTdge de i'abbé de Mnr gon, (VoyeiQuérard, Supercheries, §tc, t. 1, p. 5a 1.)

comte d*Oxford avait en Tabbé Gautier la plus grande confiance; qu'il en était de même de M. de Torcy, et que labbé s acquittait avec esprit de missions délicates qui lui valurent, en effet, les 3o,ooo livres de rente promises par Bolingbroke. « L*abbé Gautier, dit le maréchal, vint <c me trouver à Saint-Germain de la part du comte d'Oxford ^. Le mar- «quis de Torcy me Tenvoya et me marqua que je pouvois prendre (( confiance en lui. En effet, il me dit jqu*il avoit ordre de me parler sur a les affaires du roi Jacques et de concerter avec moi les moyens de «parvenir à son rétablissement; mais qu avant d'entrer en matière il «avoit ordre d'exiger promesse, i*" que personne à Saint-Germain (où « résidoit la cour du prétendant) nen auroit connaissance, pas même la «reine; a"" que la reine Anne jouiroit tranquillement de la couronne «sa vie durant, moyennant quelle en assuroit la possession à son frère «après sa mort; â° que Ton donneroit les assurances suffisantes pour « la conservation de la religion anglicane et des libertés du royaume. A «tout cela, il est facile de croire que je consentis volontiers, et je le «lui fis confirmer par le roi Jacques, à qui je le menai pour cet effet. » Si Ton se rappelle le témoignage que nous avons recueilli du maréchal de Villars, fidèle écho du prétendant lui-même, en 1786, on ne doutera pas de la vérité des détails donnés par le maréchal de Berwick. Ce dernier avait qualité pour être l'intermédiaire aflidé de la reine Anne auprès du prétendant son frère. On sait que Berwick, le vainqueur d'Almailza, le héros tué à Philipsboiu*g après tant de belles campagnes, était un enfant natm^el du roi Jacques, qui lavait eu de la célèbre Arabelle de Churchill, sœur du duc de Marlborough; il était donc frère de la reine Anne et du prétendant, en même temps que neveu du célèbre général anglais. Telle fut l'étoile de cette maison de Churchill , dont le sang devait laisser des traces éclatantes dans l'histoire de trois grandes monarchies.

Le maréchal de Berwick ne se borne point à l'indication que nous venons de rapporter; il assure qu'après ces préliminaires, convenus avec labbé Gautier, il voulut entrer dans le détail pour parvenir au but, mais que l'abbé ne put pousser plus avant, attendu que le comte d'Oxford ne lui avait pas suffisamment expliqué ses intentions, et que même, préalablement à tout, Oxford désirait que la paix fût conclue avec la France, sans quoi le ministère n'oserait entamer une matière si délicate à ménager. «Quoiqu'il me parût, ajoute Berwick, que l'un n'em-

* Berwick se trompe évidemment sur la date du jour où il a vu Gautier, quii reporte à décembre 1 7 10; il n a pu le voir qu en févri«r 1711.

MEMOIRES MlLrfAmES

[«pêchoit pas raiitre, ncaimioins» pour faire voir que nous ne voulions «t rien omettre et pour montrer notre bonne foi, nous ëciivimes à tous t< les jacobîtes de se joindre à h cour, ce qui ne contribua pas peu à u rendre le parti de la reine si supérieur dans la rbambre basse, >> Avant tie retourner à Londres, l'abbè Gautier affirma cependant au maréchal que le comte d'Oxford rautorisait à promettre, pour le courant de cet l'té (de ï 7 I ï], l'envoi d'un projet d*accord; et que, si le mare^clial n'était pas à la cour, on le lui ferait tenir h Tarmëe, (>arcequon ne voulait se fier qu'à lui. On convint même que, potir répondre t» rt^ Projet sans perte de temps, le roi Jacques, sous prétexte de voyage, se ti^ouverait, au commencement d'août» en Daupliiné, où Berwick devait commander larmée des Alpes, «En effet, dit Berwick, ce prince y parut; mais «je ne reçus point les papiers attendus, et jusqu'à l'hyver je n'en en- (t tendis plus parler; Gautier seulement m'écrivit qu'il arriveroil bien- ««tôt avec des instructions satisfaisantes.» Gautier revint, mais sans parler plus long ni plus clair. M fallait, dit-il encore, avoir patience jusqu'à ce que la paix fût conclue, le moindre vent des bonnes intentions de la reine pour son frère pouvant donner matière aux wbigs d'accuser la cour et le ministère, et ruiner toute espérance. Il fntlaît de plus sW sur^ de l'armée, ce qui ne se pouvait qu'après la paix signée» ou bien quand on aurait éloigné, gagné même Marlhorough, ce qui n'était pais impossible.

On ne saurait disconvenir que ces molifs dilatoires ne fussent trèsplausibles; mais, après la paix faite et la réforme militaire o|ïérée, Oxford ne s'expliqua pas avec plus de clarté et ne montra pas plus d*cmpressement pour faccomplisscment de ses promesses , malgi'é les sollicitations du duc d'Ormond, tory jncobitc, qui avait succédé au duc de Marlborough dans le commandement militaire, et qui, à finsn d'Oxford, était en commerce de lettres avec le prétendant, par l'intermédiaire du maréchal de Berwick. Il y eut, après \e traité d'iltrecbl. un moment à saisir qui paraissait très-favorable ^ Tabrogation du fameux acte du parlement, constitutif du droit de succession au trône dans In ligne de Hanovre, Sur quoi le maréclial de Berwick dit : «Ox- (clord nous amusoit, et il étoit difficile dy remédier; car de rompre uavec lui, ç'aaroit été tout détruire, vu qu'il avoil le pouvoir en mains *iet gouvernoit absolument la reine Anne. Il fallut done feindre de se «fier à lui; mais nous ne laissions pas de travailler sous main avec le ttduc d*Ormond et nombre d'autres, afin de mener l'affaire é bien, «avec ou sans Oxford.» Le maréchal raconte ensuite comment ut» projet détaillé d'exécution fut proposé par le préteïïdant et soumis au mi*

iiîstre anglais, qui éluda de nouveau la réponse précise et décisive qu on attendait. Berwick finit par demeurer convaincu que le ministère les avait trompés, et que toutes les manœuvres dont Gautier s*était montré le docile instrument n'avaient eu pour motif quun intérêt ministériel, afin de joindre les voix des jacobites aux suffrages des torys et d*ob tenir par là une majorité imposante dans le parlement, sur l'article du traité avec la France. La paix étant conclue, Bolingbroke et Oxford ne songèrent plus qu a se ménager avec la cour de Hanovre, et ie mécontentement des jacobites leur fut indifférent, a La cour de France. «ajoute Berwick, fut persuadée aussi bien que nous qu Oxford nous aavoit joués; mais, comme elle avoit, par son moyen, fini sou affaire a principale, elle s en consoioit aisément. » Du reste, les jacobites firent présenter à la reine, par M"' Masham, des plaintes très-vives à ce sujet, et, quel qu eût été le trompeur en cette affaire, il est certain que la reine Anne résolut de sacrifier Oxford aux jacobites, et la chose était faite, lorsqu'elle mourut inopinément le 1 2 août 1 71 4; ce qui ne sauva point Oxford dune disgrâce ni d'une accusation devant le parlement, plus sérieuse pour lui que pour ses collègues, fort mal notés, tous, auprès de la mafison de Brunswick, malgré leur déférence affectée pour le nouveau roi , Georges I".

Mais, s il est vrai que la révolution ministérielle de lyionlivait point été le résultat d'un changement de la politique anglaise, s'il est vrai que ce changement de direction politique ne fut que le résultat postérieur de la révolution ministérielle elle-même, il est juste de reconnaître que , dans le courant de l'année 1 7 1 1 , un événement de grande conséquence autorisa et dut même provoquer, par des motifs d'intérêt général, un revirement de conduite dans la politique extérieure de l'Angleterre. Cet événement fut l'élection à l'empire de l'empereur Charles VI, après la mort inattendue de l'empereur Joseph I". Ce dernier ne laissait point d'enfants, et son frère, l'archiduc Charles, reconnu roi d'Espagne par la coalition, sous le nom de Charles III, lui succéda , d'abord dans les Etats héréditaires de la maison d'Autriche , et puis sur le trône d'Allemagne même, par l'élection impériale qu'il obtint, après un interrègne de six mois, et beaucoup de difficultés, le 2 2 octobre de la même année. C'est ce même prince, l'empereur Charles VI, dont la mort fut, en lyliO^j l'occasion d'une nouvelle

^ La duchesse de Marlborough , qui ne manquait ni de grandeur ni de générosité , vivait encore en 17Â0, et son imagination avait conservé toute son ardeur C'était l'époque où Frédéric II venait de se jeter en audacieux spoliateur sur les domaines

