Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]
Jean-François Doublet (1) naquit à Honfleur au milieu du dix-septième siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance ; son baptistaire ne se retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de Madeleine Fontaine, ses pére et mère. Il résulte de là que l’on n’a point d’autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d’accepter l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois, dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha dans l’entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la fortune et les espérances de sa famille. D’après cette donnée, il faut reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.
L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n’entoure heureusement pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens tabellionages d’Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de famille nous ont mis À portée de
(1) Voyez la Revue historique, tome XII, p. 48 et 314.
recueillir sur elle des informations nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées dans la Revue hislorique et par celles qui nous “estent encore à donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les renseignements biographiques ou généalogiques qu’une recherche patiente nous à permis de rassembler ; nous ferons un choix dans nos matériaux.
Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie et interrogé d’un ton hautain par le duc d’York, — plus-tard Jacques IT, — Doublet répondit : « Monseigneur, je suis de bonne naissance, » il ne se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraitrait même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de la moitié d’une sergenterie et gardenoble située en la forêt de Touques, (r) lui avaient fait obtenir l’anoblissement. Doublet est dit noble homme dans l’acte de son mariage que nous donnons plus loin (2); il est qualifié d’écuyer dans l’acte du décés de sa femme (3), mais ce détail est de peu d'importance.
C'était l’un des seize enfants d’un bourgeois de Honfleur, maître François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trentecinq ans l’art de l’apothicaire (4), devint capitaine-marchand, arma etéquipa des navires, rèva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère, Madeleine Fontaine,
(1) Dép. du Calvados, arr. de Pont-l'Evèque.
(2) Voy. aux additions, pièce n° 3.
(3) Reg. de l'etat civil de Honfleur, 12 avril 1722.
(4) Acte de notoriété du 24 mai 1679. Arch, munic., Délibér., reg. n° 57, fol. 20 ro
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était fille d’un Jacques Fontaine décédé vers 1652 et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié À Guillaume de Valsemé, tabellion royal en la vicomté d’Auge, fils d'Olivier de Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626 à 1639. — Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet, chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la vicomté de Blangy ; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant en 1650. — Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était ainsi entré dans l'alliance d’une famille très-considérée parmi les bourgcois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont fait connaître des documents des XVIe et XVII: siècles. Un Nicolas Auber était procureur-sindic des bourgeois en l’année 1550. Le bisaïeul maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville. Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune, furent receveurs des deniers municipaux de l’année 1621 à l’année 1674; leur habitation se voit encore (1) avec sa porte basse en pierre, ses pilastres, ses bossages et ses murs en damierdans le goût qui régnait autemps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin, Jean-Baptiste Auber, occupait l’officede procureur du roi au siège de l’amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de
(1) Ruc des Capucins, n° 25,
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ses sœurs. Doublet, comme on le verra, n’a donné que trèspeu de renseignements sur sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là. Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines indications déjà données et de suivre les ramifications de la descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent.
Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui vint au monde en cette ville vers la fin de l’année 1693, et fut élevée à Honfleur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari. A l’âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa M: Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de Roncheville. Elle entrait dans l’alliance d’une famille de marchands aisés qui n’avaient eu d’autre ambition que celle de faire de leur fils un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d’importants privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste marchand de dentelles ou de draperie a été en partie — soit dit en passant — la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l’époque de la révolution.
Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de M° Thomas Quillet sortirent cinq enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu’il nous fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu’à nos jours. Ce fut Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712. Par l'alliance
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de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la bourgoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer, sieur de Saint-Georges, descendant d’une famille qui mérite de nous arrêter un moment.
