‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 3)Chapitre 5 sur 27 · DEPART DU ROI DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

DEPART DU ROI DE VERSAILLES

Samedi 10, à Chantilly. — Le roi vint dîner dans le château d'Ecouen et coucher ici. En arrivant à Chantilly, le roi fit don à M. le Prince et à M. le prince de Conty de tout le bien du chevalier de Longueville , qui lui fut adjugé ces' jours passés, hormis <i'0,000 francs que le roi fait donner à Porelier, celui en faveur de qui le testament avoit été fait. Les juges, en le condamnant, avoient tous

loué son procédé et sa vertu, et M. le chancelier s'étoit chargé de recommander ses intérêts au roi. 11 en reviendra à M. le Prince et à M. le prince de Gonty chacun 50,000 écus; le bien du chevalier de Longueville étoitde 500,000 francs , qui consistoit en la terre de Graville auprès du Havre, et le reste en argent qui lui étoit dû par M. le Prince et par la maison de Longueville. Il y a toujours un tiers de ces confiscations-là qui revient aux fermiers du roi. — Le roi a eu des nouvelles de Brest , du 5, que notre flotte n'avoit pas encore pu mettre à la voile , à cause des vents contraires.

Dimanche 11 , à Chantilly. — Le roi séjourna à Chantilly ; madame la Princesse vint hier l'y recevoir ; et le roi dans son carrosse avoit amené madame du Maine, qui devoit s'en retourner à Paris avec madame la Princesse , mais la fièvre la prit le soir. Monsieur vint dîner à Chantilly; il avoit couché à Reaumont chez M. le Grand. Le roi entendit la messe de bonne heure, etpuis ils allèrent. Monseigneur et lui , tirer des faisans et faire des battues. Le soir, après souper, le roi joua au brelan ; il y avoit joué le soir auparavant encore. — Le roi, à son coucher, fit M. de Montmorency brigadier de cavalerie. — Le roi a eu nouvelles qu'il y avoit vingt et un vaisseaux anglois aux Dunes, et qu'ils avoient été joints par dix-sept hollandois; il y a grande apparence qu'avant la descente il y aura un grand combat , car le roi nous a dit qu'il avoit donné un ordre tout écrit de sa main à M. de Tourville de chercher la flotte ennemie et de l'attaquer , forte ou foible , partout où il la trouveroit.

Lundi 12 , à Compiêgne. — Le roi vint diner à Verberie et puis coucher ici. M. le duc de Chartres se trouva un peu incommodé , et ne vint pas dans le carrosse du roi ; Monseigneur, Monsieur, madame de Chartres et les deux princesses de Conty y sont. Madame de Maintenon marche seule avec madame de MaiUy. Les autres dames du voyage sont : mesdames la princesse d'Harcourty de

Soubise , de Chevreuse , de Beauvilliers , de Mortemart , comtesse deGramont, d'Heudicourt, deCroissy, maréchale de Rochefort, d'O , de Dangeau, la duchesse de Choiseul^ et mademoiselle de Croissy. Madame la princesse d'Épinoy, quiy devoit être, est demeurée à Paris, et madame de Mongon s'en est retournée de Chantilly parce que son mari est malade à Versailles. — Le roi a donné ordre aux maréchaux des logis de loger les dames avant le service. — M. de Luxembourg partit à deux heures du matin pour aller coucher à Valenciennes ; il doit arriver le mardi à Mons, et les troupes commenceront à s'assembler le 16.

Mardi 13, ô Noyon. — Le roi ne partit de Compiègne que sur les onze heures ; il dépêcha plusieurs courriers après son lever, et fait toutes les dépèches de sa main. Il dîna en chemin avec toutes les dames , et le soir il n'y a que les princesses. Monseigneur, Monsieur et M. de Chartres qui mangent avec lui. — On donna ces jours passés le régiment de cavalerie qui étoit vacant par la mort de M. de Pré à M. le comte de Horn, qui étoit dans le régiment de Bissy ; il a toujours servi dans les troupes de France , et presque tout son bien est sous la domination du roi. — Quentin, frère de la Vienne, premier valet de chambre du roi, a acheté la charge de premier valet de garde-robe de M. Talon ; il lui en donne 110,000 francs, et a la survivance pour son fils. — La reine douairière d'Angleterre est arrivée à Dieppe.

