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Le Journal du Concile de Trente, qui fait l'objet de ce bien modeste volume, a été rédigé par un secrétaire vénitien. Antonio Milledonne faisait partie de l'ambassade que la République de Venise envoya au Concile, à l'exemple de toutes les puissances catholiques , sous le pontificat de Pie IV, en 1562. Secrétaire des deux ambassadeurs, Nicolô da Ponte et Matteo Dandolo , ayant suivi partout ses patrons , ayant assisté avec eux aux différentes sessions, depuis le 25 avril 1562 jusqu'à la fin de décembre 1563, ayant eu naturellement part à la rédaction de leurs dépêches , il avait pris différentes notes qu'il utilisa à son retour à Venise , sur le conseil que lui en donnèrent quelques hommes importants de la République, qui, sans doute, désiraient avoir à leur
disposition un récit authentique abréf^é de ce qui sVtait fait, pratique et clccidc' dans cette cc'lèbre assemblée. Eu écrivant cette narration, le Secrétaire vénitien n'a point eu pour but de faire de la théolo(jie : si telle eût été son intention, il serait permis de diie, après lecture de sou récit, qu'il y aurait bien peu réussi. Il semble, au contraire, qu'il ait attaché du prix à éviter toute discussion et qu'il ait voulu ne produire qu'un très-froid exposé des faits du Concile, en y mêlant celui, non moins froid, des faits contemporains advenus au jour le jour dans les cours étran[>ères. Un prochain Concile va s'ouvrir à Rome. C'est l'événement présent de la chrétienté, qui n'en a pas vu de semblable depuis le Concile de Trente. En pensant au Concile nouveau, on pense involontairement au Concile précédent. Un grand nombre de personnes, qui ne font [)oiut des études théologiques la nourriture habituelle de leur esprit, ne connaisscul qu'avec peu de détails ce qui se passa et ce (|ui se discuta au Concile de Trente. Leur curiosité, excitée par les circonstances présentes, les porte à désirer d'avoir sous les yeux un récit rapide, succinct, véridique, des événements du Concile de
Trente. Si elles en demandent V histoire, elles s'exposent à s'entendre répondre que Fra Paolo Sarpi, de l'ordre des Servîtes, et le Père Pallavicini, de l'ordre des Jésuites , l'ont écrite. Mais leurs œuvres sont de longue haleine , propres aux gens d'étude, et à ceux, pour ainsi parler, qui sont du métier. Nous avons donc pensé que la publication d'un document qui, étant l'œuvre non-seulement d'un contemporain, mais d'un témoin de ce Concile, et dont toute l'ambition de l'auteur s'était bornée à vouloir informer sans passion comme sans discussion, pouvait avoir son utilité. De là ce présent petit volume, qui, sans les motifs d'actualité que nous venons si rapidement d'énoncer, n'aurait aucun titre méritoire pour être produit, et pour aller au-devant de l'attention du public, curieux de connaître authentiquement les choses dont il entend parler de tous côtés.
Je dirai maintenant quel était cet Antonio Milledonne, auteur de l'écrit dont nous donnons aujourd'hui la traduction d'après l'un des
nombreux manuscrits qui existent en différentes colloctious de documents historiques.