Les de Naguet dont le nom est aujourd’hui éteint faisaient jadis quelque figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez vigoureuse ; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en est connue, mais c’est dans la bourgeoisie marchande, parmi les armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse qu’elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives municipales (r) font mention d’un Jacques Naguet qui prenait rang parmi les conseillers-élus de la citéen l’année 1499. A ses côtés figurent d'autres bourgeois du même nom : Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat ; il fut en effet, « avocat de la communauté. » Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la profession de marchand-armateur, qu'il « faisoit, ainsi que s'exprime un ancien document (2), » train et trafic de marchandises par terre ct par mer. » II fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils, Adrien et Louis dits Naguet, produisire... en 1540 l’anoblissement donné à leur père (3). À une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient fait l'acquisition d’une terre située
(1) Actes de l'Hôtel-de-Ville des 17 novembre 1499, i$ mai 1502, février
(2) Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux, (Caen, 1827.)
(3) Id. p. 112 et 118,
en la paroisse de Pennedepie. On connaît bien aujourd’hui encore la maison qu’ils habitaient. Le manoir sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de Honfleur à Trouville, au milieu d’un vaste verger, à deux pas d’un moulin qui, depuis plus de trois cents ans, « fait de bled farine. » La façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A l’intérieur, si l’on excepte le mobilier qui a disparu, rien n’a été changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la famille, ils ne s’y trouveraient point logés suivant leur rang.
C’est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739 (1). Ce dernier, nommé Robert-Jacques- Alexandre de Naguet, servit d’ebord dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en sortit avec le grade de capitune ct la croix de St-Louis ; il fut plus tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un fils qui, le $ octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de St-Georges menant à Honfleurune existence très retirée et tant soit peu étrange. Le rameau qu’il représentait s’éteignit en lui quant au nom. Il ne laissa qu’une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d’Andigné. Or, ces deux noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire normand Jean-François Doublet.
(1) Arc. de Pennedepie, reg. de l'état-civil.
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Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisationn où la Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses armateurs manque à l’histoire maritime. Quelques noms ont cependant survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc et dans les baies de Terre-Neuve, mais s’il nous reste de ces voyages des témoignagnes non douteux, on n’a pas encore montré le lien qui les rattache les uns aux autres. À ce point de vue, le journal de Doublet s'ouvre par des renseignements d’un grand intérêt. On y voit les négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d’associés agit pour son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de l’entreprise, animé de l’esprit de son temps et de son pays, avait su réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l’espérance d’un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme dans tant d’autres entreprises de cette époque, l'initiative privée s’user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La relation de Doublet n’en établit pas moins la chaine non interrompue des traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.
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A sept ans et dem, Doublet fit les premiers pas dans l’aventureuse carrière qu’il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand l’heure du repos cut plus tard sonné, quand assis au foyer d’un voisin qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates d’Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits, l'auditoire l’exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le corsaire se mit à l’œuvre, il voulut « satisfaire sa famille » ct ses intimes amis, nous dit-il, lesquels l’avoient souvent » prié de leur laisser un manuscrit de ses voyages. » Il travailla sur ce qui lui restait de ses journaux de bord, et d’une main moins habile à tenir la plume qu’à manier l’esponton ou le sabre d’abordage il commença sa narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n’eut qu’à évoquer du fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagèmes, énumérer ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d’York, Engil de Ruyter, Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d’autres personnages dont il s’honorait d’avoir conquis l’estime.
Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d’aucune sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en digressions. Il s’embrouille dans des périodes interminables, ses yeux si attentifs « à observer les constellations régulièrement monter et descendre
les dégrés de la voûte céleste, » sont impuissants à surveiller l’arrangement des mots. Le secret de ialonner sa route sur les flots lui était plus familier que l’art d’ecrire. D’ailleurs il fait dès les premieres pages l’aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus simples. Il y a plus d’intérèt à considérer le journal de Doublet comme un tableau d’histoire. Il fournit en effet plus d’un détail expressif et parmi les faits qu’il renferme il en est de nouveaux.