Mercredi Ifc, à Saint-Quentin. — De Noyon, le roi vint dîner à Ham , où il reçut un courrier de M. de Tourville, qui lui mande qu'il sortit de Brest vendredi matin, 9 du mois; il y avoit déjà trente-sept vaisseaux à Bertheaume, et que les autres alloient tous sortir, parce que le vent étoit bon. Les vaisseaux de Rochefort et ceux du comte d'Estrées n'ont point encore joint. Il y a des nouvelles d'Espagne que deux des vaisseaux du comte d'Estrées, avant qu'il eût passé le détroit , avoient péri sur les côtes d'Espagne, et la nouvelle est si circonstanciée que

le roi la croit vériteble. — Le roi, en arrivant à Saint- Quentin , tint conseil jusqu'à huit heures.

Jeudi 15, au Cateau-Canibrésis. — Le roi a eu des nouvelles du comte d'Estrées avant de partir de Saint-Quentin. Il est vrai qu'il y a eu deux de ses vaisseaux qui ont péri sur la côte d'Espagne *, mais le reste de la flotte est en bon état, et il a trouvé dans sa route , depuis la tempête qu'il a essuyée, deux vaisseaux de guerre anglois qui convoyoient seize vaisseaux marchands; il les a attaqués; les deux vaisseaux de guerre ont échoué sur la côte y ont sauvé leurs équipages et se sont brûlés ensuite ; neuf vaisseaux marchands ont fait de mémie. Nous avons pris les autres, et', après avoir pris ce qui étoit dedans, nous les avons brûlés aussi. — Le soir, en arrivant au Cateau, le roi a eu nouvelles que le prince d'Orange , soupçonnant qu'il y avoit des partis en Angleterre contre lui, a envoyé le comte de Portland, avec ordre d'empêcher de passer trois régiments qui dévoient s'embarquer pour venir en Flandre. Il fait préparer des vaisseaux plats pour embarquer dix mille hommes avec lesquels il dit qu'il passera en Angleterre, dès qu'il apprendra que le roi d'Angleterre sera embarqué.

Vendredi 16, au Quesnoy. — Du Cateau, le roi vint dîner à Englefontaine ; et, à sa dinée, il dit aux dames qu'il les feroit venir à Mons, et que même il leur feroit voir son armée. — Le roi a fait M. le comte de Nassau brigadier de cavalerie; il est l'alné de toute la maison de Nassau. — Les aides de camp du roi ont tiré leurs rangs, et voici leur ordre : le comte de Fiesque, le prince d'Elbeuf, le prince de Turenne, Lanjamet. Le roi ne veut pas que M. le comte de Toulouse , le chevalier de Nogent ni Ck>mminges prennent de jour ; il ne laissera pas de leur donner des commissions de temps en temps. — M. de Bagnols sera intendant de l'armée du roi et de celle de M. de Luxembourg. — On n'a point encore nouvelles que les ennemis s'assemblent.

Samedi iT, au camp de Givry. — Le roi a choisi son camp à Givpy sur la Trouille , à deux lieues de Mons. L'armée de M. de Luxembourg est campée aux hautes et basses Estines. Toutes les troupes achèveront d'arriver le lundi 19. 11 y aura dans l'armée du roi quarante bataillons et quatre-vingt-dix escadrons , et dans l'armée de M. de Luxembourg soixante-six bataillons et deux centneuf escadrons. Outre cela, il y a l'armée de M. de Boufflers y les troupes que M. de Joyeuse assemble sous Montroyal , et les troupes que commande M. de Maulevrier pour la garde de la ligne. — On a eu nouvelles que les troupes de l'électeur de Saxe qui étoient sur le Necker s'en retournent dans leur pays et ne serviront point cette année ; on dit aussi que les troupes de l'électeur de Brandebourg qui dévoient servir en Flandre sous M. le prince d'Orange retourneront en Allemagne; cette dernière nouvelle a besoin de confirmation.

Dimanche 18 y au camp de Givry. — Le roi alla le matin se promener à Farmée de M. de Luxembourg, et travailla toute Taprès-dinée , et sur le soir alla se promener à la tète de son camp, et reconnoltre un endroit où mettre l'armée en bataille le jour de la revue, qui doit être mardi. — Le roi a eu nouvelle que M. de Tourville, avec trente-sept vaisseaux, avoit entré dans la Manche, le 12 de ce mois; MM. de Château-Renaud, de Villette et de la Porte ne l'ont point encore joint. Quand ils seront arrivés, il aura cinquante-cinq gros vaisseaux, sans compter les seize qu'amène le comte d*Estrées; les jennemis en ont présentement plus de soixante assemblés. — Le roi a nommé tous les officiers généraux qui doivent servir dans l'armée de M. de Luxembourg; le duc de Choiseul commandera Taile droite de la première ligne, Rosen l'aile gauche de la première ligne, et Montai rinfanterie de la première ligne; M. de Vendôme l'aile droite de la seconde ligne, M. du Maine l'aile gauche de la seconde ligne , et M. le prince de Conty l'infanterie

