‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 2)Chapitre 1 sur 37 · LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C

IMPRIMEURS DE l'INSTITUT, RUE JAGOR , 56

Tous droiU réservé*.

Le 1" février 1737 un vieil avocat au parlement de Paris, courbé sur la table de travail de son grand cabinet d'étude , éclairé des dernières lueurs du jour, traçait, d'une main alourdie par l'âge et la maladie, une de ces lettres d'adieu, pleines d'une familière éloquence et d'une philosophie chrétienne, une de ces lettres testamentaires à la fois tristes et résignées, comme en savaient écrire, avant de mourir, à leurs amis, les honnêtes gens d'autrefois.

Cette lettre, adressée à M. le président Bouhier, à Dijon, et qui témoignait d'anciennes et sympathiques relations avec un homme dont le commerce était un honneur, était ainsi conçue :

« Je vous ay remis, Monsieur, une dernière lettre, oij je vous ay « écrit la tristesse de mon état. Je suis attaqué de vapeurs cruelles. Je « ne vis qu'à demi. Les médecins disent qu'on n'en meurt pas. Je ne « sçay ce que cela veut dire, ny en religion, nyen physique, et je m'en « rapporte à vous. En cet estât donc, considérant l'honneur que vous « m'avez fait depuis longtemps, Monsieur, de la correspondance avec « vous, je ne crois pouvoir mieux faire que de vous en transmettre les « fruits, qui sont les journaux que fay tenus, écrits de ma main, « et principalement depuis la moitié de 1720 jusqu'en 1726, etau- « très petits mémoires de 1715, 1717, et autres du mesme temps- « Trouvez donc bon. Monsieur, que je vous en fasse un présent par ce T. I. 1

« mien présent escrit, afin que vous les mettiez dans voire bibliothè- « que de manuscrits (1) et en quelque endroit assez caché, afin qu'il « ne tombe pas entre les maios de tout le monde, y ayant plusieurs « personnes qui y peuvent être intéressées. Je ne puis mieux vous mar- « quer ma confiance qu'en vous faisant ce dépost ou plutost ce don, « qui vous fera souvenir d'un homme fidèle, tendre, persévérant, « et qui a mieux connu que personne votre mérite, votre science, vos <t talents et cette immensité de doctrine qui n'est qu'en vous. Ce sont « mes derniers sentiments. Je vais faire faire un paquet où seront tous « ces journaux, qui vous sera envoyé par votre homme du palais, « parce que tout cela pourroit être dissipé et mis en désordre, en cer- « tain temps où chacun voudroit s'en rendre le maistre. »

L'homme qui mettait aiosi ordre à ses affaires avec un si rare bon sens et une si ferme prévoyance, et demandait pour l'œuvre secrète de sa vie la sûre hospitalité d'une bibliothèque célèbre, également inviolable pour l'indiscrétion des curieux et la rancune des familles, cet homme s'appelait Mathieu Marais.

Il ne se faisait point illusion sur son état, et ne se leurrait point de ces fausses espérances qu'entretient quelquefois, plus encore que sa pitié, l'ignorance du médecin.

Et en effet, le 24- juin de cette même année, un homme

(I) Le catalogue des manuscrits du président Bouhier, écrit de sa main, est à la bibliothèque de Montpellier, où il ne devrait pas être; car de quel iotérôt peut-il être pour des étudiants en médecine? La sollicitude du commissaire Prunelle, médecin à Montpellier, a donc été plus égoïste que sage. Et c'est pour lui, pour lui seul, que le catalogue et la fleur des manuscrits de Bouliier sont allés à Montpellier sous un beau ciel, mais indifférent aux trésors de Tesprit. Il serait temps de réparer cette erreur d^un dilettante par trop accapareur. Pour les manuscrits eux-mêmes, ils sont dispersés entre les bibliothèques de Montpellier, deTroyeset de Paris. La volumineuse correspondance du président, où manquent malheureusement la plupart deses lettres, est à Paris (voy. Catalo- ' g ue des manuscrits des bibliothèques publiques des départements. — Catalogue des manuscrits de la bibl. de Troyes (par Harmand). Essai sur la bibliothèque du roi, par Le Prince, édit. L. Paris. — Ch. des Guerrois, Le président Bouhier , etc., 1855,« p. 59 et 179.0 C'est à Bouhier que nous devons, entre autres révélations et exhumations précieuses, les matériaux de la publication des Lettres historiques dePellisson, Didot, 1729, 3 vol. in-12, et le Journal du règne de Henri IV par Pierre de l'Estoile, 2 vol. in-12, 1734.

que des relations étendues, une santé infatigable, résistant également aux soucis académiques et aux épreuves du cœur, la disposition officieuse de son caractère, et jusqu'aux aptitudes spéciales de son esprit, semblaient prédestiner à la gloire nécrologique; un homme qui devait mener l'un après l'autre tous les deuils littéraires, et n'arriver à sa tombe tardive qu'en enjambant celle de tous ses confrères; l'exécuteur testamentaire par excellence, l'endosseur de toutes les OEuvres Posthumes ^ l'éditeur des Reliquiœ de Haucroix, de Huet, de Fraguier, de Hardouin, de Boivin, l'abbé d'Olivet, enfin, prenait encore une fois cette plume funéraire avec laquelle , non sans malice, il a continué Pellisson, et il adressait sur la mort de Marais, au président Bouhier, un de ces billets de faire part, élégants et froids comme un fragment d'oraison funèbre, tels qu'il avait dû en tirer, pourHuet, pour Dacier, pour Massieu, pour Boivin, pour La Monnoye, pour Fraguier, pour Valincourt, de la veine épuisée de sa sensibilité.

« Je vous apprends, Monsieur, écrivait Fabbé, une nouvelle qui vous « donnera du chagrin, quoique vous y fussiez préparé. Vendredi n au soir, nous perdîmes le pauvre Marais. Il n'y a que lui qui n'y « perde point. La mort est préférable à une vie accompagnée de conti- « nuelles douleurs. Je le voyois rarement, parce que ses heures n'é- « toient point les miennes ; et d'ailleurs, il faisoit, depuis plusieurs ann nées, son capital des petites nouvelles courantes, dont je suis ordi- « nairement peu instruit, et encore moins curieux. Depuis quarante « ans, il mouroit d'envie d'être de l'Académie. Ses désirs se réveillè- » rent plus que jamais quand son confrère, M. Le ^Normand, fit la a sottise que vous savez (1). J'ai parlé de lui vingt fois eu plein consis-

(1) NormaDd ou le Normaud, célèbre avocat du temps. Voici comment Barbier raconte les faitfi qui motivent la qualification rancunière de d'Olivet. « Il (c est arrivé une histoire au corps des avocats. Des amis de riormant, qui est le K premier de l'ordre pour Téloquence, pour les bons airs et pour être lié avec » tout ce qu'il y a de grand à la ville et à la cour, lui ont fait pressentir qu'on H l'admettrait à rAcadéuaie française à la place de M . l'abbé d'An tin, évèque de « Langres. C'est une règle dans l'Académie de n^admettre qui que ce soit qui

« toire, nos quarante n'ont jamais voulu y entendre; la plupart ne le « connaissaient pas seulement de nom. Et cependant, la vérité est « qu'il valait inGniment mieux que plusieurs de ceux qui servent à « remplir notre superbe liste... (1). »

Cette nouvelle fut accueillie comme elle devait l'être, et le 12 septembre 1737 le président Bouhier s'en montrait encore effecté, et adressait à un autre de ses correspondants , l'abbé de Bellemont, ces quelques lignes qui respirent un regret sincère, courte et simple oraison funèbre de Tami perdu, dont Témotion contenue trahit une larme furtivement essuyée.

« La perte que j'avois faite peu auparavant de M. Marais, mon ami (c intime, m'avoit infiniment touché, et cette affliction durera autant u que ma vie. Il est bien rare de trouver des hommes en qui la bonté « du cœur et l'excellence de l'esprit se trouvent réunies si parfaite- « ment. »

Bientôt, et par un retour subit, familier à la nature humaine, rhomme s'efface, le président reparaît, et rendu tout entier à l'orgueil du collectionneur, le plus curieux

« ne demande la place. En conséquence, Normand a écrit une lettre préparée K à M. Pévêque de Luçon, son ^mi, pour marquer qu'il serait très-lioooré 8*il « pouvait se flatter que l"évéque de Luçon a lu cette lettre à TAcadémie, et « d'une commune voix il a été admis. Il y a une autre règle, * qu'avant Télection « il faut rendre visite à tous les académiciens , en qualité de postulant, et « même les trouver ; de sorte qu'il est arrivé à plusieurs personnes d'avoir fait ce ces visites, et de n'avoir point été élues, parce que cela dépend presque toute jours de M. le cardinal de Fleury, premier ministre, qui est à la tête de l'A- « cadémie, et qui peut quelquefois proposer un sujet à la traverse. Certainece ment cet incident ne serait point arrivé à Normand. Mais les avocats ont « pensé qu'il ne couvenait pas à un avocat de postuler une place, et encore « moins de fatre des visites dans l'incerlilude de l'éleclion, en sorte que M. Nor- « mand a remercié le corps académique. Comme la condition des visites est n imposée à tous les académiciens, parmi lesquels il. y a des maréchaux de « France, des ducs et pairs, des évêques, les premiers magistrats, cela a été « considéré comme une hauteur déplacée de la part des avocats , et cela n'a «< servi qu^à confirmer la réputation de fierté qu'ils se sont acquise depuis <e quelque temps. » (Journal de Barbier, t. II, 44 5, 446.)

(1) Correspondance du président Bouhier , à laBibliolh. impériale. Lettres ded'Olivet.

elle plus savant de nos magistrats se console de la perte qu'il a faite par le legs qu'elle lui a valu, avec cet égoïsme plein de bonhomie qui fait sourire jusqu'au moraliste.

« Ù'aiUeurSy il m'a donné en mourant une marque bien précieuse « de son amitié en me laissant des manuscrits de sa façon qui sont « infiniment curieux. C'est bien dommage qu'il m'ait défendu de « les communiquer à personne! »

Pour qui connaît tant soit peu les collectionneurs, le trait est adorable et digne d'un Molière, ou tout au moins d'un Regnard. Ici, en effet, le collectionneur se découvre avec cette naïveté de prime-saut dont rien ne remplace l'accent, éternelle victoire de la nature sur le génie luimême.

Que de choses dans un menuet ! s'écriait Vestris. Que de choses dans une phrase , peut-on répéter, quand elle évoque à la fois la personne qui l'a prononcée et révèle 1q6 multiples motifs qui Tout inspirée ! Pour nous, il nous semble voir le président jeter à ce manuscrit, longtemps convoité sans doute, et devenu un des plus attrayants ornements de son cabinet, un regard plein d'une narquoise componction, et le montrer aux rivaux, aux jaloux, aux indifférents même , arrêtés sur le seuil par ce veto qu'il déplore si hypocritement. C'est la coquetterie de Tavare, non moins éternelle que celle de la femme.

« Et fugit ad salices, et se cupit ante videri. »

Les deux lettres que nous venons de citer furent sans doute, avec les éloges confraternels, toute Toraison funèbre de Mathieu Marais. En dehors de ces rares témoignages, le biographe aux abois ne trouve, pour ajouter à Téloquence de ces regrets laconiques, que tout ce qu'une vie inflexiblement honnête permet de dire à ceux qui savent le deviner.

11 a fallu la postérité et sa tardive réhabilitation pour faire, comme par un caprice de justice, à Tobscur mémo-

rialiste parlementaire une sorte de réparation. Et encore ces mérites, qui doivent tout à la surprise d'une révélation imprévue, seront-ils peut-être contestés. Il ne restera à Marais, aux yeux des critiques superficiels, que ces vertus modestes qu'il a apportées devant Dieu, et que le monde n'honore que par son silence. Malgré nos efforts, pour beaucoup de ceux qui l'auront feuilleté, cet homme laborieux et prudent, qui se défendit toujours de la publicité avec une sorte de pudique répugnance, demeurera un de ces avocats honnêtes et diserts dont il est d'usage, aux tournois oratoires de la conférence, d'exalter la valeur. Quel intérêt dramatique trouver dans cette existence recueillie , qui se garda soigneusement des passions et n'eut pas d'événements? Nous comprenons ce dédain, sans le partager. Nous conviendrons de bonne grâce que notre héros ne fut qu'un digne bourgeois de Paris, voué à l'étude, ferme au devoir, qui se contenta des joies et des douleurs vulgaires. Une seule ambition troubla u<! moment ce cerveau solide. Une seule passion fit battre un instant plus fort ce cœur pacifique. Mathieu Marais osa, un jour, aspirer à l'Académie. Il fut un de ces prétendants platoniques dont la poursuite les console de tant de déceptions, et dont elle se plaît à savourer le désespoir. Peut-être, comme l'avouait d'Olivet, eut-elle quelque mauvaise grâce à se boucher cette fois les oreilles. Mais quoi ! cet excellent Marais, le docte aréopage le connaissait à peine de nom ! Et comment se préoccuper d'un avocat, par ce temps de ducs, de poëtes commensaux, de secrétaires courtisans, affluant à ses portes, cet avocat fût-il la revanche des rudesses de Normand? Marais ne fut donc pas le confrère de ces Bouhier, de ces d'Olivet dont il était l'ami. Je crois qu'il s'en consola, non sans quelque amertume. C'est ainsi que passa sa vie, entre les plaisirs de l'étude et de la conversation, et les devoirs de sa profession. Quelques lettres ingénieuses, quelques mémoires peut-être éloquents, une Vie de La Fontaine^

écrite à bâtons rompus, comme écrivait le bonhom me , une sorte de flânerie biographique autour des œuvres de son poète favori, voilà quel fut le bagage littéraire avoué de notre avocat. Un jour, la maison héréditaire de la rue du Bouloi tendit de deuil ses escaliers, que descendait pour la dernière fois son maître. Quelque vieille servante le pleura dans Tombre. Quelque chien favori suivit peutêtre le cercueil, et mourut sur le seuil, où il attendit en vain le retour du maître, du désespoir de sa fidélité. Quelques confrères, quelques savants, hôtes habituels des causeries familières, accompagnèrent jusqu'à l'église Saint- Eustache, berceau et tombe de cette vieille famille parlementaire et parisienne, « le pauvre Marais » . Le culte des traditions de Tordre, le respect perpétuel de la morale et du goût, une vie de travail et de probité et quelques services modestement rendus, tels furent les mérites qu'on s'accorda, en devisant, à reconnaître au défunt. Et ce fut tout. L'immortalité de l'honnête homme obscur ne va pas plus loin que la mémoire d'un ami. Sa gloire tient tout entière dans un regret.

Et cependant, non, ce n'est pas là l'entière justice ni rentière vérité. Mathieu Marais fut quelque chose de plus qu'un honnête homme. Il a mérité mieux que cette mention honorable, que notre indifférence accorde à la science sans éclat et aux vertus privées. Son journal jette sur sa vie un peu de cette lumière qu'il prodigue à la société de son temps. C'est à cette lumière que nous voulons étudier ce type excellent des chroniqueurs parlementaires, des scribes patients et narquois, qui ont parfois, en griffonnant, touché à la véritable histoire et à la véritable littérature. Et peut-être, après nous avoir lu, mais surtout après avoir lu Marais, le public conviendra-t-il qu'il manqua à l'Académie autant qu'elle manqua à sa gloire.

Mathieu Marais fut baptisé le dimanche 11 octobre 1665. Le registre des actes paroissiaux de Saint-Eustache n'indique pas la date de la naissance, qu'il est permis de reporter à la veille du jour de l'ondoiement (1).

Nous manquons absolument de renseignements sur Tenfance et la jeunesse de Marais, qui dut faire d'excellentes études dans quelqu'un des collèges de Paris, et, laissant à ses nobles condisciples le stage mondain de l'Académie, arriva au barreau, après avoir traversé d'un pied alerte les vives et malignes années de basoche préliminaires.

Du reste. Marais parait s'être résigné de bonne heure aux patients et tranquilles labeurs de l'avocat consultant. Quelque échec , quelque mésaventure, la difficulté de percer, ou plutôt l'exigeant besoin de recueillement et d'étude qui faisait le fond de son honnête nature, telles

(1) Voici Pacte de naissance de M. Marais, que nous devons aux recherches de rofficieux archiviste des actes de l'étal civil, interrogé par notre savant confrère, M. Ch. Read. «Du dimanche 11 octobre 1665, fut baptisé Mathieu, fils H de M^ Renault Marais, procureur au Châteiet, et de Catherine Françoise Biltt Ion, sa femme, demeurant rue du Bouloi; le parrain, Mathieu Billon, bour- « geois; la marraine, Claude Billon, fille de Guillaume Billon, cirier du Roy. »

Les erreurs et les anachronismes abondent sur le compte de Marais ; la préface des Extraits publiés par la Eevue Rétrospective et le Supplément à la Biographie Michaudii, LXXIII) contiennent au moins des indications exacte», mais sans détails. Mais que dire de la plaisante méprise signalée par/ Chardon de la Rochette, qui le premier a publié la Vie de La Fontaine par Marais, et où sont tombés les auteurs du Dictionnaire historique (t. VII, p. 626 de l'édition en 13 vol.)? Ceux-ci lui donnent pour père Roland, et non Rolland, Desmarets, mort en 1653, qui nous a laissé un volume de Lettres purement et élégamment écrites. Ils avaient lu à la tête du volume : « Rolandi Ma- « resii, etc., et partant de là : Rolland, disent-ils, eut un fils, qui fut également « avocat au parlement de Paris. Il est fréquemment cité par Bayle, auquel il K fournissait des observations et des remarques dont ce savant se louait « beaucoup. »

furent sans doute les causes de cette précoce renonciation aux luttes et aux succès retentissants de l'audience, qu'il n'aborda plus que la plume à la main, s'y faisant la réputation d'un des plus savants et éloquents oracles de la consultation.

Quoi qu'il en soit. Marais fut reçu avocat le 22 novembre 1688, et prit place aux réunions de l'ordre à ce dixième banc, qu'il ne quitte qu'en 1736 , pour aller tenir compagnie aux doyens blanchis du premier banc, vénérable avant-garde de l'armée des orateurs (1).

Quand j'ai dit que la vie de Mathieu Marais n'eut pas d'événements, je l'ai involontairement calomnié. La vie de JMarais, au contraire, compta quelques-uns de ces événements qui n'ont d'importance que pour le cœur. Cette religion du beau, qui fut sa foi la plus vive, ne fut pas une adoration complètement muette ni un culte stérile. S'il chercha peu d'amis dans les chemins du monde. Marais eut de bonne heure l'honneur d'en trouver dans les sentiers littéraires, où il ne s'aventurait qu'en amateur. De bonne heure, le charme insinuant de son admiration, les ressources d'une érudition des plus complaisantes et sa

(1) Selon son acle de décè^, que nous citerons plus loin, et dont nous devons la copie à IMnépuisabie obligeance de M. C. Read, M. Marais serait parvenu aux honneurs, difficiles alors, du bâtoimat. Nous ne le trouvons cependant en cette qualité ni dans les manuscrits de Dlancliard, exact annaliste de Tordre depuis 1661, ni dans VAlmanach royal, ni dans les Tableaux imprimés des avocats, leur demeure et leur banc au palais, déposés au greffe et publiés annuellement en vertu de Tart. 10 du titre 31 de l'ordonnance de 1667 €t du règlement du 17 juillet 1693. Nous ne trouvons son nom ni dans VHiS' taire des avocats de Fournel, ni dans la Bibliothèque de V Avocat , par M. Dupin, qui ne cite que son homonyme (non parent) Tavocat Jean Marais, qui alai>sé quelques ouvrages, connus des seuls jurisconsultes épris des chinoiseries du droit. (Voy. n"s 15, 39 et 1585. )

Il y avait au palais onze bancs d'avocats, qui envoyaient chacun un député au Conseil, qui se composait de ces députés et des anciens bâtonniers. Le nom de Marais ne figure pas, même en qualité de député de son banc, aux conférences de doctrine ou de discipline. Nous avons vainement à ce propos compulsé les livres et manuscrits spéciaux, confiés à la garde de l'aimable et savant bibliothécaire de la cour de cassation, M. Denevers.

sympathique bonne humeur valurent à Marais de précieux commerces et d'illustres amitiés. Et certes, ce n'était pas un homme absolument obscur, ni surtout qui méritât de Tétre, que ce simple avocat (jui fut le correspondant de Bayle avant d'être celui du président Bouhier. Je ne veux citer ni d'Olivet, ni Des Maizeaux, ni Brossette, ni Coste, ni Saint-Hyacinthe, ni bien d'autres, que Marais coudoya plutôt qu'il ne les fréquenta, ayant eu toujours un honorable penchant à s'isoler, dans l'intérêt des quelques liaisons choisies, auxquelles il se réserva avec une tendresse qui garde ce juvénile élan dés cœurs qui ont su s'économiser. Je ne veux nommer encore que Boileau, que Marais eut l'honneur de connaître, et dont il nous a conservé deux conversations, dans deux notes copieuses, document précieux analysé par M. Sainte-Beuve, quia pu le lire avant nous dans lesMémoires inédits de Brossette, un des trésors de cette grande collection de M. le baron Feuillet de Couches, vrai paradis des délices de la curiosité. Au moment où nous écrivons, le public , introduit parle plus spirituel et le plus disert des cicérones, y pénètre sur ses pas et se rue à ce festin d'indiscrétions, assaisonnées du meilleur sel gaulois. Les Causeries d'un eu-: rieuXy dont chaque volume est une fête pour les gourmets de l'imprévu historique, sont le manifeste d'une véritable révolution dans les régions paisibles du rétrospectif.

La liaison de Marais avec Bayle, liaison fondée sur des goûts communs, provoquée d'un côté par une sympathique admiration, soutenue de l'autre par une reconnaissante estime, date de 1698. C'est à partir de cette époque que commence entre ces deux esprits, inégalement forts mais également curieux, cette correspondance active et substantielle, que la distance ne refroidit pas, que la guerre ralentit à peine, et que la mort seule put interrompre. Dès l'apparition du Dictionnaire, qui dut, dans sa nouveauté hardie, ravir l'esprit déjà raffiné du jeune

avocat, et lui ouvrir ces perspectives dans le doute si chères aux sceptiques, Marais s'institue d'office Tauxiliaire désintéressé, et comme l'ambassadeur en France de cette immense et insatiable érudition qui poussa si loin la volupté de la critique, et qui jusqu'au dernier jour se délassa de la fatigue de savoirpar le plaisir d'apprendre. Toujours avide de nouvelles, toujours impatient d'augmenter son trésor et de Taméliorer , Bayle se prêta de fort bon ne grâce, de son cabinet de bibliophile patriarcal, à ces officieuses avances de Tavocat. Il ne dédaigna pas de profiter en maint endroit de ses recherches et de ses rectifications, et ne négligea point de l'en remercier. Nous trouvons de ces relations suivies, entretenues soigneusement par le prévenant Marais, des traces flatteuses dans cette correspondance qui témoigne d'une si grande naïveté de cœur et d'une si grande activité d'esprit, et qui seule peut donner l'idée de l'autorité européenne de Bayle, à laquelle on ne peut comparer, à l'autre bout du siècle, que celle de Voltaire.