Esprit méthodique et laborieux, Doublet s’était initié aux pratiques du pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un modeste mais précieux auxiliaire des chefs d’escadre. Même avant d’avoir satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et d’autres commandants se disputaient à qui l’embarquerait à son bord. Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l’objet, mais au point de vue de l’histoire ne prouve-telle pas autre chose ? Ne voit-on pas dans cet empressement à s’assurer les services d’un jeune homme inconnu mais qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de l’hydrographie ? Répandre l'instruction pratique dans la classe des officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problèmes que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la marine. Comment parvint-il à doter la France d’un enseignement fécond et durable ? C’est ce qu’a
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révelé une suite d’études récemment publiées, où se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus nouveaux (1). On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire d’Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois. Joignant les moyens d’action aux recommendations, il ordonna la fondation d’écoles d’hyprographie dans les ports militaires et dans les ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger.
On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique, choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès de son éléve se l’adjoingnit pendant quelque temps en qualité de répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités brillantes d’un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout cet héritage de connaissances que les « nobles et gentilz mariniers » de Honfleur avaient mis à profit depuis le XV: siècle. En résumé, le vrai titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d’escadre dès le début de sa carrière, c’est qu'il était un
(1) Les historiens n'ont pas manqué depuis un siècle à la marine française, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la transformation de ses institutions est resté généralement ignoré. Dans une série d'articles parus dans la Revue maritime M. Didier Neuville a commencé à combler cette lacune, en étudiant les Etablissements scientifiques dans leur origine et leur développement. On y trouvera notamment exposé clairement tout ce qu'on connaît jusqu'ici sur la création des écoles d'hydrographie,
pilote, c’est-à-dire le guide sûr de ces vaisseaux bâtis À grand frais et qui étaient l’objet des soins incessants de Colbert.
La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes : dans l’une, officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances diverses; dans l’autre, corsaire et commandant une de ces barques longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands armements de guerre, Doublet rentrait au port où l’on pouvait tenter les entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses services et bientôt il preriait la mer sur une fine frégate. C’est ici l’époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l’on le voi. s’élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur les côtes d'Angleterre, — comme ce marin havrais qui fit descente, en 1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son équipage et brüla un village de trente maisons.
Doubiet est à Brest à l’heure où Seignelay surveille Parrivée de la flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s’y faire une toute petite place, et le cercle de ses relations s’en trouve étendu.
La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d’action. On louait ses services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n’était pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce grade et s’a-
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donne au commerce, Il apparaît alors dans les colonies espagnoles et portugaises comme un marchand plein d’honnèteté mais peu endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir d’user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le pilote, le corsaire et le marchand s’unissent, Doublet fait songer parfois à Robert Surcouf. Rien n’est plus curieux, par exemple, que de le voir exiger le salut des vaisseaux portugais ct des flûtes de Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de ses sentiments que la conduite qu’il tint devant le Grand Conseil de Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il a pris plaisir À raconter au milieu de détails sans nombre : tels sont le bombardement de Saint-Malo, l’histoire de dom Garcia d’une sincérité de sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs À procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou bizarres.
Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il accepta le commandement d’un navire de 00 tonneaux, le Suint-Jean-Baptiste, portant 36 canons ct 175 hommes d'équipage, et armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud. L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril 1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des privilèges accordés aux officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, ilse fit pourvoirpar lettres du s septembrer711 d’une charge de capitaine-exempt d’une corapagnie de gardes-suisses
du duc d'Orléans. Il décéda le 20° de décembre 1728 et fut inhumé dans l’église de Barneville-la-Bertran (x). Maintenant que l’on a fait connaissance avec le personnage, nous prions le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous l'avons déjà dit, n’en vaut guère mieux que le style, mais le caractére du corsaire y est bien mis en relief et l’on y saisit, pour ainsi dire, dans l’action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut intrépide, éclairé, avide d’entreprises hasardeuses. Il joignait à la promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l’habilité de l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu’attentif à faire observer une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d’un courage poussé jusqu’à la térmérité, plein de bon sens et d’honnèteté. En outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont transformé la société, la fortune l’aurait appellé dans de nouvelles routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque certitude que Doublet serait devenu l’un des meilleurs capitaines de vaisseau des armées navales de la République.