7s JOURNAL m: dangeau.

de la seconde ligne. M. le duc de Chartres commande le corps de réserve^ et aura sous lui le chevalier de Bezons» — Les dames qui avoient séjourné le samedi au Quesnoy vinrent ce jour-là à Mons,

Lundi 19, au camp de Givry. — Le roi a travaillé tout le matin avec ses ministres qui sont ici : MM. de Beauvilliers, deCroissy et de Pomponne, L^aprè&-dlnée il alla à Mons; il visita toutes les fortifications nouvelles qu'il y a fait faire depuis la prise, et ensuite alla chez madame de Maintenon ; les princesses et toutes les dames s'y rendirent. — Les char noinesses en corps y vinrent comphmenter le roi; le roi, Monseigneur et Monsieur les baisèrent toutes ( 1 ). Après les chanoinesses , les magistrats saluèrent le roi. Il y a dans Mons deux cours qui se prétendent souveraines; ils se voulurent mettre à genoux en haranguant le roi , mais il les fît relever , et voulut qu'ils lui parlassent debout , honneur dont ils ont été très-contents. Sur les sept heures^ le roi. Monseigneur et Monsieur s'en retournèrent au camp ; Monseigneur avoit diné à Mons avec madame la princesse de Conty.

Mardi 20, au camp de Givry. — Le roi fit mettre son armée en bataille et celle de M. de Luxembourg. Les princesses et les dames sortirent de Mons sur les dix heures^ et passèrent à la tète de toutes les troupes; les princesses

(1) a Leur église est belle et spacieuse , et l'architecture en est admirable. Elle est toute remplie de marbre travaillé avec beaucoup d'art. Ces chanoi* nesses sont majestueusement vêtues. Elles ont un grand manteau noir doublé d'hermine et une espèce de petit surplis qui couvre leurs habits, avec une grande coifTe de gaze blanche qui leur tient lieu de voile et qui leur pend jusqu'à la ceinture. Elles sont parfaitement bien coiffées, et celles qui n'ont pas encore renoncé au mariage mettent des fontanges noires avec un nœud noir au devant de leurs corps en manière d'engageantes. Il faut , pour être reçues chanoinesses , qu*elles fessent preuve de huit quartiers de noblesse de chaque côté. Leurs canonicats ne leur rapportent que mille livres dans les meilleure» années. Leur nombre est fixé à celui de quarante ; elles n*ont point d'abbesse. Elles firent présent de leur crosse au roi , qui leur fit Thonneur de l'accepter, et elles en marquèrent beaucoup de joie. Elles s'étoient rangées en haie pour le recevoir, et S. M. les salua toutes. » (Mercure de mai, pag. 285-287 .j

MAI leM. 79

étaient à oheval. Elles commeneèrent par voir Paile gauche de la seconde ligne de l'armée du roi, et puis revinrent par Taile droite de la première ligne. De l'armée du roi elles passèrent à Tannée de M. de Luxembourg^ et commencèrent par voir sa première ligne^ et revinrent par la seconde. La revue dura sept heures à marcher un bon train sans s'arrêter, et il n'y avoit quasi point d'intervalle entre les bataillons ni entre les escadrons. Quand le roi fut à la gendarmerie y il fit recevoir le qomte de Roucy à la tète des gendarmes écossois. Après la revue^ les dames retournèrent à Mons^ et le roi rentra chez lui sur les sept heures. Monseigneur étoit à la droite de l'armée du roi et Monsieur à la gauche; M. le Prince entre le dernier escadron de l'aile droite et le premier bataillon des gardes. Personne n'avoit jamais vu tant de troupes ensemble ^ ni si belles ni en si bon état.

Mercredi 31 , au camp de Givry, — Madame la duchesse de Chartres et la petite princesse de Gonty, avec une partie des dames^ vinrent de Hons dîner au camp; la grande princesse de Cionty ^ qui se trouva mal, et madame de Maintenon n'y vinrent pas. L'après-dlnée, les dames jouèrent pendant que le roi travailloit. S. M. entretint longtemps dans son cabinet Ximenès, gouverneur de Maubeuge^ et cela augmenta fort le soupçon qu'on avoit que le roi alloit faire le siège de Namur ; on ne doute pas qu'il n'ait donné des ordres à Ximenès sur cela. — Le roi donna Tordre devant les dames ^ et ensuite il les mena promener à la tète des camps; les princesses étoient à cheval, et retournèrent coucher à Mons. — On a nouvelles que le prince d'Orange est arrivé à Bruxelles; il assemble les troupes à ÂnderlechtscnsBiaixelles; mais on ne croit pas que toutes les troupes des alliés puissent être ensemble de dix jours, — On mande de Paris que Barbeziè|>es, nouveau maréchal de camp, a vendu son régiment de dragons 80,000 francs au marquis de Jarzé,qui avoit vendu. Tannée passée, le régiment d'infanterie qui portoit son nom.

