‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 1 sur 170 · ET ORNÉ D'UN PORTRAIT EN HÉLIOGRAVURE · texte numérisé non relu

ET ORNÉ D'UN PORTRAIT EN HÉLIOGRAVURE

ÉRRUS

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ANVANTE-PROPO:S

À Monsieur le Docteur F. elme

Mon cher Ami,

Il est de pieux devoirs qu'un fils remplit avec un sentiment d'émotion et de vive tendresse.

Vous comprendrez donc que je sois heureux de publier aujourd'hui les lettres de mon père.

Il m'avait recommandé, peu de temps avant sa mort, de faire paraître — un jour — son mémorial de Blaye, et — plus tard — sa correspondance, sorte de mémoires anecdotiques.

La Caplivité de la duchesse de Berry à Playe (1833), d'un grand intérêt historique, a été éditée en 1882.

Quant à la correspondance, en voici la genèse.

Un vieil ami de mon père, habitant le Calvados, avait plusieurs enfants, Parmi eux se trouvait une fille d’un certain âge, à laquelle mon père témoignait une affection toute paternelle. Mlle A. D..., instruite, lettrée, intelligente et curieuse des choses de l'esprit, le pria avec instance de lui écrire souvent, pour lui conter les menus faits historiques que ses rela-

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tions fort étendues le mettaient à même de recueillir dans les salons de la haute société où il était reçu, aimé et estimé.

Mon père, qui mettait volontiers la plume à la main, promit et, jusqu'à sa mort (1862), envoya plusieurs fois par semaine des lettres plus ou moins longues dans lesquelles il mentionnait les particularités intéressantes par lui notées. Er

Deux autres personnes étaient aussi en correspondance suivie avec mon père : le D' Ad.. Lachèse (d'Angers), son camarade d'enfance, de collège et d'hôpital, et le marquis de Sainte- Aulaire, ce grand seigneur d’un esprit si remarquable, si élevé et si fin.

Je l'ai connu, cet excellent ami Lachèse, et aussi Mile A, D.., toujours affectueuse pour moi, en souvenir de son vieil ami tant regretté | Après sa mort, j'ai reçu toute la correspondance qu’elle conservait pieusement.

Je lai connu, le marquis de Sainte-Aulaire, chez lequel je fus reçu avec bonté et qui, jusqu’à son dernier jour, daigna me témoigner une sympathie dont j étais Gi

Je lés ai presque tous vus ou connus, les personnages dont il est question dans ces lettres !

C'est]. Janin, l’ami fidèle, que mon père allait voir chaque matin, sans y manquer, jusqu’au jour où le grand critique se fit construire un chalet à Passy! Quelle sincère affection les

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unissait! Du reste, je fus toujours regardé comme l'enfant de la maison, et jusqu à la mort de J. J..., puis de sa femme, j'allais chaque semaine diner au chalet.

C'est là que j'ai aperçu dans mon enfance, dans ma Jeunesse et plus tard, Rossini, Mevyerbeer, Liszt, Alex. Dumas père, Villemot, le professeur Trousseau, et combien d’autres!

Piusque je parle def")... qu'il"esoit permis de conter une anecdote toute personnelle. |

C'était en août 1857. J'avais échoué, huit mois avant, au baccalauréat, et je recommençais pour la deuxième fois les épreuves.

J'accours chez ]. ]..., vers quatre heures, afin de lui soumettre la traduction de ma version latine. J’entre, je lui saute au cou, et vite il m'envoie prendre dans sa bibliothèque le volume de César. Le passage trouvé, et à mesure que je lisais, J’entendais : « C’est bien, très bien, parfait! » J'arrive à la dernière phrase de trois mots. Une imprécation énergique sort de la

boucher de Ft}. SSL; animal turas fait Ün contresens. Mais le reste est bon, tu seras lee p

À ce moment, on frappe à la porte. Entre une jeune femme élégante, mince, élancée, fort jolie, vêtue d’une robe de laine marron, avec, sur la tête, une petite capote de même nuance, et autour de la taille, en manière de ceinture, une

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grosse cordelière à nœuds, pareille à celle que portent les moines.