11 naquit à Venise le 21 sej)tembrc 1522, de Jean Millcdonne, qui avait épousé une fille de Jacques-Antoine Orio, patricien de Venise et sénateur. Il appartenait à cette classe de citoyens vénitiens si a|)pliquée, si inteHij^^cnte et si éclairée, que dans la République on appelait V ordre des secrétaires, et dont le champ de bataille ou plutôt d'école n'était autre que la Chaneellerie Ducale. Celui-ci y fit ses débuts en 1540, âgé de dix-huit ans. Peu de temps après il est au service, comme secrétaire, du capitaine général de mer; en 1547, il est élu secrétaire au Sénat; en 1551, il accompagne en son ambassade à Rome Nicolô da Ponte, et, en 1555, Bernard Navagero, qui fut depuis cardinal. En 15G0, il traversa la France, étant secrétaire de deux ambassadeurs extraordinaires, envoyés par Venise à la Cour auprès de Catherine de Médicis pour faire office de condoléance sur la mort du Roi son mari, et de compliment sur l'avénement du Roi son fils. Retourné à Venise) et Pie IV ayant publié la bulle pour la continuation du Concile de Trente), Antonio Millcdonne,
élu secrétaire de l'ambassade qui y fut destinée, partit pour cette ville. Il y arriva dans le courant d'avril 1562, et y résida jusqu'au milieu de décembre 1563. La fidélité de son service et la nature de ses qualités le désignèrent ensuite à l'élection de la charge de secrétaire du Conseil des Dix. Il occupa ce poste si notable dans la République en 1567. La dignité de Grand Chancelier étant venue à vaquer en 1575, Milledonne se présenta aux suffrages du Grand Conseil; mais la majorité des votes fut favorable à son concurrent Andréa Frigiero. La maladie lui ayant fait perdre l'usage de la main droite, le secrétaire des Dix pensa alors à offrir sa démission de tous emplois dans l'État; mais on assure que le Sérénissime Prince, organe en cela de l'opinion du Séuat, ■ lui fit répondre qu'on avait plus besoin, dans les conseils, de son esprit que de sa main. Antonio Milledonne demeura donc à son poste jusqu'au jour où la mort l'en fit sortir, le 6 décembre 1588, âgé de soixante-six ans. Il avait fait apprêter sa tombe onze ans auparavant, dans une chapelle de l'église des saints Gervais et Protais, sa paroisse, au pied de l'autel de saint Antoine, dont, sur sa commande,
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Tintoret avait peint lo tableau piinci])al . D'auti'c inscription que celle qui suit, il n'en voulut point : Scpvlchrvni Anlonii Milledonii. MDLXXFIl. Sa biographie fut écrite par Pietro Dardnino, son collèjjue clans la secrétairerie de la Rc'publique , et le savant Enimanuelc Cicogna lui a consacré un ai'ticle intéressant dans le grand ouvrage qui, sous le titre Del/t' Inscrizioni Venezirme raccoUe ed illuslvate, est un monument.
Nous avons dit que les copies manuscrites de la narration du Concile de Trente rédigée par le secrétaire vc-nitien sont nombreuses. La bibliothèque de Saint-Marc n'en compte pas moins de six exemplaires; la collection Cicogna, qui se trouve aujom'd'hui au musée Correr, en possède sept; le département des manuscrits de la Bibliothèque impériale, à Paris, en a un. Dans la description qu'il a faite des manuscrits de la collection Foscarini, conservée à la Bibliothèque impériale de Vienne, M. Tommaso Gar en indique un. Il se peut qu'ailleurs il y en ait d'autres encore. On ne
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saurait donc avoir que l'embarras du choix, s'il n'avait pas été à peu près prouvé, tant par le savant abbé Morelli que par les érudits Cicogna et Veludo , que les deux copies contenues dans le manuscrit CXV de la classe V, à la bibliothèque de Saint-Marc, n'étaient pas sans offrir quelques variantes. Le manuscrit auquel nous avons donné la préférence nous a été personnellement indiqué par l'érudit Cicogna; il est à la bibliothèque de Saint-Marc. Que conclure de ce nombre varié des copies de la narration du Concile par ce Milledonne, sinon qu'à l'époque où il la rédigea, on devait la considérer comme une source excellente d'information? A cette époque, en effet, nulle histoire du Concile n'avait reçu de publicité, et comme alors le goût de la formation de collections avec des documeuts manuscrits de tout genre était fort de mode chez les grands seigneurs et surtout chez les principaux personnages des États italiens, il n'y a point lieu de s'étonner qu'aussitôt que l'on connut que le secrétaire vénitien venait de terminer cet ouvrage, on se soit mis en frais et en peine d'en ■ posséder une copie. L'un des exemplaii^es manuscrits de la collection Cicogna contient, en
