Voy. p. U. Tiré des Mémoires d'État, t. El, fol
autres attaques ont montré de quelle facilité il est de ne soutenir qu'une guerre défensive en ces contrées ; les Européens ont bien conquis sur les Indiens, mais difficilement des Européens conquièrent ou gardent-ils leurs conquêtes sur d'autres Européens dans les Indes, pour peu que les attaqués y apportent de soins et de diligence. Cette protection nous fera honneur.
Il faudrait pour cela que notre marine fût mise sur un meilleur pied, il faudrait être moins circonspects à retenir nos armateurs contre les Anglais, dans les mesures où nous sommes avec eux. Eh quoi ! nous faisons une guerre à outrance contre la reine de Hongrie sans déclaration formelle et entretenant des ministres respectifs dans nos cours, et nous n'osons en user de même à l'égard de l'Angleterre, de qui nous ne pouvons attendre de grands maux, tandis que nous pouvons beaucoup lui nuire! car il faut considérer que, par cette conduite, nous laissons les Anglais profiter beaucoup de leur guerre d'Espagne et y perdre peu; ils font aujourd'hui tout le commerce d'Amérique, Londres est accrue des richesses de Cadix. Les Espagnols ont assez à faire de conserver leurs possessions contre ces ennemis; mais, renfermés dans leurs ports, ils n'osent aller attaquer les Anglais en mer ; ses pirates font l'interlope mieux que jamais, comme si nos fauxsauniers attaquaient les commis dans leurs barrières, et, tandis que ceux-ci se défendent, la campagne serait libre, et beaucoup de passages ouverts aux fraudeurs. De là vient que les actions publiques haussent en Angleterre, et qu'on y a des ressources immenses d'argent, soit pour entretenir des flottes dans toutes les mers, soit pour soutenir la reine de Hongrie et pour commencer bientôt une guerre en Flandre.
Arrêtez ces sources par tous les moyens que nous offre notre situation : bientôt les Anglais trouveront avec les Espagnols de justes moyens et des règlements raisonnables pour se contenir dans les véritables bornes de leur commerce. Ils les avaient déjà trouvés au mois de janvier 1739 par leur traité du Pardo, quand la France, par une nouvelle alliance, redonna aux Espagnols le courage de rompre cet accord et de s'attirer à plaisir cette guerre avec l'Angleterre.
Qu'on n'oublie jamais cette maxime que la France peut nuire beaucoup à l'Angleterre, et que l'Angleterre seule ne peut presque lui faire aucune sorte de mal.
A nous et à' l'Espagne nous possédons cinq cents lieues de côtes sur le théâtre de cette guerre maritime, et l'Angleterre, depuis la Manche, où commencent ces cinq cents lieues, n'y a que les seuls ports de Gibraltar et de Port-Mahon. L'Angleterre n'a aucun endroit pour nous attaquer par terre, elle a chez elle peu de forces de terre, son gouvernement est sujet à des révolutions intestines ; actuellement l'autorité y est divisée, nos armateurs désolent son commerce et la réduisent bientôt à la dernière pauvreté; nous pouvons nous passer du commerce, et l'Angleterre n'a pas d'autre aliment.
Mais voici une raison encore plus pressante : la guerre contre l'Angleterre est aujourd'hui le seul moyen de tirer un avantage réel de la guerre présente ; au moment d'une déclaration de guerre formelle contre les Anglais, nous nous déclarerons libres des deux engagements les plus fâcheux où nous forcèrent nos disgrâces de la guerre de 1701 : l'un a été de démolir Dunkerque, l'autre de refuser asile au prétendant.
Dunkerque rétabli relèvera le commerce de nos belles provinces du nord de la France, et couvrira notre frontière ouverte de ce côté-là; nous redeviendrons maîtres, comme ci-devant, de foudroyer le commerce d'Angleterre dès que le bien de l'Europe le demandera.
Le prétendant, obligé aujourd'hui à résider au centre du papisme, devient par là incapable de remonter jamais sur le trône qui lui appartient, d'y faire régner les lois du pays et d'y conduire sagement d'âge en âge l'uniformité de communion que tout chrétien doit espérer et croire, au lieu que, s'il résidait en France, ses espérances se nourriraient, et on pourrait le regarder, en Angleterre, comme porté à cette mitigation salutaire qui replaça Charles II sur le trône à la première révolution favorable.
Ce sont aussi ces deux épines de moins qui ont tellement fortifié les Anglais depuis la paix d'Utrecht que nous avons vu leur commerce et leur marine s'étendre de toutes parts, et envahir avec insolence celui des autres nations; ils n'ont plus de crainte, leur audace est sans frein.