'« Que j'admire, écrit-il à la date du 2 octobre 1698, Tabondance « des faits curieux que vous me communiquez touchant MM. Arnaud, * Rabelais, Santeul, La Bruyère (l),etc. Cela me fait juger, Monsieur, « qoî'uTï Dictionnaire historique et critique, que vous voudriez faire, « seroit Touvrage le plus curieux qui se pût voir. Vous connoissez « mille particularités, mille personnalités, qui sont inconnues h la plu- « part des auteurs, et vous pourriez leur donner la meilleure forme du « monde. 11 est vrai que, pour bien faire, votre imprimeur devroit « être en ce pays-ci : il faudroit avoir deux corps, Tun à Paris, pour y « ramasser ces matériaux^ et l'autre en Hollande, pour y faire im- « primer l'ouvrage que l'on composeroit. Cette réplication^ comme « l'appellent les scholastiques, n'étant pas possible, naturellement au « moins, ce sera un bon remède si vous continuez d'avoir la bonté de « m'enrichir de vos remarques et de vos bons avis. Vous m'y parois-

(1) «Il est bien à regretter, dit à ce propos M. Taschereau {Rev, Rétrosm pect.f 2^ série, t. YII p. 330), dans ane note à laquelle nous nous asso- « cions, que Bayle n^ait pas consacré un article à La Bruyère, et ait laissé a perdre les matériaux biographiques dont il parle ici. »

« sez très-disposé, et je puis vous assurer que je m'en estimerai le « plus heureux du monde et que j'en paroîtroi fort reconnoissant. Je € vous demande, par avance, la permission de marquer à la marge à « qui le public sera redevable de tant de belles et bonnes choses que « je tirerai de vous.

« Je dressai la semaine passée l'article à'Hénault (1) et j'y insérai « tout ce que vous m'avee écrit sur ce sujet. Je n'ai pas encore mis « votre nom à la marge, mais j'ai dessein de le faire si j'apprends que « vous l'agréez. Vous jugez bien que s'il s'agissoit de quelque chose qui « choquât quelque personne vivante, je n'aurois garde de vous com- « mettre (2). »

L'observation est caractéristique et mérite d'être remarquée. Cette scrupuleuse réserve vis-à-vis des vivants, qui s'allie à tant d'audace envers les morts, est le trait distinctif du caractère de Bayle, qui voulait avant tout travailler tranquille et se souciait médiocrement de persécution. C'est encore un point commun avec Marais, nature pacifique et concentrée, comme toutes les natures d'observateur. Bayle et Marais haïssaient également les querelles, tout en les provoquant, et le scandale, tout en le recherchant. L'un et l'autre aiment Tironie émoussée, et cette inoffensive épigramrae qui se contente d'un clignotement des yeux ou d'un imperceptible sourire. L'un et l'autre, amis intéressés du demi-mot, ne se dérident et ne se délassent volontiers qu'en petitcomité d'amis, au à table, entre la poire et le fromage. C'est là le secret de leur influence et de leur inviolabilité. L'un put tout penser, l'autre put tout savoir à la condition de ne pas tout dire, facilement acceptée et devenue un attrait et comme un

(1) Le poète, auteur du sonnet de V Avorton,

(2) Lettres choisies de M. Bayle, avec des remarques; Rotterdam, 1714, t. II, p. 640. K Soit modestie, dit M. Taschereau, soit réserve méticuleuse, N Marais n'aura pas consenti à être nommé ; car on lit seulement dans le Die- « tionnaire à l'article indiqué : Voilà ce que j'ai trouvé dans un recueil de K remarques qu'un jeune avocat au parlement de Paris m'a fait la faveur de <( m'envoyer, l'an 1698, et qui me convainquent qu'il a de l'esprit infiniment » et une exacte connoissance de beaucoup de faits curieux et très-propres à (t ce Dictionnaire. »

ragoût de plus pour les libertés et, comme qui dirait, les chatteries de l'esprit. Les voluptueux aiment Tobstacle. L'un fut le Mélandithon de la critique, une sorte d'apôtre d'indifférence, l'autre un médisant en sourdine, rieur solitaire, Tallemant bourgeois, posthume comme l'autre de la seconde régence.

Les articles cités dans la lettre du 2 octobre 1698 ne sont pas les seuls pour lesquels Bayle soit redevable à Marais (1), et l'article d^Hénault n'est pas le seul où il ait consigné l'expression de sa reconnaissance (2). Cette reconnaissance, sincère cette fois, est le thème habituel (Je ses lettres, sur lesquelles il faut revenir, comme au vrai titre de gloire de Marais (3).

C'est dans la première lettre de Bayle à Marais, en date à Rotterdam du 2 octobre 1698, que nous trouvons la première trace des relations de Marais avec Boileau. Boileau, qui tenait par tant de liens, et de si intimes, au monde du palais, devait être, par sa naissance, par ses alliances, par son humeur caustique même, trèspopulaire parmi tous ces basochiens et tous ces avocats qui s'enorgueillissaient de sa gloire. L'hommage de Marais, empressé auprès de toutes les célébrités du temps, ne dut pas lui manquer. Nous verrons plus tard que ce commerce devint assez fréquent et même familier. Pour le moment, nous ne voulons que signaler, dès les premières lignes de la lettre du 2 octobre, l'indication des relations de Marais avec Je grand satirique.-

« Je me borne à répondre aujourd'hui, Monsieur, à quelques-uns des « endroits de votre lettre. Je commence par celui où vous m'apprenez <• que mon Dictionnaire n'a point déplu à M. Despréaux. C'est un bien

(1) c Marais, ditCliardon de la Rochelle, lui a fourni des notes sur Henri III, « lesSuisses (?), la reine de Navarre, le président de Nuliy, Pavocat de Retz, « son parent. » M. Taschereau y ajoute des notes sur le duc de Guise.

(2) Il cite encore Marais, entre autres endroits , à Particle de la reine de Navarre (Dictionnaire.iny 486" et 487\ )

(3) Nous citons l'édition de 1731, tome IV des Œuvres diverses.

« si grand, c'est une gloire si relevée que je n'avois garde de Tespé- « rer... »

C'est ainsi que continue cette affectueuse et grave correspondance, qui donne exactement le ton d'une conversation intime entre deux savants de bonne compagnie. A chaque lettre un nouveau service resserre le lien. Tantôt Marais offre à Bayle et à son éditeur, M. Leers, une copie plus complète du Télémaque (1), et Bayle l'en remercie, en comblant d'éloges le passage de la lettre de Marais qui concerne M. d'Aguesseau ( encore une des idoles du palais en général et de Marais en particulier ) . Tantôt Bayle lui annonce qu'il a mis en leur place, ou à l'article de Guise ou à celui d^ Henri IH, les bons Mémoires qu'il a eu la bonté de lui envoyer, presse l'envoi de ce qui lui a été offert concernant le président de NuUy et l'engage doucement à ménager sa santé, compromise par des excès de travail.

« Je fais mille vœux pour votre santé, Monsieur ; et j'ai vu avec un « extrême déplaisir, au commencement de votre lettre, que vous avez « été obligé de passer par les mains des chirurgiens, pour avoir été trop « appliqué à Tétude. Ménagez-vous donc un peu mieux à Favenir. « Mes conseils là-dessus sont de poids ; car je sais par expérience les K maux à quoi on s'expose, quand on néglige les avis qui nous sont « donnés de ne pas trop étudier. Je profite du passé et me ménage à « présent par force ; et de là vient que ma seconde édition ne va pas « fort vite. »

Tout cela est d'une naïveté prime-sautière et d'un bon sens tout pratique, animé de l'horreur de la goutte, de la gravelle, de la sciatique et de toutes les autres maladies de cabinet. Pour nous, il nous semble voir le philosophe de Rotterdam bien encoqué, bien emmitouflé, se tenant le ventre frais et les pieds chauds, suivant le précepte rabelaisien, se gardant des premiers aiguillons de Tair re-

(1) Et un Mémoire sur la cession proposée à Henri III. Lettre du 7 septembre 1699 (t. IV, p. 782).

froidi des soirées d'automne, et se balançant sur ses infolio, l'œil brillant, la lèvre plissée, tout sourire, tout griffes et tout fourrures.

En échange de ses renseignements, Bayle cherchait à donner une direction spéciale aux recherches de son correspondant, et lui indiquait, en ^quelque sorte, le moule où il devait couler en une œuvre durable son érudition vagabonde.

« Connoissez-vous un écrit de Gutherius, fait à la louange de quelques « avocats du siècle passé ? Il seroit à souhaiter que quelqu'un entreprît « un ouvrage là-dessus, aussi bon, s'il le pouvoit, que le Brutus de « Cicéron. Il me semble^ Monsieur, que vous seriez très -propre à ^em- « plir un tel dessein , tant je trouve de délicatesse dans votre goût, et « tant je remarque de tours dans votre plume pour bien exprimer les « divers caractères de l'éloquence. Vous voyez, Monsieur, qu'ensuivant « ce beau modèle de Cicéron, il faudroit repasser sur le seizième siè- « cle et un peu plus haut (1). »

Le 14 décembre 1700, Marais envoie à Bayle le Mémoire sur le président de Nully, arrivé trop tard pour qu'il en puisse être fait emploi. Bayle le regrette, en lui réclamant avec insistance, pour lui éviter le même rebut, le Mémoire sur l'avocat de Retz, parent de Marais. Celui-ci s'excuse d'entreprendre l'ouvrage à la façon de Gutherius que lui avait proposé Bayle, et il le fait « par <c des considérations exprimées si noblement, si sensétt ment, et qui témoignent si bien qu'il possède le caraccc tère, et le fort et le faible de ces sortes d'ouvrages, que « cela le confirme de plus en plus qu'il y réussiroit ad- <c mirablement (2) » .

Et dans un élan de sympathique regret de la distançai qui les sépare : « Que ne puis-je vous consulter, s'écrie « Bayle, quand j'en aurois besoin, c'est-à-dire tous les c< jours! »

(1)T. IV, p. 793.

(2) Ibid., p. 796.

Bayle s'attendrissait peu, et il faut voir dans ce sobre élan d'affection une marque, comme il le dit, «de sones- « time très-particulière ».

Dans la lettre du 21 mars 1701 (1) nous trouvons la trace des recherches auxquelles Marais, très-porté pour les curiosités où le droit s'émancipejusqu'à la gaillardise, et qui de bonne heure aima les causes grasses, consacrait volontiers ses loisirs, et qui forment un des thèmes favoris de sa Correspondance avec le président Bouhier. Il s'agit de l'impuissance et de la dissolution du mariage pour cette cause , matière de controverse essentiellement parlementaire, et que les jurisconsultes n'abandonnèrent guère qu'à la révolution. La lettre du 13 octobre 1701 roule encore sur les factums ^^ pleins d'un bon sens grivois, de l'avocat Rouillard, et remercie Marais de curieux renseignements concernant le poëte Laisné (2).

Par la lettre du 6 mars 1702 nous apprenons que Marais a communiqué à Bayle d'excellents éclaircissements sur le Nouveau Journal des Savants et sur celui de Trévoux. « Il admire la justesse et la solidité de ses jugements c( sur ces deux ouvrages et sur M. de Vigneul-Mar- « ville (3). »

Reprise en août 1704 (4), aussitôt que cesse l'interdiction du commerce des lettres entre les deux pays, la correspondance entre Bayle et Marais, de plus en plus affectueuse, est close par la lettre du 28 décetnbre 1705 (5), où Bayle consacre par de nouveaux éloges cette gloire modeste de Marais à laquelle ils suffisent. La postérité doit croire sur parole, à défaut d'autres témoignages, des juges comme Bayle lorsqu'il proclame la dette de recon-

(1) T. IV, p. 798.

(2) Ibid., p. 803.

(3)lbid.,p. 811.

(4) Ibid., p. 847.

(5) Ibid., p. 865.

naissance contractée par lui par la réceptioQ et Temploi de Mémoires « qui donnent tant de lustre à son Diction- <( naire » quand il vante c< ce caractère de discernement « et de goût exquis », « cette délicatesse de goût, cette « éloquence et ces tours heureux qui coulent de la plume « de son correspondant d'eux-mêmes et sans nul effort » . Bayle avait dit : c< Il n'y a que moi, Monsieur, qui doive « songer aux remerclments», et cependant Marais, dans son légitime orgueil d'être apprécié par un tel homme à sa véritable valeur, ne se considéra pas comme acquitté par ses nombreux services de l'honneur de pareils éloges. Il se considéra lui-même non comme le créancier mais comme le débiteur perpétuel de Bayle, et consacra à sa mémoire cette exubérance de pieux dévouement qu'il ne pouvait plus utiliser pour ses ouvrages. C'est dans l'intérêt de cette illustre mémoire qu'il s'enquit des moindres manuscrits de Bayle et les suivit à la. trace avec une infatigable sollicitude. C est dans cet intérêt qu'il se lia avec Des . Maizeaux, le futur éditeur des OEuvres complètes. C'est à Marais qu'on doit l'unique portrait de Bayle qui existe. C'est à lui qu'on doit sur sa vie intime, sur ses mobiles secrets , sur ses précautions, et .manœuvres et petites supercheries littéraires, curieux manège d'un esprit plus hardi dans la spéculation que dans la pratique, mille détails curieux semés dans les Correspondances dont nous allons parler, et condensés dans cette Vie de Bayle ( page 336 du t. II de Tédit. de 1732) qui lui est formellement attribuée par Chardon de la Rochette.

Avant de passer, dans l'histoire des sentiments , des idées et des relations de Marais, à sa Correspondance avec M"® de Mérigniac, j'éprouve le besoin de dire quelques mots de ses relations avec Boileau.

Marais fut de bonne heure de Tentourage semi-familier du grand satirique. J'ai dit les affinités de position et d'esprit qui pouvaient avoir amené ce,rapprochement. Cette illustre amitié commune semble avoir été aussi l'occasion de sa liaison avec Brossette. De ces relations avec Bôileau, il n'est demeuré, sauf quelques traces éparses dans la correspondance de Marais, et que nous relèverons à mesure , qu'un témoignage important. Il existe deux Conversations de Boileau, l'une du 12 décembre 1703, recueillie et notée par M. Marais, tombée parmi les papiers de Brossette dans lôs cartons d'une collection célèbre, et qi]e M. Sainte-Beuve avaiteu seul, jusqu'à nous, la bonne fortune de lire. L'ingénieux critique en cite un passage qui prouve, par la manière même dont il le définissait, combien Marais connaissait bien Boileau. « Il y a plaisir à entendre cet homme-là, disait Marais, « c'est la raison incarnée (1). »

Nous trouvons à la page 278 du volume des Mémoires inédits de Brossette sur la vie et les ouvrages de Boileau Despréaux (2), sorte de Chosier dans lequel il enregistrait minutieusement chaque jour les bonnes fortunes de son active curiosité, un Mémoire intitulé : Pensées diverses de M, Despréaux y tirées de ses conversations. C'est, comme rindique une note, à Mathieu Marais que l'infatigable annotateur doit cette gerbe de souvenirs, dont il s'est borné à secouer les épis dans son commentaire, chefd'œuvre de la critique provinciale et bourgeoise.

Il nous est impossible de ne pas nous arrêter un moment à glaner dans ce champ imprévu d'un i^oteana inédit. Là, ce robuste et fruste génie se livre à nous dans

(1) Causeries du Lundi, t. IV, p. 406 et 408 pour ia citation. ,

(2) Ces Mémoires formaient trois volumes. Nous avons sous les yeux, reliés en un volume , dans cetle riclie enveloppe de maroquin du Levant, sous laquelle Télexant collecteur ensevelît et embaume pieusement ces reliques de Tesprit d'autrefois, le tome III^ et une partie du second. La Bibliothèque impériale conserve le reste du tome U {Svppléni. français, 2810).

le premier jet de sa verve, avec tout Tabandon des conversations à deux, dans les allées d'Auteuil, à cette heure expansive et libre des après-dlnées familières, où l'esprit se dilate, comme le corps , débarrassé de la gène et comme qui dirait de la ceinture des convenances et des restrictions officielles. Là, le rire sans]contrainte, entre ces deux amis du Palais, nourris des mêmes traditions d'indépendance et de malice parlementaires, pétille à chaque mot, et le grave Aristarque se délasse et se dédommage, rendu à cette joyeuse humeur qui créa le Lutrin, des labeurs opiniâtres et soUtaires desjÉpltres et des Odes, des lenteurs de Finspiration et des rébellions de la rime. Marais, disciple à la fois respectueux et badin, curieux provocateur, érudit narquois , déjà piqué de la vocation maligne de Tanecdotier, était bien l'interlocuteur qu'il fallait à Boileau, d'une attention et d'une complaisance irrésistibles , et d'un commerce sûr , habitué par les confidences du cabinet à la religion de la discrétion. Aussi Boileau ne se gênait-il guère avec lui, si l'on en juge par ces boutades prime-sautières et ces vives échappées de malice et de médisance où il semble que le classique se venge des solennités obligées de son rôle, et se saoule de ce rare plaisir de se gausser impunément de tous et de tout, à la façon de Rabelais. L'éternel bon sens , le goût inflexible du maître se retrouvent jusqu'en ses plus grands écarts de hardiesse familière, mais avec une saveur mordante et une pointe de brusquerie des plus inattendues. C'est la critique en robe de chambre, la raison en belle humeur, le goût en goguettte. C'est du Boileau bon enfant , allègre et bourru , du Boileau brut, qui ne perd point son temps aux difficiles bonnes fortunes de la forme. En revanche, on y trouve le trait, trop souvent émoussé ailleurs,

« On dit ordinairement : Tous les poètes sont fols ; je dis au con- « traire : Tous les fols sont poètes, car il n'y a point de fol qui ne fasse « des vers ou qui n'en veuille faire. Pour être bon poète, il faut être très-

« sage, connoitre la nature et la vérité et ne les quitter jamais de vue.

« Il n'y a jamais eu un homme si sage que Virgile. — Santeul est « un poëte fol. Ménage est meilleur poète que Santeul.

« Coignard m'a apporté un Recueil de pièces qui ont remporté le « prix à l'Académie, je ne sais où il est. Mon laquais aura cru que c'é- « toit un livre pour lui. Je ne le lirai point. Je n'aime point à baailler.

c( Je fais toujouré semblant d'avoir lu les Oraisons funèbres. J'aime « mieux les louer que de les lire.

« Ce Monsieur Dacier est un plaisant homme. Tous les gens dont « il fait la vie ont été des saints. S'il parle de Marc-Aurèle, c'est le «t saint du jour. Il le fait plein et rond de vertus comme un œuf. Il ne « veut pas qu'il ait été cocu, et tout le monde sait que Faustine « étoit la plus grande, etc.. Cela est contre la nature.

« JJ Horace de M. Dacier est, de ses livres, celui qui s'est le mieux « vendu. Je puis dii% que c'est moi qui ai fait connoître les satires « d'Horace. On ne parloit que de ses odes. Dans les collèges, on ne « lisoit presque que cela. Je m'appliquai à lire ses Sermons, J'y «• trouvai mille beautés, et je m'appliquai à écrire dans ce genre. « Tout le monde voulut revoir son Horace. Et voilà ce qui a tant fait « vendre le livre de M. Dacier. Sa femme écrit mieux que lui.

« Depuis Molière, il n'y a point eu de bonnes pièces sur le théâtre « français. Ce sont des pauvretés qui font pitié On m'a envoyé « le théâtre italien. J'y ai trouvé de fort bonnes choses et de vérita- « blés plaisanteries. II y a du sel partout. La scène des philosophes est « d'un goût tout nouveau. Je plains ces pauvres Italiens (1) ; il valoit « mieux chasser les François.

« J'écrirai quelque jour pour la défense de la comédie. Je leur mon- « trerai bien qu'il faut nécessairement avoir des spectacles dans un État « pour purger les passions. Cette purgation dont parle Aristote n'est « point une chimère. Tel homme qui a été trois heures attentif à la « comédie auroit peut-être en rêvant ou demeurant seul, conçu quelu que mauvais dessein, ou de se tuer, ou de tuer son Toisin. La na- « ture veut qu'il y ait des spectacles, et la religion n'est qu'une perfec- « tion de la loi naturelle. 11 faut connoître l'homme pour bien traiter « cette matière -là

Passant à Bayle, un des esprits les plus discutés en ce

(1) Les comédiens italiens, disgraciés à la suite de leur téméraire algarade de la comédie de la Fausse Prude, où la malignité du public avait vu des allusions contre M™e de Maintenon, avaient dû fermer leur scène, qui ne fut rouverte que sous le Régent, qui aimait trop à rire, fût-ce de lui-même, pour ne pas rendre aux comédiens italiens leur théâtre et leurs franchises.

temps, encore asservi à l'idéal des étroites disciplines d'une école de règle et de tradition, de Bayle auquel on ne pardonnait point ses aventureuses pointes clans le doute et l'atteinte portée à tous les respects consacrés , Boileau, devançant le jugement plus ferme et plus désintéressé de l'avenir, n'hésita point à avouer son admiration.

R Bayle, disait-il, est un grand génie. C'est un homme marqué au bon « coin. Son style est fort clair et fort net. On entend tout ce qu'il dit. »

Ici Marais , tout heureux de trouver à son culte du grand réfugié un si illustre complice, baissait béatement les yeux, comme un chantre qu'on encense, et humait consciencieusement la fumée d'un si beau compliment. Il transmettait à Bayle lui-même l'approbation si flatteuse d'un tel appréciateur, et plus tard il ne manquait jamais de s'en autoriser pour défendre sa mémoire. Un mot de Boiléau le vengeait des in-folio hypercri tiques de ce bilieux abbé Leclerc , honnête Zoïle de son auteur favori.

« Sanlecque, continuait Boileau (et Marais se léchait les lèvres de « l'anecdote) , est un mauvais poète. Il ne va que par bonds. Il a dit « une chose horrible, et qui est contre toutes les bienséances, pour « exprimer sa tristesse dans sa cure, et afin d'avoir occasion de « demander un autre bénéûce à M. Bontemps,il dit qu'il est même « triste aux enterrements. Un curé et un moine doit-il dire cela.? « C'est dire : Quoique je dusse être joyeux de voir que mes paroissiens «« meurent et de tirer de l'argent de leur corps, cependant je suis « triste. C'est dire en d'autre termes : Je suis un coquin.

a Voici un de ses vers. Il parle de la probité du Père de la Chaise :

« Comme c'est ce qu'il a, c'est ce qu'il veut qu'on ait. »

« Le roi n'a jamais voulu épouser la nièce du cardinal. Le cardinal, <t qui étoit ambitieux et rusé, faisoit semblant de s'en plaindre ; mais « il n'en étoit rien, et il auroit bien voulu que cela eût été. Je le « sais du roi lui-même, qui ajouta que le cardinal Mazarin étoit un « grand comédien (1).

(I) Selon Brossette, Boileau aurait, un jour de francliise, appliqué la même

« L'histoire ne doit pas dire toutes les vérités. Mais elle ne doit dire « que des vérités ; ce sont les faits qui louent...

et J'ai atteint presque tous les genres. Il y a dans le Lutrin des « vers qui ne seroient point indignes du poème épique. Voyez la des- » cription d'un hibou dans le chant troisième.

« Il disoit à M. de Lorme : Vous, Monsieur, qui êtes du métier, a prenez garde à ce vers :

« Ils passent de la nef la vaste solitude. »

« Cela représente la nature. N'avez-vous jamais vu la nef d'une , « église le soir, avec une petite bougie ? Il semble que ce soit un désert.

a Le Noble n'est point sans esprit.