JewH ^% au camp de Givry. — Le roi avoit eu quelque envie d'aller allons aujourd'hui, mais ses affeiires l'en ont empêché. Monseigneur y est allé dîner chez madame la princesse de Cîonty. — Le roi, ce soir, à Tordre, a commandé que l'armée de M. de Luxembourg marchât demain à Feluy, près de Nivelles, et l'armée du roi marchera sur le Piéton. On ne doute plus du siège de Namur, que le roi fera pendant que l'armée de M. de Luxembourg sera opposée à celle du prince d'Orange ; l'armée de M. de Boufflers joindra l'armée du roi. — ^,Les princesses et les dames iront de Mons à Maubeuge où elles passeront la Pentecôte, et puis elles iront à Philippeville^our être plus proche de Namur et avoir les nouvelles plus vite. — On a eu des nouvelles du Havre; notre cavalerie est embarquée, mais notre flotte ne parolt point encore, et l'on n'a pas même nouvelles que le comte d'Estrées, Château- Renaud, Villette ni la Porte aient joint Tourville.

Vendredi 23, du caihp du Piéton. — Le roi marcha de Givry ici sur plusieurs colonnes; le roi à la tête de son aile droite avec Monsieur , M. le Prince et le maréchal d'Humières. Monseigneur marcha à la tête de l'aile gauche. Le soir, le roi détacha Sailly avec trois régiments dedragons pour aller aux portes de Charleroy, de ce côté-ci, et empêcher qu'il n'en sorte aucune troupe qui put nous incommoder dans la marche de demain. L'ordre pour l'armée du roi est d'aller demain camper à Saint-Amand, près Fleuras; l'armée de M. de Luxembourg a campé près Nivelles et campera demain à Villers-F Abbaye, par delà Genappe. — Nous arriverons lundi devant Namur, et la place sera investie dimanche. L'armée a campé ici sur deux lignes, et le roi a logé aune petite abbaye où M. de Valdeck logeoit le jour devant qu'il perdit la bataille de Fleuras, et où le prince d'Orange logea en 1677, quand il se retira de devant Charleroy et qu'il vint prendre Binch.

Samedi 24., au camp de Saint-Amandfprês Fleurus. — Le

roi vinjt camper ici dans l'endroit où se donna la bataille de Fleuras; Monseigneur marcha avec le roi. Le soir, à Tordre , le roi commanda à M. le Prince de marcher le lendemain à la pointe du jour, avec quatre à cinq mille chevaux et quinze cents hommes de pied, pour investir Namur depuis le ruisseau de Védrin jusqu'à la basse Meuse; M. le Duc, M. de Villeroy, M. de Montrevel et le baron de Bressey marcheront avec M. le Prince. La brigade de Coad investira depuis la Sambre jusqu'au ruisseau de Tédrin, et M. de Luxembourg a détaché le Montai avec trois mille chevaux, qui s'avancera vers la Mehaigne pour couvrir les troupes qui investissent la place de ce cùté-ci. M. de Boufflers, avec cinquante escadrons et quatorze bataillons, investira depuis la haute Meuse jusqu'à la basse Meuse, et M. de Ximenès, avec six bataillons et douze escadrons, investira entre Sambre et Meuse. M. de Luxembourg viendra camper à Gembloux, où il demeurera en attendant qu'on voie le parti que prendra le prince d'Orange. — On compte qu'il y a dans Namur huit ou neuf mille hommes de pied et deux cents chevaux; on en tira avant hier douze cents chevaux, soit que les ennemis ne comptassent pas que cette place pût être attaquée, soit qu'ils crussent que la cavalerie seroit assez inutile dans cette place en cas de siège.

Dimanche 25, jour de la Pentecôte, au camp de Mazy. — M. le Prince a mandé au roi qu'il avoit trouvé des fonds fort près de la ville où sa cavalerie est fort à couvert. Le roi ne marcha que sur les huit heures, parce que l'artillerie et les bagages n'étoient arrivés que la nuit. Avant que de partir , il apprit par un courrier du Havre qu'on avoit été obligé de faire débarquer la cavalerie, parce que les vaisseaux de M. de Tourville ne paroissoient point encore, et que les chevaux pàtissoient trop de demeurer si longtemps embarqués. — M. de Boufflers a pour officiers généraux avec lui : Rubantel, lieutenant général et la Valette; le duc de Roquelaure, Gacé et T. iv. 6

s» JOURNAL DE DANGEAU.

