CHAPITRE XI. — JUIN
hier, à onze heures et demie du matin. Ce n"est qu'à trois heures que la Cour est entrée dans la salle des délibérations. A l'unanimité, Lecomte a été déclaré coupable; puis, pour la peine, chacun a prononcé à haute voix, après que le président a eu lu les articles du Code pénal : les uns ont voté pour la peine des parricides, les autres pour la peine capitale, les moins anciens pairs votant les premiers. Lorsque le tour de M. Victor Hugo est arrivé, il a dit en termes romanesques qu'il croyait à l'aberration mentale de Lecomte et qu'il votait pour la détention perpétuelle. On disait que nous aurions, à cet égard, un grand discours de M. Victor Hugo; il ne nous aurait pas manqué si la séance avait été publique.
Cent quatre-vingt-seize pairs ont voté pour la peine des parricides, trente-trois pour la peine capitale, trois pour la détention perpétuelle. Une discussion's'est élevée : M. le président Teste pensant qu'on devait mettre dans l'arrêt qu'il avait été dégradé de la Légion d'honneur, le chancelier Pasquier a eu la malheureuse idée de dire que cela ne s'était fait que pour le maréchal Ney, et cela en présence du prince de la Moskowa, son fils. H a été prouvé que la dégradation de la Légion d'honneur n'était prononcée qu'après la lecture de l'arrêt par le président, sur le réquisitoire du procureur général; celui de 3L Hébert était prêt. Tout le monde s'attendait à ce qu'après la lecture de l'arrêt, il le ferait. M. Pasquier n"a jamais voulu, et le procureur général a dû le lui remettre, signé de lui. A six heures, la séance est redevenue publique, et l'arrêt a été prononcé hors de la présence de Faccusé, comme cela se pratique à la Cour des pairs; l'avocat de l'accusé était seul présent. M. Pasquier a eu le tort de le laisser assis.
7. — M. Duvergier a été porter au Roi le recours en grâce de Lecomte; il a fait une grande impression sur Sa Majesté, qui était très disposée à commuer sa peine. Malgré les efforts du Roi, il a été décidé en conseil que Lecomte serait exécuté.
19. — La Chambre des pairs a eu aujourd'hui une séance qui n'avait pas d'exemple dans ses annales, et qui est une nouvelle preuve de sa décadence et de son détestable mode de recrutement. Pendant une demi-heure, le prince de la
Moskowa, à propos du jugement de son père, a insulté ses juges, et en particulier le chancelier Pasquier qui présidait la Chambre. M. le chancelier a été très faible dans sa réponse; le fait est qu'il a quatre-vingts ans, et qu'il n'est plus en état de diriger une Chambre aussi singulièrement composée. Sur trois cent six membres, il y en a encore trentetrois qui ont siégé ou qui sont fils de pairs ayant siégé, lors du jugement du maréchal Ney, dont la culpabilité pour fait de trahison a, sur cent soixante et un pairs présents, été déclarée par cent soixante voix.
M. le prince de la Moskowa a dit dans son discours : « Ah! si quelqu'un dans cette enceinte veut réclamer une part de solidarité quelconque dans un fait juridique que les honnêtes gens de tous les pays repoussent aujourd'hui, que cette personne se lève. Je lui donnerai acte de cette singulière marque de courage. »
Je me suis levé dans la Chambre, ce qui a produit un mouvement; le curieux est que M. de Tascher, qui était près de moi et qui est dans une position identique à la mienne, m'a dit : « Très bien »; mais, comme les autres, il est resté à sa place.
Ni moi, ni mes enfants ne renieront jamais mon père, l'homme le plus respectable qui ait jamais existé. Nous ne sommes point des fils d'assassin, et nous défendrons sa mémoire comme nous le devons.
Après le discours du prince de la Moskowa, je suis resté environ dix minutes à la tribune à lutter contre un bruit scandaleux, après quoi, cependant, on a consenti à entendre, en silence, les flasques paroles du chancelier.
26. — Le lieutenant général Lamoricière est venu me voir; c'est un petit homme assez gros. Sa figure n'annonce rien de distingué; il se dit souffrant de rhumatismes. Il ne croit pas au rappel du maréchal Bugeaud. Ce qu'il voudrait, c'est le remplacer, mais il ne l'espère pas. Il se présente aux élections en Bretagne. Il est de Nantes et espère être nommé à Cholet. Il ne manque pas d'esprit, il m'a dit qu'il avait besoin de tous les partis à la Chambre des députés, à cause de sa position en