Si nous nous déclarions une fois dégagés de ces deux servitudes, nous ne poserions jamais les armes à la condition d'y rentrer; qui est-ce qui pourra nous y forcer? Les Anglais ne sentent pas assez ce danger et nous excitent imprudemment depuis plusieurs années.
iv 29
2° Partage de la succession de Charles VI en Allemagne.
Sans l'affaire de Linz et les premières fautes de nos généraux en Bohême et en Autriche, tout serait déjà réglé en Allemagne. La supériorité est trop grande de notre côté pour que la reine de Hongrie puisse se soutenir longtemps malgré les subsides d'Angleterre ; mais la mésintelligence est le défaut ordinaire des alliances ; il faut des disgrâces ou de grands succès pour les réussir parfaitement : l'un et l'autre viennent d'arriver.
Dès que les rois de Prusse et de Saxe seront d'accord , et l'empereur rétabli dans ses États héréditaires, la guerre présente sera indubitablement déclarée guerre d'empire, et bientôt la reine de Hongrie réduite à la Basse-Autriche et à capituler, ou il sera facile de la réduire sans nous : ses troupes, quoique nombreuses et bien payées, sont faibles et ne tiennent pas contre celles des alliés ; elle a des hommes, mais non des soldats.
Se passer des troupes françaises pour réduire la reine de Hongrie est l'objet prochain où nous devons tendre. Peut-être un ministère plus grand politique que le nôtre aurait réussi au partage de l'Allemagne, sans que nos troupes eussent passé le Rhin ; comptons du moins que, quand les affaires seront remises en bon train, nous pourrons les laisser aller d'elles-mêmes.
Nous ne manquerons pas de prétexte pour retirer nos troupes de Bohème et d'Autriche, nos propres besoins y suffiront. Le véritable prétexte devrait être la guerre d'Angleterre.
Que nous importe comment se fera le partage d'Allemagne, pourvu qu'il y ait partage? Dès qu'il a plu à l'Allemagne de diviser le colosse autrichien, laissons à leurs princes armés le soin d'empêcher son rétablissement dans quelque autre Maison, c'est leur intérêt, ce sera leur tâche.
3° Partage de la succession de Charles VI en Italie.
Le même principe doit diriger le partage d'Italie : pourvu que l'autorité et la grandeur autrichiennes n'y soient pas rétablies, que nous importe d'ailleurs comment en soit fait le partage ?
Tout ce qui écartera de nous les funestes guerres italiques sera toujours «n bon parti. Le mieux serait donc que les Espagnols et
les Allemands fussent également chassés d'Italie, et que ce continent ne fût gouverné que par des princes ou des républiques italiennes. Nous nous écartons de ce principe par complaisance, ou plutôt par crainte de la cour de Madrid. Une reine italienne gouverne l'Espagne selon les vues qu'elle a pour elle-même et pour les enfants du second lit; les Espagnols enivrés d'orgueil préfèrent la vaine gloire de la monarchie de Castille à toute la solidité du repos et de l'opulence : « Ils ne se reposeront pas, disent-ils, qu'ils n'aient recouvré tout ce qu'il a fallu abandonner à la paix d'Utrecht. »
Nous ne savons ni nous attacher l'Espagne, ni nous refuser absolument à ses chimères, nos ambassadeurs s'y avancent en promesses, les leurs cabalent ouvertement à notre cour, nos ministres craignent les intrigues et n'osent servir les intérêts de la nation.
Qu'on examine bien le fond de nos motifs dans cette conduite, on trouvera qu'ils se réduisent aux intérêts mal entendus de notre commerce.
On ne connaît au conseil du roi les intérêts de notre commerce que par les insinuations des plus gros négociants : adroits monopoleurs et déjà fort riches, ils voudraient le devenir davantage. Quand ils se voient un peu moins favorisés à Madrid ou à Cadix, ils disent que le commerce de France est perdu en Espagne. Le commerce n'est point cela ; son progrès résulte de l'abondance, les petits commerçants en grand nombre retendent plus que les gros ; faites bien et vous trouverez à débiter beaucoup ; nous avons l'avantage du voisinage et de la supériorité dans les arts, laissez faire, ne gênez pas, et la justice y fera encore plus que la protection.
Nous suffisons seuls à notre défense, qui est-ce qui nous attaquera si nous sommes justes? nos craintes sur cela ne sont qu'hypocrisie et ambition déguisée. Ne voulons pour toute grâce de l'Espagne que de ne nous point attaquer en ennemie, ne vivons avec cette couronne qu'en bons voisins, et non en parents du même nom.