« Ulysse, dans Homère, se trouve dans la caverne de Polyphème. « Il voudrolt bien en être dehors ; il lui fait mille présents, et, entre « autres, un vin qui ne finissoit point. C'étoit un beau présent. Poly- « phème dit : C'est un honnête homme qu'Ulysse : Je le mangerai le « dernier, Démétrius Phalerius remarque très-bien que cette raillerie « d'Homère . sert à rendre la barbarie de Polyphème encore plus « horrible.

« Tout le monde sait qu'une des choses qui animèrent davantage les « conjurés contre César, c'est qu'un jour le sénat lui étant venu ren- <( dre des honneurs en corps, il ne daigna pas se lever, et entendit, « dans cette posture, tout ce que le sénat avoità lui dire Mais tout le « monde ne sait pas que ce qui empêcha César de se lever, c'est qu'il « avoit un cours de ventre si fort, qu'il auroit tout laissé aller sous « lui s'il s'étoit tenu debout. Voyez l'infirmité de notre nature et la « cause d'un des plus grands événements de l'histoire. Dion Cassius « rapporte ce fait. Je m'étonne qu'il ait échappé à M. Bayle, à qui il « n'échappe rien.

« M. l'archevêque de Cambray a mal fait de publier son livre dans a le temps que le quiétisme étoit le plus agité. Quelqu'un lui dit que a Fhérésie de M. de Cambray ne venoitque de ce qu'il avait tenté d'ê- « tre premier aumônier de madame la duchesse de Bourgogne, et que « cela avoit déplu à M. l'évêque de Meaux, qui avoit envie d'avoir « cette place. Je ne pénètre point dans ces motifs, répondit-il. Il faut w voir dans le fond si M. de Cambray a tort. J'ai lu son livre. On ne « peut pas supporter sa distinction de l'amour pur et de l'amour inté- « ressé. Il dit que l'amour intéressé est celui qui a en vue les récom- « penses. Or, tout l'Évangile nous ordonne d'avoir les récompenses « en vue, et je soutiens que quiconque ne les a pas est un mauvais « chrétien. Il ne faut donc plus dire le Pater ^ cette oraison par la- «

épithète à Louis XIV (lui-même), dissimulant sous une majestueuse indifférence la douleur de ses revers.

« quelle nous demandons que le royaume de Dieu nous advienne, cette « oraison que Dieu lui-même nous a enseignée et par laquelle il veut « qu'on le prie, et tous les prédicateurs sont des fols de finir leurs ser- « mons par : la vie éternelle que je vous souhaite^ etc.

« Les mystiques sont des modernes. On n'en voit point dans Tanti- « tiquité. Saint Augustin étoit-il mystique ?

« Le roi récite fort bien les vers. Quand je lui eus présenté mon « Épître sur la Hollande, il Talla lire à M'"^ de Montespan, et il lui fit « accroire qu'elle étoit d'un poëte commun. Comme M™* de Mon- « tespan pleuroit de joie en l'entendant lire, elle dit au roi ou que « c'étoit sa manière de lire qui lui imposoit, ou que les vers n'avoient « point été faits par celui qu'il lui a voit nominé.

« M. d'AguesseaU; avocat général, est prodigieux en tout. Il m'est « venu voir; je lui ai récité mes vers sur l'Amour de Dieu, Il en a re- « tenu cinquante tout de suite et est retourné chez lui les copier. Je « l'ai su, et cela m'a obligé d'en changer quelques-uns...

« Cet Amour de Dieu les embarrasse bien fort. J'ai donné mes vers « à M. l'évêque de Meaux pour les examiner, et il doit les faire voir « à M. l'archevêque de Paris. Je n'y biaise point et ne cherche pas, « comme a fait le père Sirmond jésuite ( ce n'est point le grand Sir- « mond, c'en estun autre), combien-de fois par an il faut aimer Dieu, « s'il faut l'aimer deux fois ou trois fois. Est-ce là notre religion ? Et « n'a-l-on pas bien raison de dire que nous l'avons défigurée ? N'est- 0 ce pas une honte que les huguenots viennent nous dire que chez eux « on ne dispute point s'il faut aimer Dieu ? »

Nous ne pousserons pas plus loin ces extraits, qui fourniraient tant de traits nouveaux à une physionomie de Boileau, plus animée, plus vivante, plus originale que la figure traditionnelle. Nous n'en avons voulu prendre que ce qui peut donner une idée de Timportance du document dû à la pieuse habitude de Tavocat disciple de noter chaque soir, comme une conquête de Tesprit, les entretiens de son maître , et en même temps de l'intimité si honorable que suppose la familiarité d'un tel commerce. Pour Marais, dont toute la gloire est dans le reflet de celle des autres, et qui devra à Tamitié de Bayle, de Boileau et de Bouhier de les accompagner dans la postérité comme dans la vie, ces conversations ou ces lettres étaient les véritables et les solennels événements, et

son biographe n'en trouve pas d'autres dans cette e?[istence unie, limpide, calme, que les passions orageuses n'ont jamaisfait sortir de son lit d'habitudes et de dévouas. Il nous en coûte d'être si court et de laisser ainsi notre Boileau. à mi-côte, s'indignant contre ces termes de contrition et d'attrition, refusant de croire que la crainte du châtiment suffise pour mériter l'absolution, et citant plaisamment, comme étant le plus près du salut, ce M. de Vivonne, qui craignait fort d'être damné et qui se flattait de ne point l'être, ayàpt toujours à portée un prêtre prêt à lui donner l'absolution et portant d'ailleurs sur lui un scapulaire préservatif de la mort subite, a Voilà donc M. de

c< Vivonne sauvé, lui qui avoit la v et qui couchoit

(( tous les jours avec trois p , quoique marié. Et que

a peuvent donc espérer les honnêtes gens ?» s'écriait Boileau. « C'est lui qui nous affirme encore qu'il n'y a rien (c de plus beau que le système de saint Augustin et de c( Jansenius sur la grâce et la manière dont elle agit sur « notre Volonté sans la contraindre », et fait tranquillement sa profession de foi. C'est lui qui nous raconte l'odieuse vengeance de l'abbé Tallemant , qui, mécontent d'un vers qui le caractérisait trop bien, imagine de venir un jour à l'Académie avec une fausse lettre dans laquelle il s'était fait mander « que j'avois été attrapé dans un mauvais lieu derrière l'hôtel de Condé, et qu'on m'y avait donné cinquante coups de bâton », et nous montre, pour achever la comédie, le dénonciateur affectant de le plaindre. « Cette nouvelle se débita, continuait Boileau, « qui étoit la plus fausse du monde, carceux qui me conte noissent savent bien que j'ai toujours été appelé le « chaste Boileau. » C'est enfin encore Boileau qui,

Pour flnir par un trait de satire,

nous dit avec sa bonhomie sarcastique : c( On dit que c( M. le prince de Conti, qui avoit acheté dix-huit francs (c les Hommes Illustres de M. Perrault, les revendit un

« écu à M. le Duc, et que sur-le-champ M. le Duc les re- « vendit trente sols à un de ses pages. Il en avoit déchiré c< tous les éloges et n'avoit conservé que les estampes. »

Voilà le vrai Boileau, le vrai Nicolas, dont il n'a jamais fait bon dire du mal. Sans façon, sans restriction, sans fausse politesse et sans faux vernis, d'une belle humeur un peu âpre, d'un sourire encore armé, bon homme , honnête homme, d'un goût moins farouche, d'une susceptibilité adoucie,-et c'est à Marais, je le répète, que nous en devons la révélation. <

A la page 326 du Recueil , nous trouvons un autre Morceau, intitulé : Conversation de M- Despréaux du 12 décembre 1703, recueillie et écrite par M, Mathieu Marais, avocat à Paris .

Dans ce Mémoire, non moins intéressant, non moins achevé et de traits non moins choisis que le premier, nous retrouvons dans Boileau la même verve brusque et la même franchise parfois indiscrète. C'est le même homme que nous écoutions tout à l'heure, celui qui dit àM. Gibert, professeur au collège des Quatre-Nalions, qui le prie de recevoir des vers latins qu'on veut lui envoyer. « Je lui ai répondu que tous les vers latins « queje lisois étoient faits depuis 1,700 ans, que je trouce vois son huile bonne (l)et ses Dissertations françoises, « mais que pour les vers latins , s'il en entre quelquece fois par surprise chez moi, ils en sortent pour des emc< plois peu honorables. » Nous y trouvons une courte et vive dissertation sur Pétrone, et de bien curieux détails sur le Dialogue sur les romans, sur la bévue, trop souvent attribuée à Piacine, considérée par Saint-Simon comme la cause de sa disgrâce, et formellement revendiquée par Boileau en présence de Brossette et de Marais, d'une critique un peu trop franche de Scarron , faite devant

(1) M. Gibert était ProTençal, et Taisait chaque année un présent d'huile à M DeF préaux.

Louis XIV et M"® de Maintenon ; sur « le genre » de Corneille, « qui, consistant dans la magnificence des mots « et des sentiments, plaît davantage aux jeunes gens « qu'aux autres, » sur les amours de Racine avec la Du parc, pour laquelle il fit AndromaquCy sur ses démêlés avec les jésuites de Trévoux, etc.

Mais laissons là le manuscrit tentateur, plein de la moelle du génie de Boileau, pour ainsi dire, et revenons à Mirais, et aux maigres épis qui bordent cette poute, encore vierge du pas des biographes.

Nous trouvons à la page 4.51 du manuscrit une note de Brossette qui nous indique que les deux Mémoires de Maraîsrsur Bbilèau n'étaient pas le seul appel qu'il eût fait à ses souvenirs, ni l'unique emprunt fait à cette libéralité toujours prodigue de communications quand il s'agissait de la gloire de ses maîtres et de ses amis.

A la fin de juin 1713, le méthodique Brossette écrit dans son journal :

« J'ai dîné avec M. Anfossi et M. Marais, avocat, ami de feu « M. Bayle, qui en a fait mention en plusieurs endroits de son Diction- « naire critiqiœ. M. Marais m'a fait voir quatre lettres qui contiennent » le détail d'une glorieuse querelle'que M. Bayle eut avec la reine Chris- « tine de Suède (1 ), à la fin de 1686, sur ce que cet écrivain ayant inséré « des lettres la concernant dans ses Nouvelles de la république des « lettres, avoit ajouté ses Réflexions, dans lesquelles il la nommoit « simplement Christine, et de plus il disoit d'elle, sur ce qu'elle con-

damnoit les conversions à la dragonne que l'on faisoit en France, « que ce sentiment de Sa Majesté suédoise était un reste de protesta tantisme. Cette querelle est illustre et fpit encore le plus bel évé- « nement de la vie de M. Bayle. M. Marais m'a permis de prendre « une copie de ces quatre lettres, dont il y en a deux anonymes, d'un

(1) Marais a peine à digérer l'affront fait à la dignité et à la liberté de Técrivain dans la personne de son ami. Il ne déguise pas son antipathie pour la reine, coupable d^uue hauteur poussée jusqu'à la témérité, vis-à-vis d^m homme qui l'avait par trop assujettie à l*égali té de la critique. « C'étoit, dit-il, une étrange femelle. Quand on verra ses lettres, elles feront beaucoup dire » (Lettre à M^^ de Mérigniac ).

SA VIE Et SES OtJVRAGES. 27

« serviteur de la reine Christine, une de M. Baylfî à cette reine, et p la dernière est de la reine elle-même à M. Bayle. v-'

Et quelques pages plusloin^ en homme qui cherche partout à apprendre et qui ne néglige rien de ce qui peut ressembler à une bonne fortune littéraire, il reproduit, dans une copieuse analyse, un de ces grandes, savantes et amusantes lettres de Marais à Bayle, qui étaient, de son propre aveu, d'un si grand secours à l'auteur du Dictionnaire. Cette analyse, unique spécimen d'une correspondance que la modestie de Marais a opiniâtrement refusée à l'impression, donne une grande et haute idée de ce commerce sympathique et fécond, et fait regretter la perte d'un document qui serait aujourd'hui d'un véritable intérêt pour la critique, cherchant à étudier les courants divers d'inspiration que provoquait l'infatigable Bayle , et à définir l'influence européenne qu'il exerça sur cette armée de lettrés, collaborateurs désintéressés de son œuvre, pionniers laborieux et obscurs de cette immense tranchée creusée dans les domaines de la tradition' et de la foi, et qui ne porte qu'un nom.

« Cette lettre, dit l'exact et judicieux Brossette dans son extrait,

« contient plusieurs remarques savantes et curieuses que M. Bayle a

« ensuite insérées dans la seconde édition de son Dictionnaire histo-

« rique et critique. Elle a été écrite au sujet d'un petit ouvrage de

« M. Bayle composé au mois de septembre 1697, intitulé : Réflexions

« sur un imprimé qui a pour titre : Jugement du public^ particulière-

1 ment de tabbé Renaudot^ sur le Dictionnaire critique du sieur

« bayle, »>

C'est dans cette lettre, adressée à Rotterdam à M. Bayle, le 25 de mai 1698 ( une des premières, la première peutêtre de Marais à Bayle, ) qu'il fait part à son correspondant du jugement si flatteur de Boileau sur son livre.

« M. Despréaux me pria de lui prêter votre livre, et après eu avoir • lu une partie, il m'en parla avec une admiration qu'il n'accorde que « très-rarement, et il a toujours dit que vous étiez marqué au bon « coin^ et de cette marque il n'en connolt peut-être pas une douzaine

28 MATHIEU MARAÏS,

« dans le monde. La vivacité de vos expressions, retendue de vos con- « noissances, jointe à une netteté qu'il dit n'avoir jamais vue ailleurs, « le charmèrent. lieu revenoit toujours ai* bon coin, qui est le mot du « guet entre les savants de la haute volée. »

C'est dans cette lettre que Marais dit de Boileau :

« C'est un plaisir d'entendre parler cet homme- là. Cest la raison « incarnée, si Ton peut parler ainsi.... Au reste, c'est un homme d'une « innocence des premiers temps et d'une droiture de cœur admirable, « doux et facile, et qu'un enfant tromperait. On ne croiroil jamais que « c'est là ce grand satirique. Le portrait qu'il a fait de lui-même dans « l'Epître à ses vers ne peut être plus ressemblant. »

Dès cette époque de 1798 Marais se montre tel que nous le connaissons d'après les témoignages postérieurs, dégustateur émérite du vieux vin de la gaudriole gauloise, philologue déjà raffiné, jurisconsulte porté aux matières de curiosité, et traitant volontiers cette grande question de la dissolution du mariage pour cause d'impuissance, un des thèmes favoi*is du seizième et du dixhuitième siècle ; le tout avec accompagnement de détails salés et de commentaires joviaux. Il recherche déjà et il connaît le véritable auteur des factums anonymes illustres. Il a déjà une mémoire pleine de citations et d'anecdotes, et il fait de la meilleure humeur du monde les honneurs de son érudition ou de ses souvenirs. Il cite les bons mots réjouissants du chevalier de Sillery, un des malins du temps. Il nous apprend que le cardinal de Richelieu s'était fait peindre en crucifix et qu'il y a des gens qui ont vu ce tableau. Il étale cette minutieuse et unique science qu'il s'est faite des éditions imprimées et des manuscrits de La Fontaine. Il est déjà riche de découvertes et de variantes à faire venir l'eau à la bouche du moins curieux. 11 sait par cœur toute sa vie dans les plus mystérieux détails de distractions et de naïvetés. Enfin, ce qui est d'une amitié sincère en même temps que d'une critique clairvoyante, il invite M. Bayle à ne point compromettre sa réputation ou son autorité et à

corriger ce fameux article qu'il a donné de David dans la première édition de son Dictionnaire.

« Il y a, conclut Brossette, en homme du métier qui a le flair exercé, « quantité de remarques très-curieuses dans cette lettre de M. Marais. « Elle finit ainsi :

« Mais, Monsieur, n'est-il pas temps que je vous quitte? Je vous « dérobe ces précieux moments que vous devez au public et à la « postérité. Pardonnez-le, s'il vous plaît, à une estime si proche de la « tendresse qu'elle m'en a fait oublier toutes les bienséances. C'est « avec cette estime et tous les sentiments du respect qui est dû « à votre mérite que je prends la liberté de me dire. Monsieur, « votre, etc.. »

Cette lettre de Marais à Bayle, qui nous donne une si complète et si heureuse idée de ce commerce d'érudition et de sympathie, mêlant constamment l'utile à l'agréable, nous amène à ces relations avec M""® de Mérigniac, dont une correspondance entièrement conservée nous a gardé la trace, et dans laquelle nous trouverons, dans tout l'abandon de l'intimité, les qualités de bon sens, de finesse et de galante urbanité qui ont dû donner tant de charme à la conversation et à l'amitié de notre auteur, en ces jours encore épanouis et souriants de sa verte maturité.

Ainsi que Marais nous Tapprend lui-même, dans une lettre an président Bouhier, du 21 novembre 1724, c'est le culte de la mémoire de Bayle, d'autant plus chère à quelques pieux admirateurs, qu'il pouvait paraître plus téméraire à la foule, encore effrayée des hardiesses du philosophe de Rotterdam , qui fut l'occasion et le lien de ces relations si caractéristiques avec une vieille femme d'esprit, fondées sur le goût commun du libre examen et le commun attrait de l'écrivain qui a poussé le plus loin les prérogatives de la raison et fait toute une philosophie de la curiosité.

a Je suis bien aise, écrit Marais à son docte ami, à l'heure de la « première et naissante liaison et des épanchements encore disa crets, où Ton met une sorte de coquetterie naïve à se montrer dans « son beau jour et à se faire valoir, — je suis bien aise que vous « soyez content de mes lettres à M™® de Mérigniac. J'en ai peut- « être écrit plus de cinq ou six mille de ce genre depuis que je suis au « monde. Et si elles étoient rassemblées, ce seroit un assez beau re-

« cueil Je vous ai déjà répondu sur le caractère et la personne

« de M°*^ de Mérigniac. Il en est parlé dans la petite Vie de Bayle, « mal à propos attribuée à M. de la Monnoye. Je lui écrivois ces pe- « tits billets sur-le-champ et au milieu de mes affaires. Celles qui « sont datées de Saint-Maur sont écrites d'une maison du père de « M™* de Tenance, qui étoit un homme de guerre , major géné- « rai qui avoit été avec M. le prince de Conti en Pologne par choix, « et qui aimoit fort les lettres et surtout ce commerce avec Bayle, (c qui nous faisoit grand plaisir, et pour lequel je ramassois centcurio- « sites qu'il a semées dans son Dictionnaire, quelquefois en me nom- « mant et le plus souvent sans me nommer, et par exemple l'article a à' Innocent XI avec les citations de La Fontaine, etc... Les trésors « que j'ai eus entre les mains sont demeurés au neveu. Je ne sais ce « qu'il est devenu. Je le crois au Cariât , pays de Foix, petite ville d'où « étoit M. Bayle. Il n'y aura dans le Recueil qui se fait en 4 vol. in- « folio (1) que le Cours de Philosophie en latin, qui est des ouvrages « posthumes. Le reste est composé de tous les autres ouvrages que « l'on a déjà vus et de plusieurs autres petites brochures qui se per- « doient, comme il l'a dit lui-même, danslarome des bibliothèques, « Ij^ Indice historique^ et plusieurs Extraits qui étoient le fonds de ses « études, sont entrés dans le Dictionnaire. La Harangue de M, de « Luxembourg est entre mes mains en original. Je ne l'ai pas voulu a donner à ces libraires, non plus que les deux grands chapitres « de y Histoire de Gustave que M. Rolland, père de M™® de Te- « nance, a conservés, et qui se sont trouvés après sa mort écrits de « sa main. Imaginez-vous, Monsieur, que ces libraires mettent à la « tête du second volume VAvis au^ réfugiés (2), qu'il a touiours dé-

(1) Marais a lui-même écrit une Vie de Bayle; c'est celle qui est en tête de l'édition de 1732.

(2) Mathieu Marais fait semblant, par respect pour la mémoire de son ami, de se prendre h ce désaveu. Mais il n^en était point dupe. Entre amis, comme Bouliier, il ne faisait point difficulté de convenir de cette fâcheuse mais incontes* table paternité. Mais il ne souffrait point que les éditeurs ou les commentateurs osassent douter. C'est un grief qu'il ne pardonnait pas. Il ne croyait pas, mais voulait d'autant plus qu'on crût , que Bayle n^était point l'auteur de

« savoué, et qui le déshonore dans son parti. Us pouvoientle mettre

« à la fin du IV®, comme une pièce douteuse; je me suis fâclié contre

« eux II y a voit dans ce trésor trois grandes lettres sur le Pyrrho-

« nisme historique^ sur la Première prise cTarmes et sur le Colloque

« de Poissy, Cela étoit merveilleux. M*"® de Mérigniac a prêté ce

u manuscrit à un homme qui dit Tavoir égaré, et c'est une vraie perte.

« Il y a encore un recueil de plusieurs lettres écrites par lui dans sa

« famille, où il y a beaucoup de sentiments tendres et de personnalités.

« Cest là où on a vu qu'il a été peint. Le public n'a pas grand besoin

« de cela, mais on serait bien aise d'avoir une suite et une liaison des

« yies de Plutarqiœ pour faire un corps d'histoire. Le neveu a tout

« cela, et je n'en ai rien. J'oubliois le Kalendarium Karlananum^

« qui n'est qu'une espèce de faste qui contient les principales époques

« de sa vie jusqu'à quarante ans On a vu là qu'il a été catholique pen-

« dant vingt et un mois. J'ai ce petit calendrier. Voilà la réponse à

« toutes vos questions »

Nous avons cité cette lettre parce qu'elle nous montre Marais dans toute l'ardeur de ce culte passionné qu'il avait voué à la mémoire de Bayle, et étalant avec complaisance sous les yeux d'un collectionneur émérite, et digne d'apprécier son bonheur, tout le trésor laborieusement disputé à l'ignorance ou à Toubli des Reliquiœ de son illustre ami et maître, dont il devait enrichir les éditions postérieures faites par Des Maizeaux. La fin de la lettre nous explique à quels scrupules et à quels dégoûtsl'exact et honnête mémorialiste a dû céder quand il a brisé la plume dont il écrivait son journal et renoncé à ce métier d'historien minutiste que la haine et la vanité rendent presque impossible en travestissant et en dénaturant les faits même contemporains, sans cesse dérobés à rinquisition la plus infatigable et la plus autorisée. Impatienté de ne pouvoir arriver à découvrir la vérité vraie sur un événement récent, et tout à portée de ses yeux, le bon. Marais s'indigne naïvement de ces entraves ap-

VAvis aux réfugiés. Malgré celle opiniâtre conquête, le fait est aujourd'hui incontestable. La vérité fail violence à l'amilié. Jurieu avait deviné juste en désignant le coupable. On ne trompe pas ses ennemis.

portées à tout propos au libre exercice de sa vocation d'observateur. Et fatigué de voir sans cesse ses modèles se dérober devant lui , il jette son pinceau de moraliste.

