LE 4 SEPTEMBRE AUX TUILERIES
La journée du 4 septembre et la plupart des événements qui s'y rattachent, ayant été présentés d'une manière incomplète, pourquoi ne serait-il pas permis à un homme, qui a passé aux Tuileries une grande partie de ce jour, de raconter comment se sont écoulées les heures qui ont précédé le départ de l'impératrice Eugénie? Il est toujours opportun de dire la vérité et de rétablir l'exactitude des faits, surtout quand ces faits peuvent servir de documents à l'histoire.
Je n'ai pas à rappeler ici les événements qui ont amené la révolution du 4 septembre. Un immense désastre venait d'atteindre la France. L'armée avait capitulé à Sedan. L'empereur était prisonnier de guerre. Aucun de. ceux qui l'ont vu, n'oubliera l'aspect de Paris pendant la nuit du 3. La stupeur, l'indignation, la colère gagnaient la capitale. Le ministère, épouvanté, remit la décision au lendemain; mais le lendemain Pariî, était en proie à une de ces passions qui ne lui permettent guère de réiléchir sur ce qu'il fait, et qui le mènent souvent beaucoup plus loin qu'il ne voudrait aller.
Pendant que l'imprcssionnabilité de Paris s'exaspérait, — aux Tuileries l'impératrice retrouvait une grande énergie en face de l'adversité.
Le Figaro a déjà fait entendre des paroles de justice à l'égard
(J) Cette relation est attribuée à l'un des chapelains de l'iniptiratrico qui passa cette dernière journée auprès d'elle.
— Sade la femme odieusement outragée. Il ne sera pas surpris si celui qui écrit ces lignes ne déverse pas le mépris sur la souveraine placée par les événements dans une des plus critiques situations de l'histoire.
La dernière régence de l'impératrice n'avait pas manfjué de difficultés de toute sorte : mais personne n'avait dit que l'impératrice eût ajouté aux embarras de la situation par des fautes personnelles, et son nom n'avait été attaché à aucune violence.
Néanmoins, c'était une lourde charge que celle de la régence. Les inquiétudes domestiques venaient s'ajouter aux deuils publics. Séparée des siens, l'impératrice n'en recevait que de rares et tristes nouvelles. Joignez à ces tristesses morales les fatigues d'un travailjncessant (pendant un mois et demi l'impératrice n'a pu dormir une heure de suite sans être réveillée par des communications urgentes) et des souffrances de poitrine surexcitées par l'oubli de toute précaution médicale.
Les grands malheurs du commencement de septembre rendirent à ce caractère tout son ressort. Pendant la nuit du 3 au 4, l'impératrice reçut ies grands dignitaires de l'empire, et présida au conseil des ministres. Le généial Trochu ne manqua pas de se rendre au château. 11 n'était ni des moins empressés, ni des moins encourageants. L'impératrice eut lieu de croire qu'elle pouvait toujours compter sur le concours dévoué du gouverneur de Paris .
Elle prit à peine, cette nuit-là, quelques instants de repos.
Le 4, l'impératrice était sur pied à six heures du matm. Elle visitait l'ambulance établie par ses soins aux Tuileries, et arrêtait, avec les sœurs de charité, les mesures à prendre pour donner un plus grand développement à celte œuvre secourable.
Ce jour-là était, on s'en souvient, un dimanche. Outre le service de la grande chapelle, un service spécial était établi dans un oratoire ménagé au milieu des appartements privés. Un chapelain venait y célébrer la messe quatre lois par semaine, et, depuis la déclaration de guerre, cet acte religieux s'y répétait chaque jour.
Après l'office, l'impératrice faisait sa recommandation à son aumônier ; il s'agissait ordinairement de bonnes œuvres, d'une
lainille à secourir, d'un malade à visiter, d'un abandonné à recueillir. L'j 4 septembre, les instructions furent plus longues et plus minutieuses, et le prêtre, qui venait de remplir les fonctions sacrées devant l'impératrice, passa la plus grande partie de la journée à accomplir ses prescriptions charitables.
