‹ Journal du siége de Paris. Décrets, proclamations, circulaires, rapports, notes, renseignements, documents divers officiels et autres publiésChapitre 72 sur 97 · LES BALLES EXPLOSIBLES · texte numérisé non relu

LES BALLES EXPLOSIBLES

à la bataille de Reischofjhcn [Wœrth),

Le maréchal de Mac-Mahon a envoyé la lettre suivante à M. le comte de Cliaudordy, délégué du ministère des alfaires étrangères à Tours, puis à Bordeaux :

Wiesbaden, 21 janvier 1871.

Votre Excellence, Le comte de Bismarck, dans sa circulaire du 9 janvier (I), envoyée aux représentants de rAllemagne à l'étranger, constate que dans la bataille de Wœrtli plusieurs soldats allemands ont été blessés par des balles explosibles, et il accuse l'armée française d'en avoir fait usage. Le comte de Bismarck a été induit en erreur, et le fait mis en avant par lui ne peut pas avoir eu lieu, puisque les corps engagés à la bataille de Wœrth n'étaient pas munis de balles explosibles. Je le constate en pleine connaissance de cause, et je vous prie de A'ouloir démentir l'accusation du comte de Bismarck. Je suis, etc.

Mac-Mahon.

Après la publication de cette dépêche, le comte de Bismarck a adressé à M. le maréchal de Mac-Mahon la lettre suivante :

Versailles, le 11 février 1871.

Monsieur le Maréchal,

Les journaux de Bordeaux viennent de publier, relativement à ma circulaire du 9 janvier dernier, une lettre adressée à M. le ministre des affaires étrangères et portant votre signature. En supposant l'authenticité de cette lettre, je considère de mon devoir de ne pas a laisser sans réponse. Permettez-moi d'abord de reproduire textuel h^ ment le passage en question de la circulaire sus-mentionnée.

(c Dans la bataille de Wœrth, on remarqua que des balles de fusil s'enfonçaient dans le sol et qu'ensuite, avec un bruit d'explosion trèsdistinct, elles faisaient sauter la terre autour d'elles. Immédiatement après cette observation, le colonel de Beckedorff fut blessé gravement par une balle cxplosible. Un projectile du même genre a atteint (dans

(1) On trouvera celte circulaire à sa date.

le conihat près de Tours (le 20 dôcenibre dernier) le lieutenant de Vertzen, du 2" régiment de ulilans poméraniens. »

Vous trouverez sous ce pli une traduction du rapport deM.de Bcckedorfî. A ce témoin qui, d'une manière positive et exacte, constate des faits qu'il a vus et éprouvés lui-même, vous opposez votre conviction que les corps engagés à la batiiille de Wcerlli n'étaient pas munis de balles explosibles. Mais votre assertion, dont naturellement je reconnais la loyauté, n'exclut pas la possibilité que quelques-uns de vos soldats ne se soient servis de balles explosibles à votre insu.

Un incident analogue, puisé dans les publications officielles du Gouvernement français, me met à même de vous démontrer combien des dénégations absolues sont hasardées en pareil cas.

En répondant, par une circulaire en date du 25 janvier, à la mienne du 9 du môme mois, M. le comte de Chaudordy dit, selon la traduction anglaise que j'ai sous les yeux : « Jamais un soldat français n'a pu se servir de balles explosibles ; s'il en a été recueilli sur le champ de bataille, elles doivent provenir des rangs de l'ennemi. » Cependant trois jours antérieurement à la date de la circulaire de M. de Chaudordy, le 22 janvier, le maire de Paris avait adressé aux maires des vingt arrondissements une communication portant que, après l'escarmouche entre une compagnie du lOU" régiment de marche et la garde mobile, aux alentours de l'Ilùtel-de-Ville, on avait constaté que parmi les projectiles se trouvaient « beaucoup de balles explosibles. »

Veuillez agréer, etc.

Signé : de Bismarck.

Rapport du colonel de Bcckedorff, commandant le 95^ régiment d'infanterie, concernant sa blessure [aile par une balle explosible.

A la bataille de Wœrth, le 6 août dernier, peu de temps après avoir passé la Sauer au village de Gunstedl, je m'aperçus que des projectiles, en s'enfonçant dans la terre, la soulevaient à la hauteur de plusieurs pouces, produisant en même temps une détonation assez forte. La terre soulevée présentait pendant un moment la forme d'une taupinière de grandeur ordinaire.