MÉMOmES MILITAIRES, 566

curjflîigration européenne. II s ensuivait, après cette élection du 22 oclobre. que la guerre aboutissait au résultat que rAngleterpre et la Hollande avaient voulu éviter toujours et par toutes sortes d'efîorls, à savoir rétablissement d'une monarchie trop menarantc pour la liberté de FEurope, ou la restauration de la monarchie de Charles V> Les combats de dix années et la polémique permanente des publicîstes de la coalition avaient eu pour objet la restitution de Téquilibre européen , troublé par la puissance excessive de Louis XIV e» par son ambition désordonnée; et d*une si longue lutte résultait cependant la destruction de ce système de balance politique si cher naguère à la Hollande et si préconisé en Angleterre. Devant lopinion » la conduite des coalisés était, é parlir du 22 oclobre, prise en Ilagrant délit d'inconséquence, puisqu'elle admettait le cumul des couronnes d'Espagne et d'Allemagne. La saine direction des intérêts de TEurope était évidemment faussée. Dans un pays de libre discussion comme l'Angleterre, cette déviation devait frapper tous les yeux; le parti whig allait perdre » au regard de la raison publique, l'appui que la passion lui conservait encore; et cependant, malgré l'élection de Charles V^I à l'empire, le triumvirat d'Heinsius, d'Eugène et de Marlborough, s'obstinait à maintenir, à l'égard de la France, les conditions de Gertruydenberg. Mais ni les uns ni les autres ne se dissimulaient l'ijiflueMce évidente de la mort de Joseph I*'. Nous voyons, dans l'ouvrage de M. d'Arnetb, qu Eugène écrivait dès le 2'i avril à Marlborough : « Votre Altesse sait quel coup cette « mort nous porte pour la solution des affaires de l'Europe. )» L'un des alliés les plus exposés au ressentiment de Louis XfV resta, dit-on» comme accablé à cette nouvelle. M"" de Maintenon mandait au duc de Noailles : u II nous est revenu que le duc de Savoie a paru très*aflligé u de la mort de Tempereur, et qu'il s'est enfermé tout un jour, inaccesusîble à ses plus intimes confidents. On croit Ici que c'est pour pieu- «rer son allié, et moi pour réfléchir au parti qu*il doit prendre, n

Et en effet, depuis la mort du roi d'Espagne Charles II, l'intérêt de la maison d'Autriche, et ranîmosité des successeurs de Guillaume d'Orange «dans le gouvernement de la coalition, étaient seuls restés au

de tfl fille de Charles VI , Marie-Théréset La société anglaise ae prononça pour la reine de Hong^rie avec une vlvacilé qui entraîna bientôt le gouvernement brilanniquc lut-même. Le» femmes ouvrirent avec enthousiasme une soti script ion pour venir en aide ârhériUère de la maison de Hap&bourg» et lady Marlborough. persistante dans Hon attachement autrichien, souscrivit personnellement pour Ao»ooo livres sterling (environ un million), La noble reine remercia les dames anglaises» mais naccepla |Knnt leur argent*

566 JOrnNAL DES SAVANTS. — NOVEMBRE 1871.

même point. Le bon sens reportait Tintérét anglais du côté de ia France , dès Tinstant où Ton perdait 1 espérance de continuer dans la maison de Hapsbourg une séparation de souverainetés, que l'intervention de l'Europe pouvait solidement stipuler de la maison de France, avec toutes les sûretés désirables. La nécessité politique d'isoler TElspagnc de toute autre monarcliie conlinentale dissolvait donc la coalition et ramenait l'Europe à la reconnaissance de Philippe V. D'un autre coté, TAngletorre sentait aussi le besoin de la paix; elle nous battait en Flandre et Y menaçait la sécurité de Versailles; mais nous la battions en Espagne, et nos marins, nos redoutables corsaires, troublaient son commerce sur les mers. Ces succès obtenus en Espagne étaient médiocrement estimés îujtour de Louis XIV, où, par des intrigues qu'ont si bien dévoilées la correspondance de la princesse des (Jrsins et les Mémoires du marquis de Saint-Philippe, on isolait h\ question de la péninsule de l'intérêt de la France; et, de fait, Philippe V pouvait être maintenu, et la France rester amoindrie. Mais l'Angleterre s'accommodait bien moins que nous des échecs qu'elle souffrait en Espagne, où son contingent de troupes était particulièrement engagé. On sait l'efTet que produisent en Angleterre les désastres militaires qui atteignent les familles anglaises elles-mêmes; on l'éprouvait sensiblement dès 1 7 i o, et d'ailleurs les belles campagnes de Mariborough en Flandre ne protégeaient pas le commerce maritime des armateurs anglais, auprès desquels la guerre commençait à devenir impopulaire. Le parti tory, qu'on appelait le parti de la paix, gagnait au contraire chaque jour dans l'opinion des gens impartiaux. Les whigs eux-mômes avaient intérêt à éloigner de France un prétendant qui les inquiétait par ses relations trop faciles avec le parti jacobite. Enfin certains alliés de la coalition , comme la Savoie et le Portugal, souhaitaient le maintien du démembrement de la monarchie de Charles-Quint. En Hollande, Heinsius seul était d'avis contraire.

On a peine à comprendre, aujourd'hui, comment des raisons si considérables n'ont pas, dès le moment de la mort de l'empereur Joseph, désarmé la coalition. Mais il faut avouer que la situation n'a été bien dessinée qu'après l'élection impériale du 2 a octobre 1711. Aussi n'est-ce qu'à ce moment que les desseins du cabinet tory pour la paix ont passé de la condition d'intrigue à l'état de poUtique hautement déclarée. Si le parti des torys avait été le maître, et décidément le plus fort, il eût empêché l'élection de l'archiduc Charles à l'empire. Il subit, en cette occasion , la loi du parti autrichien , c'est-à-dire des whigs , parti aveugle , qui ne vil point dans celle cleclion la ruine de la grande alliance. Forct^s d'accepter l'élection , les torys s'en firent un argument décisif pour

séparer VAngleterre de la coalition. Lmtéret secret des ininislres prît les proportions d*un intérêt mamleste de FEurope; la confusion des dates a seule pu trocriper de bons esprits à cet égard. Et pourtant les difDrultés pour la paix restaient si grandes qu'on aurait peine à y croire, a étaient les documents irrécusables de l'histoire; la chambre des lords, elle-même, opposait au ministère une résistance violente et obstinée; tant il est vrai que^ dans le mouvement des affaires, il faut, h cAté des lois générales du monde, taire une grande part pour h passion pnrticulière des hommes. Or la passion avait, drpuisl avènement de Jacques IJ, repris, dans le gouvernement des affaires britanniques, un empire dont, on est surpris, saus te pouvoir nier. Jamais Taction des parlis ne s^étaiî donné plus libre cours; et le moteur principal de cette passion était Mariborough, si merveilleusement secondé par le prince Eugène de Savoie et par le pensionnaire de Hollande. Pour ces derniers, lliumi* liation de Louis XIV était le but suprême, et ils espéraient latteindre, tout en laissant TEspagne h Philippe V. Pour les Mariborough le but était encore la satisfaction impunie de leurs emportements et lexercice inégulier du pouvoir. Attaqués, traqués par les torys, Mariborough et son parti se défendirent désespérément, et firent jouer tous les ressorts. Il fallait faire la paix, disaient-ils, sur les ruines de la France. L'influence extraordinaire de ce personnage légendaire sur les affaires de son pays et de son temps a failli être fatale à l'Europe. Tout avait été Tœuvre de la passion dans son existence; il a eut pas la sagesse d'en modérer Tessor avant d'en éprouver les revers.

Jean Churchill, duc de Mariborough, issu de race normande, avait du ses premiers succès à des avantages naturels fort prisés à la cour de Charles II, et son élévation, sous Jacques II, à la laveur d'Arabelle, sa sœur. Ses qualitéii d'homme de guerre avaient été distinguées par Turenne, sous lequel il avait fait ses premières armes. Devenu favori du roi Jacques, et major général de larraée, il n'hésita point cependant à prendre parti contre le roi sori bienfaiteur, lorsque la prépondérance du parti anglican fut menacée par la dynastie des Stuarts. il essaya de justifier sa conduite par Tamour delà pairie, et. dans une lettre publique, il fit valoir les mêmes raisons que Brutus avait autrefois invoquées contre César; ce qui, joint à son crédit sur Tannée, lui attacha vivement le parti des whigs, et tous les zélés anglicans. Il contribua iplus que personne à engager les officiers de l'armée dans la cause du prince d'Orange, qui féleva en dignité et le fit capitaine général. Il survint cependant, entre Guillaume et lui, un nuage dont le secret est demeuré impénétrable, et à la suite duquel il fut dépouillé de ses

rendirent à merci, et souscrivirent une capitulation qui mît d^îinnieiises trésors à la disposition de lescadrc française, en même temps qu elle rendait à.ia liberté nos Français prisonniers. Le détail de cette entreprise, raconté par Duguay-Trouin lui-même avec une admirable simplicité, dans SCS Mémoires , est une des plus belles pages de notre histoire militaire. A son retour, Du^çuay-Trouin fut accueilli avec un délirant enthousiasme; à Versailles, une masse compacte se précipita sur ses pas, et Ton entendit une grande dame qui, étouffée par la foule, criait: (( Laissez-moi voir un héros en vie. » Louis XIV éleva Duguay-Trouin à la dignité de chef d'escadre, malgré les murmures de la jalousie : justice éclatante qui n empêcha point Tenvie de s attaquer à Fillustre marin. On trouve, aux archives de la marine, un mémoire justificatif et inédit, rédigé par Duguay-Trouin lui-même, écrit avec une clarté supérieure, et un accent de vérité qui touche profondément; il est intitulé : Fautes que des gens mal informés et envieux impatent maUcieusemeni au sieur Troain-Duguay, dans t entreprise de Rio-Janeiro,