De l'oratoiie, Sa Majesté passa immédiatement dans la salle du conseil. Les ministres et les membres du conseil privé y étaient réunis. Ou dit (jue la séance présenta le plus prand intérêt, non-seulement par la gravité des sujets qui y turent traités, mais aussi par l'attitude ferme et résolue des conseillers de la couronne. « On ne dira pas de nous, disait l'un d'eux quelques jours plus tard, que nous avons été indécis et divisés à l'heure suprême. » Si un jour, peut-être on publie l'analyse de cette dernière délibération, on y verra que rien de ce qui pouvait activer et fortilier la résistance à l'ennemi n'avait été oublié. Il n'y a que justice à le dire.
Le jour même, devait être présenté au Corps législatif un ensemble d(; mesures « propres à développer la pin's.ance de l'organisation française. »
Lorsque les membres du conseil privé et M. Rouher, qui , était présent, demandèrent quelles précautions avaient été prises en vue des mouvements populaires, l'impératrice répondit : « Qu'il ne fallait penser qu'à sauver la France. Prenons des mesures sages et vigoureuses, ajouta-t-elle, et on verra qu'il n'y a pas d'intérêt à rien bouleverser à l'approche des Prussiens. Ne pensons à sauvegarder la dynastie qu'après avoir pensé au salut de la France. » L'envahissement subit du Corps législatif ne permit pas la réalisation de cette pensée, d'une certaine grandeur, à la vérité, mais non dépourvue d'illusions.
L'impératrice sortit du conseil vers onze heures et demie du matin, et présida au déjeuner avec une aisance pleine de naturel. Les commensaux, étaient nombreux. La table comptait vingt-huit couverts. Il n'y avait pas d'autre invité que M. de Losseps ; mais le service d'honneur était doublé, car les officiers se renouvelaient tous les dimanches et les allants et les venants se reiicontraient au déjeuner. Rien ne fut changé à l'étiquette ordinaire, et à voir la tranquillité générale, on ne se fût pas
douté des inquiétudes qui tourmentaient chacun des assistants.
Mais bientôt les indices venus du dehors, présages d'une prochaine tempête, apportèrent un léger trouble dans les habitudes. L'impératrice recevait de minute en minute les dépêches de la préfecture de police, du ministère de l'intérieur, de l'administration de la guerre. Le ilôt de la révolution était déjà gros. De toutes parts, on informait l'impératrice qu'on se disposait à organiser la résistance et la répression : que l'entreprise était malaisée, car Paris ne renfermait que quelques tronçons de régiments, mais qu'avec de l'activité et de l'habileté on pourrait sauver la situation, etc.
Il faut rendre cette justice à l'impératrice, qu'elle n'hésita pas une seconde : « Toutes les calamités, excepté la guerre <.'ivile. » Ce fut son unique réponse aux dépêches (|ui lui demandaient des ordres. Ces messages, elle les lisait d'un visage impassible, sans rien communiquer de ce qu'ils contenaient. Au milieu d'une conversation qui se traînait péniblement sur des banalités, l'impératrice, rentrée dans son salon, lisait, écrivait, faisait appeler tour à tour l'aide de camp de service, ou M. Conti, ou des dames d'honneur, leur parlait à voix basse et signait des ordres.
Les minutes étaient des siècles. Quelques visiteurs entraient, saluaient, et sans émotion apparente nous jetaient à voix basse des demi-mots vite compris. Puis on attendait avec une anxiété déguisée de nouveaux venus pour recevoir d'autres renseignements.
C'est ainsi que nous apprîmes que la foule descendait des faubourgs vers la place de la Concorde ; que les mots de déchéance et de république se faisaient entendre de toutes parts ; que les agents de la force publique étaient maltraités . A. travers les glaces des fenêtres on voyait les troupes prendre position dans la cour du Carrousel et devant la façade qui regarde le jardin. Ces précautions militaires avaient un air sinistre. On sentait dans l'atmosphère ce je ne sais quoi de poignant qui se dégage à l'heure des grandes catastrophes.
Des compagnies de la garde nationale passaient sur le quai se rendant au Corps législatif. L'impératrice se levait de temps
eu temps, s'approchait de la leiiêlre comme pour mieux lire quelque dépêche, jetait un regard furtif sur l'agitation du dehors et se remettait bientôt à son travail. Quelques-uns des assistants disaient qu'il aurait fallu une pluie diluvienne; mais . le temps élait splendide, et c'était, pour cette fois, le soleil de l'empereur.