Guiscard pour maréchaux de camp. Guiscard n'avoit point été compté parmi les officiers généraux de cette arméelà; mais le roi lui a envoyé des lettres de service pour servir à ce siége-ci. — M. de Vauban a marché ce matin avec M. le Prince , et jusqu'ici on trouve que tout ce que le baron de Bressey avoit dit au roi sur les endroits par où on pouvoit approcher de Namur étoit vrai.

Lundi 26, au camp devant Namur. — Le roi arriva à sept heures du matin devant la place ; il prit son quartier près du village de Flavenne , la Sambre à sa droite , et il laissa le village de Flavenne pour les vivres. Il fit avancer cinq cents grenadiers de la brigade des gardes pour déposter les ennemis qui oocupoient des maisons à une portée de mousquet de la ville ; ils les abandonnèrent dès qu'ils virent nos gens approcher. 11 fit faire des ponts sur la Sambre. Monseigneur et Monsieur n'ont point voulu avoir de quartier séparé de celui du roi; M. le Prince demeurera au quai*tier qu'il occupe présentement depuis le ruisseau de Védrin jusqu'à la basse Meuse. — M. le maréchaLd'Humières demeure avec le roi. — M. de Boufflers commandera depuis la basse Meuse jusqu'à la haute Meuse^ qui est le côté qu'il a investi, et M. de Ximenès est toujours entre Sambre et Meuse. — Le roi alla , après avoir mangé un morceau, à la Censé rouge, se promener jusque par delà le ruisseau de Védrin, et fit marquer le terrain pour le campement de ses troupes. En revenant, quelques fantassins des ennemis qui étoient dans un bois où le roi passoit, tirèrent quelques coups de mousquet ; on fit avancer les grenadiers qui les rechassèrent dans l'instant. Le soir, après son souper, le roi monta encore à cheval, et alla à la Sambre voir les ponts qu'il y fait faire; il en trouva déjà deux d'achevés. Vauban croit qu'on peut ouvrir la tranchée mercredi au soir; la place ne lui parolt pas si bonne qu'on l' avoit toujours cru. Il croit que la ville ne tiendra pas longtemps , et que, la ville prise , le château ne sera pas une grande

affaire. On fera peu de lignes de circonvallation et contrevallation, car le pays est fort impraticable. On compte quHl y a huit ou neuf mille hommes dans la place. Le gouverneur est le prince de Barbançon, qui n'a pas beaucoup d'expérience ; il a envoyé demander un passe-port pour des dames qui demandoient à sortir de la place. Le roi l'a refusé; cependant les dames sont sorties, et sont venues à une maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf ; il vouloit qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent à n'y vouloir point retourner , et apparemment le roi aura la bonté de se relâcher ; il leur a même envoyé à souper ( 1 ) . Le prince de Barbançon a fait brûler ce soir toutes les maisons qui sont

(1) « Trente ou quarante clames de qualité, plus effrayées que les autres, ou qui crurent que l'on auroit plus d'égards pour elles, demandèrent un trompette à M. le prince de Barbançon, gouverneur de Naraur, pour aller au camp supplier le général qui commandoit au siège , car elles ignoroient encore l'arrivée du roi devant la place, de vouloir bien leur permettre de se retirer. Le roi répondit que ce n'étoit pas l'usage de laisser sortir personne d'une ville assiégée. Nonobstant cette réponse , les dames , convaincues de l'honnêteté et de la bonté du roi, ne laissèrent pas d'avancer vers le quartier de S. M., et lui firent dire qu'elles aimoient mieux être prisonnières de guerre que de demeurer dans une ville assiégée par un prince si redoutable. Le roi , en faisant rentrer ces dames dans la place, en pouvoit tirer un grand avantage, puisque leurs pères et leurs maris, devant tout craindre pour elles, pou voient se rendre plus tôt. Cependant S. M., passant par-dessus ces considérations , se laissa fléchir, et, sa bonté généreuse l'emportant sur ses intérêts , il accorda aa\ dames ce qu'elles souhaitoient de lui. Il leur envoya un de ses maîtres d'hôtel pour leur faire préparer à souper dans un lieu proche de la ville où elles passèrent la nuit par son ordre, et le lendemain matin , ce prince leur envoya faire compliment par M. le duc d'Ëlbeuf , qui les devoit mener avec une escorte à l'abbaye de Malogne. Elles furent conduites dans les carrosses de M. le cardinal et de M. le duc de Bouillon , le roi ayant dit qu'étant des plus civils de sa cour, ils voulussent bien prêter leurs carrosses. S. M. dit en même temps qu'on devoit écrire ce qui ne se trouvoit dans aucune histoire, savoir, que des femmes sorties d'une ville assiégée , avec leurs pierreries et tout ce qu'elles avoient de plus précieux , étant tombées entre les mains de soldats et de maraudeui*B sans officiers , avoient non-seulement été à couvert de toutes insultes , sans avoir rien perdu , mais encore que ces soldats leur avoient aidé à porter leurs enfants et leurs bardes. En effet , ces dames ne purent assez admirer la discipline de l'armée du roi, dont la retenue leur parut tout à fait extraordinaire dans cette rencontre. » {Siège de Namur par de Vizé, 1692, pag. 65-69.)