« Après cela, dit-il, tout intrigué de ses vaines recherches et confus « de ses méprises, fouillez les antiques et faites bien des Mémoires. " Tout cela finit court, et il en est arrivé à peu près de même dans « toutes les affaires de la régence. »

Marais manifestera souventcet honnête dépit de curieux évincé qui finit par leréduire au silence. De 1724 à 1727, en effet, momentoùilinterromptpour toujours son journal, nous voyons sa veine devenir plus courte et plus rare , et le chroniqueur, passé pyrrhonien , rejeter sur ses livres l'attention que les hommes ne méritent plus, et ne plus donner aux événements contemporains que le coup d'oeil indifférent du sceptique rentré, comme le colimaçon, dans sa coquille.

Ce qu'il, importe aussi de noter, c'est cette phrase finale, qui respire une tendresse confiante et une admiration émue, et qui nous donne la mesure de la vivacité de cœur que Marais apporta le premier dans cette liaison d'esprit qui devait devenir une exemplaire amitié : « Je « veux vous dire en tout lieu combien je vous honore c< et je vous aime, et quelle joie de retrouver en vous « seul ce que je croyois avoir perdu en dix personnes c( que la mort m'a ôtées. »

On aime à voir de tels hommes inspirer et échanger de tels sentiments. Mais revenons à M'"® de Mérigniac, cette virile amie de Marais, dont le docle et aimable président nous a prématurément détournés.

« C'est M™® de Mérigniac et non Marignac, écrivait Marais à « Bouhier, dont vous me demandez l'histoire. Elle s'appeloit « Félix cTOstreL d'une bonne famille de Flandre. Ce nom de Félix « étoit son nom de baptême, qu'elle avoit eu de Ms»" Félix Via-

« lart (1), évêque de Châlons, son parraiu. Ce prélat, avec toute sa « vertu, ne haïssoit point la mère de mou amie, à ce qu'elle m'a dit, et « il la logeoit dans son palais épiscopal. La tille fut mariée à un M. de * Mérigniac, sénéchal de Montmorillou, qui n'étiot pas un mari propre « à une telle femme. Ils se séparèrent. Elle vint à Paris, et fut de la « cour du Palais-Royal. Je ne l'ai connue que tard. C'étoit un esprit « sublime, élevé, vif, fort, et qui dans sa philosophie étoit très-pyr- « rhonienne. C'est pourquoi elle aimoit Bayle. Elle s'étoit fait pein- « dre dans un même tableau avec la marquise d'Héricourt, son amie. « Elle avoit devant elle un Dictionnaire de Bavle, et M™® d'Hé- « ricourt tous \es attributs des sciences. Elle étoit petite, point belle, « mais les yeux vifs et fins et une conversation si charmante qu'on ne « la pou voit quitter. Le P. Malebranche, M. de la Coste, curé de Saint- « Pierre- des -Arcis. et d'autres grands hommes étoient de ses amis. " Là, on alIoit*jusqu'aux pieds du sanctuaire, et il étoit difficile de « lui résister. Elle écrivoit comme elle parloit. Elle avoit été galante <« (à ce qu'on m'a dit) et avoit dans le cœur une passion pour un <' homme qui avoit été tué à la guerre. Je lui parlois quelquefois de « tendresse, j'en badinois quelquefois avec elle. Nous lui devons le <^ portrait que l'on a eu de Bayle. Nous vîmes daus ses Lettres (1 « qu'il s'étoit fait peindre (2). Elle s'avisa d'écrire à M. Le Gendre, in- « tendant de Moutauban, qui déterra ce portrait à Montaubau et nous « envoya la copie^ sur laquelle ont été tirées les autres. Elle est morte " il y a dix ou douze ans (3), et m'a donné par son testament un dia- -« mant de 200 pistoles. Je l'ai bien regrettée, et n'ai jamais trouvé « dans aucune femme ce que j'ai trouvé dans celle-là.

« Nous avons vu ensemble tous les OEuvres posthumes de Bayle. « Ils sont restés à son neveu, qui en a fait ce qu'il a voulu, et qui étoit

(1) Il nous est impossible de ne pas regretter qu^aucune des éditions jusqu'ici publiées de la Correspondance de Bavle ne "soit complète. On lit a la fin de Tart Bayle {VAogr. Michaud) cette note de M. Auger : « L'auteur de cet article a vu un Recueil de 363 lettres de Bayle qui n'ont pas été imprimées. »

(2) K Ce portrait, peint par un liabile peintre, Ferdinand, tiU d'un artiste « assez illustre alors, est le seul qu'on ait eu de Bayle, qui ne voulut jamais (( consentir, malgré les sollicitations de ses lit)raires « à donner son image au « public ». Bayle, très- pauvre alors et ignorant le prix d'une belle peinture, « donna candidement quinze livres au peintre, qui ne fut pas content et se « plaignit. La tête est agréable, la physionomie belle, le regard remarqua- « blement spirituel et doux » ( A. Sayous, Histoire de la litlérature française à l'étranger f 1853, t. II, p. 233).

(3)fc:n 1712 ou 1714.

, • son liéritier institué par son testament. Je voudrois que'ce testament « fût imprimé ; il lui feroit honneur. On imprime en 4 vol. in-fol. « hsOEuvresdifJerses. Marchand ne se mè\G plus décela. Je n*aipas « voulu donner la Harangue de M de Luxembourg ^ parce que la satire » est trop forte et attaque le feu Roi et tout ce qu'il y a de plus « grand. V Histoire de Gustave commencée est aussi pleine de traits « satiriques. Je vous communiquerai tout cela certainement , et ce « n'est que pour vous, Monsieur, que peuvent être faites ces curio- « sites , parce qu'il n'y a que vous à présent qui puissiez avoir un « cœur.

« Le neveu de Bayle est celui dont il est parlé dans les Lettres. Il « s'appelle Bruguière. Il s'alla jeter dans la congrégation des Jésuites « en arrivant, et voilà la clef de bien des faits. »

Nous ne pouvons résister au désir de donner au lecteur une idée de cette correspondance solide et spirituelle, d'une galanterie si légère et d'une piété si délicate pour l'illustre mort dont le culte comnaun en est l'objet et le lien. Un commerce entre^un homme et une femme aussi égal, aussi substantiel, aussi dégagé de toutes prétentions et intérêts vulgaires, est une chose rare et caractéristique, et ces lettres ne font pas moins d'honneur à Marais par leur inspiration que par leur style. On y sent l'homme qui de bonne heure a restreint son ambition à jouir de l'esprit des autres, qui a fait de la curiosité une science, de l'admiration un art et de l'amitié une passion et presque une vertu.

Bouhier, si bon juge en fait des choses de Tesprit, avait raison d'en être content. Pour que le lecteur soit mis à même de partager son avis, nous les publions en Appendice. Il ne s'agit ici que d'en respirer, sans la déflorer, le premier parfum. Madame de Mérigniac avait consacré à la mémoire de Bayle une sorte d'oraison funèbre ; Marais l'en félicite, et voilà l'occasion saisie et la liaison nouée, sous l'empire des souvenirs et des regrets encore récents. Bayle est mort le 28 décembre 1706. Et la première lettre de ce petit Recueil est datée de 1707. On peut dire que Bayle en est l'âme et revit peu à peu tout

entier dans les qualités séduisantes de son intimité^ goûtée avec tant d'émulation par les deux amis interlocuteurs de ce dialogue épistolaire. Avoir mérité de tels amis sera pour Bayle une gloire supérieure à celle du Dictionnaire. Marais avait, comme tous les hommes nourris des disciplines du grand siècle, la religion de la politesse^ et un de ses principaux griefs contre ses détracteurs est qu'ils ont accusé Bayle de grossièreté.

« Je suis en colère contre M. Basnage, qui reproche à notre ami le « défaut de politesse , et c'est M. Bayle qui le premier a rendu dans « notre langue les livres d'érudition agréables et la critique lisible. Il « n'y a voit qu'à demander au P. Maimbourg, contre lequel même il « avoit écrit, s'il ne le croyoit pas poli. M. Basnage met la politesse, « dans l'arrangement et dans la recherche des mots ; mais il ne songe « pas à l'ennui dont il couvre son journal et^ dont il accable ses lec- « teurs, qui aimeraient mieux dix lignes de M. Bayle que dix pages des « siennes, etc.... » «

Voilà Bayle défendu en avocat, comme il aimait à le faire lui-même , par la raison à la] fois et Tironie, et par des arguments qui égratignent.

« Ce sera pour samedi prochain, ajoutait Marais, 'fortifiant le pré- « cepte par l'exemple et tournant sans effort des billets qui sont des^ « modèles, que le rendez- vous continuera , s'il vous plaît. Je ne sais » encore si j'irai à la campagne ; mais.sije n'y vais point, je prétends « bien aller entendre ténèbres dans votre appartement, et dire là tout « ce qui nous viendra dans le cœur et dans l'esprit. Pour mes lettres, « il n'est plus en mon pouvoir de vous les refuser, et vous mettrez à « votre discrétion telles bornes qu'il vous plaira. La reine de Suède « disoit qu'elle aimoit les hommes parce qu'ils n'étoient point femmes. « Mais en vérité il faut aimer une femme comme vous, Madame, K parce qu'elle vaut mieux que tous les hommes. »

Bientôt commence entre ces deux aimables et honnêtes complices, associés pour la défense de la mémoire de Bayle et la conservation de ses œuvres posthumes, une sorte de conspiration tacite où ils déploient à Tenvi toutes les coquetteries de l'esprit pour enlacer d'un ré-

seau préservateur l'héritier timoré du grand penseur. « M. Bruguière n'a-t-il point été chez vous dimanche? — « Il me Tavoit bien promis. » Ce pauvre neveu devient l'objet d'un siège en règle, avec tranchées fleuries, petites mines ingénieuses, parallèles prudentes, courbes captieuses, souriante circonvallation. «Je verrai de près, dit « Marais, passé maître en cette stratégie , ce que l'on a « déposé au neveu, et je vous en rendrai compte. » On dirait la conquête d'une jolie femme. Il ne s'agit cependant que de quelques manuscrits qu'il faut arracher aux jésuites qui rôdent autour d'un imbécile timoré.

Et puis ce sont les nouvelles, et quelles nouvelles ! Le .cœur en frémit d'aise , récriture s'épanouit comme un visage.

« On vient me dire en ce moment que le nouveau Bayle est im- <v primé et qu'on le vend cent francs à Reims. C'est une fausse nou- « velle, à ce que je crois, mais ïà fausseté même m* en fait plaisir. »

Tout d'un coup l'admiration éclate en fanfares d'allégresse. Marais a enfin vu les fameux manuscrits Venity vidit, vidt.

« M. Fabbé de Francastel a dû vous dire, Madame, que j'ai vu des

« trésors merveilleux. J'ai déjà pris des mesures pour empêcher qu'il

« n'arrive malheur... J'ai vu les deux chapitres ( de r Histoire de Gus-

« tave) déjà parfaits, qui sont excellents. Il a trouvé moyen de mettre de

« la plylosophie dans son histoire, mais de la philosophie la plus relevée

« et de celle que Patin disoit qui approchoit du sanctuaire. Jamais je

« n'aurois cru la trouver en cet endroit-là. \J Indice historique est une

« chose étonnante pour l'étude et les recherches. L'abrégé de Plu-

« tarque et les liaisons pour continuer l'histoire sont un chef-d'œuvre.

« J'ai parcouru le journal, où il y a bien des curiosités. Enfin, f ai passé

« cinq heures, les plus heureuses que j'ai passées de ma vie^ en ma-

« niant tous ces écrits où j'ai reconnu la main d'un si grand homme.

<( Je n'ai point encore vu les Lettres, Sans le froid , j'aurois continué ;

« mais en ce moment j'y retourne, et je veux remarquer tous les en-

« droits périlleux... »

Quel épicuréisme d'esprit! quel dilettantisme délicat!

C^est une véritable lune de miel de la possession d'un génie inédit, savourée loin du profane! Cependant, comme en toutes amours, mêaie intellectuelles, il faut songer au public et lui faire sa part. Marais se résigne à la pensée de rinvasion des lecteurs dans ce sanctuaire encore vierge de l'œuvre posthune deBayle. Et, se laissant emporter à une sorte d'anacréontisme littéraire, il parodie La Fontaine ( un grand ami encore, comme on va voir ), et sur la liste de ses vœux il place la paix et la publication du Bayle inédit sur la même ligne :

A Le plus grand de mes souhaits « Est de voir avant les roses « L'œuvre de Bayle et la paix, « Car ce sont deux belles choses.

« Voici, Madame, une fin poétique. Il faut savoir de tout pour plaire. *■ Je ne sais pas bien, au reste, qui a commencé ; mais ce ne sera pas « moi assurément qui finirai. »

Tout est de ce tour vif, alerte et pimpant et de cette enthousiaste curiosité, de cette ingénieuse complimenterie. Partout le sourire de l'esprit et du cœur, partout pétillant le sel de la malice gauloise.

« Il y a plusieurs lettres d'un M. de la Roque qui sont toutes bonnes, « pleines de vivacité et de vérité et de juste critique. Mais cela n'est « point pour ce pays-ci, »

Marais est bien le parlementaire raffiné, le bourgeois de Paris curieux, malin et voluptueux d'esprit, volontiers frondeur des puissances, jouissant doublement du fruit défendu, et prisant double les contrebandes littéraires venues de l'étranger à la barbe des censeurs chargés de surveiller à la frontière les invasions de l'esprit protestant et ï»éfugié, inaugurant déjà, par des escarmouches systématiques, dans cet inviolable asile de Hollande, la guerre subversive du philosophisme.

< L'abbé Nicaise de Dijon fait un jugement de Tarchevêque de

« Cambrai et de l'archevêque de Paris qui est excellent , et il faut « encore renvoyer cela en pays étranger. »

Toutes ces petites ironies n'en assaisonnent que mieux le compliment final. Marais est unique pour l'imprévu et le naturel de cette dernière saillie dans un salut, la coda de Tarie tte épistolaire.

a J'écris tout ceci sous l'œil d'un plaideur qui trouve ma lettre trop « longue. Et mpi, je la trouve bien courte, puisqu'elle- parle de ce a que j'aime et à ce que j'aime. Vous voyez, Madaine, que je mets des « fins hardies. Pourquoi aussi me retranchez- vous les communes? »

Jusqu'en ses plus âpres sollicitudes, jusqu'en ses plus farouches ombrages, chaque fois que cette grande robe noire de la congrégation qui environne le pauvre M. Bruguière le cerne de son ombre, ondule et menace à Fhorizon, Marais conserve imperturbablement cette gaieté foncière qui est comme la santé de l'esprit. A tout moment sa verVe s'échappe en réminiscences heureuses et en fines anecdotes. Il a toujours au bout de sa petite dissertation le petit mot pour rire , sonnant comme un grelot. Mais la décence retient sa gaieté, et ses libertés modestes ne laissent rien perdre au respect. Il madrigalise délicatement; il joue avec la pensée, effleure le mot, et esquive le danger. Ses gaudrioles sont innocentes, ses témérités discrètes. Il caresse, il chatouille, il n'offense pas. Il fait rire sans faire rougir. Il entr'ouvre la porte de l'allusion; il soulève le rideau, il n'étale point le sens équivoque. Il a, pour tout dire en un mot, la pudeur de l'esprit.

Nous sommes, ne l'oublions pas, à la fin du règne de Louis XIV. La duchesse de Bourgogne égayé et embaume, comme une fleur sur des ruines, l'ennui d'une cour vieillie, égoïste et dévote. Sa gaieté enfantine rayonne en cette triste automne de la décadence, comme un dernier coup de soleil. Les derniers roués de la première régence sont morts ou caducs, ce qui revient au même. Les nouveaux roués ne sont pas encore une puissance. Ils s'épa-

nouissent dans ces petites cours étroites qui narguent la grande, le verre à la main, chez le duc d'Orléans et les Vendôme. Ils attendent, pour triompher et gouverner eux aussi, leur petite régence, prêts à donner par l'avidité, la débauche et l'impiété, la contre-partie de ce tableau encore chevaleresque des passions de la Fronde, duels héroïques, amours précieux, longs romans à l'aventure sur les bords du fleuve du Tendre. En 1710, l'antique galanterie française jouit encore de son reste ; c'est la période tiède et tempérée , entre les solennelles ardeurs et l'éclat triomphal de 1670, à la plus belle heure du Roi-Soletlj et les licences troublées , les insolents scandales de 1720.

Les Lettres de Marais caractérisent à merveille cette nuance de transition. Ce n'est déjà plus là le beau ton de Versailles ; ce n'est pas encore le mauvais ton du Palais- Royal., De Voiture à Saint-Évremond et de Saint-Évremond à Grécourt quelle distance! Et quelle distance aussi de Conrart à Sauvai et de Sauvai à La Monnoye! Saint-Évremond et Sauvai, voilà, dans la grâce et la solidité encore légère, les deux types intermédiaires qui peuvent servir à caractériser Marais. C'est un roué innocent, un grivois délicat. Il a les touches fines, les rélicences, les demi-hardiesses et les demi-sourires qui ont fait le succès déjà épanoui de Fontenelle. Il y a dans Marais du Pellisson adouci, duFontenelle émoussé. C'est un raffiné de palais, encore avocat et bourgeois sous l'auteur, mais sans le trop paraître, et déguisant sous les roses de la belle humeur et du bel esprit l'épine de la basoche.

« Je tombai hier sur Tarticle Scamander, que je n'avois jamais lu. « Quels agréments n'a-t-il pas répandus sur le conte de Cal/irkoé, qui « prit son galant pour le dieu du fleuve, et sur l'aventure de Julie, qui « pensa y être noyée. Combien auroit-il été content de savoir que La « Fontaine a fait un des plus jolis contes du monde sur cette propriété « du Scamandre de recevoir le premier hommage des fiancés. Il dit « fort plaisamment de Callirhoé qu'après sa bonne fortune,

«;Mâme un de ses amaots la trouve plus jolie ; «( Cest un goût

« Ce texte auroit fourni à notre ami un commentaire bien ample. « Mais je ne songe pas à ce que je fais aujourd'hui et dans un temps « si saint de parler de ces bagatelles ; à cela je réponds que Pétrarque « devint amoureux de Laure un vendredi saint, et que cela a produit « les vers les plus galants et les plus délicats de toute l'Italie; c'est un « petit point de chronologie amoureuse qui n'est point à rejeter. »

Et Marais s'égaye ainsi au moment où le fameux neveu Bruguière se dérobe à ses étreintes et lui échappe atout moment avec la fluidité desanguillesetdessots. Se seraitr il livré aux jésuites, lui et son trésor posthume tant convoité? Les jésuites héritiers de Bayle! Cela effraye comme tous les paradoxes. Il semble que la malignité de la fortune ne puisse résister à un si beau caprice. Il n'y a que l'impossible qui arrive. Marais, cependant, rit encore tout en tremblant.

« Je ne vois point du tout M. Bruguière. Auroit-il mis son âme et

« son corps entre les mains des bons Pères ? Je suis tenté de cher-

« cher si notre ami n'auroit point laissé quelque bâtard, pour lui ad- « juger sa succession. Descartes, au milieu ce ses méditations, ne laissa " pas de faire une petite Francine. Et croyez-vous. Madame, que « notre ami n'auroit pas aussi un peu forligné? Ce seroit une anecdote « assez curieuse. »

Le 14 juin 1709, il en est aux dernières appréhensions et aux velléités les plus belliqueuses :

« Je crains bien que M. Bruguière ne nous donne plus la Harangue ; „ mais j'ai toutes les Lettres pour gage, et i\ ne les aura point que « nous n'ayons ce que nous voulons avoir. Il se faut faire loup avec " les loups. »

Tout cela occupe beaucoup plus notre avocat que la politique. La disgrâce imprévue de M. Chamillart (un vrai coup d'État à cette heure de la médiocrité et de l'habitude) ne lui inspire que ces tranquilles réflexions :

« Que dites-vous et que pensez-vous. Madame, de nos changements? « Les plaisants disent que ce n'est qu'un justaucorps retourné. L'é- « vénement est un grand maître, et j'en suis toujours le très- humble ser- « viteur. «

En tant que bourgeois, Marais n'est point de ceux qui firent la Ligue et la Fronde. En tant que littérateur, il ne s'intéresse qu'aux disgrâces littéraires, qu'à ces ministres tombés qui ont pour les défendre, les plaindre ou les pleurer des Pellisson , des Sévigné et des La Fontaine. Et, en fin de compte, la disgrâce de Chamillart ne Tarrète que comme une excellente occasion de relire le Songe de Vaux, En creusant Marais jusqu'au tuf> on trouve àtoutmomentde ces traits de nature, de ces originalités brutes qui font plaisir. La mort de M. de la Reynie, de redoutable mémoire, lui inspire des réflexions puisées à la même et commode philosophie. Hors les matières de foi. Marais se complaît au scepticisme. Il y nage avec plaisir, en homme qui, ayant réservé le salut, sait qu'il ne court aucun danger.

« Vivre si longtemps, saus pouvoir être doyen du conseil! dit-il « des vains efforts de La Reynie pour triompher de la concurrence de « l'archevêque de Paris. Cétoit une grande disgrâce. Cependant il ne « le fut pas, et la jeunesse remporta. Voilà une place vacante au con- « seil. A qui la donnez-vous? Au plus digne. Mais il ne l'aura pas. »

Je disais tout à l'heure que l'ironie de Marais était douce et son sel léger. Cela n'empêche point de temps en temps le nescio quid acelum, et la petite malice indifférente pique parfois soudain. Marais excelle à ces airs de n'y point toucher dont il a appris le secret de son second maître, La Fontaine. Bayle fut le premier et l'on peut dire le plus aimé. Il avait pris Marais par les côtés forts de son esprit. Nous préférons toujours les admiration? qui nous élèvent à nos propres yeux. Mais il avait un faible pour La Fontaine. C'était son vice. Il en convenait de bonne foi, en homme qui avait fait la conquête de Boileau et parce patronage austère s'était assuré le pardon.

Mais ce ne sont là que des diversions passagères. A chaque page retentit le cri d'alarme : « Je n'ai point vu M. Bruguière. » Et mes deux Baylisles enragés de redoubler leur surveillance et de resserrer le cordon de préservation au-

tour dudépositaire de la gloire posthume de leur ami, de celui sans lequel Bayle ne peut ressusciter. En attendant, il lit les Mémoires d'Estrades, il lit JHf. Simon, il lit le père Laubrussel, non sans se mettre en colère contre le jésuite, qui rappelle les critiques à Tordre dans des termes bons pour l'y faire mettre lui-même, et fait la leçon à Bayle de son humeur satirique, dans des termes qui le rendent, malgré lui, son imitateur et son élève. Il lit le Monde enchanté deBecker, et persiffle agréablement ce lourd mystificateur, qui ne tient à la curiosité aucune de se^ promesses; il lit surtout Dupin, Bosnage, et les commente et les apprécie avec un bon sens tantôt malin, tantôt éloquent. Il lit les Gémissements dePort-Royal, qu'il appelle un chef-d'œuvre, en homme qui a pris dans le commerce de Boileau un peu de cette admiration pour Arnaud, le grand Arnaud^ comme le premier avait dit le satirique, mettant cette fois autant de courage dans ses louanges que dans ses satires. Il lit même Leibniz, dont il admire encore plus le style vraiment français que la pensée, trop profonde et trop obscure parfois pour ce simple flâneur qu'effraye la caverne philosophique. Il épanche contre Desmaizeaux, le compilateur besogneux, le biographe sans passion et sans délicatesse , son indignation de fidèle jaloux , qui voit dans la moindre maladresse et dans la moindre négligence une profanation.