Vers midi et" demi, il fut impossible de méconnaître que la crise se déclarait à l'état aigu. Les députés du tiers-parti, sous la conduite de M. Daru, firent leur apparition aux Tuileiies. Quelques minutes se passèrent avant que les formalités d'introduction fussent remplies, car jusqu'au dernier moment tout s'est passé au château sans désordre ni confusion, comme en temps régulier; ce que je fais remarquer, non dans un esprit ridiculement formaliste, mais pour rétablir l'exactitude de faits dénaturés.
En accueillant les députés du centre gauche, l'impératrice souriait tristement. L'entrevue se prolongea. Il était facile d'en deviner le sujet. L'abdication ! tel était le mot que M. Daru et ses amis s'étaient chargés de faire entendre à la régente. Il fut répondu très-catégoriquement que les ministres étaient au gouvernement pour proposer les mesures utiles à la France; que s'ils jugeaient l'abdication nécessaire, l'abdication serait signée. Peu à peu l'impératrice s'échautfa en présence de ces conseillers timides et de ces discoureurs indécis.
De temps en temps, lorsque la porte du salon était ouverte, on entendait la voix émue de l'impératrice qui cherchait k affermir les résolutions ébranlées.
Mais à tout instant, les nouvelles du dehors contrariaient les efforts de la souveraine.
L'un des préfets du palais arrivait du Corps législatif et annonçait « que des agitateurs tramaient ouvertement dans la » salle des Pas-Perdus contre la sécurité de l'assemblée ». Le chambellan de service rendait compte de l'attitude des masses qui couvraient la place de la Concorde et déclarait qu'elles allaient se porter aux extrémités. Les clameurs de la multitude arrivaient jusqu'à la salle du conseil et la remplissaient de cris significatifs.
— ùl3 —
Ue temps on temps quelqu'un de ces incssieu:'s tlii tiers-parti ne mancjuait pas d'appuyer ses considérations d'un j^lacial : « iN'eulendez-vous donc pas, madame?' ou bien : « Ce (jue l'on vient d'annoncer à Votre Majesté, n'est-ce pas ce que nous lui disions? »
Pourqujoi ne pas le dire? Plusieurs, parmi les personnes présentes, trouvaient la démarche des députés du tiers-parti tout au moins superflue. « Si l'abdication, disait-on, pouvait servir à quelque chose, que ne prenaient-ils sur eux de prononcer la déchéance? Pourquoi ce souci de faire supprimer la dynastie par la régente? — Mais le tiers-parti ressemblera toujours... à lui-même.
Ils sortirent enfin, troublés et décontenancés. Nous trouvâmes l'impératrice appuyée contre le chambranle d'une cheminée. Elle paraissait vivement attristée. Nous l'entourions avec celte émotion que l'on sent à l'approche d'un sombre dénoûment.
Quelques-uns de ses serviteurs, pour la dernière fois, venaient respectueusement baiser sa main. Elle laissait faire avec bienveillanc:!, et parlait en termes entrecoupés de ce qui venait de se passer :
« Ils veulent l'abdication !.. . Oh! cela n'eat rien si la France est sauvée... Mais ne vont-ils pas affaiblir la résistance?. . . Ce que je leur ai demandé; c'est de me conserver l'autorité nominale, afin d'empêcher la désorganisation du pays au moment où l'étranger envahit notre territoire. . . Après, on fera de nous tout ce qu'on voudra; niainlejiant, on n'a pas le loisir de taire des changements j)olitiques : il ne faut songer qu'aux mesures militaires... Je leur ai dit : soyez sûrs que je ne gênei'ai en rien la défense du pays. J'aiderai, au contraire, les hommes qui auront la confiance de la nation. Puis, je me mettrai à la tête des sociétés de secours aux blessés, je visiterai les hôpitaux, je donnerai l'exemple du dévouement, j'irai aux avant-postes; oh! par exemple, je les ai rassurée, je ne ferai rien de ridicule. Est-ce que je ne sais pas éviter le ridicule? Mais non, ils n'ont rien voulu entendj-e. Ah! en France, il ne faut jamais être malheureux. »
En s'exprimant ainsi, l'impératrice en arrivait à cette exal-
talion propre à sa race et à son caractère, que les intimes désignaient sous ces mots : les moments de Chiméne. Ce fut comme un éclair rapide pendant lequel elle sembla entrevoir l'avenir avec une lucidité singulière.