Sur la frontière de Flandre, les chefs habiles qui commandaient les armées de la coalition pressentaient bien, malgré Taffectation de zèle du ministère tory, que leurs vues personnelles sur la conduite de la guerre n'étaient point celles du cabinet; leiu*s appréhensions se changèrent en certitude, au moment de la mort de Tempereur Joseph. Ce* pendant ces deux hommes puissants étaient encore les maîtres de la situation ; ils se hâtèrent d*en profiter pour des entreprises hardies dont le succès devait être un obstacle aux vues politiques des torys. Les ordres donnés à Villars favorisèrent malhem^eusement les desseins perfides des généraux ennemis. Les instructions de la cour prescrivaient à larmée de Flandre de ne rien hasarder ni compromettre; de se tenir sur une prudente défensive ; d*éviter surtout avec les troupes anglaises des engagements qui pourraient irriter l'orgueil britannique et nuire à la négociation secrète, encore alors à son début; Villars devait attendre, en quelque sorte larme au bras, le résultat des conférences ouvertes à Londres avec le ministère anglais. La correspondance publiée dans le volume X des Mémoires militaires est tout entière dans cet esprit, et du reste on pouvait déjà s'en douter par les Mémoires connus de Villars lui-même. Il est juste de dire que Villars n avait que 80,000 hommes pour couvrir cette frontière, et que les ennemis disposaient de 1 3o,ooo hommes en ligne de bataille. Les plans respectifs d'attaque et de défense furent momentanément dérangés dailleurs par la mort de Joseph I**. Le concurrent de Tarchiduc Charles à félection impériale était le duc de Bavière notre allié. Le cabinet de Versailles crut utile

MÉMOIRES WlUTAinES, 571

de faire une démonslratioii sur le Rhin, pour imposer aux princes électeurs. La tnaiîïoti d'Autriche ordonna au prince Eugène de faire, dans la même ioteniion, mais en sens inverse , un mouvement sur Francfort, où Ion pouvait se rencontrer avec le maréchal d'ILircourt, Affaiblis par ces deux détachements considémbles, MaHborough etVillars restèrent plusieurs mois en observation. Ainsi la mort de TEmpereur, qui jetait un poids nouveau dans la balance politique, eut aussi son influence sur les opérations militaires ; le plan des coidisés pour la campagnede Flandre demeura suspendu. Villars voulut vainement en profiler j>our se donner des avantages; la résistance de Versailles y fut invincible.

Quand félection de f empereur Charles VI fut assurée» les Fiançais, de Harcourl cl les ;\Jiemands du prince Eugène, qui avaient consumé deux mois en marches et manonures sans importance, repassèrent le Rhin, et se retrouvèrent en présence, soit en Alsace, soit en Flandre, où ion fut longtemps à chercher les rencontres, sans en trouver de bien brillantes, mais où fardeur française se consuma, au grand dommage de I esprit général de l'armée. Le seul elVort de Villars dut se porter vers le maintien de la discipline* û Le i ^ juin, dit il,j*eu5 divers avis que las « ennemis dévoient se mettre en marche la nuit. Mais il n'y eut que leurs «bagages qui i>*ébranlèrent, et leur armée se campa, le i/i. la droite â (iLcnSi la gauche h Douai, Je plaçai farmée du roi, la droite t!i Ktrun> «et la gauche derrière Arras; et, voyant les ennemis mo présenter la ((bataille, j'écrivis au roi que mon sentiment étoit de la donner, et que it tout y étoit bien disposé. Jinsistai sur favantage d'une bataille dans de M belles plaines, où rartillerie et Parme blanche dévoient jouer un grand «rôle, de préférence aux combats de postes auxquels on scmbloit vou- « loii' me réduire, et qui sont antipathiques au soldat francoiSt J'écrivis «ie là que roccasiou étoit belle; je récrivis le i5, j*écrivis encore « le 1 6 ; mais le roi me manda le 1 7 qu'il ne jugeoit pas à propos qu'on «hasardât une bataille, parce qu*il voyoit jourâ espérer parmi les puis- «sauces ennemies des divisions qui diminueroient leurs forces, et qu il vfalloil se borner A défendre les lignes qi^on oecupoit. M"^ de Main- «tenon m écrivit la même chose, en des termes propres à m adoucir «< ramcrtumc du refus. «

La dépêche du roi au maréchal de Villars est sage et belle. La réponse ile Villars à M"" de Maintenon est charmante, et j'en rapporterai ici quelques lignes, qui peignent bien leur auteur. Elle nous donne ridée des tribulations particulières auxquelles Villars était en butte pour maintenir son armée dans le devoir, et pour conserver son crédit à la cour, «Vous me faites Thonneur de me dire, écrivait-il, que vous vou-

H ciriez bien ne me plus voir gronder. Mais permettez-moi de vous dire uque les bons et fidèles serviteurs grondent souvent; que les mauvais «et ceux qui ne songent quà plaire, pour leurs propres intérêts, ap- >• prouvent toujours. Je devois, Madame, être ce me semble un peu « mieux connu du roi et de vous. Quelle intrigue me voyez- vous à la « cour? Je n*écris au monde quau roi, à vous, Madame, très-rarement, uet au ministre par lequel le roi veut être informé des afiaires dont il

• me fait flionneur de me charger On passe tout fhyverà vous

('dire que je suis haï, les courtisans répandent qui! règne une discorde '.affreuse *^ ns cette armée, et que tous les officiers généraux sont •'brouillés avec moi : rien n'est plus faux; mais ils le disent, et de ces .' discours répandus sans fondement, il en reste une impression, même udans votre esprit, malgré la justesse de votre pénétration. J aurai >' rhonnour de vous dire que je ne suis brouillé avec personne dans . l'armée, et j*en apporte en preuve la bonne discipline qui y règne;

.elle ne se soutient que par le concours des officiers, et ce concours

• est bien difficile à établir, quand ils n aiment point leur général. Si . vous étiez ici. vous verriez avec édification les soldats et les cavaliers u éviter avec le plus grand soin de marcher dans un beau champ de blé a qui est à la tête de notre camp, sans quil soit besoin, pour les retenir, d autre chose que de Tordre et de Texemple des officiers. Je puis

. vous assurer, Madame, que les gens de bien et de courage, ceux qui comptent plus sur leurs actions que sur la cabale, me regardent . comme leur unique ressource ; mais ce nombre diminue tous les u loun*. Nous voyons, depuis plusieurs années, l'esprit de la cour pénétrer dans les armées, et les protections remporter sur les services. *>i io parois quelquefois désirer plus de crédit, n'imaginez pas, Madaino, que c'est par ambition, et pour m attirer plus de considération. IXuis qui, j'ose le dire, le roi a-t-il trouve plus de vérité, loi^que jai pris la liberté de lui parler des hommes? Et en qui Sa Majesté peut- ■ollo trouver une connaissance plus fidèle et plus sûre des gens de ,. «uono. que dans celui qui, depuis dix ans, les a toujours eus sous son

1 Ivumwnacmeiit . et qui les voit agir tous les jours Vous cherchez

!. U ivji\. -Mouto Villars, il y a longtemps que vous l'auriez, si j avois été hiMiorc do plus de confiance de la part de Sa Majesté, les trois fois ouo Vu pénétro dans 1 Empire; la première, lorsque jY^ntrai en Baviiro vcVsl la marche célèbre de lyoS, qui fit la réputation de Vilhr< et uui fui arrêtée par le duc de Bavière); la seconde, lorsque je nri'\u ail iours Haguenau, Druzenheim. Lauterbourg, avec 5,ooo IpriUmors. 01 que je priai, par courriers sur courriers, qu'on me

u laissât dgir dan^i TEmpire; on préféra s aller faire battre à Raaiiliies ; la « Irojsièine , quand, avec quarante bataillons, je forçai les lignes de «Slolliofen, Quelques troupes d^auginentation, au lieu de celles qu'on «mota, et je m'établissnis au milieu de lEuipire. Je désire, Madame, «que ces souvcinrs ine justilient auprès de vous sur mes gronderies, et M que vous ne trouviez pis mauvais qu'ils me soulagent d^autres groni* deries que je pourruis faire encore, »

Kn effet, les jeux se dessillèrent liientôt, par Tenlreprise de Murlburouglk» sur Bouchain, dont les portes furent forcées malgré la belle défense de M. de Ravignan , que Villars dut abandonner à lui-m^mc. Cet événement fil beaucoup de bruit* Les amis de Marlborongh relevèrent aux nues, et ses ennemis le déprimèrent vainement; Bolingbroke luimême fut obligé dy applaudir avec alTectation. Réduità sa valeur réelle, le siège de Bouchain avait une importance qui n échappait point h la pénétration de Villars, et, quand la place fut prise, le cabinet de V^ersailles regi'etta de ne pas avoir risqué une bataille pour l'éviter. Ce fait d*armes est savamment, et pour la première fois peut-être, apprécié à sa mesure, par fauteur de nos Mémoires iniliiaires. L'acte honore Eugène et Marlborongh , qui font préparé de longue main, et qui n ont rien épargné pour y réussir; on prétend qu'il a coûté 200 millions aux Anglais. Les pamphlétaires de Londres* soldés par [es lorys, se récrièrent avec ignorance sur le prix de revient de ce colombier capturé; aux yeux des gens de guerre, la prise de Bouch^nin avait ime signification redoutable. Bouchain soumis rendait facile fattaque duQuesnoy, et tous les esprits éclairés y voyaient le formidable programme de la campagne de 1 7 1 2 , laquelle pouvait ouvrir, par la vallée de fOise, le chemin de Paris et porter le dernier coup à la monarchie de Louis XIV, si la journée de Denain n'eût arrêté des desseins si bien calculés.