J. J... l’accueille très aimablement, puis, se tournant vers moi avec un sourire malin : « Tiens, gamin, va vite embrasser cette jolie femme, si elle te le permet. Tu pourras dire, plus tard, que tu as embrassé Mme Doche (1). »

Bien longtemps après, j'eus l’occasion de dîner avec Mme Doche, et je me permis de lui rappeler cette petite scène, qu’elle n'avait pas oubliée, m’a-t-elle dit!

J'ai connu aussi et le maréchal Bugeaud, et le maréchal de Saint-Arnaud.

L'illustre chancelier Pasquier, auquel mon père me présenta, m'accueillit paternellement et me dit, en me tapant sur la joue : « Voilà, j'en suis sûr, un futur médecin. » J’eus l'honneur de voir aussi la comtesse de Boigne, qui fit sur moi grande impression.

Enfin, la maison que je préférais était celle de M. et Mme Orfila. Étant enfant, je venais presque tous les dimanches soir entendre Îles artistes les plus célèbres, prodiguant leur talent devant l'assistance d’élite qui se pressait chez le doyen de la Faculté.

Quelle musique et quels interprètes (2)!

(1) Mme Doche, charmante comédienne, qui créa le rôle de Mar-

guerite Gautier dans la célèbre Dame aux camélias d'Alexandre

Dumas fils.

(2) C'étaient les virtuoses du piano, du violon, du chant et même de la danse. Je ne puis oublier un menuet dansé, à Passy,

AVANT-PROPOS e

J'ai comme une lointaine souvenance d’avoir entendu un quatuor chanté par M. Orfila, excellent musicien: Mme Orfila, la dass de Sparre et Levasseur, de l'Opéra.

Plus tard, j'eus le bonheur d’applaudir Mme U. Trélat (1), une femme du monde qui avait le génie du chant et produisait sur ceux qui l’entendaient une profonde impression.

C’est dans ce salon que je voyais passer M. Billault, M. Crémieux, M. Faustin-Hélhe, et une foule de médecins : Dubois, Tardieu, Béclard, Segond, Ad. Richard, Bouchut, etc.

Au Muséum, chez mon grand-père Becquerel, je rencontrais l’empereur du Brésil, qui venait souvent au laboratoire de physique ; le maréchal Vaillant, M. Drouyn de Lhuys, Chevreul, Flourens, Frémy, les Milne-Edwards, Claude Bernard, Alexandre Dumas fils, les professeurs Cruveilhier, Velpeau et Nélaton, qui furent mes maitres. |

Nélaton! Je ne prononce son nom qu'avec gratitude, respect et reconnaissance, car Je ne puis oublier toutes ses bontés. Mon père avait

dans le salon de Mme Orfila, par Mme Taglioni et Mlle Emma Livry, son élève, qui mourut brûlée. Ce même soir, j’eus le grand plaisir de valser avec cette charmante artiste. J'ai assisté aussi au triomphe de Mme Ristori!

(1) Le D'U. Trélat, son mari, devint plus tard professeur à la Faculté, etc. Chirurgien habile, orateur remarquable, nature droite et supérieure, il fut une des lumières de l'École. Je m’honore d’avoir été son élève et son ami.

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le même culte pour la mémoire du professeur Guéneau de Mussy, qui lui ht ouvrir la porte des Sourds-Muets.

Ces deux noms sont honorés dans ma famille; voilà des dettes de cœur légères à Écébitteelt

Tous ces vieux souvenirs, mon cher Helme, me reviennent en foule; souvenirs d’enfance, souvenirs de ma jeunesse passée auprès de celui que j'aimais, que j'admirais et que je vénérais tant! Sa tendresse était si douce et si CRE pante que Je pense sans cesse à lui et qu'après quarante ans je porte toujours en moi un deuil aussi poignant.

Combien je vous suis reconnaissant, mon cher ami, de ce que vous avez fait pour la mémoire À mon père |

Il y a quelques années, vous avez confié au D' Fiessinger, de l’Académie de médecine, le soin de faire sa biographie, en disant : « Cesera le centenaire de Ménière! On lui doit bien cela! »

Et Fiessinger a écrit les pages charmantes qu'on va lire, et que je ne puis louer comme je le voudrais. Je lui garde au fond de mon cœur une place spéciale.

Cette biographie a paru dans la Chronique médicale de Cabanès. La maison Plon-Nourrit a bien voulu la réimprimer et la mettre, avec un

fac-similé du portrait de mon père (1), en tête

(:) Portrait peint par Bodinier (d'Angers) en 1833.

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