effet, une lettre de T Autour aux Lecteurs, qui démontre que si le secrétaire prit la plume pour raconter le Concile , ce fut surtout pour répondre à un sentiment de curiosité exprimé avec instance par les différents amis politiques qu'il avait à Venise, soit dans le Sénat, soit dans les autres assemblées, soit à la Chancellerie. Cette lettre d'ailleurs est tellement inhérente au récit, rju'il nous paraît opportun et même nécessaire de la reproduire ici. Elle est, ainsi qu'on en pourra jnfjer, dictée sur un ton de simplicité presque touchante. Il semble que le sentiment qui l'a inspirée à cet honnête secrétaire soit celui de la crainte que l'on ne se méprenne sur les raisons qui l'ont poussé à produire son récit, non moins que sur le but modeste qu'il a voulu atteindre. Ecoutez-le donc :
« Arrive cjiie ]<■ fus à JCnise, le 20 de décembre de l'année 1563, de la ville de Trente, où fêtais resté pendant l'espace de vingt mois avec les très-illustres seigneurs Nicnlb da Ponte et Matteo Dandolo, ambassadeurs au saint Concile pour la Sérénissime République, beaucoup d'amis, avec d'affectueuses instances, me sollicitèrent d'écrire ce qui était ad-
venu pendant ce laps de temps dans ledit Concile. Ils se basaient sur ce que, étant secrétaire au service d'une aussi grande République et ayant eu la facilité d'être admis partout, jdvais par conséquent pu être instruit de tout ce qui s'était dit et fait. Pendant quelques jours je me refusai d'assumer sur moi cette charge ; je ne me reconnaissais pas apte ày réussir pour la satisfaction commune. Puis, sur des instances réitérées, je me laissai persuader. Et comme une narration limitée aux événements des vingt derniers mois du Concile eut pu paraître incomplète, f ai jugé convenable de faire remonter mon récit au début de ce Concile si fameux. Puis, pour offrir quelque délassement à ceux qui éprouveraient quelque fatigue à lire continuellement les saints canons et les chapitres de réformation, j'ai pensé bien faire d'intercaler l'énumération des événements et des faits qui se sont produits sur le théâtre du monde pendant que j'étais au Concile. Si la peine que j'ai prise devait ne pas être du goût de quelqu'un, je le prie de prendre la chose avec patience, et de se contenter d'avoir de moi la vérité^ au lieu de toutes les satis-
factions que lC(iiiIics jjoinront lai donner. Le lecteur conviendra sans doute avec nous que nous ne saurions mieux lui présenter que ne le lait l'auteur lui-même, par cette lettre préamlîulatoire, le récit qu'il a fourni du Concile de Trente. Aussi estimons-nous que nous en avons suffisamment parlé, et nous le reproduirions aussitôt, si nous n'avions cru devoir entrer dans quelques considérations particulières à d'autres documents vénitiens relatifs à la Cour de Rome, et émanés de la diplomatie de cette fameuse R(''publique de Venise, à 1 époque même de ce grand Concile.
Ceux qui savent, eu effet, à quelles actives recherches de documents diplomatiques de tout genre nous nous sommes livré pendant tant d'années dans les Archives de Venise et autres dépôts publics de manuscrits italiens, s'étonneront peut-être de la parcimonie dont nous faisons preuve en une occasion qui cxir;erait la divulgation de pièces autrement importantes que celle d'un simple abrégé de l'histoire du Concile de Trente! Pourquoi, diront-ils, cet
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écrit modeste d'un simple secrétaire? Où sont les dépêches elles-mêmes des ambassadem's, qui ont dû eu adresser fréquemment au gouvernement qui les avait accrédités? Où sont ces rapports fameux dont l'ouvrage était spécial à ces diplomates vénitiens pour l'instruction du Sénat, devant lequel ils avaient à se présenter dans les quinze jours qui suivaient leur retour à Venise? " Si nous allons au-devant de ces justes objections, c'est que nous avons le désir et les moyens d'y répondre. Notre ambition, en effet, eût été, à l'occasion du Concile qui va se tenir à Rome, de produire un ensemble de textes diplomatiques exclusivement relatifs au Concile qui a été tenu à Trente. Connaissant tout l'intérêt politique que devait avoir eu la République de Venise à être justement, précisément et activement informée de toutes les démarches, de tous les mouvements et de tous les entretiens du Pontife à l'égard d'un fait aussi capital dans la chrétienté, nous n'avions pas manqué de diriger nos investigations sur les recueils où nous pensions trouver un aliment propre à satisfaire notre curiosité de chercheur et de publicistc. Le succès n'a pas répondu à nos efforts. Les