Vainement Villars s'était plaint de ce qif on le tenait les bras croisés, et de ce qu'on risquait de tout perdre en l'empêchant d'agir. Il fut encore obligé de laisser emporter le chàleau fort d'Arleux, poste important dont fenlèvement le mortifia beaucoup. On lui permit pourtant d en prendre une revanche, mais le succès en fut stérile. Villars marquait au roi: «Je sais. Sire, que cest avec peine que Votre Majesté a refusé la perte mission que son armée entière lui demandoit d'attaquer celle de fen- «nemi. La bonne volonté de vos troupes, dans cette occasion, fera « peut-être regretter à Votre Majesté de ne les avoir pas employées plus « tôt. Ce petit succès les console un peu; mais nous aurions fort désiré «tous de rendre au meilleiu' dos rois un plus grand service et digne a de ses bontés*»

Dans une autre dépêche de Villars, on voit combien . après Ja prise de Bouchain , il redoutait le retour de ces situations désespérées d'où l'on était sorti. Il en rappelait finement et avec esprit le souvenir à M"* de Maintenon, en aflfectant la plus parfaite sécurité, soits la seule condifion d'être désormais plus résolu : a Permettez- moi , Madame , dit-il . « de vous parler des frayeurs qu on vous donne . et je puis en prendre la "liberté, puisque, grâce à Dieu, vous devez en être délivrée présentevment. Quel est le général, hors moi, qui ne vous ait fait envisager uime subversion deTËtat, une fuite presque infaillible de VersaUles? et «vous savez, Madame, avec quelle fermeté le roi me fit Fhonneur de u me parler sur des dangers, liélas! évidents, et sur les partis auxquels «•Sa Majesté se préparoit. Eh bien, Madame, de cel état alFreux, nous «en sommes à voir nos armées imposer aux ennemis, nos soldats de- « mander une bataille avec ardeur; enfin nous ne voyons plus d'obs- « tacle à une bonne paix , que de lavoir peut-être trop désirée. » On apprend par cette lettre que les héroïques résolutions qu'on attribue à - Louis XIV ne datent pas de 17112, comme il est écrit partout; mais qu'elles remontent aux aimées antérieures.

Au milieu des marches et contre-marches de cette campagne de 1 7 1 i , la correspondance nous révèle un fait qui importe à la gloire de Villars, dans le dossier de la bataille de Denain. Villars avait les yeux sur ce poste dès 171 1 , et voyait le péril auquel s exposait le prince Eugène en prolongeant et découvrant témérairement ses communications avec Marchiennes; il a songé dès lors, et spontanément, à faire une pointe sur Denain. Aussitôt que Marlborough eut investi Bouchain, il détacha le comte de Broglie avec un corps considérable pour attaquer le camp retranché; mais les ponts quil avait fallu faire sur la Censée avaient pris trop de temps, et le comte de Broglie trouva la position gardée par Tennemi , qui avait passé TËscaut pour la couvrir. Le comte de Broglie nent qu'à se retirer et à dissimuler, pour un temps plus opportun, Fintentiondont il était le confident et Texécuteur; la bonne occasion ne se présenta qu'un an plus tard. Nous trouvons encore , relativement à la conclusion de la campagne , un document remar < quable, où pour la troisième fois Villars déclare que la campagne finit d une manière misérable pour nous. Les indécisions de 1 709 et de 1 7 1 o ont produit le même résultat militaire en 1711. L'indolence, la lassitude, le dégoût prennent, dit-il, la place de la fermeté et du courage; il ne retrouve plus le caractère national, dont la nature est daller en avant.

Les troupes anglaises et hollandaises donnèrent au reste le signal

prématuré des quartiers d'hiver, dès la fin du mois d'octobre; elles avaient pris Rouchain, le reste était remis à l'an d'après. Villars, de retour à Versailles, fut très-bien reçu du roi, qui lui dit : « Vous nous avez bien « pressé pour avoir la liberté de combattre. Les négociations nous fe- « soient espérer la paix; mais, si l'on vous avoit cru, nous n'aurions pas «perdu Boucbain» et l'honneur de la campagne nous seroit resté.» «Sire, lui fit entendre Villars, il n'y a rien de tel qu'un bon coupd'épée «pour obtenir une bonne paix. » C'était de ces mots sur lesquels, pour l'aire la cour au roi, l'on taxait Villars de matamore; mais le roi ne s'y prenait pas, tout en persistant dans ses desseins arrêtés.

On lit dans le Journal de Verdun , décembre 171 j, page 4 18 : «Le « roi a parfaitement bien reçu le maréchal de Villars. On écrit de Paris «que ce monarque lui a dit, en présence des courtisans qui étaient dans « sa chambre : Je suis très-content de vous, puisque, dans tout le cours de la « campa(jne , vous n avez fait qu'exécuter mes ordres. Il y a ici des clabaudeursy li dont je ne fais nul cas. Méprisez cequils disent; vous n'êtes comptable qu'à « moi de vos actions. » L'avisé maréchal , tant critiqué par les frondeurs , pendant les derniers mois de la campagne, aurait-il envoyé ces quelques

lignes au Journal de Verdun?

( La suite à un prochain cahier.)

Ch. GIRAUD.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE

Gbundhiss de h GBiECHiscHEN LiTTEBATUR; mit einem vergleichen" den Ueberblick der Hômischen, von G. Bemhardy. Halle, 1862- 1869, 3 vol. in -8°. — A critical History of the langaage and litteratur of ancient Greece, hy William Mare. Second édition, London, 1 85 A- 1857, 5 vol. in-8^ — Histoire de la liltératare grecque jusqu'à Alexandre le Grand, par Oltfried Mûller, traduite, annotée et précédée d!ane Etude sur Ottf. Mûller et sur V Ecole historique de la philologie allemande, par K. Hillebrand. Paris, 1866, chez A. Durand. 2 vol. in-8°; 2*^ édit. en 3 vol. in-12. — ï(/lopioL rvs ipyjxloLS èWrjvDcvs (pîkoXoyloLs. Svr^x^ia tïjs vno K. O. MvXképov (jvyyeypafi(iévvs i&loploLS àiro tS)v àp^ouori- Tœv /p6v(ov (iéxj)i Hecxpajovs, è^eXkvvKrdeïaa fisvà 'vsoXkSjv ^poaÙv^^v xctl Siopdùûaedôv ùiro lœivvov N. BaXir^a. Èv Xov- Sivcf). Williams and Norgate, 1871, 2 vol. in-8°. — Histoire de la littérature grecque, par Emile Bumouf. Paris, 1869, chez Delagrave et 0% 2 vol. in-8°.

QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLE '

On a VU, dans notre article précédent, que chez M. Bernhardy, comme chez Ottfr. Mûller, le tableau des deux siècles classiques de Périclès et d'Alexandre est fort incomplet. Le troisième et jusqu ici dernier volume de M. Bernhardy n'achève que l'histoire des genres en vers ; au lieu de s occuper des prosateurs dans un quatrième volume, l'auteur a donné du troisième, en 1867, une nouvelle édition fort augmentée, mais qui laisse, à notre grand regret, subsister les mêmes lacunes dans l'exécution de son plan général. Quant à Ottfr. Mûller, la mort ne lui permit pas do remplir le sien au delà du chapitre xxxvi', où il traite d'Isocrate. Heureusement, il avait tracé de sa propre maîn la division entière de son œuvre, et c'est sur cette précieuse indication qu'elle a été

^ Voir, pour le premier article, le cahier de juillet, p. 296; pour le deuxième, le cahier d*aoiit, p. 354: pour le troisième, le caliier d'octobre, p. 476.

IJTTÉHATURE GRECQUE. 577

continuée , jusqu'à louverlure des siècles , à proprement dire , byzantins , par UD savant, M. Donaldson, qui s'était déjà familiarisé avec sa méthode en traduisant de rnllemand en anglais, sur le manuscrit autographe, les quatorze derniers chî>pitres de 1 ouvrage original*. M. Donaldson apportait à cette tache une instruction abondante, déjà prouvée par d'autres écrits sur les auteurs grecs ou latins et même sur la langue hébraïque^; mais il sentait, tout le premier, ce qui lui manquait pour continuer dignement un maître tel que Mùller, Sa modestie nous dispense d'insister sur 1rs difficultés de Thérilage qu'il acceptait ainsi, et auquel il a fait honneur, sinon avec un talent remarquable, du moins avec un zèle consciencieux.