Immédiatement après, je fus blessé d'une manière qui me fit supposer que j'avais été frappé simultanément par trois projectiles, savoir, au côté gauche de la nuque, à l'omoplate droite et à la jointure de l'épaule droite. II s'ensuivit la paralysie instantanée du bras droit. Mais, me rendant compte alors de la sensation que j'éprouvai, je crus que mon épaule venait d'être emportée par l'éclat d'un obus.

Cependant l'examen médical ne tarda pas à constater que je n'avais qu'une blessure produite par une arme d'infanterie. Le projectile était entré au côté gauche de la nuque, puis, passant sous l'os vertébral, il

était sorti sous l'aisselle droite. La blessure ne fut point d'abord cousidérée comme grave ni daugcreuse.

Kuviron quatre semaines plus tard, une recrudescence d'inflammation très-douloureuse rendit nécessaire une nouvelle opération par laquelle on éloigna plusieurs fragments d'os et un morceau de plomb. Ce dernier se trouvait logé plus d'un pouce en dehors de la ligne formée par le canal de la blessure, au joint de l'épaule. Il y avait fait sauter nn fragment d'os assez considérable.

L'opération fut faite par le docteur Stepliani, chirurgien en chef de l'hôpital des domaines à Manheim, lequel est à même de donner des renseignements détaillés sur l'état dans lequel il trouva mon épaule fracassée, sur les endroits où elle était touchée et sur l'endroit où le morceau de plomb s'était logé. Ce dernier, que j'ai en ma possession, démontre, au delà de toute espèce de doute, par sa forme autant que par la noirceur encore reconnaissable de la poudre brûlée, qu'il est l'éclat d'un petit projectile creux en plomb.

Signé : de Beckedorff.

Le maréchal de Mac-Mahon a répondu par la lettre suivante, adressé au comte de Bismarck, aux assertions de M. le colonel de Beckedorff :

Wiesbaden, le 17 février 1871.

Monsieur le comte,

A la réception de la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser le 11 de ce mois, j'ai invité les généraux d'artillerie, qui se trouvent en grand nombre à Wiesbaden, à me donner consciencieusement leur avis sur la question de savoir si des balles explosibles ont pu être tirées par nos soldats à la bataille de Wœrth,

Tous ces officiers ont déclaré que le fait n'était pas possible, par la raison qu'aucune balle explosible n'avait été confectionnée en France pour le fusil chassepot, et que ce modèle de fusil était seul entre les mains des troupes qui ont combattu à Wœrth.

Au reste, monsieur le comte, Votre Excellence peut faire faire des recherches dans ceux de nos caissons tombés au pouvoir de l'armée allemande et dans les approvisionnements de nos places fortes, et elle acquerra la certitude qu'il n'existait point en France de balles explosibles à l'usage de l'armée.

Vous me faites observer qu'à la date du 22 janvier, le maire de Paris a constaté que, parmi les projectiles tirés aux alentours de l'Hôtel-de-Ville, il y en avait beaucoup d'explosibles. Cette constatation n'est pas de nature à modifler ma manière de voir. J'ai avancé qu'il n'existait point de balles explosibles dans l'armée française, et n'ai pas

eu la préicnlion d'aHirmcr qu'il n'eu existait pas dans Paris et que, dans une émeute, personne n'en ferait usage. Je savais qu'à diverses reprises des magasins d'armuriers avaient été pillés et que les magasins renfermaient des balles de celte espèce, la plupart de gros calibre, destinées à la destruction des bêtes fauves.

Le rapport de M. le colonel de Beckedorff n'établit pas d'une manière précise que les éclats, dont il a été frappé, proviennent d'une balle explosible. Pour expliquer comment il a pu être blessé en même temps par trois projectiles, il faut entrer dans des détails techniques dont la discussion serait insoluble loin des faits qui l'ont provoquée. Je dois d'ailleurs faire connaître à Votre Excellence que des appréciations du même genre ont eu lieu dans l'armée française. A la suite de la bataille de Sedan, quelques blessures ont été attribuées à des balles explosibles, mais cette opinion, émise par des médecins à la vue de fragments de plomb irréguliers retirés des plaies, n'a jamais eu à nos yeux que le caractère d'une simple conjecture contre laquelle nous avons dû nous tenir en garde, sachant combien il est difficile de se rendre compte de toutes les déformations que peut subir une balle dans son trajet et des effets qu'elle est capable de produire.