A tout cela se mêlentd'agréables réminiscences. Marais cite toujours avec choix, bonheur et à propos ; et il donne de curieux détails sur le mariage et la mort édifiante du poëte Lainezy un des rares originaux de la seconde moitié du règne de Louis XIV, entre Chapelle et Hesnault, et sur le procès de Rousseau, qu'il n'hésite pas à croire coupable, avec cette seule circonstance atténuante de la fatalité du démon satirique chez certains poëtes que l'orgueil domine, et de la provocation de perfides ennemis. Il trouve Rousseau coupable parcequ'il déteste les querelles bruyantes et les scandales du Parnasse, parce qu'il n'aime

que les gloires tranquilles, épicuriennes comme son admiration, et surtout, cela est bien d'un avocat, parce que leFactum de Saurin est le plus éloquent. Marais passe ainsi toute sa vie, en homme qui met le courage non à braver le danger, mais à l'attendre, et qui préfère aux dangereux triomphes du café et même de la ruelle les hardiesses à huis clos, les propos retour de Hollande au coin du feu, ou, entre la poire et le fromage, entre convivesdiscrets que garantissent les uns aux autres les bienséances de la profession et une même nécessité de ménager la médisance. Marais, en 1720, parle de Grécourt, de La Grange et même deVergier, bien plus innocent, comme de Rousseau. Il savourera, tout en feignant une sainte horreur de tant témérité , les plus effrontés brevets du Régiment de la Calotte. Toujours, excepté dans la grande affaire janséniste , qui intéresse cette liberté de conscience à laquelle il ne renoncerait pour rien au monde, il sera, tout en frondant, du parti de la règle, de la tradition, de la soumission, admirant à la fois et déplorant les résistances du parlement, et se gardant bien- de mettre son nom sur les mémoires et les protestations de plus en plus acerbes, de plus en plus passionnées, par lesquelles l'ordre des avocats, sortant de la réserve professionnelle, se précipite dans la lice pour défendre malgré lui l'autorité du roi contre les empiétements des évêques. Marais s'est toujours gardé de h tentation de signer ces manifestes, brevets d'une passagère popularité. Il a du scandale cette horreur innée, irrésistible , qui fait reculer même devant le bruit. Il y avait beaucoup de modestie au fond de cette pusillanimité.

Mais une peur que n'a point Marais, qui n'a que les peurs qu'il est honnête d'avoir, c'est de montrer son cœur. Marais n'est pas un pur homme d'esprit , comme Fontenelle. Il n'a point honte d'être bon, il ne fougit point d'être tendre. 11 méprise les hommes tout en cerveau, que la science a rendus égoïstes et indifférents. Dans un

moment d'humeur contre M. Basnage, qui lui fait trop attendre une réponse à ses lettres, il s'écrie :

« Tant de science et tant d'hébreu dans une tête ne laissent point « beaucoup de sentiments dans le cœur. Pour moi, qui veux que les « hommes aient une âme, sentent et goûtent le plaisir de la société « et de la communication , je suis toujours prêt de renoncer à l'esprit, « pour me renfermer à penser librement , gaiement et sensiblement, « ce qu'il me semble que je ne fais bien qu'avec vous. Madame, qui « avez tout ce qu'il faut pour entretenir les gens dans une si douce « habitude. »

Tel est Marais, tel il se révèle à nous dans ce familier abandon a de son agréable philosophie », dans ce perpétuel sourire que n'altèrent point les précoces infirmités qui de bonne heure l'ont rendu sédentaire, d'accord avec ses goûts studieux et paisibles et les exigences de sa profession. Marais, qui dans sa correspondance et son journal se plaint sans cesse de sa santé , trop tôt ruinée par un travail assidu. Marais, qui a passé partons les degrés de cette interminable échelle des maladies humaines, qui mène parfois si lentement à la mort, Marais , successivement aux prises avec la goutte, la gravelle, la sciatique, l'ophthalmie, est le plus gai des infirmes, le plus aimable des valétudinaires. Il est doux envers ses maux, hôtes trop assidus de sa solitude; il joue et folâtre avec eux, il en fait les honneurs à ses amis. Il souffre en riant, trait qui lui est commun avec deux de ses plus illustres contemporains, qui offrent comme lui lecontraste de la constitution la plus frêle et de l'énergie la plus insouciante, Fontenelle et Voltaire, qui, malgré les spirituelles doléances dont ils encourageaient trop complaisamment l'espérance des nu-propriétaires de leurs rentes, ont si longtemps trompé la confiance de leurs héritiers. Comme Fontenelle et Voltaire, toujours en robe de chambre et en remèdes, le frêle Marais a vécu plus de soixante-douze ans, moins heureux, il est vrai, que Fontenelle, qui est mort centenaire.

Un des caractères de Marais, qui n'est point à négliger, c'est la sûreté et l'incorruptibilité du goût. Le goût seul peut le rendre parfois sévère pour Bayle lui-même. Il Fâime avec choix, avec mesure, avec critique. Son amitié n'a point sur les yeux le bandeau de l'amour. Il définit à merveille les défauts qui, trop mêlés à ses qualités ordinaires, font de la Harangue de M. de Luxembourg un morceau inférieur et dangereux pour la mémoire de Bayle. Il n'hésite pas à le condamner à l'ombre du portefeuille, dont il voudrait, au contraire, faire sortir triomphalement ces lettres modestes et familières qui témoignent que le grand homme est demeuré toute sa vie fidèle aux sentiments élémentaires qui font la joie et Thonneur de la nature humaine, qu'il a tendrement aimé, lui aussi, ses parents, ses amis. Il y a des lettres de Bayle, il en convient, qui respirent un cœur si plein encore des affections et des vertus domestiques, si bienfait pour l'amitié et la société (( qu'elles l'ont fait pleurer ».

Ces sentiments qu'il aime tant à trouver dans Bayle, Marais les cultiva toute sa vie avec une persévérance touchante, et il en exprime les douleurs ou les joies avec une effusion autrement sympathique que le philosophe de Rotterdam. C'est là peut-être , en dehors des jugements littéraires, des nouvelles et des piquantes anecdotes de ce petit recueil préliminaire de lettres, sorte de vestibule familier au Journal, un des chefs-d'œuvre de l'histoire familière, ce qui en fait le charme principal et le pénétrant attrait. C'est lui qui fait une lecture attachante de cette correspondance qui n'est qu'une conversation notée et qui donne un véritable intérêt à ce drame imperceptible dont toute l'action roule sur la séduction à deux, pour le bon motif, d'un héritier indigne, et sur la conquête de quelques manuscrits.

Car la correspondance de Marais avec M™' de Mérigniac n'a point d'autre but que de la tenir au courant du sort de ces reliques si mal tombées. Si les histoires viennent

en foule à lui, conteur par excellence, c'est que sans les rechercher il ne les évite pas, et il s'en sert avec plaisir pour varier, égayer et comme qui dirait fleurir la trame un peu terne de son disco^irs. Mais le véritable but, au ; bout de toutes ces digression s, de tous ces sentiers de traverse, c'est la publication d'un Bayle définitif, Férection d'un monument littéraire digne de sa mémoire, et dont des manuscrits inédits que l'héritier néglige pour des maîtresses, doivent former les bas-reliefs. Par les plus tortueux et les plus vagabonds chemins du monde, Marais en revient toujours à son dada, arracher les trésors de l'indolent dépositaire aux convoitises intéressées des Jésuites ou à l'exploitation scandaleuse de ces faux amis, de ces critiques parasites qui pullulent dans, les inventaires après décès des hommes illustres, séparent naïvement de leurs dépouilles ou discréditent leur butin pour en mieux jouir. Marais est impitoyable pour ces restaurateurs maladroits ou ces admirateurs intéressés. Desmaizeaux, Brosse tte, d'Olivet et Leclerc l'apprendront à leurs dépens. Mais c'est surtout M. Bruguièrequi aurait pu se plaindre dece zèle, si on peut se plaindre d'un zèle qui honore ceux qui en sont l'objet. Le neveu ne put échapper à l'aimable, subtile, inquiète persécution de Marais qu'en remplissant ses devoirs envers la mémoire de son oncle. La persévérance pieuse de Marais a plus fait pour Bayl3* et sa gloire que tous les travaux de Desmaizeaux. Bayle une fois sauvé, la correspondance et peut-être même le commerce qu'avait provoqué et entretenu une commune sollicitude tomba peu à peu, faute de sujet et d'occasions, comme tant d'autres liaisons plus solides. Ainsi finit cette petite et agréable comédie, de mœurs irréprochables et d'intrigue peu compliquée, dont ledénoûmentau moins est heureux, et dont le dernier tableau pourrait figurer l'apothéose de Bayle, devant nos deux baylistes, pleurant de joie et s'embrassant triomphalement. Puiç la toile tombe.

La culte toujours ardent de Bayle, la préparation de ses nouvelles éditions, que multiplie la faveur publique et que compromettent parfois l'ignorance ou la cupidité, donneront encore à Marais plus d'un souci et plus d'une occupation. Nous le verrons rompre une dernière lance en Thonneur de son ami contre l'abbé Leclerc, critique fâcheux, bilieux, troublant par une lettre critique de 575 pages la quiétude de cette admiration, qui , comme un feu sacré, ne s'éteint jamais, sans cesse renouvelée par de nouvelles beautés découvertes en ce Dictionnaire où tout est y selon lui. Cette fameuse lettre, qui ressemble à une gageure, est dans la Correspondance de Bouhier, où l'on trouve aussi la lettre, beaucoup plus courte, substantielle, sensée, modérée, par laquelle Marais clôt et domine ce malencontreux débat et ferme la bouche à Timportun et spécieux contradicteur.

De 1712 à 1715 nous ne trouvons dans la vie de Marais, qui en compte si peu, aucun événement à signaler. Sous la Régence, saisi par 'la surprise et la nouveauté d'un système de gouvernement original, tenant compte de l'opinion, même lorsqu'il la brave, et recherchant, comme s'il eût eu pour la première fois des doutes sur sa force ou sur son droit, un appui dans ce parlement qui devait tant abuser du droit de conseil, Marais se réveille de ses spéculatives torpeurs, et le besoin de noter des événements si imprévus lui met la plume à la main . Il se reprend à la vie, comme tanî d'autres illustres engourdis, par la curiosité. Lui était-il possible de demeurer spectateur indifférent de ces grands mouvements de passions et d'idées qui semblent, au commencement du dix-huitième siècle, renouveler à la fois la nation et l'âme humaine elle-même. Pouvait-il ne pas s'associer au moins par le re-

gard, par la pensée , par Tespérance , à ces agitations si intéressantes et si instructives pour le moraliste? Ne devait-il pas, lui le premier et le plus sage des philosophes, applaudir, non sans quelque secrète et prévoyante inquiétude , aux premières témérités de cet esprit nouveau soulevé par le double courant, à la fois utopique et pratique, venu de Hollande et d'Angleterre , s' essayant à la fois aux projets deFénelon, de Tabbé de Saint-Pierre et à ces jeux inouïs du crédit naissant? Était-il possible enfin d'assister insensible à ces orages de cour et à ces orages de banque qui font et défont, suivant les variations du cours et les variations de l'honnêteté, la disgrâce al ter^ native d'un d'Aguesseau ou d'un Law.

Dès les premiers jours de la Régence Marais consacre donc ses loisirs , le soir, à ce moment de requeillement qui suit la veille et précède le sommeil, à ses devoirs , si conformes à sa vocation, longtemps inassouvie, d'historien. 11 fait un journal, cette forme préférée des observateurs trop paresseux ou trop philosophes pour viser à la grande histoire. Il néglige les causes, au moins les grandes, les mystérieuses, pour se consacrer tout entier aux petites; mais ce qu'il note surtout avec une prédilection goguenarde, ce sontles effets ; les effets, cette surprise et cette ironie des événements, des accidents, qui mènent les hommes qui croient les mener. Fatalité puérile, tyrannie inexorable et imperceptible du hasard , ce roi du monde, comme l'opinion en est la reine! Ces mémoires anecdotesécritsaujour le jour, ainsi que l'indique le titre, sont tantôt secs, tantôt abondants, comme les nouvelles. Marais, butinant, furetant/ bouquinant, écoutant, glanant la fine fleur des propos des nombreuses sociétés qu'il traverse, les écrit avec le sans-façon, la verve familière, la bonhomie narquoise d'un homme déjà mûr que l'expérience n'effraye point, qu'un bon mot console de tout , qu'un sourire venge de tout, et qui du haut de ces templa serena, comme parle Lucrèce, de son aimable philo-

Sophie égoïste, assiste aux affaires publiques sans autre intérêt que celui de l'observateur. C'est, cependant à ces annalistes modestes, qui croyaient n^ écrire que pour eux, que nous avons dû, à un moment, la véritable histoire, c'est-à-dire le détail et le vivant mouvement d^is événements, la couleur locale des temps, la science des mobiles secrets, des petites ficelles de nécessité qui sont le fil impérieux et fragile des marionnettes humaines. C'est à eux quelquefois, quand ils avaient, comme Marais, exercé leur bon sens dans le commerce de Bayle et la conversation de Boileau, quand ils avaient puisé dans la lecture assidue et approfondie des auteurs du dix-septième siècle le secret perdu des naïvetés et des finesses de la langue, c'est à eux quelquefois que nous avons pu devoir le vrai considérant, le jugement définitif, le, critérium parfait des hommes et des choses de leur temps, formulés dans une langue naturelle, vive, claire, qui mérite encore d'être étudiée , comme tous ces secondaires modèles de l'époque de transition et point encore de décadence.

Marais certainement ne se doutait point de l'avenir et du sort flatteur qu'il ferait à un ouvrage qui n'avait pas de plus ambitieuses visées que celles dont s'inspirèrent les vieux chroniqueurs bourgeois et parlementaires, résumés dans ce type unique de L'Estoile, Comme ce devancier. Marais regardait uniquement pour le plaisir de voir.' Grand plaisir en effet pour qui sait le goûter et le modérer, et le mobile des plus utiles et des plus curieuses de ces confidences involontaires faites à l'histoire. Grand plaisir auquel nous devons les meilleurs volumes de notre bibliothèque de iHfcmoiVes, bibliothèque assez haut placée dans l'estime du marquis d'Argenson, pour qu'il bornât ses vœux à y mériter une place à côté de L'Estoile.

« De plus en plus , dit-il à la date de juin 1739, je composerai ces

« mémoires-ci dans le goût du Journal de L'Es toile; naïveté caustique, « détails instructifs et anecdotes (1). »

Le Palais, où il était connu et honoré, 1^ monde, où il était recherché par des clients qui se vantaient d'être de ses amis, fournissaient à Marais toutes les occasions désirables et la place la plus commode pour le rôle qu'il s'était choisi. Sa correspondance, déjà vaste et choisie, et qui embrassait de son réseau varié la plupart des notabilités littéraires européennes, faisait le reste, et c'est ainsi que par lui ou ses amis il jouissait d'une sorte d'ubiquité et se multipliait pour suffire à toutes les bonnes fortunes de l'indiscrétion.

Marais était d'autant mieux fait pour jouir de ces bonnes fortunes de façon à nous les rendre profitables, qu'il sut toujours se garder des tentations même de son rôle, et qu'avec des relations faites pour rendre ambitieux il persista à demeurer désintéressé. On peut le citer à côté des Vittement, des Coetlegon, des chanoine Dubois, des d'Aguesseau de Valjean , de ces rares originaux de la Régence, que la vue de ce qu'ils coûtent avait dégoûtés des honneurs, et qui refusaient le bâton de maréchal ou l'épiscopat, ou répondaient tranquillement au frère du chancelier ou cardinal qui venait leur faire part de sa promotion : « Fort bien, Monsieur, j'ensuis fort aise! »

Les occasions de faire sa fortune, môme par les moyens honnêtes, ne manquèrent doncpa^à Marais. C'est lui qui leur manqua, et cela, disons-le à son éloge, avec préméditation. Sa science de jurisconsulte, sa pénétration, sa probité, également tranquilles et'sûresau milieu de tous les dangers d'erreur ou de faute que multipliait la corruption des temps, sa sagesse et sa fermeté dans les cas les plus extraordinaires, les plus éloignés des habitudes

(I) Mémoires et Journal du marquis cTArgenson (excellente édition de la Société de rhistoire de France, t. Il, p. 178).

de sa profession et les plus faits pour déconcerter un avocat, enfin la dignité de son caractère et de sa vie et la sympathique jovialité de son esprit, lui avaient créé dans le rang des oracles du barreau une place à part comme choix d'affaires et autorité. Il était le conseil du prince Charles de Lorraine, grand écuyer, et de M. de Bullipn, grand prévôt de Paris. D'Aguesseau l'estimait; le cardinal de Polignac l'avait consulté; Samuel Bernard ^tait soti client, et à côté des Bougon, des Le Normand, des Barbier, il était de ceux dont l'avis valait un arrêt, il comptait dans le parlement, au grand conseil, aux requêtes de l'Hôtel , dans les cours de province, de nombreux amis. Particulièrement versé dans les matières de tradition parlementaire et dans les questions de cérémonies, d'étiquette, de préséance, son opinion valait une décision sur tous ces cas douteux , si nombreux pendant la Régence, époque de conflits perpétuels, où- le mérite ne fixant plus les rangs, la vanité les disputait partout.

Marais, loin de profiter, pour sa fortune, de ces occasions, n'y trouva que des prétextes de plus de se faire estimer. 11 refusa noblement, par exemple lors de cette fameuse querelle de préséance qui fut le motif de laseconde disgrâce de d'Aguesseau, de servir Tambition triomphante de Dubois et de son instrument, le cardinal de Rohan, et de favoriser, par un Mémoire , des prétentions que combattait le chancelier, vivante personnification, selon lui, de la vertu parlementaire malgré ses faiblesses , et qu'il admire constamment, fidèlement, et comme il disait, malgré tout, M. d'Aguesseau récompensa par une bienveillance sincère et une considération qu'il ne prodiguait point, le dévouement obscur de ce savant avocat, dévouement d'autant plus méritoire qu'il était plus désintéressé et attendait pour se montrer l'heure de la chute. A une époque où la fidélité en amitié passait pour une duperie quand elle cessait d'être conforme à l'intérêt, Marais risquait non-seulement de n'être pas approuvé, mais même

de n'être pas compris. Il se contenta de la satisfaction de sa conscience, etse montra jusqu'au bout digne d'être blâmé par des contemporains qui avaient remplacé la religion du devoir par celle de la fortune.

Il fallait que cette réserve modeste fût non-seulement dans les principes^ mais encore dans le caractère de Marais et dans ses goûts, et que le seul moyen qu'il eût d'être conforme à lui-même fût d'être différent des autres, pour que jamais il ne se soit écarté de cette voie obscure et tranquille qu'il avait choisie. Il n'y a pas à signaler dans cette ligne ferme et douce, qui est comme l'emblème de sa vie, la moindre hésitation, la moindre déviation Dans sa vertu indulgente et tempérée , pas la mpindre défaillance. On n'y sent ni l'effort ni l'affectation , visible en tant d'existences plus héroïques. La récompense véritable de l'honnêteté en ce monde, c'est de devenir de plus en plus facile et comme une habitude. On demeure étonné de ces mérites obscurs, non-seulement quand ils sont ainsi en opposition avec les mœurs et les caractères de toute une époque, mais encore et surtout quand ils résistent au milieu des circonstances les plus faites pour les entraîner et protestent dans leur isolement contre la généralité des défaillances. La vie de Marais tout entière offre ce double caractère et ce double attrait d'honorable exception. L'ami du prince de Lorraine, de M. de BuUion, de M. d'Armenon ville , de d'Aguesseau, de Samuel Bernard, le convive recherché des soupers diserts de la duchesse de Gesvres, le familier de l'hôtel de Nicolaï, ne songea à tirer pour son ambition aucun parti de ces relations enviées. Et dans l'affection et l'estime de Bayle , de Boileau, deBasnage, de Dupin, du P. Lelong, de Boulainvil- 1ers, de Desmaizeaùx, de M. de Valincourt, ded'Olivet, de Bouhier, de l'abbé Fraguier, de Saint-Hyacinthe, deBrossette, deVertot, de Grécourt, deLaMonnoye, de La Paye, du P. Bougerel, Marais ne vit que des occasions de leur être utile, sans accepter d'autre compensation que l'agrément

^u'il y trouvait. Il n'a fait enregistrer d'avance pour la postérité aucune de ces nombreuses lettres qui, mieux exploitées, lui eussent été des titres de célébrité. Il ne se plaisait qu'à les lire et à y répondre, et bornait là tous ses désirs. Le dernier de cet imposant cortège, il l'a regardé passer, sans daigner le suivre et arrivera nous avec lui, glorieux du reflet de tant de gloires. Quelques mots reconnaissants et flatteurs, un passage du MathanasiuSy quelques remerclments dans la préface de l'édition anglaise de \! Histoire de M. de Thou, voilà le modeste et involontaire bagage de recommandations sous lequel il se présente à nous, avec l'insouciance de ces écrivains amateurs, collaborateurs secrets de tous les grands hommes, et qui aiment mieux se cacher qu'être nommés. Homme rare en effet, et qui a préféré constamment les charges de l'amitié à ses profits, qui a si noblement abusé de l'admiration quand la critique seule était en honneur, et envers qui ses plus zélés débiteurs n'ont pu s'acquitter qu'en le trahissant. Il était important , selon nous, de constater le fait et de louer Marais comme il aimait à l'être, quand il ne pouvait l'éviter, plus de sa science que de son esprit, et de son caractère que de son talent.

En dehors de son Journal y qui échappe , par sa nature même, à l'analyse, et dont nous réservons l'appréciation pour la partie critique de cette étude , Marais , qui consacrait à cet utile délassement, dont la postérité lui sera plus reconnaissante que d'œuvres plus laborieuses, les rares loisirs de sa profession, trouva encore quelques heures superflues pour remplir ce qu'il considérait comme un des devoirs de sa vie , et pour donner à son àme tendre, toujours complice des admirations de

son esprit, une nouvelle satisfaction. Épris du génie de La Fontaine, si séduisant dans sa grâce abandonnée et si profond parfois dans ses malices, il voulut en faire à son tour, après Boileau et après Bayle, l'objet d'une de ces tentatives de j^ieuse restauration que les obstacles animaient au lieu de ies décourager. Il avait depuis longtemps, avec un soin jaloux, glané les moindres épis, négligés par l'admiration et par la critique, du champ ensemencé à l'aventure par Tinsoucietix fabuliste. Il avait recueilli et compulsé les éditions, et sauvé quelques manuscrits du naufrage d'une oublieuse ingratitude. La gloire de La Fontaine, lui mort, ressemble à sa tombe écartée, qu'évitent les passants affairés de l'histoire , et que ne fréquentent que quelques solitaires fidélités. Marais fut le plus actif et le plus persévérant de ces amis posthumes , défenseurs officieux de la mémoire du bonhomme. Et c'est grâce à lui, à ses recherches, à ses communications que devait paraître cette édition dont on a trop fait honneur à l'abbé d'Olivet, de même que quelques années plus tôt on avait dû à* sa prévoyante sollicitude la conservation du Télémaque. Sans la bibliothèque de Mathieu Marais et ses furetages heureux, que de regrets de plus aux bibliophiles !