Une courte dépêche de M. l'iélri arrêta le cours des réflexions de la régente : « On abat les aigles. » Ces quatre mots la ramenèrent aux événements qui s'accomplissaient dans Paris.
On a dit et imprimé que l'impératrice pendant les dernières heures de son séjour aux Tuileries, avait été délaissée par ses officiers. Rien n'est moins conforme à la réalité des faits,
A deux heures, c'est-à-dire au moment où l'émeute grondait autour du Corps législatif, tojtc la maison d(; l'impératrice était presque au grand complet rassemblée aux Tuileries. Les dames d'honneur présentes à Paris s'étaient rendues auprès de la régente. Plusieurs dames qui tenaient un haut rang à la cour s'étaient jointes à elles. Les maréchales Pélissier et Canrobert étaient arrivées des premières. Pas un otiicier de service n'était absent. Les officiers de la maison de l'empereur, qui n'étaient pas en mission, arrivaient les uns après les autres et remplissaient les salons des appartements réservés. M. le marquis de Contades, dans une lettre adressée au Figaro, a affirmé que tout le monde, parmi les officiers de Leurs Majestés, avait fait son devoir. Personne ne pourra démentir cette parole.
Le général Trochu ne parut pas.
Tout ce monde était grave et parlait à peine. L'attitude de l'impératrice ne permettait pas d'ailleurs de mines consternées : elle recevait chacun avec bonté, faisait semblant de ne pas entendre les essais de consolation et n'abandonnait rien de sa ferme contenance.
Puis, vinrent quelques membres du corps diplomatique. Le prince de Metternich ne dissimulait pas son émotion. Le chevalier Nigra semblait tout à l'aise.
— Eh bien ! chevalier, lui dit une dame d'honneur, avezvous traversé la foule?
— Oui, répondit-il fort placidement; il y a quelque peu de monde.
On n'en put tirer autre chose.
Ce fut une scène attendrissante que l'arrivée de la princesse Clotido, La pieuse cousine de l'impératrice n'avait rien perdu de sa douce sérénité : sa visite de la dernière heure fut d'une simplicité touchante, et l'impératrice l'accueillit avec beaucoup de tendresse.
Pendant ce temps, quelques jeunes hommes du service d'honneur s'entretenaient dans un coin des événements qui pouvaient se produire d'un moment à l'autre. Une même pensée leur étaient venue à tous. Ils ambitioimaient l'honneur d'accompagner l'impératrice dans le cas où elle se déciderait à quitter les Tuileries. Ils étaient prêts au départ et munis de toutes les sommes dont ils avaient pu disposer. Mais si l'impératrice était surprise par l'émeute, ils rêvaient déjà une mort glorieuse, comme celle des mousquetaires de Marie- Antoinette. « Quant à moi, disait l'un d'eux, je ferai payer cher le passage » ; et il montrait un énorme revolver. Mais il ne tarda pas à se séparer de son arme, ses compagnons lui ayant fait remarquer que s'il avait le droit de sacrifier sa vie, l'impératrice avait défendu l'usage de quelque arme que ce fût.
Vers deux heures, l'impératrice s'entretenait avec les ambassadeurs d'Autriche et d'Italie, lorsque coup sur coup arrivèrent du Corps législatif des députés, des ministres, annonçant que la Chambre venait d'être envahie. Le comte de Palikao avait compté sur la fidélité des troupes, et il avait eu raison : aucune n'avait trahi. Mais elles étaient en nombre trop restreint pour pouvoir résister sans faire^ usage de leurs armes, et les ordres de l'impératrice étaient formels : il ne fallait pas qu'une seule goutte de sang coulât dans Paris.
Puis, à l'intérieur du Corps législatif, les questeurs se reprenaient à vouloir faire usage de lem's privilèges et à être seuls à donner les ordres concernant la sécurité de l'Assemblée. Il y eut de la part de la foule une menace d'attaque. L'un des questeurs, le général Lebreton, racontait-on, avait intimé aux troupes l'ordre de laisser champ libre au peuple. On sait ce qui arriva.