à Fentour delà place. : — Ce matin^ le roi, avant que de décamper de Mazy, a eu nouvelle que Château-Renaud, Villette et la Porte étoient entrés dans la Manche ; on ne doute point qu'ils n'aient joint présentement Tourville ; il ne reste à plus arriver que le comte d'Estrées ; la flotte sans lui ne laisse pas d'être de plus de soixante vaisseaux de ligne. Mardi 27, au camp devant Natnur. — Le roi dîna à neuf heures, et ensuite alla au quartier de M. le Prince, qui s'étend jusqu'à la basse Meuse ; il voulut voir aussi l'endroit par où Ton ouvrira la tranchée. On croyoit la l^ouvoir ouvrir demaii) , mais ce ne sera que jeudi. On travaille aux ponts de la Meuse J et toutes les communications s'avancent; les pionniers commencent d'arriver, et on va travailler aux lignes. On ne monte au bivouac que trente maîtres par escadron et cinquante hommes par bataillon. — Le roi a envoyé des carrosses à ces quarante femmes qui sortirent hier de la ville, et on les mène à l'abbaye de Malogne , à une lieue du quartier du roi , et on ne les laissera parler à personne. Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté du roi , il y en a eu encore trente qui sont sorties du côté de M. de Boufflers. — Le roi nous dit le soir en soupant que quand il prit la résolution d'assiéger Namur, son dessein étoit, en cas que les ennemis eussent un corps sous la place, de les combattre, et, s'ils se rejetoient tous dans la ville, de ne la pas moins attaquer ; mais qu'il avoit bien reconnu, depuis qu'il est ici, que si les ennemis s'étoient postés sur les hauteurs qui sont à la tète du ruisseau de Védrin avec quinze ou vingt mille hommes seulement, il auroit été obligé de renoncer à attaquer Namur, et eût été conti*aint de retomber sur Charleroy, afin de ne pas s'en retourner de ce pays-ci sans rien faire. — La reine douairière d'Angleterre, en allant de Pontoise à Saint-Denis, passa par-dessus certaines formalités , et alla à Saint-Germain voir la reine sa belle-sœur^ avec qui elle fut deux heiu»es; on avoit envoyé le prince de Gallessurson chemin au-devant d'elle. De Saint-Denis, elle

passa sur les remparts de Paris sans entrer dans la ville.

Mercredi 28, au camp devant Namur, — Quoique le roi ait un peu de goutte, il fut toute la journée à cheval, passa les ponts de la Sambre et de la Meuse, et alla jusqu'au bout du quartier de M. de Boufflers. Le roi a fait maigre aujourd'hui ; autrefois à l'armée il ne le faisoit que les vendredis; mais présentement il ne manque pas de faire un seul jour maigre en campagne non plus qu'à Versailles. — Les assiégés ont enlevé un petit corps de garde de vingt hommes du régiment de Porlier ; mais ils ont abandonné le logement. Vauban a profité d'un chemin creux qui approche fort de la place; il l'a fait accommoder, et s'est saisi des maisons qui ne sont qu'à une portée de pistolet de la place, et qui voient dans leurs ouvrages du côté qu'on ouvrira demain la tranchée. Les assiégés faisoient travailler à raccommoder une demi-lune; mais, depuis que nous sommes maîtres de ces maisons-là, ils n'osent plus y travailler. Vauban n'appelle ce qu'il a fait aujourd'hui que le dispositif de la tranchée (1). — Chamlay alla hier se promener jusqu'auprès de Huy pour reconnoltre le pays, et prétend que si M. le prince d'Orange marche de ces côtés-là, M. de Luxembourg peut aller à lui fort aisément, et qu'il y a assez de terrain pour se bien servir de sa cavalerie; mais, en rapprochant de la place, le pays se resserre et devient trop difficile.