(1) Reg. des délib. munic. 29 septembre 1711 21 janvier, 1$ février et 1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 décembre i726 et 18 décembre 1728. Reg. de l'état civil de Barneville, 21 déc. 1728.
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février et 1er re 1725. Reg.
Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen dans les archives départementales de la Seine-Inférieu:e. L'éminent archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu’il en fit l'acquisition et en fit don au dépôt départemental.
C’est un registre grand in-folio, d’un papier vergé fort, à dos et couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65 sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C’est la signature de Doublet à l’époque même où il se décida, lui le plus simple et le moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu’il avait fait dans le monde.
Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit con- #4) tient, indique que l’on a sous les yeux la transcription faite par l’auteur lui-même d’une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une note (n° 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages.
Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication, elle n’a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales que l’auteur a plactes de
loin en loin pour indiquer soit les dates de ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu’elles contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des chapitres.
Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit : la chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives en plusieurs passages ; nous les avons rétablies à l’aide des documents du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre trés peu d’alinéas ; l’auteur a écrit quatre ou cinq pages, c’est-à-dire la valeur d’au moins cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos de distribuer le Jorrnal en morceaux afin d’en faciliter la lecture. On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut dans l'original ; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des deux points et du point et illes place au hasard.
Pour l’établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de l’orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue malgré les irrégularités, les bizarreries qu’elle présente et parce qu’au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains d'a dix-septième siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On remarquera chez Doublet l’accumüulntion anormale des consonnes et la suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes, enfir un effort constant à conformer l’orthographe à la prononciation. Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par un ez, lé de la dernière syllabe se prononce généralement comme un é fermé: prez, beautez, aimez. Doublet
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au contraire écrit ces finales avec un æs auquel il donnait probablement le son de l’# ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande qui existent encore dans le parler provincial (r). Nous citerons les mots : assés, allées, nées, difficultés, pour assez, allez, nez, difficultez. Quant à l’orthographe des noms de personnes et de lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes.
Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde que nous ne publicrons point comprend 63 feuillets. Elle contient le journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et baies que son navire, le Saint-Jean-Baptiste, visita: telles que Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis À la voile au mois de novembre 1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août, reconnaissait l’île des États en décembre, passait à une cinquantaine de lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception (Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d’un mois, Doublet reprit la mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana, Ârica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12 janvier 1711 et arrivait À Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22 mars suivant il entrait dans
(1) Quelquefois il emploie des expressions usitées dans le patois normand. il dit l’assoirant qui signifie l'approche du soir; s'ivrer pour s'en ivrer,
le Port-Louis le 22 avril 1711, « et s’est trouvé, dit-il, notre erreur en tout n’estre que de 34 lieues 2/3 que j'étois plus de l'avant que le vaisseau. »
Le retour du Saint-Jean-Baptiste au Port-Louis fut annoncé au ministre de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient (1). Ce navire apportait des matières d’or et d'argent montant à la somme de 435,000 piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa, porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d’Espagne par l’évêque de la Conception (2).
A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d’un fait intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: Relation de la nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre utiles (3). Il y déclare que s’il était moins en âge et que le roi lui voulût accorder la permission d’habiter ces îles, dont l’état lui paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s’y établirait, il y fonderait un poste commercial, « veu que l’on en pourroit retirer de grandes utilitées. »
Doublet s'arrête sur ce rêve qu’il caressait alors que depuis dix années il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même vivacité, la même résolution qu’il apporta dans les tentatives de colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent.
(1) Voy. aux Additions les pièces n°5 6 et 7.
(2) Arch. de la Marine, service général, 22 avril et 4 mai 1714.
(3) 11 s'agit des îles Sebaldines, dans le détroit de Magellan, découvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, eu 1599.
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