Le gouvernement tout entier était au Corps législatif. Pendant
que le comte de Palikao et les autres ministres conféraient avec les députés, la foule inonde le palais. Véritable inondation qui noya le pouvoir. Les ministres ne purent ni se dégager, ni se reconnaître. L'eau avait éteint les feux et paralysé les mouvements de la machine : le navire ne pouvait plus marcher.
M. Chevreau, le premier, put fendre le Ilot populaire et arriver à grand'peine jusqu'aux Tuileries. Bientôt après arriva M. Jérôme David, qui traversa les salons en souriant, avec le calme et la désinvolture des jours de gala. Mais sa présence seule suffisait à indiquer la gravité de la situation.
On commença à se demander si quelqu'un avait pensé à tenir une voiture k la disposition de l'impératrice. Naturellement, tout le monde y avait pfensé, mais personne n'avait réalisé la pensée; car chacun s'était dit le sacramentel : « Cela ne me regarde pas. » Maintenant, il était trop tard et il fallait, comme toujours, laisser à la Providence le soin de protéger et de sauver l'impératrice.
Les dernières minutes me rappellent de vifs souvenirs. Il arriva un groupe attardé de serviteurs de l'empire. Enfin M. Piétri; aussi calme et aussi réservé que d'habitude, qui salua profondément Sa Majesté, — lui dit à peine quelques mots à voix basse et s'éclipsa sur-ie-champ.
L'impératrice fit aussitôt appeler le général Mellinet, qui commandait les troupes chargées .de la défense des Tuileries.
— Général, pouvez-vous défendre le château sans faire usage des armes?
— Madame, je ne crois pas.
— Dès lors, dit l'impératrice, tout est fini. Il ne faut pas ajouter à nos désastres l'horreur de la guerre civile.
Elle donna rapidement ses derniers ordres. Le vieux général traversa presque en courant les salons pour aller rejoindre ses soldats, non cependant sans s'arrêter brusquement de temps en temps pour baiser galamment la main à (juelque belle dame de sa connaissance.
L'impératrice alla serrer la main sans mot dire aux personnes qui n'avaient pas encore reçu son adieu. Puis, se tournant ver<. les dames, elle leur dit :
— Ne restez plus ici : le temps presse.
Ce fut le signal des larmes. Les dames se pn/sî^aieiit autour d'elle et couvraient ses mains de baisers.
— Mais partez, partez donc, je vous en suppli?, répétait l'impératrice, qui contenait avec peine son émotion.
Elle parvint à se dégager doucement de ces étreintes allectueuses, et s'étant reculée jusqu'au fond du salon, toute pâle et frémissante, elle nous fit son plus grand silnt , celui des grandes circonstances, et disparut dans ses appartements inti:nes accompagnée du prince de Melternich', du clievalier Nigra et de madame Lebreton.
Je m'étais enfoncé dans l'embrasure d'une croisée pour cacher mon émotion, lorsqu'un curieux spectacle se présenta à mon attention.
J'avais sous les yeux le jardin des Tuileries. Des fantassins, l'arme au pied, étaient rangés devent la façade du palais. Le jardin était morne et désert. Néanmoins, dans k- lointain, dî's ombres se détachaient de temps en temps des troncs d'arbre pour se dissimuler de nouveau. C'étaient les envahisseurs qui s'approchaient discrètement. La vue des troupes leur inspirait une médiocre confiance. Ils s'enhardirent peu à peu. Les ombres éparses devinrent une fourmilière, la fourmilière se changea en un océan de têtes, noir, bruyant et compact. Un." clameur confuse, dominée quelquefois par le chant de la Marseillaise, s'élevait de cette masse sombre qui s'accumulait Ititement contre l'enceinte extérieure du jardin réservé.
Je me demandais comment il aurait élé po,>sible de déto:;rner ou d'endiguer cet océan immense qui avait franchi ses barrières, lorsque M. de Cossé-Brissac, chambellan de l'impératrice, rentra dans le salon de service et nous dit à haute voix : « Sa 3Iajesté vous remercie et vous invite à vous retirer. >^ Il y eut un moment d'indécision. Les officiers du service s'approchèrent de M. de Cossé-Brissac : (.< Notre devoir est de rester ici tant que l'impératrice y sera. Nous donnez-vous l'assurance que notre présence n'a plus d'objet? — Messieurs, répondit-il, vous avez congé de Sa Majesté, et je puis vous dire que tout va pour le mieux, v
Les mains se serrèrent en silence; on se souhaita le revoir en des temps meilleurs, et on quitta des lieux où il n'y avait plus rien à faire.