Jeudi 29, au camp devant Namur. — La goutte du roi augmenta fort de la promenade qu'il fit hier, si bien qu'il n'a pas pu sortir d'aujourd'hui. Monseigneur alla se promener depuis la Sambre jusqu'au ruisseau de Védrin , pour voir si on avoit achevé de tracer les lignes de cir-

(1) De Vizé, dans un volume intitulé Siège de Namur, qui fait supplément au Mercure fjalant, dit, à la date du 28 mai : « Vous allez lire un journal exact de la suite, puisque c'est le même qui a été envoyé à monseigneur le duc de Bourgogne , auquel je ne change rien. Vous y trouverez les projets pour les tranchées, avant que d'apprendre ce qui s'y est fdit. Cela est trèscurieux et pe s'est jamais vu dans aucune relation. »

convallation^ où les pionniers commenceront à travailler demain ; il a voulu aussi voir entrer dans le camp tout le convoi de poudre et de farine qui vient de Philippeville. Le roi, après son dîner, a travaillé avecsesministres jusqu'à six heures qu'il a donné Fordi'e. On a commencé ce soir d'ouvrir la tranchée. La véritable attaque est au quartier de M. le Prince, en laissant la basse Meuse à la gauche; on ouvre deux boyaux qui se commxmiqueront. Vauban n'a voulu que trois bataillons pour ces deux tranchées-là, et même n'a point voulu de gardes de cavalerie, qu'il trouve entièrement inutiles. M. le comte d'Auvergne a monté à cette attaque-là comme premier lieutenant général , et Séguiran comme premier brigadier. Outre cette attaque-là, on ouvre une tranchée au quartier de M. de Boufflers, qui ne sert que pour établir des batteries qui voient à revers tous les ouvrages que nous attaquons; le premier maréchal de camp, qui est Montrevel, monte à cette attaque avec deux bataillons de Piémont. Le roi envoya M, le comte de Toulouse à l'ouverture de la tranchée, avec ordre de lui en rapporter des nouvelles quand il auroit vu travailler une heure ou deux ; il en revint rendre compte au roi sur les onze heures. Monseigneur alla visiter le bivouac jusqu'au ruisseau de Védrin. Le roi nous dit en soupant qu'il avoit présentement dans le canïp de quoi faire subsister son armée et celle de M. de Luxembourg jusqu'au 23 du mois de juin , en donnant 250,000 rations de pain par jour. Il en donne aux pionniers, qui sont près de trente mille, et qui commenceront demain à travailler aux lignes. Outre cela, il y a dans Dinant et dans Charlemont de quoi faire subsister les armées jusqu'au 15 de juillet, et de quoi donner de l'avoine pendant six semaines à 50,000 chevaux. Le roi nous dit qu'il avoit songé dès le mois de septembre à tout ce qu'il falloit pour le siège de Namur, et loua fort M. de Barbezieux de sa diligence et de l'exactitude avec laquelle il avoit exécuté ses ordres. — Le roi eut nouvelles

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le malin que ses galères s' étant présentées devant Onéglia avoient demandé des contributions, que les habitants les avoient refusées, et que, sur cela, le chevalier de Noailles avoit fait mettre à terre sept bataillons qui avoient pris, pillé et brûlé la ville d'Onéglia. M. le duc de Savoie tiroit de ce petit pays-là 100,000 écus pai* an. — La princesse Maurice de Savoie est morte; elle étoit cousine germaine du roi. C'est une perte considérable pour Madame Royale; elle étoit fort attachée à elle, et lui étoit d'une grande consolation dans ses malheurs. — Le roi de Pologne a donné la nomination de Pologne au cardinalat au marquis d'Arquien, son beau-père, qui a bien près de quatre-vingts ans. Vendredi 30, au camp devant Namur, — La goutte du roi est un peu diminuée, mais il ne peut pas encore monter à cheval ; il faut qu'on le porte en chaise pour aller à la messe. Il a tenu conseil tout le matin avec ses ministres. — La tranchée a été poussée jusqu'à cent pas du glacis; on a fait plus de neuf cents toises de travail. Nous n'avons perdu qu'un enseigne des grenadiers des gardes, nommé le chevalier du Moulin, un sergent et trois ou quatre soldats; nous n'avons perdu presque personne aussi à l'attaque du maréchal de camp , et on a poussé la tranchée de ce côté-là jusque sur le bord de la Meuse, où l'on a tiré une ligne pai-allèle à la rivière, qui verroit les assiégés à revers s'ils vouloient faire une sortie sur la véritable attaque. Nos batteries ne tireront que dimanche ; nous aurons trente-cinq pièces et douze mortiers qui feront bientôt taire le canon des ennemis, dont ils tirent assez présentement. — M. le prince de Conty et M. du Maine vinrent de l'armée de M. de Luxembourg; ils ont amené un rendu qui dit que le prince d'Orange campa le 28 à Digoin ; hier il ne fit qu'étendre sa gauche vers Louvain. Toute son armée n'est pas encore assemblée ; Os font courir le bruit qu'ils marcheront incessamment vers Pervez pour attaquer M. de Luxembourg. Les troupes de Liège, que commande Tzerclaes

