‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 77 sur 113 · SÉJOUR A SALÉ · texte numérisé non relu

SÉJOUR A SALÉ

coup d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surp::s de leurs lachetées d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au 2° septembre 1696. J'envoyay M" Fossard avec mon canot pour s’emboucher avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent demander la permission au gouverneur du château de la Barre de négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l’on nous envoya deux batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures a cause de la barre quiest trèspérilleuse pour entrer et sortir le port. J'avois une partie de sacs de maniguette (1) qui est une graine noire et carrée plus violente que le poivre, et M le consul n'eut pas la précaution d’en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6° de septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal je fus rassuré et revint reprendre piace où j'avois abandonné mon câble, et comme s’estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun 66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d’une trentaine de fusilliers et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient. S’estant arestés, le

(1) Maniguette on graine de Paradis. « À S£nguin, côte de la Guinée, dit un mémoire, on commence à traiter de la maniguette qui est une espèce de poivre. » Arch. de la Marine,

dit officier cria : « N'ayez pas de peur, je viens de la part de Dom et cœtera vous demander qui estes-vous et d'où vous venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre Ge visiter votre navire, savoir sy vous n’apportez pas des poudres et des armes à nos ennemis les Maures. » Je luy dis : « Retirez-vous au plutots, ct alez dire au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il m'y veut contraindre que j'iray l’aborder et mettray le feu au mien pour nous chauffer enssemble, et que s’il y a quelqu'autre chose à me demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre d'autorités ». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens qu'ils n’en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout toit bien disposé et les mèches alumées et des pots à feu et des grenades. Il fit un signe decroix puis il dit : « Quoy, vous voudriez en venir à ce point de périr plutots que d’obëir à la force. » Jeluy dis : « La résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs vaisseaux devant leur place de Cascaye (1) qui voulurent faire saluer une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la première attaque. » Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé. Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit : « Du moins puisque vous ne voulez souffrir de visites abaissées

(1) Voyez page 110.

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votre flamine, et cela apaisera nostre escadre et vivons en paix. » Je luy dis : « J'ay comencé le salut, et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois péry plutost que de le faire. » Je luy offris une autre fois à boire et il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits : « Vous voulez donc quon agisse en rigueur. » Je luy dits : « Cets l'honneur de mon maistre et imprudence à M' votre comandant. » Lorsqu'il est rendu compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat,de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon pont où je le recevois il m'embrassa de la part dn comandant et des autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et que nous vérussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur port, et que sy je voulois faire l'honneur au s° comandant d'aller souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis dun capitaine de quitter son bord.

Et sur l'après midy M' Fossard m'envoya deux batteaux du port pour prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs rafraichissements du pays savoir : un bœuf coupé par quartiers et 6 moutons vifs, dont il yen avoit deux à six cornes et quatre à quatre, deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie detoutes ces choses au comandant quin'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur fairela guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l’admiral de Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on luy avoit dit que Je l’avois pris en une heure sur les Anglois, et que celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de niontés, et il me fit dire : « Vous pristes ces gens endormis. » Et il examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés

pour Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le temps à M' Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois soubs voille le comandant Portugais [m'envoya son canot avec le major qui me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le major me demanda si je ne saluerois pas l’escadre, je luy répondis que c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit coup pour coup, et il dit : « je vous'en assure », et nous nous embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus.

Etje fis route pour Saffy où j'arrivay le 23° à la rade où je trouvay un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois; j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que j'avois écrite à M" Lenoir, commis étably ‘au comptoir de M' Thomas Legendre (1), de Rouen, lequel s' Lenoir me manda que je pouvois luy envoyer ma partie de maniguette ct qu'il me la troqueroit pour des cires en brut et j'en fis aussitôt charger $o poches dans ma grande chaloupe avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en seureté que je ne l’enlevast avec son naïire, et le gouverneur sans auires formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement jusqu'à les mordre à belles dents et échouërent tout haut ma chaloupe et menèrent tous mes 1$ hommes dedans une matamore qui est un puits à sec, profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant

(1) Voyez page 87.

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