Lune des deux traduclions italiennes d'Ottfr. MûUer\ celle de MM. Lancisa et Rusconi, se termine aussi par un complément historique dû à M. Domenîco Capellîna, qui est mort en 1860, à fàge de quarante-trois ans, professeur à fUniversité de Turin. Je n ai pas sous les yeux ce très-court résumé de Thistoire des lettres grecques à partir d'Isocrale ; mais , au jugement d*un habile helléniste, compatriote de M. Capellina^, louvrage est de très- mince importance. Schoell, M. Donaldson et M, E. Burnouf restent donc pour nous, avec les écrivains de simples manuels, comme M, Pierron, les seuls historiens modernes de la période qui sétend de la mort d'Alexandre au règne de Justinien, Elle occupe un volume et demi dans M. Donaldson; un demi-volume, assez peu rempli, dans l'ouvrage de M. t. Bumouf; une centaine de pages dans le manuel de M. Picrron. Ce compte des pages peut sembler puéril à première vue; j*y rattache pourtant, dans ma pensée, une critique très -sérieuse.

Mettons à part, il le faut bien, la littérature byzantine* A quel mo-

' Les vingt-deux premiers cha) litres, dans cette traduction anglaiBe, qui parut avant l'origin»! allemand, font de la main de S. G. CornewaI Lewis, qui est mort, il Y a quelques années, êgiilement connu comme hellénisie et comme homme d'Etat. — * Entre autres, par le ncw Cratyhs et le Varronianas. M. Donaldson étaif mort quand M, Valetlas a publié la Iraduction grecque deson livre, qu il dédie pieusement à la mémoire du défunt. — ^ L'autre traduction, publiée en cette même année i858. a pour auteurs MM. G. Mûller et Eug. Ferrai, — * M. G. Canna, auteur d*un récent et Irès-savanl travail sur le Traité du Sublime. M» Capellina est trop peu connu en France. Il a traduit en italien Hésiode (ï849-i85i) et Aristophane (i853-i853), et il a publié à Turin, en i854, un abrégé de lliistoire des Lettres grecques depuis les origines jusqu'à la prise de Conslanlinople, Je trouve au^si dans les Comptes rendus des travaux de lAcadémie rovidc de Turin, rédigés par M. G. Gorresio, pages 56*67, ^° touchant hommage à fa mémoire de M. Ca* peltina«

ment de sa durée déjà si longue entre Homère et Nonnus la littérature grecque ccsse-t-cjle de mériter une élude approfondie? Quand commence pour elle ce quon peut appeler la décadence? Est-ce après le triomphe des Macédoniens? Mais la période alexandrine n*est ni sans fécondité, ni sans éclat; inférieure pour les œuvres d'imagination, clic a beaucoup produit pour l'avancement des sciences. Alexandrie, en devenant la capitale de Thellénisme, na* d'ailleurs, pas éclipsé Athènes, qui continue alors d'attirer dans ses écoles une élite ' d'esprits studieux et quelquefois originaux : l'Académie, le Portique, Épicure et st*s disciples représentent un grand mouvement de l'hellénisme. A l'Occident mrme, Thislorien Timée de Sicile, le voyageur Pythéas de Marseille, sont des personnages considérables, très-voisins du premier rang par l'importance de leurs travaiu. Placera-t-on, après la prise de Corinthe et la réduction de la Grèce entière en province romaine, ce point fatal de la décadence? Mais celle ère de servitude s'ouvre par Polybe, l'un des meilleurs historiens de l'antiquité. Elle n'est stérile ni dans la philosophie, ni dans l'érudition; elle produit même quelques poètes ingénieux, et elle commence à former l'incomparable recueil de petits chefs-d'œuvre devenu célèbre sous le titre A*Ant1wlogie. Au premier siècle après Jésus-Christ, elle nous présente Plutarque ; au deuxième, toute une école d'historiens, de rhéteurs, de philosophes, dont l'un, Marc-Aurèle, honore le trône des Césars par les plus nobles et les plus douces vertus que pût inspirer le stoïcisme. L'alliance, que ce nom même suffit à marquer, du génie grec avec le génie romain, est un fait capital non pas seulement .dans l'histoire des lettres, mais dans celle de la civilisation tout entière. Le temps n'est donc pas encore venu où la critique peut, sans injustice, suivre d'un œil moins attentif des évolutions secondaires de la pensée ou du langage, des événements sans conséquence pour l'avenir de la race hellénique.

Le christianisme naît et se développe rapidement, d'abord dans l'Orient grec, puis dans l'Occident latin ; il y sape et ruine peu à peu l'autorité des vieux cultes, si étroitement unis h la littérature, surtout à la poésie des siècles païens. Mais l'ébranlement moral du monde sous l'influence de la prédication chrétienne, la lutte des deux religions, puis celle des hérésies au sein de la religion triomphante, vont créer toute une littérature nouvelle, rarement éloquente en vers, mais d'une vive et puissante originalité dans la controverse théologique, dans l'homélie, dans tous les emplois de la parole aux grands intérêts de la vie. Prêcher la religion en fassocianl étroitement à la morale, louer les morts illustres et les martyrs en mêlant aux douleurs du présent les pures joies de

LITTÉRATURK GRECQUE.

l'es[VrancLS de la conliance en une destinée meilleure dans l'autre vie voilà des nouveautés qui ont leur grandeur. A côU de Platon, d'Art> tote et de Dëmostbène, les Pères de rpjglîse (combien ce mot seul est exprcssil!) ne font pas médiocre figure; ils forment une école d'onileurs et de philosophes sans égale dans les litlériilures modernes. Ce n est donc pas au iv', ni même au v* siècle (pi'il faut fixer leittrême limite des {tuteurs grecs dignes detrc éludit's en vue de Téduration classhi On arrive doue au temps de Justinîen k travers une série de tran i mations littéraires, image des transformations sociales, où Ton peut même dire que les lettres valent mieux que la société; car cVst, par exenrple, à décrire et à flageller les vices de son lemps que brille surtout la parole d'un Chrysostome ou d'un Athanase. Après tout, si Ton ne prisait les œuvres de fesprit qu'au titre de leur perfection, si Ion n étudiait que les modèles et si l'un ne songeait quâ fbomieur de les imiter» il faudrait, jusque dans le siècle de Périclès, faire un choix rigoureux entre les monuments qu*il a transmii jusqu'à nous. Combien de comédies d'Aristophane, combien de tragédies d'Euripide peuvent nous servir aujourd'hui de modèles? Hérodote et Thucydide sont, en leur temps et dans leur langue, d'adnu'rables narratems; mais qui de nous songerait à écrire aujourd'hui un livre d'histoire précisément selon leur méthode et à leur exemple? En revanche, quel intérêt n'offrent pas des ouvrages produits par un génie moins brillant, écrits avec un goût moins pur, ceux de Plutarque , par exemple, quand ils nous offrent. par l'abondance des faits et des pensées, une instruction solide, quand ils nous font bien connaître la vie de» deux sociétés grecque et romaine* Descendons plus bas encore : les Dipnosophisks d*Alhénée, au n* sièclf de jmtreère, sont, dans un cadre froidement dramatique, une compi* lation misérable, et pourtant ils nous sont un des legs tes plus précieux de l'antiquité. Là où fauteur est sans mérite ♦ I importance des sujets qui! traite relève souvent fintérrl de son ouvrage el le signale à toute fatrenLion des historiens.

C'est donc avec raison que M. Dunaldsun, d'après les intentions dt Mùller, que Bcrnhardy, que M, É. Burnouf, que M. Pierron, ont voulu étendre jusqu au vi' siècle de fère chrétienne leur exposition historique. Mais ils ont tous plus ou moins manqué de courage ou do patience pour la conduire jusqu*au bout avec un soin égal , et ils y ont laissé des lacunes qu*on ne |>eul guère expliquer. Comment concevoir qu aucun d eux ne parle de la collection des Oracles sibyllins^ dont notre regretté con-

Oracula Stbylhna , U'JOla ad vodiceê mss. rei'injnUo « Maiams gapplemeiUis uuctv; vum

frère M. Alexandre donnait récemment une édition si complète, si ^a* \'amnicnt commentée? Malgré bien des mutilations, ce recueil de vers apocryphes, qui furent, en leur temps, de véritables pamphlets religieux et politiques, contient encore les plus précieux documents sur ia lutte du judaïsme et du christianisme contre Tintolérance païenne? Il est vrai que cette omission semble volontaire; car nos quatre abréviateurs (je ne puis guère leur donner d autre nom; ont exclu de leur plan a peu près toute la littérature sacrée. Ils ny touchent quen passant, comme M. Donaldson^ à propos de rou\Tage d'Aristéas sur la traduction des Septante, et comme \1. É. Burnoui^ à propos des origines du christianisme. Mais on ne saurait trop regretter une telle exclusion; la grécité seule des Septante et celle des Evangélistes nous offrent une forme de Thellénisme qui a sa place , et une place considérable , dans l'histoire générale de la langue grecque.