Mais ce n'est point par cette admiration sagace et dévouée que Marais crut acquitter sa dette envers l'homme' auquel il devait tant de douces heures de promenade et de rêverie. Il voulut lui donner un témoignage unique et vraiment complet de sa reconnaissance, en lui élevant, dans une biographie selon son goût, un monument familier, mais digne de Timmortelle simplicité des Fables.

Laissons-lui raconter à lui-même comment il se trouva entraîné, lui, l'observateur, îe flâneur, le curieux spéculatif, à sortir de sa réserve au point d'écrire un ouvrage entier en l'honneur de La Fontaine, ouvrage qui, il est vrai, ne devait pas être publié de son vivant :

« Je me suis amusé ces vacances, écrit Marais dans son Journal^ à « la date de septembre 1723, à chercher tous les ouvrages de La « Fontaine qui ne sont ni fables, ni contes, tant imprimés que manus- « crils. J'en trouvé beaucoup , et cela m'a donné lieu de composer « ï Histoire de sa vie et de ses ouvrages depuis 1654, qu'il donna la « traduction de VEuriuque de Téreuce, jusqu'en 1695, qu'il est mort. « On ne croiroit jamais qu'il eût tant travaillé et qu'il eût eu des « correspondances , pendant toute sa vie , avec tout ce qu'il y a eu de « plus illustre et de plus grand dans le royaume par la naissance et '« par l'esprit. J'ai trouvé deux Recueils de poésies imprimés à Paris « en 1671, oij il y a des pièces qui sont devenues fort rares, comme Le « Songe de Faux, le Différend de Belle- Bouche et de Beaux-Yeux « et la comédie de Climène en 1673. Son poëme de saint Malc, en « 1674, des Contes où il y a des stances de Robin et Catin, à la ma- « nière d'un très-ancien poète, ^ui a fait le Loyer des fausses amours « et que l'on ne trouve point ailleurs, le Quinquina en 1682, ses h Poésies avec Maucroix, en 1685, ses Oeuvres posthumes en 1696, « et il ne faut pas oublier un Recueil des Poésies de divers autheurs^ « que MM. de Port-Royal mirent sous son nom en 1671 en 3 vol. im- « primés chez Le Petit, leur imprimeur. Singularité curieuse dans sa «î vie. Mon dessein seroit de faire imprimer en Angleterre toutes les « pièces dans l'ordre des temps que j'ai suivi dans sa vie. Mais les gens « sérieux n'aimeront peut-être pas cet amusement. Il ne m'a pas coûté « plus de sept ou huit jours, et je ne veux pas qu'on me le reproche, « quoique Pasquier, Mornac, Durant et d'autres avocats, mes confrères, « aient eu du goût pour la poésie jusqu'à faire des vers , qui est bien « plus que d'en recueillir. Ajoutez que M. le premier président de « Harlay, homme très-grave et très- susceptible , a bien souffert que « La Fontaine lui ait dédié ses derniers ouvrages, dont il était admira- « leur, et je ne pouvoismal faire en suivant un exemple si autorisé. »

Ce passage met à nu les divers scrupules, et celui surtout qui fut le plus puissant, qui empêchèrent Marais de se hasarder dans la publicité, moins par modestie que par réserve, et plutôt dans la crainte de compromettre la dignité de sa profession , dont il avait une si haute idée et un si inflexible respect, que dans celle d'exposer une réputation d'esprit dont il se souciait assez peu, n'ayant jamais goûté avec plaisir que les suffrages de ses amis. Marais laisse entrevoir dans sa correspondance avec Bouhier par suite de quelles honorables déli-

56 Mathieu marais,

catesses et justes susceptibilités il conserva en portefeuille un ouvrage qui ne devait voir le jour qu'en liBll (1), par les soins de Chardon de la Rochette, quf en avait trouvé une copie dans les papiers de Bouhier» L'ingénieux bibliophile Jacob, en réimprimant cet opuscule, en tête de son édition des Contes et Nouvelles de La Fontaine (2), lui a rendu, tout en se trompant sur la véritable date de sa composition, qu'il fixe à 1725 (3), la justice qu'il mérite.

« Enfin, dit-il dans sa Préface, ce qui recommandera cette nouvelle « édition aux yeux des amis des lettres, c'est surtout la Notice qui « la précède et qui renferme une précieuse Histoire de la vie et des « ouvrages de La Fontaine par un de ses contemporains, Mathieu Ma- « rais, avocat au Parlement de Paris. Cette histoire, que l'auteur avoit « rédigée vers Tannée 1725 , dans l'intention de la placer en tête des « OEuvres diverses du célèbre fabuliste qu'il voulait publier, n'a paru « cependant qu'en 1811, et n'est pas plus connue aujourd'hui que si « elle fût restée manuscrite. L'extrême rareté de l'édition, mise au <{ jour par les soins du savant Chardon de la Rochette, a sans doute « empêché de réimprimer plus tôt cet excellent morceau d'histoire lit- « téraire, qui, malgré la négligence du style 4e l'auteur, conserve encore « sa valeur relative à côté des travaux si estimables et si complets de « l'illustre Walkeuaër sur la vie et les ouvrages de La Fontaine.

Chardon de la Rochette , dans sa préface , signalait en termes flatteurs, et qui n'étaient que justes, les mérites de l'œuvre qu'il rendait à la lumière dont elle était si digne- Voici comment il parlait de Marais, que le bibliophile Jacob ne surfait pas en l'appelant savant jurisconsulte , profond philologue et critique ingénieux.

«< Cette histoire ou, si l'on veut, cette préface est si intéressante ; elle « fait si bien connaître le bonhomme, que j'ai cru faire un présent

(1) GhezRenouard, in-12de viet 132 p.

(2) Paris, Delahays, 1861.

(3) Le bibliophile Jacob s'est également trompé, avec Cliardon de la Rochelle lui-même, plus à même d'être bien iuformé, sur la date de la mort de Marais, qu'il fixe à 1740.

<( agréable aux admirateurs de cet écrivain inimitable en la publiant. « D'ailleurs, on y trouve des anecdotes curieuses, qui éclaircissent des « passages restés jusqu'ici obscurs. »

Seul, celui des biographes de La Fontaine , qui, venu le dernier et le meilleur de tous, il en faut convenir, a le plus prqfité du travail de cet obscur et sagace devancier, qui lui a frayé la voie , a refusé à Marais rhommage de son estime, pour lui mieux dérober celui de sa reconnaissance. M. le baron Walkenaër, nous regrettons de le constater, n'a pas fait preuve vis-à-vis de Marais de la bonne foi et de la probité littéraires dont il est avec raison demeuré un exemple et un type. A ces services exceptionnels il fallait une ingratitude exceptionnelle, et l'auteur de Y Histoire de la Vie et des Ouvrages de La Fontaine y n'osant nier la dette, s'est borné à confondre Marais dans la foule de ses créanciers. Il le cite sans éloge, dédaignant de l'honorer d'un de ces remerclraents dont l'absence est ici pire que le silence.

Peu de temps après la composition de son ouvrage sur La Fontaine, Mathieu Marais fut profondément affligé par un de ces accidents malheureusement aussi fréquents qu'inévitables dans la vie humaine. Nous ne l'indiquerons que parce que Marais sentit plus profondément qu'aucun homme de son temps cette douleur sacrée des pertes domestiques, que jamais ces trop légitimes regrets ne trouvèrent aride cette sensibilité délicate qui fondait si volontiers en* larmes, et que ce furent là les véritables et les plus mémorables événements d'une existence qiii dédaigna tousiles autres.

Marais, que nous avons vu parler dans sa Correspondance avec M"*^ de M érigniac^à^ un ton de simplicité si pathétique, des alarmes que lui cause la santé d'un frère qui

58 MATBIEU MARAIS ,

semble avoir, survécu à ces premières inquiétudes pour les justifier quelques années plus tard : Marais perd sa sœur cadette , unique et chère compagne de sa vie célibataire, vieil ange gardien de sa laborieuse retraite. Il nous initie aux douleurs profondes que lui causa cette séparation imprévue, de façon à nou« faire partager ses regrets. Voici ce qu'il écrit, à la fin d'octobre 1723, dans ce journal unique où il mêle aux indiscrétions de sa curiosité les plus naïves confidences de son cœur, y enregistrant minutieusement, à côté du détail des affaires publiques, ses peines, ses joies, ses maladies, ses déceptions de rentier elles vicissitudes de sa candidature académ ique :

« Ma sœur, qui est un fille d'une grande vertu et d'une piété vive « et gaie, est tombée malade en septembre. Sa' maladie a duré pen- « dant le piois d'octobre, et elle a toujours empiré. Sur la fm de ce « mois, on s'est aperçu d'une tumeur au foie qui s'est formée par la o cessation de ses règles (1). Je prie Dieu de ne m*affliger pas en <c m'ôtant toute ma compagnie et tout mon secours. Mais le ciel ne « prend point nos commodités , et je crains bien de la perdre.. Dans « son mal, elle ne parle point, et elle a dit fort tendrement : Je réserve « toutes mes paroles pour mon frère. »

Le lundi, 22 novembre 1722, ses craintes se vérifient cruellement.

« Ma sœur cadette est morte, âgée d'un peu plus de cinquante ans^ « après une maladie de trois mois, à' onze heures du matin. C'étoit ma « compagne, mon amie, et j'ai perdu tout mon repos et toute ma joie en « la perdant. Klle étoit sage , vertueuse et presque sainte, et avoit avec « cela une vivacité et une gaîté surprenante. Dieu lui fasse paix ! .Te « n'ai pu mieux faire pour elle que de la faire enterrer très-honorable- « ment à Saint-Eustache, le 23, auprès de mon père et de ma mère. « Beaucoup de gens de grande qualité ont bien voulu assister à ses « funérailles et aux messes qui ont été dites depuis aux Pères de l'O- «^ratoire, rue Saint-Honoré. J'ai vu par là que favois beaiœoup « (Tamis et que ma profession étoit bien glorieuse.

(1) Marais, nous l'avons dit, est de ce siècle qui plaçait la pudeur dans les choses et non dans les mois, et qui mêlait à sa solennité et ensuile à son élégance la franchise parfois excessive des besoins vulgaires et des infirmités communes.

« C'est tout ce qui peut rester à un honnête homme et le consoler (( dans les maux de cette vie. »

Ou nous nous trompons bien, ou il y a dans ces quelques lignes sorties du cœur une émotion contenue, une simplicité pénétrante, une résignation chrétienne également rares en ces temps de sécheresse égoïste, d'emphatique éloquence, et de scepticisme impie. Après les avoir lues, il est impossible de ne pas estimer Marais, je dirais presque de l'aimer et de ne pas s'applaudir de la compensation que la Providence, touchée de ses regrets, lui ménagea aussitôt.

Marais, quand il se félicitait, dans son malheur, de ce qu'il n'était pas sans écho, et quand il attribuait modestement à une profession que tous n'honoraient pas comme lui les marques consolantes d'estime et de sympathie qu'il recevait de toutes parts, oubliait ou passait sous silence, n'osant plus compter peut-être sur la possibilité d'un tel dédommagement, la seule consolation qui put le désintéresser de sa douleur. Un véritable ami, tel est le seul présent qui pût à la fois combler les vides de son cœur et satisfaire les besoins de son esprit ; un véritable ami pouvait seul rattacher à la vie, à l'espétance, à l'ambition même cette sensibilité foudroyée. La consolation , il faut le dire , fut proportionnée à la douleur, et la récompense au mérite. Ce nouvel et dernier ami, qui devait le dédommager de la perte de tous les autres, ce fut le président Bouhier, que Marais connaissait déjà de nom et de réputation , mais dont le commerce lui semblait trop honorable pour qu'il osât .y aspirer. Marais fut encore providentiellement secouru dans les embarras où le jetèrent sans doute cette susceptibilité, cette délicatesse et cette modeste fierté qui pouvaient être un obstacle à

la liaison. Il est probable que c'est le président qui fit les premiers pas et qui s'offrit noblement lui-môme à cette tendresse impatiente à la fois et timide. L'homme qui a dit le premier, avant Montesquieu, ce joli mot : « Je suis amoureux de l'amitié » ; l'homme qui avait fait de Tamitié une sorte de religion aussi tolérante que délicate, prête à tous les sacrifices et à tous les pardons, jusqu'à celui de l'infidélité, méritait ces nobles avances d'un homme supérieur. Tout porte à croire que ce fut ainsi que les choses se passèrent, ne fût-ce que le ton de respectueuse tendresse , et l'élan reconnaissant des premières lettres de cette correspondance , où l'on trouve un modèle de cette galanterie particulière aux grands hommes qui s'aiment et qui ont à leur service toutes les ressources de Tesprit et du cœur pour animer, échauffer et renouveler l'expression d'un sentiment choisi.

Quel fut le premier prétexte, la première occasion de ce commerce fameux? Où quand et comment Marais et Bouhier se rencontrèrent-ils pour la première fois? Quel fut l'événement fortuit, humble et béni , qui enflamma à jamais, comme une étincelle, ce foyer de sympathie et de cordialité? Voilà ce qu'il nous est impossible de dire, malgré l'étude minutieuse et approfondie que nous nous sommes plu à faire de l'intérieur de Marais, de ses relations, et surtout de son àme, à certains égards, typique et exemplaire. Chi la sa? comme disent les Italiens, dans leur insouciant et sentencieux fatalisme. Qui saisira au vol les sympathiques effluves qui unissent les esprits? Qui définira les influences réciproques, les attractions secrètes? Qui comptera et dénouera ces nœuds irrésistibles et charmants dont les cœurs s'attachent à leur insu? Les mystères de la génération des amitiés célèbres ne sont pas moins obscurs que ceux de la germination du blé ou de la conception de l'homme. N'essayons donc pas de démêler les causes, de rechercher les origines. Les amitiés ont leur pudeur comme l'amour, et leurs inviolables se-

crets , vis-à-vis desquels la meilleure curiosité est sacrilège. Qui donnera jamais la loi et la formule de ces conjonctions des âmes? Qui trouvera le point invisible par lequel se rencontrent les amoureux et les curieux ? Un rien suffit, quand les cœurs sont si bien disposés. Tout est motif à ces entrelacements mutuels qui semblent n'obéir à aucun motif. Souvenez-vous de Montaigne cherchant les raisons de son amitié pour la Boétie, et n'en trouvant point d'autre, sinon qu'elle existait : Luiy c^éloit moi; moi, céloit lui. Formule adorable et immortelle de ces assimilations subites et complètes qui confondent à jamais deux vies dans une seule ; qui exprime si bien l'attrait décisif et comme inexorable, l'irrésistible élan, la fatalité bienfaisante et féconde de ces liaisons prédestinées.

Peu nous importe donc commentMarais connut Bouhier. Il eût été lui-même fort embarrassé de fixer une date et un motif à cette rencontre. Fut-ce l'amitié commune de l'abbé d'Olivet, avec lequel Bouhier était en correspondance intinié depuis 1719, et qui était le voisin de Marais? Durant les nombreux voyages que Bouhier fit à Paris, soit à la suite de la perte de sa première femme. M""® veuve Boucher, en 1717, soit à l'occasion de l'impression de sa Coutume de Bourgogne (1717), soit quand il y vint, à plusieurs reprises, plaider lui-même devant le Conseil les inrêts de son parlement, compromis dans un conflit de compétence avec la chambre des comptes de Dijon, soit enfin quand, par des visites de prévoyance, il préparait sa candidature future à l'Académie, où il entra en 1727, — dans toutes ces circonstances , Mathieu Marais et Bouhier, qui avaient tant de goûts et de relations communs, eussent été plus embarrassés sans doute pour s'éviter que pour se rencontrer. Ne suffisait-il pas du titre de curieux, et du plus grand curieux sans contredit du dixhuitième siècle, oublié, par une inadvertance à réparer par l'historien émérite de la curiosité, dans sa piquante

galerie des ancêtres et des patHarches de cette glorieuse et parfois puérile manie de la paperasserie (1) ? Ne suffisaitil pas, dis-je, de ce nom magique ou d'un simple billet signé de ces initiales J. B., dont Tautorité était européenne, pour faire s'ouvrir à deux battants les portes de la galerie et de la bibliothèque de Marais, connu à Paris comme le conservateur officieux des reliques manuscrites de Bayle et de La Fontaine?

Quoi qu'il en soit, la» correspondance de Marais avec le président Bouhier, correspondance qui comprend 2 énormes vol. in-4°, qui est une mine de curiosités historiques et littéraires , trésor trop bien gardé par une écriture un peu embrouillée et comme broussailleuse qui croise dans tous les sens ses frondaisons indisciplinées, cette correspondance ne commence qu'en 1724., et les premières lettres sont datées de Sévigny, près Tonnerre en Bourgogne, d'un château où Marais recevait chez la fille de son vieil ami, M. Rolland, M*"** de Tenance, une aimable et familière hospitalité. C'est donc à cette date qu'il faut placer la liaison étroite des deux amis, désormais garantie par leur plume contre les déceptions et les sécheresses de Tabsence. Mais déjà le ton est trop libre et trop affectueux, avec une certaine nuance de respect qui indique la nouveauté, pour qu'avant ces premières lettres et ce voyage qui développa et consomma sans doute la connaissance, il n'y ait pas eu échange des préliminaires habituels en pareil cas.

Il ne faut point songer à analyser cette correspondance,

(1) Il nous est impossible de ne pas faire remarquer que celte figure de Bouhier, grave et souriante, manque également à la galerie du maître des Portraits littéraires, M. Sainte-Beuve.

d'un détail si abondant et si subtil, et qui embrasse, dans son mouvement de faits et d'idées, tous les événements et tous les travaux importants de cette période un peu confuse de 1724. à 1736, de ce moment caractéristique du dix-huitième siècle où il a conquis toutes ses originalités et répudié toutes les traditions et, comme on dit, liquidé l'héritage du précédent. M. Charles des Guerrois, notre savant et ingénieux devancier dans l'étude minutieuse des relations et de l'influence de Bouhier, a reculé devant la tâche effrayante, que nous déclinons à notre tour, d'un inventaire méthodique de cette correspondance énorme, dont nous exhumerons d'ailleurs la meilleure partie. Nous ne ferons à son étude si complète sur le président Bouhier, un des modèles des monographies de ce genre, qu'un seul reproche, que nous avons essayé d'éviter. De crainte d'avoir trop à faire , il n'a rien fait du tout quant à Marais , et, reculant devant le portrait, il n'a pas même tenté l'esquisse de cette figure originale, si digne d'un crayon délicat.

Nous n'éluderons pas cependant la principale difficulté de notre sujet, au point de pousser la réserve jusqu'à l'abstention. Il y a au-dessus et comme autour de cette correspondance massive et stagnante l'esprit et le sourire de Marais, animant tout, ornant tout, et voltigeant sur tout, comme un rayon sur les eaux. Il s'agit de fixer quelques-uns de ces rayons, de respirer quelques-unes de ces brises d'urbanité, de galanterie et de malice. Il s'agit de recueillir enfin en quelques traits épars, flottant et brillant çà et là, la physionomie épistolaire de Marais, et comme la fleur morale de cette épaisse et grave végétation de nouvelles et de pensées, sorte de forêt vierge encore impénétrée par la critique.

L'amitié de Bouhier fut l'honneur et le charme de la dernière moitié de la vie de Marais. Elle lui rendit en un seul tout ce qu'il avait perdu en tant d'autres. Elle fut upe complète satisfaction pour son cœur, pour son

esprit un agréable et fécond exercice, une perpétuelle et charmante surprise. Il s'y adonna tout entier, et dès 1727 nous le voyons renoncer à son journal pour avoir plus de temps à donner à cette correspondance qui, par sa régularité et l'abondance de ses nouvelles , n'est autre chose en effet qu'une sorte de gazette épistolaire.

C'est là qu'il faut puiser sur sa vie intime et sur sa vie littéraire les derniers et les meilleurs renseignements. C'est là qu41 faut le suivre se livrant avec bonheur à ces expansions hebdomadaires, bientôt plus fréquentes, où il se plaît à penser tout haut sur les sujets les plus divers et où il n'aime encore à raconter que parce que Bouhier l'en a prié , et qu'il faut bien que son cher président ait en effet à faire respirer un bouquet des plus fraîches nouvelles parisiennes à ce groupe de beaux esprits dont l'hôtel de la rue Saint-Fiacre était chaque semaine le rendez- vous et comme l'Académie familière et caustique. Mais il est temps d'aborder cette immense meule d'érudition et 'de chronique et de secouer pour nos lecteurs les plus beaux épis des premières gerbes. Il serait téméraire néanmoins de le faire sans avoir, au préalable, essayé de donner une idée de ce commerce européen dont l'activité et la variété donnèrent à la vie intellectuelle de Bouhier comme à sa gloire une sorte d'ubiquité.

« On me demandera peut-être, dit le Père Oudincité par M. Charles « des Guerrois, notre excellent guide en ces investigations, le nom « des amis du président Bouhier. Mais si je voulais les nommer « tous , il me'faudrait faire le dénombrement de la république dés « lettres. — Eh bien ! mon révérend Père, faites le dénombrement , « nous ne songerons pas à vous eu savoir mauvais gré. Nous retroua verons là des noms desquels 'le son tout simplement nous sera « agréable; ii sufûra qu'ils soient peu connus pour devenir curieux « aujourd'hui, et d'ailleurs, ainsi groupés autour du nom de Bouhier, « ils acquerront une valeur et un intérêt très-considérables. Le Père « Oudin se tait, et combien il a tort de se taire, lui qui avoit les mains « pleines de faits pour nous impayables ; c'est lui-même qui se'charge de « nous en fournir la preuve quand il ajoute ce détail très-intéressant

^ que Bouhier avoit mis à part pour être conservées dans sa biblio- <^ thèque , les lettres de cent quinze personnes , et j'en ai pu oublier, « dit encore le jésuite.

« Beaucoup de ces lettres, disoit le président lui-même, étoient di- « gnes de voir le jour, et il étoit dans ses intentions de les publier.

« Il s'agit là de correspondances littéraires. Expliquons un peu d'à- « bord la nature et Torigine, on peut dire la nécessité de ces corres- « pondances. ;

« Au temps du président Bouhier on n'avoit pas encore, ou Ton « n'avait guère de journaux littéraires ou du moins ils étoienr rares; « ils se publioient surtout à l'étranger et souvent en latin ; ils donnoient « des nouvelles littéraires assez peu développées, dea extraits assez secs " des livres qui se publioient. Et dans ce temps-là comme à présent, « on avoit besoin de voir formulé le jugement qu'on prononce natu-

« rellement sur les livrés qu'on connoît On avoit besoin de lire les

<> extroits des livres que Ton ne connaissoit pas , et dont ainsi du « moins on pou voit se former une idée. La correspondance entre sa- « vants tenoit lieu de ces journaux absents ou rares. Les savants s'é- « envoient beaucoup, pour se communiquer leurs idées , pour faire de « la critique, au sens propre de ce mot , de la critique littéraire et de « la critique érudite. Les lettres qu'on s'écrivoit de Paris à Montpellier, « à Toulouse, à Lyon, à Bordeaux, à Dijon, à Rotterdam, à Leyde ou

« à Bâle étoient des lettres d'érudition Il falloit bien qup les savants

« s'écrivissent pour échanger leurs idées , pour se faire part de leurs « travaux accomplis. ou déjà mis sur le métier, pour s'encourager mu- « tuellement sur les travaux projetés, pour se féliciter des ouvrages « menés à bonne un.

