‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 12 sur 231 · Mon domestique est venu m'avertir qu'un prince · texte numérisé non relu

Mon domestique est venu m'avertir qu'un prince

dans une voiture de poste à quatre chevaux, désirait me parler. Ce prince était la princesse Bagration, qui, avec ses soixante ans, a l'air d'en avoir trente. Elle se rend aux eaux de Spa. Cette princesse est riche par un héritage de plusieurs millions de son oncle Litta. Elle a épousé secrètement l'Anglais Caradoc , secrétaire d'ambassade à Paris, moitié moins âgé qu'elle, joli garçon connu par ses succès auprès des dames; il ne loge pas chez elle à Paris, mais vis-à-vis. Il s'est mis, l'hiver dernier, à donner de fort jolis soupers, après l'Opéra, et il néglige beaucoup la princesse Bagration, depuis son mariage. Il est devenu son époux par amour pour ses écus. Elle ne s'est pas mariée publiquement, pour conserver une pension de l'empereur de Russie, en sa qualité de veuve du général Bagration. C'est la seule Russe, ne tenant pas à l'ambassade, qui soit soufferte à Paris par son souverain. Femme de beaucoup d'esprit, elle passait, — particulièrement sous le règne de l'empereur Alexandre, avec lequel elle était en correspondance, — pour avoir une mission diplomatique. Elle ne manquait pas une séance de la Chambre des députés; son voyage en Belgique n'est probablement pas étranger à la politique.

Septembre. — Le lieutenant général Achard m'a communiqué une lettre confidentielle du maréchal Soult, adressée à lui, en sa qualité d'inspecteur général, lui prescrivant d'insinuer aux officiers de ne plus porter la croix de Saint-Louis, le gouvernement, en envoyant la Légion d'honneur aux officiers qui possèdent ce seul ordre, ayant prouvé par là son désir de faire disparaître la croix de Saint-Louis. Le maréchal ajoute que tous les officiers auraient dû suivre l'exemple des hauts personnages qui l'ont détachée de leur boutonnière. Cette manière d'agir par insinuation, en n'osant pas donner un ordre positif, est antimilitaire; ce n'en est pas moins un ordre. En conséquence, j"ai quitté la croix de Saint-Louis (1).

(1) Bien décidé à ne jamais me dégrader moi-même, je ne l'eusse jamais fait sans cela. Le ministre de la guerre avait réglé la forme de la croix do Saint-Louis, en en retranchant les fleurs de lis; des oflîciors la mettaient, d'autres non, en voyant que le Roi, les princes, le ministre de la guerre ne la portaient point. Le colonel du 8« léger ne la souffrait pas dans son

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