documents que nous avons pu réunir ne se relient pas entre eux. Ce sont des pièces cparscs, impropres à former un monument harmonieux. De 1500 à 1560, époque de l'histoire si attrayante, si intéressante, si passionnante pour tout historien, les Archives diplomatiques de la République de Venise, en tant que dépêches, sont pauvres, f^es deux incendies terribles qui ont sifjnalé d'une façon si funeste les années 1574 et 1577 ont dévasté cette partie de la Chancellerie secrète, dans le palais des Do{ifes, qui était affectée à la conservation des dépêches adressées de toutes les Couis de l'Europe par les ambassadeurs. Parmi ces dépêclies se trouvaient au premier chef celles dites de la Cour de Rome. S'il en est resté quelques-unes, elles ne forment que des débris qui n'ont entre eux aucune corrélation. De 1496 à 1533, on peut encore obvier assez efficacement à un si grand désastre en consultant les Mémoires écrits jour par jour, au contre même des affaires traitées dans les Conseils, par le Vénitien Marin Sanudo; mais de 1533 à 1566, les ressources sont rares, le terrain est désert; et si l'on rencontre quelques-unes de ces belles dépêches qui donnent
de la vie aux événements et qui mettent en scène les personnages politiques du moment, ce n'est en quelque sorte que par accident. Or, de 1533, époque à laquelle s'arrêtent les mémoires manuscrits de Marin Sanudo, jusqu'à 1566, époque à laquelle commence la série régulière des dépêches qui ont été conservées, n'est-ce pas absolument la période à instruire? Et ne faudrait-il pas surtout connaître les lettres parties chaque jour de l'ambassade de Venise à Rome, pour pouvoir illustrer l'histoire, à un point de vue exclusivement diplomatique, du Concile de Trente d'après les papiers vénitiens? En 1533, Clément VII, tout en redoutant la tenue de ce Concile mis en question depuis Léon X, n'en traitait-il pas déjà avec les ambassadeurs? Et quand Paul III, successeur de ce Clément, reçut la tiare, en 1535, ne se prononça-t-il pas aussitôt pour ce Concile? Ne pensa-t-il pas même un moment à lui assigner Vicence , ville vénitienne , pour lieu de réunion? Que d'audiences donc il a dû donner, à cet effet, aux ambassadeurs de Venise! que d'entretiens avec eux! quelles expansions! C'est par la substance, par le ton, par l'accent de quelques documents de ce
[foiire qui oui échappé au désastre, qu'il nous est permis d'apprécier ainsi l'élendue et la (jravité de la perte que l'histoire a faite avec la disparition de ces [jrands recueils des dépêches écrites de la Cour de Rome. C'est par l'extraordinaire intérêt qui s'attache aux quelques relations finales qui ont été saurej^ardées que nous pouvons )U[|er de celui qu'offrirait la suite non interroniinie des dépêches. Quelle connaissance intime et profonde de la personne des pontifes ne révèlent-elles pas! Quels portraits en pied! Et pour arriver à parfaire de tels ouvraf]^es , quel temps, et quelles précautions, et quels soins n'avaient pas dû dépenser et se ménager ces hommes d'Etat, observateurs excellents par nature et par éducation? Sous Clément VII, auprès de qui la question du Concile fut tant de fois agitée, question dont l'empereur Cliarles-Quint semblait prendre à plaisir de faire au J'ape comme un épouvantail, la république de Venise accrédita successivement à Home six ambassadeurs; sous Paul III, qui décréta le Concile dès l'année 1 537, mais qui ne réussit à l'ouvrir qu'en 1545, onz(; ambassadeurs présenlcrent successivement aussi leurs lettres de créance; Jules III, qui fit
la seconde ouverture du Concile en 1551 , reçut trois ambassadeurs; sous Pie IV, enfin, qui en fit la troisième ouverture en 1561, et qui en prononça la clôture en 1563, les Vénitiens accréditèrent à Rome cinq ambassadeurs et deux au Concile même, à Trente. Etant donné ce nombre de diplomates illustres, — je dis illustres, car c'était l'usage chez les Véjjitiens de n'envoyer en Cour de Rome que les personnages les plus recommandables par l'expérience acquise et par le talent éprouvé dans un grand nombre de missions successives , — notre ambition eût été de choisir, parmi les nombreuses dépêches qu'ils avaient adressées à la Seigneurie, toutes celles dans lesquelles ils auraient parlé du Pape et du Concile. Le plan était excellent et promettait une publication faite pour répondre à l'intérêt que partout aujourd'hui, dans le monde curieux des documents authentiques en histoire, on accorde aux écrits de la diplomatie vénitienne. Mais quand nous en vînmes à le vouloir effectuer, quand, après nous être engagés dans toutes sortes de tentatives de recherches, il ne nous fut pas donné d'avoir pu réunir autre chose que des débris et des épaves, nous dûmes reconnaître qu'il
était impraticable. Le lecteur en jufjera luimême par rénumération des sources authentiques (jni, dans ces Archives, étaient les seules auprès desquelles nous devions nous porter avec l'espérance d'en tirer quelques fruits.