Nos historiens des lettres sont déjà forcés, à moins d'un savoir vraiment universel , d omettre ou de réduire à des notions très-sommaires ce qui, dans un si vaste sujet, concerne les sciences naturelles, la médecine, lastronomie. Pour tous ces chapitres il faut bien renvoyer le lecteur curieux à Térudition de Montucla, de Delambre, de M. Chasles, de M. Th. H. Martin. La philosophie même des temps païens, et, à plus forte raison, la théologie chrétienne, demandent un historien spécial, et je ne puis m*étonner que Platon et Aristote occupent moins de place chez M. Donaldson et M. Bumouf que dans les livres de Rit ter et de Zeller. On voudrait cependant que ces grands hommes, que des géomètres conime Euclide et Archimède, des astronomes et des physiciens comme Ptolémée, des médecins comme Hippocrate etGalien, des commentateurs érudits comme Alexandre d^Aphrodisias, fussent mieux appréciés au point de vue du style, du lexique et de la grammaire. L'heureuse fécondité, la souplesse extrême de la langue grecque dans Tcxpression des vérités de la nature, des abstractions de la pensée, des systèmes les plus divers de la philosophie naturelle, de la métaphysique et de la morale, ne sont nulle part, que je sache, appréciés comme il conviendrait : c est un sujet presque neuf, après tant de travaux des critiques sur la littérature grecque ; il appartenait certainement de plein droit aux historiens dont nous parcourons, en ce moment, les ouvrages.

CaslalionU versione metrica innameris pœne locii emendata, et, uhi ODusfuit, suppleta; commentario perpétua, eœcursihat et indicibas. Parisiis, i84i-i85d, a vol. in-8*; — Editio altéra ex priore ampJiore contracta, intégra tamen et passim aucta, multisque locis retractata, Parisiis, 1869, in-8'. — * Toaie 1, page5oi de la traduction grecque. — ' Tome 11 , page 3oo.

Aucun deux a-t-il bien fait ressortir les rares mériles du langage d*Aris* tote, son exquise justesse^ sa sobriété en fait de néologisme, au milieu d une si grande richesse d'idées nouvelles ^ ? A-t-on remarqué, à ce poinl de vue, la familiarité presque populaire, quoique toujours élégante, de ratticisme dans rLcoIe socratique; les nouveautés d'expression qui, dans les écoles secondaires comme TAcadémic et le Portique, et surtout cliex les Épicuriens, surchargent la langue sans renrichir, la défigurenl sous prélexlè de lui donner une précision plus savante ? Par exemple , la morale d*Epictète et de Marc-Aurèle n'est ni plus élevée ni plus sévère que celle du Gorgias de Platon : des deux côtés cVst le même fond de spiritualisme et d austérité pratique. Mais quelle dîlîérence de langage entre ces deux écoles! Le style socratique a la noble aisance d'une conversation entre des esprits supérieurs, que la foule entoure, qui le savent et qui veulent être compris d'elle. Le stylo roide et le néologisme obscur des stoïciens, même sous TEmpire, où ils affectent le rôle de prédicateurs populaires, est ce quil y a de moins populaire au monde. Quelques philosophes, sans allache à aucune école, teL^ que Dion Chrysostonie etPiutarque, savent mieux jiarler ;\ la conscience de tous en un langage que tous puissent comprendre. Encore sent-on chez eux ce qui manquait à la philosophie païenne pour arrêter une société sur la pente de sa décadence morale. Mais alors la douce influence de l'Evangile allait bientôt pénétrer le langage comme elle pénétrait les âmes. L'Évangile a bien, lui aussi, ses néologismes, mais des néologismes tout populaires, sans prétention h la nouveauté, presque sans conscience de cette nouveauté même. Il parte , sous l'inspiration de son incomparable maître , une langue familière au peuple, dont elle est presque Touvrage, et qui lui rappelle par maint idiotisme le syriaque, sa vraie langue maternelle. Ce grec-là méconnaît ou plutôt il ne connaît ni la grammaire ni le lexique des atticistes, que les écrivains des écoles païennes bravent avec réflexioii» presque avec orgueil. Sous cette action bienfaisante, le langage de la morale va se simplifier et comme se détendre. Cela devient déjà sensible chez les premiers apologistes chrétiens; mais la clarté, la simplicité, la familiarité sereine de ce nouveau langage ne se montreront dans leur charme et leur onction touchante que chez les Pères du tv* siècle. Trop tôt s'y mêlera, et ce mélange est déjà sensible

^ L»-dG5su5. M.Donoldson (l, Lp,388)abîen1ortdesefieraujugexxionlde.Bacon, qui paraU nvoir peu lu Arîstotc dans le grec, ol M. Valellus auraîl pu montrer Terreur de M. Donalclson, ne fut-ce qu'en remarquant avec quelle discrétion, dans la Morale à ^^icomaaue, le Stagirite s'abstient de créer des mots nouveaux pour les qualités et les délauls qu'il définit d'ailleurs si ingénieusement,

daas Origènc, la subtilité des formules et des expressions théologîques. par lesquelles réloquence chrétienue semble faire retour au pédaotisme des philosophes qu'elle combat. Au milieu de ces luttes, le neoplatooisme a aussi son rôle, et Toriginalite ambitieuse de ses doctrines se reflète fidèlement dans la langue de Plotin et de ses disciples, langue parfois ^fclatante et forte, mais le plus souvent laborieuse, hérissée de termes nouveaux qui cachent plus de vérité banale qu'ils nexpriment de réelle invention.

Sans dépasser le terme où s*aiTètent nos historiens, voilà bien des sujets où leur science aurait dû s*exercer. Je les iodique à peine et d'un trait sans doute trop rapide. Pour les approfondir utilement, il ne faudrait pas s'arrêter à la surface; il faudrait manier les lexiques et les grammaires, entrer avec résolution dans le détiil des exemples, citer des mots, des phrases, quelquefois des pages de grec. Les traductions n y suffiraient pas. On a pu naguère nous faire comprendre et sentir Tatticbme de Lysias sans citer une ligne de l'écrivain original et par la seule habileté d*une traduction subtilement fidèle ^ Mais c*est un tour de force qu'il serait impossible d*étendre à toutes les variétés de Thellénisme. A remplir le programme que je viens d*esquisser. un consciencieux historien de lettres grecques courrait bien le risque d'elTrayer quelques lecteurs superficiels; mais il en attirerait d'autres plus sérieux . et il les séduirait aux études mêmes que tout livre de ce genre a pour objet d^exciter et d'encourager.

Je ne voudrais pas, d'ailleurs, laisser croire que les livres de M. Donaldson, de M. Burnouf et de M. Pierron, manquent d'un juste attrait soit pour les connaisseurs, soit pour les gens du monde, ils ont, à cet égard, chacun leur mérite, qu'il est équitable ici de faire ressortir.

Dans l'ouvrage anglais, c'est le mérite d'une exposition simple et lucide , de développements bien proportionnés à l'importance de chaque personnage et de chaque sujet. Les textes anciens y sont d'ordinaire cités avec soin à l'appui de toute assertion qui le réclame. Le traducteur grec, M. Valettas, homme fort érudit, relève çà et là, dans ses notes, quelques erreurs, on combat discrètement quelques opinions de M. Donaldson; il enrichit l'annotation de l'original par des renvois aux ouvrages récemment publiés sur diverses questions d'histoire littéraire^. Enfm, par une innovation heureuse, il complète la table chro-

' Jules Girard, De VAtticisme de Lysias (Paris, i854t in-8*). — Si M. Bumouf «ivait étudié de plus près le style de Polybe, eûl-il pu y trouver la «ressemblance» qu il sigoale « avec celai du Siècle de Louis XIV ou de ï Histoire de Charles XII de Voliaire (t. IF, p. 3ii)? — * Voir, par exemple, lomel, page 27a, sur le genre de

UlTÉRATURE GRECQUK, 583

nologîque, qui accupe vingt pages, à la fia du second volume, en renvoyant» poui chaque auteur, au li\Te et au chapitre où il en est ti*aitë,soil dans le livre de MùUer, soit dans celui de Donaldsou, Tout cela donne h ces deux volumes, d'une belle exécution typographique, une valeur el un intéicl particuliers. Quoique destinés avant tout aux Hellènes» pour qui ils complètent la traduction du livre de Mûiler par iCyprianos. ils remplaceront avec avantage quelques livres antérieurs ^ et mériteront bien denlrer dans la bibliothèque des hellénistes de tous les pays. Le style de M, Valettas est celui de Técole, très-nombreuse aujourd'hui, des Grecs qui s'efforcent de ramener la langue vulgaire, sinon à latti* cisEne( quelques-uns pourtant portent jusque-là leur ambition), du moins à la grécité des Pères de Tt^glise ou à celle de Plutarque. J'ai exposé ailleurs^ et ce nest pas le lieu de renouveler ici les objections qu'on peut faire à celte méthode. Ce qu'on a, du moins, plaisii' à reconnaître dans la traduction de M, Valettas, comme dans son livre sur Houière*\ comme dans ses savantes études sur le patriarche Pholius\ c'etît la fa> rilitë, la simplicité d'im langage dénué de prétention et de recherche;

petits poêaiei que les Grecs appelaient des Scoties ; — [>âge 464 « au sujet de» imitations da poêle Soïadès par le célèbre hérésiarque Aritis; — tome II, p, 4^6, Mir la Bibliothèque dite de ÏOclùyone ^ à ConitsiniiDOpleî — page '20$. nu sujet du Trtiiié r/tt SuhtirM; — page 4^*43 , au sujet de Thi^torien Nicolnus de Dmna», bur lequel, d'ailleurs, tnême avec ces addsûons, la notice de Donaklsoo câL vraiiiient insullisante. Beaucoup des additions de M, Valettas sont , coiiime de droit, empruiilées aux philologues de la Grèce moderne, surtout à rilluslre et vénénilile Coray»