Arrivé sous le passage du pavillon de l'Horloge, j"ai voulu .<avoir ce (jue f-rait la foule qui ébranlait la grille qui ferme l'accès du jardin, et je me suis arrêté près de la grande porte des Tuileries qui regarde l'arc de triomphe de l'Étoile.
La foule ne se décidait pas à franchir le dernier obstacle. Elle apercevait trop distinctement les allées et les venues du général Mellinet, qui disposait ses soldats avec un soin extrême. Tout à coup, deux «voyous», arborant en guise de drapeaux parlem-^ntaires deux malpropres mouchoirs blancs et suivis d'un monsieur en paletot, les deux mains dans ses poches, débou client dans l'allée du milieu et viennent droit au général.
« — Tiens, tiens, que fait donc là cet escogriffe? « C'est .insi qu'à mes côtés M. Laferrière qui, en qualité de surinteniant des théâtres impériaux, connaissait les siens, saluait l'i^pparitio-i du monsieur, qui n'était . autre que Victorien Sardou. L<' général s'aboucha avec les parlementaires, puis alla haranguer le peuple. On sait le reste. Il fut bien entendu qne l'impériitrice n'était plus aux Tuileries et le peuple s'engagea à être «gentil.»
Une minute après, nous quittions les Tuileries par le guichet de l'Echelle. Au moment où le concierge nous ouvrait la porte, nous vîmes détiler devant nous une épaisse et bruyante colonne de citoyens ayant à sa tête un bourgeois barbu, mal coiffé d'un képi de garde natioml, portant un fusil sur l'épar.le d'une façon peu martiale et emboîtant le pas d'une manière fort gauche. C'était, paraît-il, M. Jules Favre allant faire sacrer à l'Hôtel-de-Vilie le gouvernement de la défense nationale.
A ce moment je tirai ma montre : il était trois heures moins cinq minutes.
J'appris que l'impératrice, après nous avoir quittés, s'était tranquillement revêtue d'habits de deuil. Madame Lebreton l'aidait dans ses préparatifs de départ. La souveraine n'avait voulu appeler aucun de ses officiers au danger de l'accompagner, et elle s'était confiée à MM. de Metternich et Xigra, qne leur caractère diplomatique mettait à l'abri des insultes.
Avant tic (|tiitler sa demeure, l'impératrice alla jeter un (leniier rt'^Mi'd sur les portraits de l'empereur et du prince impérial; puis elle s'agenouilla dans son oratoire, lit, au pied de l'autel, une courte prière et se dirigea sans aucun trouble ni précipitation vers la galerie du bord de l'eau. Les portes qui mettent en communication les Tuileries et le Louvre étaient termées. Il fallut quelque temps pour trouver les clefs. Le passage fut enlin libi-e et l'impératrice et son petit cortège arrivèrent sans encombre sur la place LSaint-Germain-l'Auxerrois, par l'un des deux escaliers de la colonnade du Louvre.
M. de Metternich alla à la recherche de deux fiacres. M. Nigra était resté avec Sa Majesté et madame Lebreton. Ses vêtements de veuve ne déguisaient pas assez bien l'impératrice pour ({u'un gamin ne put la reconnaître et crier à tue-tête :
— Voila l'impératrice !
La place était couverte d'une partie des envahisseurs du Corps législatif qui se rendaient à l'Hôtel-de-Ville, après avoir traversé les Tuileries et le Louvre. Le diplomate italien ne perdit pas sa présence d'esprit en une situation aussi critique. Il envoya une vigoureuse taloche au jeune indiscret : il le prit ensuite par l'oreille en ayant soin d'appuyer fortement, afm de ne laisser au petit bonhomme que la faculté de se débattre et de se plaindre:
— Ah! polisson, disait de son côté l'impitoyable chevalier, tu cries : « Vive la Prusse ! » Je t'apprendrai à être meilleur patriote !
Et il l'entraînait, sans désemparer, du côté opposé à l'endroit où se trouvait la voiture dans laquelle l'impératrice venait de prendre place avec madame Lebreton. M. Nigra ne lâcha l'enfant et ne cessa ses imprécations que lorsque le cocher eût enlevé ses chevaux. L'Italien avait si bien ménagé son jeu que M. de Metternich et lui étaient déjà loin lorsque les spectateurs se rendirent compte de ce qu'ils venaient de voir.