Il existe, dansles Archives de Venise, quatre sources d'informations diplomatiques qu'il faut invariablement et nécessairement consulter, pour bien connaître l'ensemble et le détail d'une (juesiion qui, par les éléments dont elle est composée, est essentiellement du ressort des Affaires Etrangères. Ces quatre sources sont :
Les Re[jistres secrets du Sénat ;
Les Recueils des Dépêches des ambassadeurs adressées soit au Sénat, soit au Conseil des Dix ;
Les Re^jistres des Audiences données aux Ambassadeurs étrangers dans le Collegio ou cabinet des minislies;
Les Recueils des Relations ou Rapports.
Il est permis d'affirmer que lorsqu'une de ces soui'ces fait défaut au chercheur sur la
question qu'il a résolu d' instruire, il se trouve dans la triste nécessité de reconnaître que son travail ne peut être qu'incomplet.
Les Registres secrets du Sénat renferment non-seulement les commissions ou instructions fournies à l'ambassadeur à son départ, mais encore toutes les réponses à ses lettres , c'est-à-dire le résultat des délibérations qui ont été prises et votées en Conseil.
Les Dépêches forment le recueil des correspondances ordinaires si elles sont à l'adresse du Sénat; extraordinaires si elles sont dirigées au Conseil des Dix. Les dépêches informent en quelque sorte au jour le jour du mouvement et de la nature des affaires, des opinions et des sentiments des princes, chefs ou ministres dans l'Etat. Elles sont l'aliment le plus substantiel pour l'historien à qui les documents authentiques et contemporains sont indispensables.
Les Registres des audiences données aux Ambassadeurs étrangers en résidence à Venise sont d'une grande utilité. Ils renferment
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ce qu'on pourrait appeler V exposé des motifs, et présentent la cpiestion à traiter ou en cours d'être traitée sous le jour le plus clair et dans la forme la plus précise. L'ambassadeur étranger est introduit dans la salle du Conseil ; il parle, il expose; le Dofje et les ^Ministres l'écoutent; un secrétaire prend note cimente cnlnmo de tout ce qu'il énonce; le Doge répond au nom tlu Conseil; le même secrétaire prend note de la réponse du Doge. Ce sont ces notes qui, mises au net, composent les recueils de ces audiences.
Les Recueils des Relations comprennent les discours prononcés, en assemblée solennelle du S(''nat, par les ambassadeurs à leur retour. Elles ne sont pas, ainsi qu'on pouriait le croire, un résumé général de la mission accomplie; elles sont un tableau et du Pays et de la Cour et du Gouvernement qu'a observés l'xVmbassadeur : les souverains, les ministres, les personnages importants qui ont figuré dans les négociations entamées y sont représentés en pied.
Tels sont les éléments se liant et se coor-
donnant entre eux, dans les Archives de Venise , que l'historien doit avoir à tâche de réunir pour pouvoir répandre une lumière efficace sur un point quelconque de l'histoire moderne dont la diplomatie a eu à connaître.
Or, la question du Concile de Trente étant donnée , quel a été le résultat de nos investigations?
Les Registres secrets du Sénat existent. Ils sont complets. Les lettres du gouvernement en réponse aux avis et aux nouvelles donnés par les Ambassadeurs se retrouvent donc. Mais, ainsi qu'on peut aussitôt le comprendre, ce n'est pas par des lettres, dont le contenu n'a d'intérêt qu'autant qu'on connaît bien les choses qui l'ont motivé, que l'on peut produire de précieux éclaircissements.