— * Par exemple, la traduction laite, eu i8i6, pnr Skouplios, de la première êdilicm du livre de ScHopH. — Je natpu avoir souft le* yeux la £ui'07r7(X)) ïaTopia rrfç àXXffvmrfs ^iAoXayiais èx tov yffpfifltvixov fisrai^patr^êïifCL xntà TçAKHéeus Kixi 2;^tvi (i85a). Quant à ïltyloph t<mv éXhfvmm ypa^fjiiTcar Ju savant M. K. Asopios, professeur a rtjniversité d'Athènes Je seul volume qui en fût ét^ publié (Alliènes, i84G, in-8*) , ne renferme que de» labiés clironologiquCb et la première partie d'une série de notices, par ordre alphabétique , notices forl érudites, mais qui manquent de méthode et de précision* M. V^alelta», toutefois, a eu plus d'une occabion d^ n'iivoyer utilement ses lecteurs. Par scrupule de hiblrophite, j^avertirai ici qu'une traduction anonyme du xvm' chtipitrc d'Oitfr. Mûiler, Iraduction différente de celte de Kyprianos, a paru, en i863, clans le IV volume du Pkihstor. — * V UeUénisme en France, lome I» pages 4» i et suiv, Je *ais heureux de me trouver eo parlait accord d'opinion, sut ce sujet, avec un jeune et Ijabile voyageur, M. L. Heujtey, dans la Notice qu'il a consacrée a notre regretté confrère M. Dchecjue, cl que contient le dernier Auntiaire de l'Associât ton pour iencentragt'meut des Etudes grecaues (iS"]).

— ^ OfÂyjpov ^io^ nai 'stottjfiarn. lîpajiiaTeh i^optxï) xai KpiTiK^j. Ev Aoi'Sirïw, 1867» gT- in-8*. — * 0ù>t(ûv ÊtrterloXoilt ah ^io rùû avroO tsaptfprnjrat tfovrjpiérti — ^ pLcrà Upo)^ayonivù)u ^€pi tov fiioM mU r^ a\iyypafifiàro^ ^ùnioM k,t.X. tv ApAtr^, i864t 10^4"

* :.? ::. :r.r i::-: -i..- .-rv.rv^ . : rf^. Nhis ij îau: rwourrr q-r •rr- .:-:..'•*: jr- ' ir.c- r. .ji. :..•:* î^n^ '^ii f^-n? moderne, tr'jhlr::*

:..-::..? le .• : •-: •.::..•- - . f.:-'-.'^'.'.^.; v:: ? i.rîîrnt darif \ir. ecnviin îj^î! ; : k- . '.'.i ::ï.>: N:»-* '^i*: vj ..:...? p^j :ri5is:-r sur ce cer-tu*

\/'. 'ir:::.>:' îii:/:- î - î.. v d»? M. f;i:.i.. f *?jt cimnir: le . cfr^î^ dr *.;i :-.".,:■:. [,•:.•.• ' "sV'*::' :? j'i-j .j:.S •:•. n-ufs. sein-:-5. li est •.3: :: [j-i xj'jv.'i. 1 'li;--:.?:; ::•:;«;• ^-fii»:- dduM-ur? rrie J histrnec: D-iriO'::- -! ^ «i.'i l•:^riv^:^ C-* n-rtpj- ju":! nî!t !ai-mtme ernbîi>fv. i'u-'i-' vîv ^••::i-.: •!': e*. ;^L- pîf 1-* : :ri?: I^r-îtions phiîos jphiques. !•?* •Iivvr**'«f pirtif-- de îon su.ot. Mai*. Îj4to de développement, ce? idr'Z? triivent rarern-nt. chez l'ii. .1 :• ur pleine lumière.

H II •»]> H:*, j piopo* d»-5 //^5^ '"V* d»"^- Polybe : La suite des (ai* s v f^st rendu»- -.lisi-î'îjble p r le ? in rjue prend l'auteur de 1 appeler, au rominencement des livre*, le po:i:t ou '^ll- est p3r\*enue. Toute? ?r5 liî^toit e5 tr'^ï-developpees presen'.-nt ce ïn»^nie caractère qu elles exigent lu lecteur une attention p!u> s .utenue et un continuel ellorl de nif ni'.»:re . que le* r:S'nné> philo>op'.ique5 lui épargnent le plus souvent . A Li !.0::ne lieuie; mjiis îe» nr^uni» * n»r *e font pas lire non plus 5af:> ♦*d««rt. quand l.i pensée de l'historien philosophe salïirme trop souvent *an5 preuve, quaiid elle excil»* îioîr? cuiiositt- sans la satisfaire. Ainsi. »*tant indianiste autant qu'hell^mi^te. M. B«u'nouf, à la dilFerence d'OlttV. Mulier, ne manque aucune occasion de signaler les rapports de la Grèce .ivec rindo, et ces rapprocheni»*nt* sont sine des parties les plus intér»'S>antes de son ouvrage, conune (juand il montre 'on voudrait dire '' Ji'inoutre;. que « llliade est un punina'. • Mais beaucoup de ces rap- ;>rochemenls sont indiqués d'une façon trop sommaire, surtout ceux que lui suggère la littérature postérieure au temps d'Alexandre. Par /xomple, à propos de Callimaque : Dans le fragment ao5 de ce poète vV'il nommé le fameux Kykéon, liqueur du sacrifice, que nous avons nvvnumo dans le çikhâyoni des Indiens , et qui provient de l'arbre du votuo nom, le même où s'abrita Jonas revenu à la vîe^. » iVoas avons • • •?»••.« . v>ii donc et comment.^ Cela demeure obscur pour nous, car lauu lî.i pas parle de celte liqueur dans les pages de son premier voriv: ^ui traitent du sacrifice chez les Aryas de l'Inde et chez les Hel- «f^-* ioHiomp'i primitifs^ en outre, ce brusque renvoi au récit biblique • o '.î> * f ost pas fait pour dissiper Tobscurité. L'identité du icvxe^v

.Tn. ; .vvi- — * T. l,p. gâ. — ' T. Il, p. 236. Cf. p. aji. — * S'il s'agit ici du . ^^-^c Vmi.<, c ivK je n'aperçois vraiment aucun rapport entre les mois ^ . \\ viruoufot Kl xoAoxvï^i; des Septante ou Yhedera delà Vulgate

LITTÉRATlJïli: GRECQUE. 585

et d'un prétendu çikhàyàfii pavîik fort douteuse et, iefôt-elle moins, elle devrait être, ici, appuyée d autres preuves que la simple ressemblance de ces deux mots.

La même critique s'applique aux analogies que M, Burnouf signale entre la doctrine indienne de K^rishna et celle des livres dils hermt'tiques^, entre TAgni de la religion védique et les idées cosmologiques des stoïciens sur le (eu ^; elles applique à ce qu'il affirme d'une traduction grecque de TAvesla^. Des choses si neuves demandent à rtre prouvées avec plus de soin, si l'on veut qu*elles aient pour les lecteurs tout leur intérêt, toute leur utilité.

Les Indica de Mégasihène étaient une très-riche mine de renseignements sur rinde» Ce qui nous en reste aujourd'hui a été scrupuleuse* ment étudié par les indianistes; A leur exemple, M. Burnouf n'oublie pas d'en prendre acte, mais toujours à la hâte, selon son habitude ^ Avec lui on reconnaît sans peine les bouddhistes ascètes ou çramanas dans les ^apfidvat de Mégasthène; cela est, d'ailleurs, établi par d'autres témoignages qu'a réunis, dans ce journal même, M. Fîarthélemy Saint- Hilaire\ Mais bien d'autres détails, dans cette page de M. Burnouf, exigeraient des développements qu'il néglige de nous donner.

Même sur les écrivains grecs, l'insuffisance de cette méthode est bien sensible. Deux pages sur un auteur tel que Longin et sur le Traité du Sublime, que M. Burnouf parait disposé à lui aUrîbtier, sans nulle mention d'ailleurs des controverses récentes dont ce livre a été lubjel; cinq sur Plutarque, quelques lignes seulement sur Démétrius de Phalére, sans le moindre souvenir du traité Sur /^^(^/^(nepl Épfitjvstas) qui, à tort , porte son nom^, mais qui est, en tout ras, un des plus précieux écrits in ce genre dans la collection des rhéteurs grecs : combien souvent uous embarrasse une si fâcheuse et injuste brièveté? Malgré les aperçus ingénieux qui çà et là réveillent l'attention, on croit par moment lire un simple manuel; et pourtant, après des études si variées de philologue, d'antiquaire et d'homme de goût sur toutes les œuvres de l'hellénisme, M. Burnouf avait bien le droit, comme il a eu l'intention . d'écrire une véritable histoire.