LUNDI, 5 SEPTEMBRE tSlO (1).
Français !
Le Peuple a devancé la Chambre, f(ui Ih-sitait. Pour sauver la Patrie eu danger, il a demandé la itépublique.
Il a mis ses représentants non au pouvoir, mais au péril.
La République a sauvé l'invasion en 1792, la République est proclamée.
La Révolution est faite au nom du droit, du salut public.
Citoyens, veillez sur la Cité qui vous est conliée; demain vous serez, avec l'armée, les vengeurs de la Patrie!
EMMANUEL ARAGO, CRÉMIEUX, DORIAN, JULES FAVRE, JULES FERRY, GUYOT-MONTPAYROUX, LÉON GAMHETTA, GARNIER-PAGÈS, MAGNIN, ORDINAIRE, A. TACHARD,E. PELLETAN, ERNEST PICARD, JULES SIMON.
Citoyens de Paris.
La République est proclamée.
Un gouvernement a été nommé d'acclamation. Il se compose des citoyens :
EMMANUEL ARAGO, CRÉMIEUX, JULES FAVRE, JULES FERRY, GAM- BETTA, GARNIER-PAGÈS, GLAIS-BIZOIN, PELLETAN, PICARD, ROCHEFORT,
JULES SIMON, représentants de Paris.
Le général Trocliu est chargé des pleins pouvoirs militaires pour la défense nationale.
Il est appelé à la présidence du Gouvernement.
Le Gouvernement invite les citoyens au calme; le Peuple n'oublira pas qu'il est en face de l'ennemi.
Le Gouvernement est, avant tout, un Gouvernement de défense nationale.
ARAGO, CRÉMIEUX, JULES FAVRE, FERRY, GAMBETTA, GLAIS-BIZOIN, GARNIER-PAGÈS, PELLETAN, PICARD, ROCHEFORT, SIMON, général TROCIIU.
(1) Cette date est celle du numéro du Journal officiel où ont paru les documents qui suivent.
Le Gouvernciiu'iit de la défense nationale a composé le ministère comme il suit :
Ministre des affain^s et raivjèrps .... Jules Fa vre.
Minisire de l'intérieur Gambetta.
Ministre de la (juerre Général Le Flô.
Ministre de la marine Amiral Fourichon .
Ministre de la justice Ckémieux.
Ministre des finances Ernest P/card.
Ministre de l'instruction puhliqu" et des
cultes Jules Simon.
Ministre des travaux publics Dorl\n.
Ministre de l'agriculture et du commerce . Magnin.
Le ministère de la présidence du conseil d'Etat est si!|)prim(''. ■ M. Steenackers est nomm: directeur des téléiirn[)lies.
Le Gouvernement de la défense nationale décrète : Le Corps législatif est dissous; Le Sén t est aboli.
A MM. les préfets, sous-préfets, généraux, gourcvieur général de r Algérie, et à toutes les stations télégraphiques de Franc.
La déchéance a été prononcée au Corps législatif.
La République a été proclamée à l'Hôtel-de-Ville.
Un gouvernement de défense nationale composj de onze membres, tous députés de Paris, a été co'.siilué et rat'fi.' par l'acclamation populaire.
Les noms sont : (Suivent les noms des Membres du nouveau Gouvernement).
Le général Trochu, investi des pleins pouvoirs militaires pour la défense nationale, a été appelé à la présidence du gouvernement.
Veuillez faire afficher et au besoin proclamer par le crieur public la présente déclaration.
Pour le Gouvernement de la défense nationale.
Le ministre de l'intérieur, Li':0N Gamretta.
Le Gouvemeinoiit de la déteiise iiulioiiale décrète : Amnistie pleine et entière est accordée à tous les condamnés pour- crimes et délits politiques et pour délits de presse depuis le 3 décembre 18o:2 jusqu'au 3 septembre 1870.
Tous les condamnés encore détenus, soit que les jugements aient été rendus pai les tribunaux correctionnels, soit par les cours d'assises, soit par les conseils de i,aierre, seront mis immédiatement en liberté.