sont près de Liège; celles de Brandebourg, que commande Flemming, et celles de Hesse, que commande le comte de Lippe^ sont à.... — Jonvelle mourut ici de maladie ; il étoit capitaine-lieutenant des mousquetaires et gouverneur de Ham. Dès que le roi sut sa mort, il dit à Rigauville qu'il donnoit la charge de capitaine-lieutenant au marquis de Vins, sous-lieutenant de la compagnie, et la sous-lieutenance à lui; ainsi Rigauville monte de deux degrés, car il n'étoit que cornette. Barrière, qui est enseigne, est fort infirme et hors d'état de servir. — Le duc de Villeroy monta la tranchée avec trois bataillons des gardes suisses, Reynold, brigadier, et le prince d'Elbeuf, aide de camp du roi. La Valette, maréchal de camp, monta à l'attaque par de là la Meuse avec un bataillon de Piémont et Royal-la-Marine.

Samedi 31 , au camp devant Namur. — Le roi a été si incommodé de sa goutte qu'il a gardé le lit tout le jour; il a tenu ce matin un grand conseil de guerre, où • étoient Monseigneur, Monsieur, M. le Prince, MM. les maréchaux d'Humières et de Luxembourg, M. de Barbezieux et Chamlay. — M. le prince d'Orange n'a point encore marché aujourd'hui; M. de Luxembourg a eu un nouvel ordre de le combattre s'il s'approche de lui, et même de l'attaquer s'il fait quelque démarche imprudente. On fortifiera encore l'armée de M. de Luxembourg, selon qu'il jugera à propos. — Nous avons présentement dix pièces de canon du côté de M. de Boufflers et quinze près la maison de Vauban en batterie et douze mortiers. Nous n'avons pas fort avancé notre tranchée , parce que nous voulions avoir notre canon en batterie; les assiégés ont fort peu tiré , et nous n'avons perdu que trois ou quatre soldats. — Monseigneur a visité les lignes, qui s'avancent fort. Le second, le quatrième et le sixième bataillon des gardes ont monté, ce soir, la tranchée avec M. de Soubise, lieutenant général, et Creil, brigadier. M. de Turenne est l'aide de camp de jour, et il monte les ma-

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tins pour éviter la peine de retourner après être venu rendre compte au roi. Congis, maréchal de camp^ a monté à l'attaque par delà la Meuse avec les deux bataillons d'Auvergne. On a pris un officier espagnol qui se vouloit jeter dans la place; le roi Ta interrogé, et lui a donné dix pistoles en le renvoyant.

Dimanche A " juin, au camp devant Namur. — La nuit on avança fort le travail ; on communiqua la tranchée de la droite avec celle de la gauche, qui est la véritable air taque; on se logea sur la palissade de la première contrescarpe. Le matin oïl passa Tavant-fossé et Ton avança un logement jusqu'à la moitié du glacis de la véritable contrescarpe. Les assiégés, qui avoient fait peu de feu la nuit, en firent beaucoup tout le jour, et demeurèrent fermes dans leur chemin couvert , où il est impossible qu'ils ne perdent beaucoup de monde , car nos batteries les voient à revers; ils tuèrent ou blessèrent une vingtaine de soldats des gardes. Séraucour, lieutenant des grenadiers des gardes, eut le poignet cassé d'un coup de grenade, et il y eut un lieutenant suisse tué. A l'attaque de M. de Boufflers, on emporta le faubourg de Jambe , et ils ne peuvent plus sortir pai* leur pont; nous y eûmes le lieutenant des grenadiers de Crussol tué. Monseigneur alla à la maison de Vauban, d'où il vit toutes les attaques ; le roi lui défendit absolument d'aller à la tranchée. Tilladet monta la tranchée avec un bataillon des gardes suisses et deux de Stoppa, Saint-Laurent pour brigadier, et le prince de Turennepour aide de camp du roi. Montchevreuil monta à l'attaque par delà la Meuse avec le bataillon de Crussol et celui de [Lorraine]. — Le prince d'Orange n'a point encore marché. Le roi a commandé à l'ordre que la brigade de cavalerie de Girardin passât demain dans l'armée de M. de Luxembourg; le régiment de dragons du chevalier de Gramont, qui a escorté aujourd'hui les princesses et les dames à Dinant, revient demain dans le camp de Girardin.

ARMÉE DE FLANDRE fif

Lieutenant général :

M. le duc de Clioiscal.

Maréchal de camp :

M. le grand Prienr.

Lieutenant général :

M. de Montai.

Maréchal de camp :

M. te niarqim de Gréquy.

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