C'est cependant de là que viennent toutes les jalousies contre la France, et plus notre couronne s'élève sur les ruines des couronnes rivales, plus cette jalousie universelle devient raisonnable, il faut en convenir. Au lieu de l'écarter, ou du moins de la mériter avec succès, nous nous prêtons à l'ambition d'Espagne sans nous y livrer, nous renouvelons les liens de consanguinité par des doubles mariages, on ose enfin ici hésiter et douter sur l'effet des renonciations d'Utrecht en faveur de la branche d'Orléans.
Veut-on être malheureux gratuitement? que Ton continue dans ces mauvaises pratiques. Veut -on rétablir l'abondance dans le royaume, relever notre réputation et parvenir à une grande considération en Europe? qu'on prenne une conduite plus décidée avec l'Espagne. Soutenons-la dans sa querelle avec les Anglais qui veulent se maintenir dans l'état de corsaires des trois parties du monde et boute-feux d'Europe ; mais abandonnons-la dans ses affaires d'Italie. N'hésitons pas à le déclarer, non par de mauvais services sourds et honteux, comme on pourrait nous en accuser sur ce qui arrive aujourd'hui au passage de D. Philippe et de la cavalerie espagnole; mais en nous opposant, jusqu'à prise d'armes exclusivement, à son entreprise sur l'Italie, au lieu de paraître la favoriser. De cette résolution il résultera certainement assez de froid entre les deux cours pour rompre le mariage projeté de M. le Dauphin avec l'infante Elisabeth; on en saisira le moment, on mariera M. le Dauphin avec toute autre princesse qu'une Espagnole, on pourrait lui donner Mlle de Conti. On mariera M. le duc de Chartres avec Mme Henriette, et, à cette occasion, on ne laissera plus douter aux étrangers que la France ne veuille hautement observer les renonciations réciproques jurées à Utrecht.
Par de telles démarches, nous ne craindrons plus ni la justice du ciel qui punit les tyrans, ni la haine de nos voisins qui ouvrent les yeux sur nos desseins masqués. Nous oserons déclarer ouvertement la guerre à l'Angleterre et réprimer ses fraudes. Nous ouvrirons plus de voies à notre commerce par la justice que par tous les détours perfides de la politique.
Nos maux ne finiront jamais ; Le destin de l'Espagne est toujours de nous nuire, Et le siècle à venir aura peine à juger S'il nous a plus coûté de la vouloir détruire
Ou de la vouloir protéger.
L'abbé Régnier.
Recapitulation ou ordre de conduite à tenir pour parvenir à la pair générale,
1° Déclarer la guerre aux Anglais, fortifier notre marine, envoyer nos armateurs en mer, faire revenir le prétendant en
France, rétablir le port et les fortifications de Dnnkerque : par ces moyens, les Anglais auront assez d'affaires chez eux pour ne plus fournir de subsides à la reine de Hongrie.
20 Se déclarer contre les desseins des Espagnols en Italie, rompre le mariage de M. le Dauphin avec l'infante d'Espagne, marier Mme Henriette avec M. le duc de Chartres, déclarer dans toutes les cours que les renonciations d'Utrecht entre la France et l'Espagne seront la base des renonciations.
3° Rappeler l'armée de M. de Maillebois pour achever de calmer les Hollandais, et former avec eux une alliance par les moyens ci-dessus, et en leur offrant, s'il se peut, quelque nouvel avantage de commerce.
4° Après avoir rétabli les affaires de Bohême et de Bavière, rappeler nos armées d'Allemagne, faire déclarer guerre d'empire la guerre contre la reine de Hongrie et laisser aux princes d'Allemagne le soin de la terminer.
Mémoire à composer pour délibérer par le pour et le contre , et décider c/ue la France devrait laisser Centrée et la sortie libres dans le royaume de toutes marchandises nationales et étrangères, sans prendre aucuns droits royaux , mettant tous ces droits sur les consommations par voies sûres pour éviter la fraude x.
Qu'on ne s'embarrasse pas de l'air, il sort , il entre , et néanmoins on n'en manque jamais dans le royaume ; c'est cependant une denrée bien nécessaire.
Je ne déciderais pas cela de même dans un pays d'une autre espèce de fertilité ou de fécondité que la France ; mais, ici, on a abondance naturelle de toutes denrées nécessaires à subsistance ,
i. Voyez p. 2i. Malgré l'extrême négligence du style, qui justifie le titre de Mémoire à composer, dont se sert ici d'Argenson , nous n'avons pas reculé devant l'insertion de ces notes, qui témoignent si hautement des idées avancées de l'auteur en matière d'économie politique.
ce qui met le même peuple hors d'intrigue. Telles sont ces denrées : pain, vin, sel, bestiaux, fruits, laines. Et ainsi, les marchandises étrangères ne sont que de superfluité et de curiosité. Ce ne sera donc que les curieux trop riches qui préféreront d'avoir la même denrée ou la même étoffe étrangère à plus haut prix, car le transport et les droits étrangers mettront toujours une supériorité de valeur. Les amateurs ne veulent pas moins avoir de ces curiosités étrangères, et, pour frauder, ils en dépensent plus gros.