En résumé, monsieur le comte, je reste dans le conviction qu'aucune balle explosible n'a été tirée à Wœrth par les Français. Veuillez agréer, etc.

Maréchal de Mac-Mahon.

D'autre part, un ofiîcier français, interné en Belgique, a adressé sur ce même sujet, à l'Indépendance Belge, la lettre suivante, relative à un paragraphe d'une correspondance de Berlin publiée dans ce journal :

Bruxelles 17 janvier 1870.

Monsieur le rédacteur,

Dans une lettre du 17 janvier, datée de Berlin et publiée dans votre numéro de vendredi, lettre Â, votre correspondant dit : « Plusieurs diplomates, à Berlin, ont personnellement pris connaissance des balles françaises à plomb haché, dont la circulaire de M. de Bismarck fait mention. Les échantillons en ont été montrés au ministère des affaires étrangères. y>

Je vous prie d'abord de remarquer que ces balles qui, d'après M. de Bismarck, n'étaient analogues au plomb haché que dans leurs effets, sont aujourd'hui à Berlin des balles à plomb haché.

AL de Bismarck est militaire, et pour peu qu'il ait étudié la balistique, il doit savoir parfaitement qu'une balle, composée de seize morceaux légèrement ajustés, n'aurait qu'une très-faible portée, les

différents morceaux se séparant à la sortie de l'âme du canon. 11 lui plaît de l'ignorer. Soit ! Là n'est pas la question.

La balle soumise à l'examen de MM. les diplomates est tout simplement la balle ordinaire du fusil ù tabatière.

Cette balle, d'un ancien modèle, est une balle cylindrique ogivale cviflce à l'intérieur, comme la plupart des balles de fusils à canon rayé se chargeant par la bouche. Les balles du fusil chassepot et du fusil à aiguille prussien sont pleines. Dans la confection des cartouches du fusil à tabatière, cet évidemenl est rempli de carton-pâte

Je ne doute pas un seul instant que MM. les diplomates de Berlin, après avoir bien regardé sans rien voir, ne déclarent cette matière cxplosible et très-dangereuse. Le premier artificier prussien venu, plus naïf, moins complaisant et surtout plus expert, eût reconnu cette matière inoffensive au premier coup d'oeil. Mais il n'y a de pires aveugles que ceux qui ne veulent point voir.

Je profite de l'occasion pour vous expliquer un fait que les mobiles du Nord, armés du fusil à tabatière, attribuaient à la trahison. Ils avaient remarqué que quelques balles tombaient à une centaine de pas de la bouche de leurs fusils.

Le fait est vrai et j'ajouterai tout naturel. Quelques balles, défectueuses, trop faibles à leur partie supérieure, sont percées parle tampon en carton-pâte au moment de l'explosion de la poudre. Ces balles n'ont aucune portée.

Faites de ma lettre l'usage qu'il vous plaira. Je tenais simplement à protester contre les insinuations qui se sont fait jour à Berlin.

Agréez, etc.

A. RosTAiN, Capitaine d^artillerie au li'^ régiment, prisonnier en Belgique.

Enfin, comme conclusion définitive de cette affaire, le Journal des Débats a publié la lettre suivante qui termine; à l'honneur de notre armée, l'incident soulevé par M. de Bismarck :

Paris, le 20 février 1871.

Monsieur le directeur,

Sur le fait de l'emploi des balles explosibles signalé par des rapports allemands, j'ajoute à l'appui de la dénégation de M. le maréchal Mac-Mahon une dénégation formelle. II n'a jamais été fabriqué pour le service des armes à feu portatives des balles explosibles d'aucune espèce, même pour faire sauter des caissons, et je ne comprends pas quel intérêt l'ennemi peut avoir à soutenir que de pareilles balles ont été employées contre lui. Il sait aussi bien que nous qu'une semblable pratique ne fournit aucun résultat appréciable,

et que celui qui l'emploierait n'en tirerait d'autre profit que de

paraître odieux.

Agréez, etc.

Général Susane,

Directeur de l'artillerie, ministre de

la guerre par intérim.

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