« De ces lettres , communication bienveillante de savant à savant ,

« le président Bouhier en a beaucoup reçu Un sorte decollabo-

« ration uuissoit alors ainsi tous les habitants dispersés du monde sa- « vant. Bouhier, environné du respect de tous, investi de la juste au-

* torité que méritoit sa haute science dans un noble caractère , étoit

• comme le centre et le lien de cette grande collaboration. On le con- « sultoit sur des points d'érudition minutieuse ou ardue ; on regardoit « comme un honneur, d'être admis à les discuter avec lui. On étoit " heureux de lui devoir de sûres lumières, puisées dans la connoissance « approfondie de^tous les livres en toutes les langues.

« Ils y sont tous, vous dis-je, les diserts et les philosophes, les « érudits et les théologiens, les professeurs et les journalistes, leshisto- « riens et les lexicographes, les jurisconsultes et les antiquaires, les « cardinaux et les bénédictins , les graves académiciens et les faiseurs « de petits vers, les avocats et les présidents, Brossette, d'Olivet, Le- « febvre de Saint-Marc, l'abbé Gédoyn etM. de Valiricourt, M. Iselin, T. I. 5

« professeur de philosophie à Bâle, et M. Hemsterhuis, honneur « classique de l'érudition hollandaise, et Hagenbusch, qui nous a trans- • mis dans ce grand recueil le manuscrit original dés Epistolœ epi- « graphicae, depuis imprimé à Zurich, le cardinal Passioneiet Tabbé « Fraguier, le cardinal Querini et le jésuite Montauzan, Tabbé Le- « bœuf, chanoine d'Auxerre et l'abbé Goujet, chanoine de Saint-Jac- « ques-de- l'Hôpital , et M. Brillon, chanoine de Chartres; M. Cap- « peronnieret M. de Boze, les livres et les médailles, M. Du Bos et « M. Gibert, dom Calmet et dom Martène, Montfaucon et La Curne de « Sainte-Palaye, Des Maizeaux et Des Molets, le P. Oudin et l'abbé Pa- « pillon, le père Toumemine, l'agréable jésuite, et le P. Lelong, le « patient historien et vérificateur de toutes les histoires, dom Livron, « le père Bougerel, et l'abbé Leclerc, le grave supérieur du séminaire « de Saint-Irénée à Lyon , Secousse et de Laurière, Buffon et Mura- « tori, Dreitiuger et le marquis de Caumont, Vabbé Colin, traducteur « deCicéron, et l'abbé Des Fontaines, traducteur de Virgile, la mar- « quise de Lambert et le chevalier Perrin , le baron de la fiastie et « M. Titon du Tillet, M. de Valbonnays , premier président delà « chambre de Grenoble, et l'avocat Baldruche, l'avocat Boullenois et « l'avocat Bouret , le sérieux et utile Pierre Burman, celui qui nous a « donné une collection de lettres recherchée dès avant son apparition, et « le peu sérieux abbé le Blanc, auteur applaudi dHJben-Sald. »

Il faut ajouter à cette tête de noms variés et si choisis M. de Bochat, « professeur d'histoire à Lausanne. M.Boivin,M. d'Estienne Blegier, « petit poète de Provence, comme il s'intitule lui-même, M. Cuentz, « le Père Baltus , enfin Mathieu Marais, que M. Charles des Guerrois « caractérise en ces quelques lignes. « Ce M. Marais, avocat au parle- « ment de Paris, que Bouhier a tendrement aimé , paroît avoir été un « délicat et un galant homme , un épicurien de savoir et de goût , méu lant agréablement les commerces du monde aux douceurs de la « science et aux recherches d'une érudition facile. »

Si, au moyen des nombreux traits de caractère de cette correspondance intime, nous cherchons à compléter la physionomie de Mathieu Ma'*ais, et si nous l'étudions au triple point de vue de l'honîme , du littérateur et de l'avocat, nous l'y trouvons, comme homme d'abord, de plus en plus conforme à l'image que nous en avons tracée ,

cachant sous un masque d'ironie et de scepticisme, de py rrhonisme, pour parler comme Bayle et comme lui, une honnêteté naïve et une sensibilité délicate. Nous l'y voyons hardi en paroles et surtout la plume à la main, prêt à se dérober sans cesse aux compliments et aux critiques, ayant l'horreur instinctive du scandale, et ne voyant dans lagloire elle-même qu'un scandale heureux; toujoursprêt, au moindre bruit, à rentrer dans sa coquille ; d'une modestie susceptible et d'une insouciance fière; indiscret et tenant au secret de ses indiscrétions; malin, maisne voulant pas passer pour méchant; d'une franchise qui n'exclut point la prudence; faisantun journal, comme L'Estoile, pour son plaisir et non pour l'instruction de la postérité , et prêt à s'abriter contre toute responsabilité fâcheuse derrière la commode devise de son devancier : Mihiy non aliis. C'est pour lui, non pour les autres, qu'il écrit ses petites histoires, ou plutôt ce n'est pas pour lui, c'est pour son ami le président Bouhier. Pour lui , pour lui seul, son activité est infatigable, son dévouement 'avide de toutes les complaisances à défaut de tous les sacrifices.'Pour lui, il varie, de la façon la plus ingénieuse, la formule toujours nouvelle de son respectueux attachement ; sans cesse il parle de ce commerce, qui est le soutien de sa vie. Si Une fatigue subite de sa vue le prive de lire lui-même quelques lettres du président, il s'écrie galamment : tt Voilà un mal aux yeux qui m'ôtera bien du plaisir. )) Et si le mal aux yeux persiste, il tire le remède du mal lui-même. c( C'est un remède pour mes yeux que de vous écrire (1). » De temps en temps, le souvenir de ses premières entrevues avec Bouhier lui revient, et il en parle comme un amant de ses bonnes fortunes.

(1) J>i faim de vous revoir, dit-il en un autre passage. Il y en aurait naille à citer, pleins de cette ardeur de cœur d'un homme qui aimait à aimer, comme dit saint Augustin et qui aimait à plaindre « ayant le cœiir ouTerl à toutes les douleurs des autres ».

« Si vous eussiez pu venir, dit-il, en faisant allusion à un voyage manqué de Bouhier, je me serois amusé avec vous comme il y a deux ans. » La lettre est de 1727. C'est donc un plus tard, en 1725, quesa liaison de prédilection fut à jamais nouée. Il plaisante agréablement sur ce goût du bonvin qu'il avouesans peine à un Bourguignon. Il aime k rire et à parler gaulois; mais la pureté foncière de ses mœurs ne «souffre point de ces petites libertés innocentes par lesquelles il jette ses dernières gourmes, a Je suis facilement revenu de la bagatelle, écrit-il, n'y étant jamais entré. » Il bouquine etcoUecHonneavec volupté. Il suit les venteset en disserte en amateur passionné. 11 adore, en sa qualité d'anecdotier, l'imprévu, l'original, le nouveau. Il a fait de la curiosité une mission à la fois et une passion, qui a ses raffinements comme toutes les autres. Un de ses plus plus grands plaisirs est d'être surpris. Il y met de la coquetterie. « Je ne suis pas de ceux qui devinent, dit- * (( il, et j'aime à être surpris. »

Quelques vieux livres , quelques vieux amis et la douceur de ces commerces solitaires ou épistolaires, voilà un * bonheur à la portée de la main, qui suffit à son afnbition. Cette ambition n'a jamais aspiré à la gloire ni même à la réputation, à une époque surtout a où il faut passer les bornes en tout pour faire parler de soi » .

Marais n'avait donc jamais fait parler de lui, quoique les occasions ne lui en eussent pas manqué. Il sentit cruellement l'inconvénient de cette modestie, et ^dut presque s'en repentir lorsqu'il essaya en vain de franchir, aidé par ses deux amis d'Olivet et Bouhier, les portes de l'Académie française^ A Cette candidature imprévue d'un simple avocat qui n'avait rien fait, appuyé néanmoins par deux hommes dont le goût n'était point susceptible d'erreur et

dontropinion était en tout une autorité, la docte assemblée ne put dissimuler sa surprise. Et ce prétendantaimable et savant, mais trop modeste, fut éconduit poliment, à la façon des amants platoniques. C'est à Bouhier, il faut le dire, à son estime profonde pour Marais, impatiente pour ce mérite obscur d'une distinction qui doit savoir aller chercher ceux qui la fuient, c'est à Bouhier que Marais dut les encouragements et les espérances qui lui firent hasarder son timide désir hors de l'intimité. Non qu'il ait jamais été un candidat public, affiché, obstiné; mais enfin il permit de parler pour lui et de déclarer qu'il se laisserait faire. Dès 1727, et à peine académicien, Bouhier confie à Marais le vœu secret et les démarches préliminaires de son amicale sollicitude, etMaraislui répond : a Que neferoit- « on pas pour être d'un corps dont vous êtes? » Et le président se met à l'œuvre.Nous trouvons trace de ces efforts dans cette phrase d'une lettre del'abbé d'Olivet (20 décembre 1727). (( De tout mon cœur je penserois à M. Marais; « au fond il nous seroit utile. Mais personne de la çom- « pagnie ne le connaît. Comment s'y prendre? »

Ce fut là pour nos deux amis, l'un plus tiède et plus circonspect que l'autre, le terme irrésistible et Tinfranchissableobstacle.il fallut serésigner, et Marais le fit avec cet esprit qu'on doit toujours mettre dans les déceptions de ce genre. Il s'accoutuma à ces petites privautés officieuses, que lui donnait, au moins vis-à-vis de ses amis, sa qualité de postulant. Il s'installa, avec le titre d'académicien in petto, sur le seuil même de la docte assemblée, et rien ne nous assure qu'il n'a pas de temps en temps collé l'oreille à la serrure. Il est merveilleusement bien informé de la moindre petite querelle à huis clos; il sait le moindre incident de cette petite guerre d'épigrammes que se font volontiers les inimortels, devenus inviolables pour la critique et s'en consolant en se critiquant euxmêmes. Il sait à fond le jeu des intrigues littéraires et mondaines autour de chaque fauteuil vacant. Il assiste

à une place d'habitué, aux séances publiques et de réception ; il souligne les petites malignités r^u'on se fait solennellement respirer, de récipient à récipiendaire, sous un encens qui ne trompe que les odorats vulgaires; enfin il est de la famille, il est de la maison. Tout le monde le connaît à l'Académie, excepté ceux qui n'ont pas voulu le faire académicien.

C'est tout au plus si l'injustice de sa défaite arrache de temps en temps à Marais quelques ironies sans amertume. Sa rancune n'alla guère plus loin que la malice, et vis-à-vis de l'Académie comme vis-à-vis d'une jolie femme infidèle, même quand elle lui préféra Moncrif, qui a fait les Chats, il n'employa que cette légère vengeance du sourire. Sa bonne humeur, survivant à tous les maux de l'esprit et du corps, demeure intacte, et se joue sur sa verte vieillesse comme un oiseau sur un chêne. « 11 « faut rire, écrit-il à Bouhier, le plus longtemps que « nous pourrons. » Et il le fait comme il le dit. A tout moment, sa jovialité éclate en saillies. Il a pour cacher l'autre, qui part des sources chrétiennes, toute une philosophie d'apparence épicurienne, et qui consiste à ne prendre les choses que par leur côté risible. 11 marque des grivoiseries jusque dans la prose austère du P. Le Long, et il ne s'en prive pas à son tour quand se présente quelque occasion salée.

c( Elles sont g.... très-jolies, dit-il de deux intrigantes c( en procès, et cela ne nuit point, » a Dieu, dit- il à un autre c( endroit, est pour les gros escadrons et Thémis pour les (( gros tétons. » A propos du fameux procès de la Cadière, si rempli d'obscurités et de mystères, et exploité par les passions qui divisaient en deux camps l'Église et l'État, il se borne, à chaque nouveau doute, à demander à Bouhier. a Le père est-il jeune? la fille est-elle « jolie? » Tout était là, pour cet incorrigible basochien, élevé dans le goût de ces maximes d'une expérience un peu crue que formule la sagesse caustique du Palais.

Ce juge d'instruction, qui demandait toujours, quand on lui amenait un prévenu : Où est la femme? et qui pensait avec raison qu'il n'y a vice ni vertu qu'on ne puisse expliquer par l'influence salutaire ou pernicieuse de ce sexe qui fournit tous les anges et quelques bons démons, était de 1 école de cet avocat Marais qui demandait sans cesse : La femme est-elle jolie?...

Si, à la lumière de cette correspondance avec Bouhier, nous envisageons Marais comme avocat, nous le trouvons janséniste et gallican. Port-royaliste et parlementaire, défenseur calme mais inflexible de ces libertés justement appelées fondamentales, car c'est sur elles que repose, comme sur des colonnes, l'édifice de la constitution française, égaletnent ennemie de l'arbitraire du souverain et des empiétements du spirituel sur le temporel. Ces sentiments se concilient en lui avec un respect sincère et profond de l'autorité , même quand elle se trompe, et de la religion, même quand on en abuse, mais surtout avec ce sentiment monarchique traditionnel qui, du temps de Louis XV enfant surtout, était devenu une passion attendrie et jalouse , une sorte de religion, d'idolâtrie de la personne du Roi. De tels sentiments rendaient les remontrances respectables et les conciliations faciles. La multitude, soulevée par des passions aveugles et brutales, n'avait point encore fait irruption dans le débat, et" n'avait point dénaturé les questions, changé les principes et surtout les moyens, transformé en une lutte à mort ce qui n'était qu'une querelle de droit , faisant d'une guerre pro juslitia une guerre pro dominalione. Marais, tout en trouvant les enregistrements par lit de justice parfois arbitraires et les translations du parlement illégales, n'avait garde de s'associer à ces tur-

bulentes ambitions des Enquêtes, dont la résistance allait bien au delà du but, et il n'approuvait pas davantage ces Consultations et ces Mémoires, qui mêlaient à la lutte et à ses excès un corps essentiellement spéculatif et conciliateur, chargé de fournir aux parties des avis et non des armes, bon à pacifier et non à attiser les discordes civiles, qui aurait dû, enfin, demeurer calme au milieu de toutes les fureurs, désintéressé au milieu de toutes les usurpations, et protester uniquement par son exemple.

Telle était la politique de Marais comme avocat, puisque politique il y a, etque les jeunes confrères se vengeaient en caractérisant de ce mot cette prudente et loyale abstention qui n'était au fond que la fidélité aux vraies traditions de l'ordre et aux vrais devoirs du citoyen.

Comme avocat consultant et délibérant, Marais, ainsi que je Tai dit, eut une des plus belles clientèles de son temps. Et son nom se trouve mêlé avec honneur, quoique parmi ceux de la coulisse, à toutes les grandes affaires qui de son temps passionnèrent l'opinion publique et illustrèrent le génie oratoire des Aubry, des Cochin, des Le Normand, des Bougon , des Julien de Prunay et de tant d'autres, parmi lesquels Fournel, annaliste de l'ordre, ne le nomme point, non plus que Barbier, père de l'avocat auteur des Mémoires, Marais, avocat conseil du prince Charles de Lorraine, du grand prévôt de Paris, de Samuel Bernard, des Nicolaï , des Bouillon, n'en tint pas moins une place à part, justement honorée, dans la lice judiciaire de son temps. Il ne manquait pas d'envoyer à Bouhier un exemplaire choisi de ses mémoires à consulter, soit sur des points du droit civil, surtout du droit coutumier, que, comme Bouhier, il avait approfondi, soit sur diverses affaires criminelles dont quelques-unes offraient des incidents romanesques ou un intérêt dramatique. On pourrait chercher, dans une monographie plus spéciale, la trace de ces affaires. On la retrouverait dans les

recueils de causes célèbres du temps, Gayot de Pitaval, par exemple, que cependant Marais n'aimait point, sans doute à cause d'omissions dont il avait à se plaindre. On la retrouverait surtout dans la collection, si elle était complète, des factums envoyés àBouhierpar Mafais, avec des notes de sa main, et le plus souvent, Tarrêt mentionné en marge, comme le dénoùment de la pièce. Quelques volumes de cette collection éparse ont pu passer sous nos yeux, grâce à l'inépuisable obligeance du savant M. Rathery. Dans les fragments de ce recueil d'envois de Marais à Bouhier, qu'il a bien voulu tirer pour nous des limbes poudreuses où il gisait oublié, nous avons feuilleté, par exemple, un éloquent mémoire signé Marais, dans une affaire vraiment émouvante et caractéristique. Il s'agit d'un sieur Thomas Genty, greffier au bailliage d'Étampes, pris à partie avec le propre lieutenant général par des accusés, vis-à-vis desquels ils semblaient avoir fait preuve d'un zèle poussé jusqu'à l'hostilité. Summum jus, summa injuria. Les accusés, devenus accusateurs à leur tour, poursuivaient vis-à-vis de ces juges qui, selon eux, avaient abusé des droits de la vindicte publique, une réparation au criminel. Cette grande querelle ne se termina qu'au bout de trois ans de prison préventive, non sans admonestation et dommages intérêts. Marais plaide pour le pauvre greffier qui n'a été qu'un instrument passif et qui n'a fait qu'écrire ce que le magistrat lui dictait. Il y a là des détails touchants et curieux, et qui sont à la fois à l'éloge et à la honte de l'administration de la justice, en ces temps de procédure barbare et de compétences confuses.

Nous trouvons encore dans ce recueil le fameux mémoire pour la baronne de TEspérance, dans l'affaire si romanesque du duc de Wurtemberg-Montbéliard (1).

(1) Voir sur cette aiïaire les Histoires énigmatiqties, traii. de l'allemand

Nous y trouvons sans étonnement, car le cœur humain ne change pas et les mêmes passions doivent amener souvent les mêmes conflits, un mémoire curieux à l'occasion d'un débat entre deux mères qui se disputent le même enfant ( 1727). C'est là un procès que nous avons vu plusieurs fois se renouveler récemment.

Il faut citer encore les factums échangés dans le règlement orageux de la succession de M. le Duc; un grand mémoire pour M. Samuel Bernard de Rieux contre messire Gaspard de Moutiers, comte de Merinville, gouverneur de Narbonne, un méoioire sur les attributions de la charge de prévôt de Paris, un mémoire, purement satirique et littéraire, recueilli par Marais avec la paternelle hospitalité assurée chez lui aux moindres productions des presses clandestines, et ayant pour but de dévoiler les vexations qu'exercent les libraires et imprimeurs, de Paris. Nous devons ajouter à ces mentions celle de mémoires divers dans la fameuse affaire du duc de la Force, un des scandales de la Régence, et celle de nombreux factums dans l'affaire intéressante et même dramatique de Marie Jeanne de Bellingantde Kerkabu, veuve deM. Gilles, comte d'Hautefort, qui plaida longtemps aux divers degrés de juridiction, au grand émoi de la ville et de la cour, pour faire établir la validité de son mariage, validité contestée par les héritiers (1730) . Enfin des placets et mémoires pour le S"^ François Déale, gendarme d'Anjou, accusé d'avoir voulu assassiner le président Morel, et pour les deux fils de M. de Marolles, chevalier, seigneur d'Amberville, accusés de provocation en duel; ou pour M"*'' veuve de Molinon, accusée d'avoir assassiné son mari et faisant appel de la sentence qui ordonne la question. De ces mémoires plusieurs sont adressés à M. Fleutelot, conseiller au Parlement de Dijon, sur

dft Bulau par W. Duckelt (Malassis, 1861, 3 vol. m-8°) el surtout, les Mémoires de la baronne d*Oherkirch.

lequel Marais parait avoir reporté une partie de l'amitié dont il débordait pour Bouhier.

Tous ces mémoires et factums donnent une haute idée de la raison, de la dialectique et de l'éloquence de Marais, qui s'y montre à la fois bon écrivain et bon avocat, ce qui est assez rare pour mériter d'être signalé.

Mais les affaires auxquelles il s'intéressait le plus volontiers, celles qu'il soignait particulièrement, parce qu'elles mêlent aux matières de droit des questions de moralité et de délicatesse et prêtent aux développements philosophiques et aux ornements littéraires, ce sont, il faut bien l'avouer ( quel est l'avocat de notre temps qui lui jettera la première pierre?), les affaires de séparation ou d'adultère, qui donnent à agiter les plus piquants problèmes de la nature ou de la conscience, et qu'animent d'ailleurs la présence et les sourires ou les larmes d'une femme souvent jolie , que ses fautes ou ses malheurs condamnent à implorer des juges. Dans ces sortes d'affaires. Marais se surpassait lui-même. Et son talent l'avait presque mis à la mode parmi les belles plaideuses , en même temps que l'honorabilité de son caractère lui créait auprès des juges, bons apprécia teurs-de la modération, delà discussion et de la sagesse de ses conseils, une autorité particulière. Marais, homme insinuant, spirituel, discret, modeste, avait toutes les qualités qui attirent dans un cabinet les belles solliciteuses. Elles y affluaient parfois jusqu'à l'embarrasser. Dans plus d'un endroit de sa correspondance avec Bouhier, nous le voyons se plaindre en souriant de ces bonnes fortunes platoniques et s'intituler plaisamment Vavocat des dames. 11 Tétait en effet de M*"* de Phalaris, de M™"' de Sainte-Maure, de M"*' de Courchamp, de toutes ces épouses rebelles ou légères qui, secouant un préjugé de plus en plus relâché, discutaient publiquement le pacte conjugal, à l'exemple de cette jeune et aimable mais folle princesse de Conti qui semble avoir donné le branle de ces démêlés qu'il était

devenu presque de bon ton d'étaler aux sourires d'une assistance brillante et des juges eux-mêmes. Marais ne comptait plus les affaires de ce genre dont il avait été chargé, et qui peu à peul'entralnaient dans leur agréable et galante spécialité. C'est par lui que nous avons le vrai ton, les vraies nuances des mœurs sociales et judiciaires du temps, à une époque où l'on plaidait si lestement les procès d'impuissance et de désaveu, où pour beaucoup de femmes et plus d'un mari le procès en séparation était une sorte de corollaire obligé du mariage, où sans souci de la pudeur, qui n'était plus rien du tout, et du scandale, qui n'était pas grand chose, on discutait les questions les plus scabreuses de psychologie et même de physiologie galante, devant des jeunes conseillers qui faisaient tous plus ou moins à leurs loisirs de petits vers, et au bruit des chuchotements d'uit essaim de jolies curieuses, venues là comme au sermon ets'éventant coquettement. Il y a beaucoup à glaner dans le Journal et la Correspondance de Marais sur cette décadence de la magistrature, qui se montra tour à tour puérile et féroce, le jour où l'ambition lui fit préférer les tumultueuses délibérations aux méditations tranquilles du cal)inet ou aux fécondes discussions doctrinales, et où elle aima mieux le pouvoir que la justice et l'opinion que la gloire.

Marais, lui, ne compromit ni dans ces protestations factieuses, ni dans ces trop faciles triomphes, achetés au mépris du goût et des bienséances, l'honneur de sa robe d'avocat. S'il convient de son faible pour les questions de curiosité, je dirais presque de chinoiserie juridique, et si une partie de sa correspondance avec Bouhier le fait le complice empressé de ces recherches sur la dissolution du mariage pour cause d'impuissance, où s'est complu et ég€^rée l'érudition, frivoleâ ce point de vue, du président, du moins réserve-t-il pour les épanchements de l'intimité ces hardiesses et ces libertés qu'il n'étale ni dans des mémoires ni dans des livres. Et s'il refusait en riant de

plaider contre les dames parce qu'il ne gagnait que les procès pour, il nefaisaità cette réputation aucun sacrifice blâmable et n'achetait jamais un succès par des complaisances coupables. Il aimait mieux employer son influence et son autorité à concilier qu'à plaider. Il y réussissait quelquefois. C'est lui-même qui nous apprend qu'il accommodait le plus de procès qu'il pouvait, et qu'il a réconcilié, entre autres, M"^ d'Argenis avec son mari. Peu importe que cette réunion ait peu duré, et qu'en parlant de sa mort il puisse dire : a Je connois un galant homme qui s'en désespère. Ce n'est pas son mari. » Il n'en avait pas moins fait son devoir.