Les Recueils des dépêches adressées au Sénat sont à peu près silencieux sur cette grande époque des événements du seizième siècle. L'incendie, comme je l'ai dit, a fait le vide parmi les correspondances adressées chaque semaine de la Cour de Rome au gouvernement de Venise, sous le pontificat de Paul III, et il
faut atteindre jusqu'en 1549, c'est-à-dire peu de mois avant la mort du Pontite, pour rencontrer le portefeuille de Matteo Dandolo , ambassadeur dont les dépêches, conservées, s'étendent du 16 avril 1549 au 12 mai 1551. Quelques dépêches existent sur le Pontificat de Paul IV ; mais ce Pape ne réouvrit point le Concile de Trente, et sous Pie IV, qui le réouvrit, je ne trouve que quelques dépêches de Da Mula, ambassadeur de 1501 à 1562, époque préliminaire de ladite réouveiture. Or, en 1562, le 9 avril, deux ambassadeurs furent spécialement accrédités au Concile par le S^nat de Venise ; ils firent leur entrée à Trente le 25 du même mois, et ne quittèrent ce lieu des sessions qu'après que la clôture du Concile eut été solennellement déclarée. Evidemment, ces deux ambassadeurs ont envoyé des dépêches à leur gouvernement pendant cet espace de vin[;t mois qu'a duré leur S(''jour? Les Archives possèdent-elles leur correspondance? Non; mais elles en possèdent un sommaire, un résumé très-succinct, ce que l'on appelait, en la chancellerie vénitienne, un luhricavio. Nous l'avons consulté, nous en avons même une copie très-exacte; mais si ces sommaires peuvent
être utilisés p.our préciser le cours des faits, que sont-ils à côté des documents originaux, des dépêches elles-mêmes , sinon le plus pâle reflet? Caractère du style, art du récit, animation de la pensée, intérêt des réflexions, vivacité du tableau, attrait des entretiens, tout a disparu. L'âme s'est envolée, le cadavre est demeuré. Rien n'est plus froid, ni moins fait pour être représenté. Le lecteur en pomTa juger lui-même par les quelques spécimens que nous insérerons à la suite du journal du Concile.
Passons aux recueils des dépêches adressées au Conseil des Dix. Les ambassadeurs vénitiens adressaient leurs dépêches à ce grave Tribunal, lorsqu'ils avaient à traiter de matières qu'ils jugeaient être de nature particulièrement secrète. Une conversation très-intime avec un souverain ou un ministre , des révélations obtenues sur tel ou tel personnage, des affaires par trop personnelles, des communications obtenues sur des négociations par voie de corruption, étaient, en général, les matières qui pouvaient faire l'objet d'une dépêche au Conseil des Dix. L'assemblée nombreuse du Sénat n'avait à en connaître qu'autant que
le Consoil clos Dix, après délibération mise aux voix, le jiipjCait nécessaire et prudent. Or, comme les incendies de 1574 et de 1577, qui ont été si funestes aux dépêches adressées au Sénatpendant cette période du seizième siècle, n'ont pas atteint les dépêches adressées au Conseil des Dix, h'squelles étaient phicées dans un lieu séparé de la ('.hancellerie, il en a été conservé un (jrand nombre. Nous avons donc porté nos recherches de ce côté. Or, sur les cent quarante-trois dépêches environ que nous avons recueillies comme ayant été «'crites par des ambassadeurs accrédités sous Paul III, Jules HI et Pie IV , jiapes contemporains du Concile de Trente, il ne s'en est pas rencontré douze qui en traitassent d'une manière sp<''ciale. Il est manifeste que, parmi ces dépêches adressées aux Dix , il est aussi des lacunes et des vides à déplorer. Telle dépêche, en effet, parle d'une précédente qui ne se retrouve pas : cela très-fréquemment.
Les Registres des Judicnces des ambassadeurs étrangers ne commencent à être convenablement fournis que depuis l'année 1560; et
c'est dans les lîc.'jislies secrets du Sénat, cités
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plus haut, qu'il faut chercher avant cette époque la trace de ces documents, qui d'ailleurs ne sont essentiellement utiles que lorsqu'ils sont appuyés parles dépêches.