• Tome n, page 343. — ' Tome H. page 333. Je remarque» à ce propus» que le mol Stoïciens manque^ ainsi quo quelques autres, h la ùibie alphabétique des malière». — ^ TomelLpnge a8t). — ' Tome H. pages 377. 378. — ' Journal des Savants, 1854, pages a8/i et suiv. — * Il e&i remarquable que cette fausse allrrbutioii »c retrouve à chaque instant sous la plume de^ lielténisles qui devraient le mieux s'en défemlre, M. Valettns omet de la relever dnns une note (t, 1, p. i36) où il reprend justement M. Doiialdaon d'avoir mal interprété le S 23 1 du U^pl Èptiï}x*sias .

a fait pour la première fois ce voyage à travers les lettres grecques? Ses propres aveux me siiflisent pour en douter. Certes il avait peu fréquenté Isocrate et Lysias quand il portait sur eux un jugemeot si sévère, qu'il a loyalement corrige plus lard, après avoir lu les belles études de M. Havet sur le premier de ces orateurs *. de M. Jules Girard sur le second -. Les énigmes de Lycophron l'ont rebuté jusqu'à ce que M. Dclièque, Tliabile et dévoué interprète de VAlexandra^ lui eût mis on luain le fil qui devait le guider à travers ce labyrinthe : là où il n avait d abord vu qu un absurde jeu d'esprit, il a fini par reconnaître une œuvre d érudition curieuse, et sur laquelle le talent nest pas sans jetei quelque tdat poétique. Enfin ses travaux personnels de traducteur et d'éditeur sur Marc-Aurèle', sur Eschyle^, sur Homère enfin ^ ont fort contribué à l'amélioration des pages de sa trop courte Histoire où il parle de ces divers écrivains. Aussi m*étonné-je qu après avoir jadis partagé, avec son collègue M. Zévort, la tâche difficile et méritoire de traduire, pour la première fois, la Métaphysique d'Aristote, il ait persisté à Juger si froidement et si sévèrement le style de ce grand penseur et semble même n'y apprécier que ce qui rappelle la manière platonicienne ^. Ce m est l'occasion de regretter que M. Havet ne l'ait pas converti, par sa profonde analyse de la Rhétorique, à plus d'estime pour cet ouvrage; et, s'il m'est permis de me citer ici à mon tour, de longues études sur la Poétique et ses commentaires me laissent un peu affligé (le ce qu'en a dit, en quelques lignes, notre historien dans le même fuissago do son livre". En général, M. Pierron n'est-il pas un peu trop

' K. Havet. dans »oii Introduction au Discours W Isocrate sur lui-même, publie en i86a. avec la traduclioii française d'A. Cartclier. — * Jules Girard, des Cantctères de Vatticisme dans Véloquettce de Lysias, Paris, i85A, iii-8". — ^ Pensées 'ir Man-Aurèle-Antonin, trad, nouvelle. Paris, iSAS, in-8*. — * Théâtre d' Eschyle, j** édition. i84i (couronnée par TAcadémie française); — 8' édition. trvne et corrigée par le traducteur, d'après les travaux critiques et exégétiques de G. Hermann, de G. Dindorf, de II. Weil, de Ileimsoeth, etc. 1870, in- 12. — • Iliade d'Homire. Texte grec revu et corrigé d'après les documents authentiques de la recension d'.iristarque, accompagné d'un Commentaire critique et explicatif , précédé d'une Introduction, clc. Paris. 1869, 2 vol. gr. in-8*. — * Page Aog : «On rencontre pourtant « và ol là, dans les trailés acroamatiqucs (c'esl-à-dire dans ceux qui onl la forme de

• levons) . à travers ce prodigieux dédale de distinctions, de définitions el de syllo-

• ^'ismcs, des choses un peu plus humaines, et qui rappellent rAristote p^a/onirien. 1 11 \ on a jusque dans la Métaphysique, » etc.— ' Page 4o8 : «Je ne dis rien de la

IWtiqiic, qui n'est qu*un informe lamheau d'un ouvrage perdu, ou que fébauche

LlTTÉRATUHli; GRECQUE. ^B9

jaloux de son indépendance de criUquc? Il est toujours bon, il Tcstsurlout pour traiter une matière si étendue et si variëe, de ne pas rompre brusquement avec la tradition; il est bon d'accepter quelques guides et de les suivre, après les avoir bien choisis. Sans doute » on ne doit rien admirer sur parole, et notre enseignement universitaire peut avec raison se dégager de certaines superstitions que la critique, aujourd'hui, ajustement condamnées. Mais encore faut-il, dans cetlevoie, se préserver de Texcès, alla modération convient particulièrement dans un livre destiné à la jeunesse. Les jeunes gens ne sont que trop enclins au mépris; ils ont plutôt besoin quon leur apprenne le respect. Souvent appelé, comme je le suis, à juger nos candidats à renseignement, que pourrais-je dire à celui qui au reproche d'avoir néghgé la Wiéforùjne et la Poétique d'Arblote répondrait par ie jugement de mon collègue et ami » M. Pierron, sur ces deux ouvrages?

Une autre forme de dédain, c'est Toubli. Il y a beaucoup d'oublis à relever dans les historiens dont nous venons d*entretenîr si longuement nos lecteurs; il y en a de graves, même dans Schœll, dont le plan comportait cependant une nomenclature plus nombreuse ^ Je tien relèverai qu'un, pour exemple, dans le livre de M. Picrron, parce c|ue celui-là est sans doute involontaire et qu'il le réparera, j'en suis assuré d'avance, dans une prochaine édition. Il ne dit rien du polygraphe Nicûlaus de Damas, auteur, entre autres écrits, d'une Histoire universelle et d'une Vie de l'empereur Auguste, dont il nous reste des fragments considérables, augmentés, dans ces dernières années, par d'importantes découvertes. Ce n'est pas là seulement un nom h enregistixr; c'est une œuvre à faire connaître mieux que ne l'avaient pu les critiques antérieurs. Déjà pareille occasion s'était présentée aux historiens de la litlé* rature grecque, grâce à la découverte récente de trois» presque de quatre discours de Torateur Hypéride, et là, ni M, Donaldson, ni M. Burnouf, ni M. Pierron, n'avaient manqué à leurs devoirs ^. Ces heureuses nouveautés ont d'ailleurs un effet qu'il ne faut pas perdre de vue : elles ravivent et soutiennent ratteution, la curiosité du public pour les études d'antiquité classique, en montrant sans cesse que les

tïBymne à la Vertu n'en est pas une preuve suffisante) qu'à déûnîr JVssencc de la * poésie, ou qu'à régler les lois des içenres liitéraires/Il suffit, pour sentir foule h «ïausseté et lout le néant de ce prétendu code, de relire le Phèdre et VIon. • — ' Par exemple, Dii^'Uiéirius Mngnés, érudit, conlemporain de Cicéron; Ccrcidas* poète et législateur de Mëgalopolis; Habron, grammairien, cité souvent par Apollonius Dyscole, elc — • Donaldson-Valettas , tome I, p. 5o8*3ia; — Burnouf» tome 11, p. ai 3; — Pierron, p. ii3o-43i.

littératures anciennes ne sont pas un champ épuisé, et que les vieux tombeaux comme les bibliothèques peuvent, encore aujourd'hui . nous rendre plus d'un trésor.

Mais il est temps de nous arrêter, car on irait loin à vouloir examiner par le détail tant de volumes d'histoire, tous intéressants à des degrés et à des titres divers. Si nos iecteui*s veulent bien réunir et coordonner par la pensée les observations répandues dans nos quatre articles, ils y verront comme esquissés lu méthode et le pian d'une histoii^ complète de la littérature grecque , telle que nous nous plaisons à la concevoir. Ce serait un ouvrage qui ne comporterait guère moins de sept ou huit volumes , même en le terminant au règne de Justinien. La chronologie, la biographie, la critique granunaticale et littéraire, la bibliographie, l'analyse, au moins sommaire, des principales doctrines scientifiques, comme celle des principaux chefs-d'œuvre, y auraient leur juste place; quelques comparaisons avec les monuments de Tart y trouveraient aussi leur opportunité instructive. Mais un tel travail exigei.ut, avec le talent, le dévouement d'une vie entière. Exoriare aUquis! dirons-nous en terminant, et, par malheur, ce sera un voeu plutôt qu'une espérance.

E. EGGER

NOUVELLES LITTÉRAIRES

INSTITUT NATIONAL DE FRANCE

ACADÉMIE FRANÇALSE.

li Académie française a tenu, le jeudi 1 1 novembre, 1871 , une séance publique pour h récoplion de M. Jules Janin, élu en remplacement de M. Sainle-Beuve. M. Camille l)oucet a ré|>ondu au récipiendaire.

IiH séance publique annuelle de la même Académie a été lenue le jeudi a3 novembre sous la présidence de M Legouvé, directeur.

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 591

M. Cuviilier-Fleury a ouvcrl ia séance en donnant lecture du rapport de M. Patin, secrélaire perpétuel, sur les concours de Tannée 1870; après celte lecture, la proclamation des prix décernés et des sujets de prix proposés a eu lieu dans Tordre suivant :

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