Cela fera tomber quelques portions ou quantités de nos manufactures, ce qui refluera en ouvriers pour agriculture, et, si cela les fait tomber, plus généralement ce sera en faveur du public acheteur, comme pour toiles peintes, etc. Ce public acheteur mérite préférence sur le public vendeur pour les choses remises dans l'ordre. Cela prouvera que , en bien des choses, laissez aller la nature et la liberté naturelle , et tout ira bien mieux que par des règlements qui forcent; ce qui concourt à obéir aux ordres du Créateur.
Les Hollandais vendent leurs bœufs à profit et achètent ceux de l'étranger. Idem pour toiles peintes; chez nous, désordre par vilaines étoffes pour le peuple, chères et bientôt usées, tandis qu'indiennes propres, bon marché, se reblanchissent; voyez le*peuple de Hollande ainsi habillé , et le nôtre.
Eh ! que n'y gagnerions-nous pas ? Nos ports seraient pleins de vaisseaux , soit à nous , soit aux étrangers , pour venir chercher nos denrées et marchandises. Grand attrait, pour les venir chercher chez nous, que le bon marché par retranchements des droits, la liberté, la commodité sans aucune recherche ni inquisition!
J'ai toujours été étonné comment , dans les États où l'on souhaite tant qu'il se fasse du commerce, on met des droits de sortie qui s'opposent au débouché des denrées et marchandises; encore, pour les droits d'entrée, droits qu'on croit exclusifs, c'est une suite de précautions stupides et peu approfondies , croyant faire préférer ici nos marchandises du crû aux étrangères.
Qu'on suppose les choses égales par cette liberté , que les nations soient libres et en équilibre de venir prendre chez nous , comme nous le sommes de prendre à tel ou tel marchand dans une foire, à quelle nation ira-t-on plus qu'à nous? Goût, abondance, industrie, fond de bonne foi et de générosité, nous sommes
fournis de tout , nous inventons , nous perfectionnons tout. Que craignons-nous donc à ouvrir cette liberté entière si profitable? Quel bien, quelle richesse dans un pays font les ports francs comme Livourne, Marseille, Dunkerque! Cependant, derrière eux, barrières pour tout arrêter avec ces vilains droits et prohibitions. Qu'on juge ce que ce serait si tous étaient ports francs , ce qui est facile et non chimérique , comme l'avis de la comédie de mettre tout en ports de mer *.
Ces fausses subtilités, par où on croit rendre les étrangers dupes de nos prohibitions , de nos loyers et de nos faveurs pour nos habitants, ces illusions sont bientôt découvertes, et l'effet en est qu'on en pousse trop loin le ressentiment, et par delà ce qu'il mérite. Les Anglais font aujourd'hui la haine des nations par cette tyrannie et ces injustices, et, chez nous, tout ce qui va mal dans notre commerce vient de là
Nos marchandises étant délivrées de toutes douanes françaises, ainsi que les étrangères des mêmes droits français , voilà une égalité qui revient au même. Par là , les marchandises étrangères apportées chez nous sont en équilibre avec les nôtres de même espèce, sauf le fret qui fait plus cher pour les étrangères. Les nôtres portées chez eux sont à meilleur marché , n'ayant pas payé ces droits, et, par là, sont à meilleur compte que les leurs qui en payent toujours quelque chose chez eux.
Mais, dira-t-on, nos vins en Angleterre, accablés de droits anglais , seront plus chers que des vins supposés nés en Angleterre et sans droits. Réponse : laissez-les faire , ce n'est pas un si grand mal de laisser les étrangers venir prendre denrées chez nous, ils n'y gagnent que le fret, ou nous n'excellons pas à l'économie.
Je veux qu'il y ait eu d'abord quelque bénéfice à défendre les marchandises étrangères dont nous avons l'équivalent chez nous, mais bientôt les étrangers ont fait chez eux les mêmes défenses, ce qui est revenu pour le moins au même. Qu'on laisse toute liberté réciproque, alors qui est-ce qui y gagnera le plus? ce sera le marchand le mieux fourni ; or, qui l'est mieux dans ce cas que la France, qui a tant de choses a vendre par la nature et par Fart?