Venons rux Relations. Neuf ambassadeurs ont représenté Venise auprès de Paul III, deux auprès de Jules III, et deux auprès de Pie IV, pendant les sessions du Concile. Une ambassade spéciale a été accréditée au Concile même, sous Pie IV. D'après cet exposé numératif, ce seraient donc quatorze relations, dont treize sur la Cour de Rome et une sur le Concile même, que l'on pourrait espérer de trouver dans les Archives de Venise. Au lieu de ce nombre respectable, qu'avons-uous? La Relation d'Antonio Siirian, en 1535, fort curieuse du reste , et dont l'attrait contribue à faire d'autant plus regretter celles qui manquent : la relation de Matteo Dandolo, en 1551 j la relation de Melcliiore Michiel, en 1560; de Luigi Mocenigo , en 1560; de Girolamo Soranzo, en 1563. En tout cinq Relations? h' illustre savant Tommaso Gar a publié les unes et les autres dans le vaste recueil fondé et formé par Eugenio Albéri. D'intéressants extraits, particuliers à
la personne des Pajies, se trouvent aussi reproduits dans notre volume des « Princes de l Europe au scizic)iie siècle, d après les dépêches et les rapports des ambassadeurs vénitiens. » Encore nous serions-nous aisément consolé du manque de tant de ces relations sur la Cour de Rome proprement dite, si nous avions du moins retrouvé la Jlclalion même du Concile par les deux ambassadeurs qui y furent accrédités. Que cette relation ait été écrite et quelle ait été })rononcée , il n'y a pas à en douter. Le Père Pallavicini la cite et la qualifie. « In uberrinia narratione de Concilio », dit-il en parlant de son auteur, Nicolaus da Ponte, orntor Vendus . » II n'est pas de démarche que nous n'ayons laite, ni de peine que nous n'ayons prise pour arriver à la découverte et à la rencontre de ce docnment. Quand on sait, en effet, le soin qu'apportaient les Envoyés de Venise à la rédaction de ces rapports , quand on sait tout le prix qu'ils attachaient à l'accomplissement glorieux de ce dernier devoir de leur mission , quand on sait (|ue , selon les circonstances, la lecture d'une relation devant le Sénatprenait toutes les proportions d'un événement dans la vie politique à Venise, il est
aisé de croire que celui à qui échut la charge illustre d'écrire et de prononcer pour l'instruction du Sénat la relation du Concile de Trente, avait dû considérer qu'il ne retrouverait point, dans toute sa carrière diplomatique, une occasion semblable pour conquérir d'augustes suffrages. Toutes nos tentatives sont demeurées vaines. Nulle part nous n'avons eu trace de la relazione des deux ambassadeurs vénitiens accrédités au Concile. Le Père Pallavicini a-t-il connu le document original, ou n' a-t-il eu sous les yeux qu'une copie contemporaine? Il ne le dit pas dans l'indication des sources. C'est donc une recherche à poursuivre. Nous faisons le vœu sincère que d'autres y soient plus heureux que nous.
Ainsi, ni dépêches ni relations véritablement spéciales et formant un corps homogène de documents, dans les Archives vénitiennes, sm^ le fait, le mouvement et le caractère de ce Concile, dont les préliminaires et les conséquences ont si particulièrement agité le monde politique au seizième siècle, depuis l'avénement de Paul III. On trouvera peut-être étrange que nous ayons pris cette peine de tenir ici la
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plume pour ne pas faire autre chose que de constat(;r cotte pénurie de documents? Mais dans un moment où, (ie toutes parts, des savants, des érudits , des chercheurs et des curieux font, avec une activité si fructueuse, sur^n^ir des textes contemporains, aussi remarquables qu'intéressants, dus pour le plus fjrand nombre à des diplomales et à des négociateurs, il nous a paru bon d'expliquer le silence de l'un des centres d'informations politiques les plus en vogue et les plus accrédités auprès de ceux qui honorent l'étude de l'histoire.
Armand Baschet.
l'niis, 0 (léi-eml)re 1809.
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