Il nous reste à parler de Marais comme littérateur et comme historien. Marais écrivain a le français vif, net, sensé, la bonne prose de second ordre de la fin du dixseptième siècle. Il serait d'ailleurs injuste de le juger sur ce quinous reste de lui. A cet homme, qui n'a guère écrit que des Mémoires et des Lettres, en dehors d'une petite collaboration secrète et anonyme au Mercure (1), il faut moins tenir compte de ce qu'il a fait que de ce qu'il aurait pu faire. Il faut le considérer moins comme un mo-' dèle à suivre que comme un exempla, encore assez rare, de solide raison, de goût délicat, de critique ingénieuse , et d'une érudition littéraire très- supérieure à son temps et digne , par l'abondance et la qualité, du laborieux et encyclopédique seizième siècle.

Marais réunit dans une commune et féconde admira-

(1) Marais a donné au Mercure plusieurs morceaux, entre autres des eitraits du livre de M. de Boulainvilliers ( Vie de Mahomet) et une critique du Panégyrique de Sacy par M""*^ de Lambert (opuscule qui ne figure pas dans rédition de ses Œuvres de Lausanne, la plus complète).

lion les chefs- d^œuvre du seizième et du dix-septième siècle. 11 aime le premier en philologue, le second en philosophe. Le seizième siècle le gagne par le naturel, la grâce et la naïveté de son idiome jeune et frais, par le contraste de cette malice gauloise et de ce bon sens germain, que les grands auteurs du seizième siècle mêlent à la précision romaine et à l'harmonie grecque. Il tressaille et frémit de plaisir aux premiers accents de cette langue neuve, souple, sonore, sorte de belle statue , romaine par les pieds , grecque par le front et le visage, française par le cœur, sortie ailée et^ armée de ce creuset où l'ingénieuse Renaissance a fondu le trésor de toutes les traditions avec celui de toutes les nouveautés, et de l'alliage des génies littéraires des deux grands peuples éducateurs et civilisateurs a composé, en y ajoutant la part de l'influence des conquérants germains, le génie français lui-même.

Après ce seizième siècle, époque rude, honnête et forte, qui pare de toutes les grâces de la poésie et de tous les charmes de l'art l'opiniâtre labeur de son érudition et la hardiesse, parfois téméraire, de sa critique, ce que Marais admire le plus , c'est ce siècle lui-même dont il fait partie. Siècle prédestiné de la raison et de la règle,, siècle de tous les exemples .et de tous les modèles, où les œuvres sont des chefs-d'œuvre , où l'éloquence de Bossuet gronde comme un tonnerre biblique, où Boileau codifie le goût et discipline l'inspiration, où La Fontaine retrouve la pure source de l'humeur et de la finesse gauloises, tandis que Racine et Corneille nous rendent, l'un, dans ses vers mâles et précis , l'autre, dans sa poésie harmonieuse et tendre , Tinspiration romaine et l'inspiration grecque, que La Bruyère décrit les passions et raille les ridicules, et que Molière met ses caractères à la scène, vivifie ses leçons et dramatise ses critiques.

Marais se partage entre cette double école. De l'une il a gardé le goût des curiosités hardies et des raffinements

du style; de Tautre il a pris le culte de la raison, de l'ordre et de la mesure. Dans tout ce qu'il dit et tout ce qu'il écrit, nous le voyons préoccupé de mettre la théorie en pratique et de joindre l'exemple au précepte. Le disciple de Bayle et l'ami de Boileau se retrouvent également en lui. A la première influence revient son indépendance d'esprit, à l'autre son respect de toutes les disciplines qui ne touchent qu'à la forme, n'intéressant point la liberté essentielle, fondamentale. Marais offre ce singulier contraste de la hardiesse et de la mesure , de la tradition et de la nouveauté. Bayle a fait en lui le critique, Boileau l'écrivain. Bayle lui a appris la discussion , l'inquisition , la réflexion , la tolérance ; c'est par Bayle qu'il est vif, ingénieux et subtil. C'est par Boileau qu'il est naturel, clair, précis, qu'il aie goût de la forme, le respect de la règle , le culte de l'art. Mais Marais n'a pas subi exclusivement ces deux ascendants ou du moins il s'est dérobé à temps à leur absorption. Et dans le biographe de La Fontaine, dans le lecteur assidu de Villon, de Marot, de Régnier, de Rabelais, de Montaigne, dans l'admirateur éclairé de Milton, de Dante, du Tasse, de Cervantes, nous retrouvons des traits caractéristiques , des nuances significatives dont il faut faire honneur non à tel ou tel maître en particulier, mais à la variété féconde de ces études personnelles, qu'il a poussées plus avant que Bayle dans le droit, et plus avant que Boileau dans la littérature étrangère et même nationale, durant ces deux grandes périodes de transition et de rénovation, le quinzième et le seizième siècle. Marais était surtout beaucoup plus versé dans l'antiquité française que Boileau, qui savait mieux Tacite que de Thou, Sénèque que Montaigne, Anacréon que Marot, Perse que Régnier.

Si Marais n'a pas un génie d'écrivain original et novateur, si son style n'est que de deuxième ordre aux meilleurs endroits, il est du moins un excellent exemple de ce qu'une éducation littéraire complète peut faire d'une

plume facile et d'une imagination ordinaire. 11 est par moments presque un écrivain; il Test comparativement à Barbier. 11 a une originalité. Il a touché parfois à ce bonheur d'expression, qui fait d'un journal une œuvre littéraire , et le fait mettre par les gens de goût sur le. rayon des auteurs des Mémoires qui se relisent. 11 doit beaucoup à La Fontaine et à M""® de Sévigné, ses deux auteurs 'de prédilection. Il y a dans son journal bien des réminiscences, et parfois des imitations du bonhomme, dont il affecte parfois le tour naïf et malin. Il y a dans sa correspondance avec Bouhier plus d'une phrase à la Sévigné. Il a trouvé, pour exprimer son amitié, quelquesunes de ces bonnes fortunes de mots qui jaillissent atout moment de ce sentiment maternel exalté qui est l'inspiration de la célèbre marquise.

Nous trouverons souveat dans ces Mémoires et ces Lettres la trace non équivoque de ces principes et de ces influences. Nous verrons Marais déployer dans sa critique des ouvrages contemporains une sûreté et une finesse qui ne sont pas communes et qui font honneur à ses maîtres. Nous Ty verrons poursuivre de ses sarcasmes Fontenelle, La Motte et Moncrif, et applaudir aux mordantes leçons de Desfontaines , ce grand et implacable adversaire du galimatias des précieux de la Régence. Marais ne pouvait contenir l'humeur que lui inspirait cette révolution du néologisme qui pour lui était une barbarie. Il proscrit impitoyablement, à la façon de Boileau, tout vers qui se glisse en harmonieux intrus dans la prose et s'y trahit par le rhythme. Montesquieu luimôme ne trouve pas grâce à ses yeux ; je parle du Montesquieu frivole, le seul qu'il ait connu, et Bouhier a besoin de le défendre et de redresser cette prévention. En revanche, il a le premier deviné, salué, admiré, défendu Voltaire, sur lequel il nous donne des détails précieux, et dont il ne réprouve que les extravagances ou les fatuités.

Il nous est impossible de clore cette étude sans apprécier la valeur et la portée de Mathieu Marais comme historien ou plutôt comme chroniqueur, et sans le comparer à Barbier, avocat comme lui, auteur comme, lui d'un journal sur la même époque, et auquel, selon nous, il demeure supérieur sous tous les rapports.

Depuis quelque temps , l'histoire de cette période, connue sous le nom de Régencej et qui s'étend depuis la mort de Louis XIV jusqu'au moment où Louis XV, sous la discrète tutelle du cardinal de Fleury, semble régner par lui-même, jouit du rare privilège de préoccuper à la fois les esprits sérieux et les esprits frivoles.

Les uns recherchent, à bon droit, dans son étude les origines de ce qu'on peut appeler l'esprit moderne, esprit de curiosité universelle et de critique passionnée. Cest sous la Régence en effet, au sortir des habitudes réglées et des solennelles disciplines du grand siècle, que s'éveille, vivement sollicitée par les querelles parlementaires et religieuses, par les premiers essais de la publicité et les premières tentatives du crédit , cette future souveraine du monde nouveau, qui s'appellera l'Opinion publique.

La connaissance approfondie de ces événements génériq^ues et de ces hommes initiateurs est donc indispensable à rhistorien philosophe , avide d'apercevoir dans leur germe ces passions et ces idées, ces besoins et ces vices qui soulevèrent tout le dix-huitième siècle, et dontles derniers frémissements troublent encore le nôtre. La moisson n'est pas moins abondante pour le moraliste, qui, cherchant à reconstituer, non plus seulement l'histoire de tel ou tel fait politique, mais la tradition même du cœur humain, trouve dans ce subit épanouis-

sèment de la raison et de la liberté individuelle qui signale la Régence, une série précieuse de faits intéressants, et comme une galerie toute prête de caractères originaux. Malheureusement, les éléments indispensables ^e cette étude à fond sont encore ensevelis dans la poussière des bibliothèques ou dans le secret jaloux des collections particulières. Les Lettres de M"^de Sévigné, de Bussy, les Mémoires de Saint-Simon et le Journal de Dangeau jettent sur les côtés les plus intimes du gouvernement de Louis XIV et des mœurs de sa cour une éblouissante lumière. Mais le philosophe ou le curieux, que tentent les problèmes et les mystères de la Régence, en est encore réduit, pour tous documents contemporains, - aux Lettres sans choix et sans critique de l'indiscrète Madame , au Journal de Barbier, très-incomplet sur cette époque, ou aux spirituelles et froides analyses de Lemontey. S'il veut échapper aux subtilités de l'académicien, il tombe dans le fouillis des anecdotiers subalternes ou sur le fumier du recueil de Maurepas. .

Dangeau et Saint-Simon ne s'arrêtent, il est vrai, Tun qu'en 1722, l'autre qu'en 1723. Mais dès la mort de Louis XIV il semble que la double inspiration qui présidait à l'œuvre officielle ou secrète des deux annalistes soit avec lui descendue dans la tombe. Sans renoncer à leur mission si différente, sans cesser, l'un de satisfaire son goût, l'autre sa vengeance, ils n'apportent plus à l'œuvre qu'attriste l'absence du maître idolâtré et du grand modèle la même assiduité ni la même prédilection. Dangeau se décourage, en homme de cérémonie qui sent finir le règne de l'étiquette, en courtisan qui cesse de plaire, en spectateur refoulé qui cesse de voir. Pour Saint- Simon, mêlé trop directement aux affaires de ce temps, il n'a plus la même sûreté de main. L'action a troublé l'observation, et son jugement semble s'affaiblir à mesure que redouble sa verve.

Quant à Barbier, encore très-jeune, distrait par ses

intérêts et par ses passions du spectacle du temps, trois CENT VINGT-NEUF PAGES lui suffiscut pour résumcr dans quelques anecdotes, jetées au courant de la plume, une période de hoit années (1715-1723).

La publication dû journal de Mathieu Marais, qui a écrit sur la même période trois volumes de Mémoires, répond donc à un besoin et comble une lacune. Elle va nous donner enfin le détail complet de cette époque animée, si importante pour l'histoire des mœurs et des idées, et où, avec la prodigieuse divination de son génie, Napoléon avait placé le siège de ces investigations approfondies qu'il avaitconfiées à Lemontey, chargé de retrouver à ses sources empoisonnées le principe de décadence qui avait dès lors sourdement rongé le grand établissement monarchique de LouisXIV. Le sagace et ingénieux historien de ces instructives origines, à qui un fiât lux souverain avait ouvert et éclairé les arcanes du dépôt des affaires étrangères, redevenus inaccessibles et obscurs, a pu puiser, sans craindre de la tarir, à cette fontaine mystérieuse des révélations diplomatiques, d'où, en ce temps qui n'a plus d'historiographes, il est si difficile au libre et sincère successeur des Duclos et desMoreau de désaltérer, goutte à goutte, sa soif de vérité. Cette noble soif ne dévorait pas assez Lemontey, plus curieux qu'ambitieux, dont les habitudes superficielles de la censure avaient blasé Toeil de bonne heure, que les plaisirs d'un monde où il était recherché détournaient trop souvent de l'indispensable solitude, et qui était d'ailleurs de cette école raisonneuse qui n'approfondit pas les causes et dédaigne le détail. Dans cette histoire de la Régence, d'ailleurs justement estimée, qui nous donne à respirer, avec une trop parcimonieuse discrétion, lafleur de tant de mémoires inédits, le lecteur philosophe n'est pas plus satisfait au fond que le lecteur curieux. Ni Vun ni l'autre ne trouvent leur compte dans ces pages élégantes, qui visent surtout aux côtés frivoles de Tesprit et se jouent à la surface des

mystères des événements et du problème des causes.

La publication du Journal de Marais aidera peut-être plusle lecteur que les deux volumes qui ont suffi pour épuiser la veine d'un historien qui a trop lu Duclos. Il nous donne, dans ce germe familier et modeste de la chronique, l'histoire définitive et le jugement définitif delà Régence.

Du reste, nous ne sommes pas les premiers à appeler Tattention sur ce recueil unique, qui ne laissera au lecteur ni le temps ni le droit de regretter l'absence des journaux au commencement du dix-huitième siècle. Je parle des journaux bien informés et sincères. Marais, en effet, a vu bien des choses que ne voient pas les journalistes ou qu'ils ne diraient pas. Déjà, dans celte encyclopédie de documents appelée la Revue rétrospectivey le savant M. Taschereau, directeur actuel de la Bibliothèque impériale, avait publié des extraits des tomes II et III du Journal de Marais, dont se sont largement et heureusement servis les annotateurs de Saint-Simon, de Dangeau, et surtout de Madame et de Barbier, tout en regrettant avec lui que le tome I", le plus intéressant de tous, fùtconsidéré alors comme perdu. Ce tome I" a été depuis retrouvé, et nous avons la bonne fortune de l'offrir au , public, entier et vierge.

Un concours heureux de circonstances et de découvertes nous a mis à même d'ajouter l'inédit àl'inédit; et des emprunts abondants, faits à divers Mémoires manuscrits sur la Régence, que Duclos a trop dédaignés, à des Mémoires inédits du président Hénaultetde plusieurs de ses collègues du Parlement, enfin et surtout à la volumineuse et curieuse Correspondance de Marais avec le président Bouhier, conservée à la Bibliothèque impériale, nous ont mis à même de contrôler constamment, par une sorte d'enquête, le témoignage de Mathieu Marais, de fournir sur la Régence une véritable histoire -révélation, et de pousser nos reconnaissances jusqu'en 1737. A ce moment, nous rejoi-

gnons le courant d'informations qui éclaire la seconde moitié du siècle, et les Mémoires de d'Argenson, du duc

de Luynes, le Journal de Barbier, les Mémoifes secrets de Bachaumont, la Correspondance de Grimm, de Metra, de Collé, de la Harpe, de Voltaire, prodiguent le détail jusqu'à la satiété et l'indiscrétion jusqu'au cynisme.

Mais la satisfaction de toutes les curiosités qu'il excite n'est pas leseul attrait A faire valoir en faveur du journal de Marais. Dans ce livre rempli de variété et de charme, l'empressement du lecteur sera constamment provoqué * et justifié, non-seulement par Tabondance des documents et des anecdotes que multiplie un commerce assidu avec toutes les illustrations du temps, mais encore par un style simple, ferme et pur, qui prolonge jusqu'en plein abâtardissement la tradition du bon goût et la pratique des grands modèles, par une méthode exacte dans le genre d'écrits qui y prête le moins, par un Bon sens honnête enfin, qui a gardé au sein de la corruption universelle toute sa clairvoyance et toute son inflexibilité.

Mathieu Marais est historiquement, liltérairemènt et moralement bien supérieur à Barbier. La critique de notre temps, séduite par la surprise et la nouveauté de ces commérages sans façon sur une époque scandaleuse, par Timprévù heureux de ce déshabillé familier de l'histoire, a de beaucoup, selon nous, surfait la valeuu de cet écrivailleur bonhomme et sournois, sans méthode, sans goût, sans style et sans esprit. Et ce n'est pas avec une moindre injustice que l'annotateur anonyme de Barbier, qui n'a rien trouvé à signaler dans la vie d'un homme qui a laissé dix volumes de Mémoires, traite de fragments anecdotiques les journaux de Marais. L'expression vis-à-vis de Marais est cavalière, et reviendrait avec bien plus de droit à

Barbier, dont la compilation indigeste, à peine relevée de quelques grivoises épiées, ne dépasse pas, comme ton et comme portée, l'antichambre de l'histoire.

Barbier, avocat comme Marais, de souche bazochienne comme lui, élevé comme lui dans cet air savant et salé du Palais, n'était né cependant qu'en 1689 et il n'avait prêté son serment professionnel qu'en 1708. Il arrive donc dans la vie vingt-quatre ans après Marais, et prend place au barreau, au rang des jeunes, quand Marais arrive déjà ' au banc des anciens, au banc des patriarches, et devient un des Nestors de l'ordre. De cette différence du point de vue, uTÎe notable infériorité d'observation quant à Barbier, qui n'a ni les aptitudes d'esprit, ni les commodités de situation, ni l'expérience éprouvée, ni le zèle honnêtement inquisitorial de Marais. Barbier, fureteur superficiel, lettré amateur , non au-dessus d'une certaine moyenne de facile médiocrité, distrait d'ailleurs du spectacle du temps par la jeunesse et les passions, qui lui donnent aussi son petit rôlet à remplir, que ne favorisent ni les hautes et nombreuses relations, ni la réputation acquise, ni l'érudition consommée de son rival, ne donne à sa tâche que le superflu de ses heures et de son vulgaire esprit. Il n'a ni Tart, ni le courage, ni la conscience de la curiosité. Il voit les choses de haut, de loin, insuffisamment, indifféremment. Il n'a que les livres que tout le monde à lus. Il ne répète que ce que tout le monde a dit. 11 ne recherche que ce qui est commode à trouver. Il n'a ni le flair critique ni la persévérance infatigable de Marais, à la.piste des raretés biographiques ou des témérités de la presse clandestine. Il dit de tel ou tel factum intéressant : J'aurai cette pièce, et souvent il ne l'a pas. Marais, qui est un curieux de race, un chercheur d'élite, ardent, opiniâtre, tenace, passionné, dit ; J'ai cette pièce. El il n'enregistre que ses conquêtes et non ses inconstants désirs. Barbier est sec, lourd, diffus. Marais est agile, militant, ailé, dans sa verte personne," dans son allure,

<îans ses moindres actes. Il a de ces saillies heureuses qui réjouissent toute une page, de ces sourires doux et vifs qui illuminent, comme une série d'éclairs, les digressions de sa facile, abondante et narquoise érudition. Barbier n'a pas de scrupules. Il n'a pas la probité de l'historien, délicate, minutieuse, inexorable. Comme l'abbé de Vertot, devant une version meilleure de l'anecdote d'hier, il ne sent pas le remords poignant du chroniqueur mal informé. Il répond tranquillement, en homme qui ne se relit pas et a horreur des ratures : Mon siège est fait ! Marais, lui , s'acharne après la vérité, la poursuit dans ses moindres métamorphoses, dans ses essors les plus fugitifs. Il a pour Tanecdote la passion implacable du chasseur pour le gibier. Il guette, il veille, il attend, il compare, il vise, il ne tire qu'a coup sûr. Il s'enrichit chaque jour de postes nouveaux, de domaines inexplorés, de relations habilement provoquées, soigneusement entretenues.

Parfois, le découragement le prend. Maiscen'est ni la fatigue de la frivolité ni celle de la paresse, c'est le noble désespoir du curieux qui ne voit pas , de lobservateur déçu, du témoin mis en défaut. Peu à peu, les scrupules augmentent jusqu'au point de lui rendre odieux ce labeur qui lui était si cher. Et, par un renoncement qui a sa grandeurdans sa naïveté, il abjure définitivementla critique et ses vanités, la chronique, ses pompes et ses œuvres, payées de trop de remords et de soucis. Il quitte la plume, dépité, comme ces coquettes qui quittaient le rouge. Et il se retire dans le silence, comme elles s'ensevelissaient dans la dévotion.

Barbier eût ri de ces faiblesses héroïques de son vieux confrère. Il eût raillé ces délicatesses et ces susceptibi-^ lités, qu'il était aussi incapable de comprendre que d'imiter. Marais, avec son point d'honneur sublime et ridicule, lui eût fait l'effet d'un don Diègue littéraire, ou plutôt d'un Vatel de la curiosité, brisant sa plume parce que l'anecdote a manqué. Il écrit, lui, comme il digère.

«8 MATHIRU MARAIS,

naturellement, facilement, égoïstement, paresseusement. Et , de 1718 à 1763, il poursuit, sans plaisir et sans peine,, sans haine et sansamour^ cette tâche quotidienne et vulgaire de greffier, commis par vocation aux procès- verbaux de l'histoire. Son œuvre n'est pas une mission, c'est une manie. Elle est à elle-même, en dépit de toute considération d'utilité et d'honneur, son but et sa récompense. Elle lui plaît, non parce qu'elle est bonne, mais parce qu'elle est sienne. Il y revient chaque matin, comme au cabinet.

Aupoint de vue d.onc de l'information historique, exacte et copieuse, de la méthode, delà suite, du choix. Barbier est aussi inférieur à Marais que Dangeau Test à Saint-Simon. C'est un historien familier, moins la force et moins la grâce. C'estun anécdotier, purement et simplement, un fripier d'histoire. Parle défaut de finesse, par le manque d'expérience, parle mépris de la vérité, par l'absence de relations, il descend au dernier degré, bien au-dessous de ce causeur raffiné, informé, consommé, répandu, qui cherche et choisit, qui instruit et amuse, qui passionne comme il est passionné, dont l'instrument a toutes les cordes, l'émotion et la gaieté, et qui reflète fidèlement^ dans son imagination ouverte et mobile, avec les moindres détails et les moindres nuances, la tragédie et la comédie de son temps.

On disait de Duclos : Il n'est bon que lorsqu'il parle de ceux avec lesquels il a soupe. On voit, en lisant Marais^ qu'il a soupe avec tous ses personnages ; il en parle longuement, pertinemment, finement, comme par une belle et chaude après-dlnée. Et Ton sent, à l'entendre , qu'il a rhabitude d'être écouté. Il est chez lui. Barbier, dans ce salon doré de la haute société de son temps, semble dépaysé comme un parvenu. Il a beau nous dire qu'il a été le conseil des d'Argenson et qu'il a pris part aiix différends de M""* la duchesse de Modène avec son frère le duc d'Orléans. Il a beau nous apprendre, avec un orgueilleux sans façon^ qu'il a donné à dîner. à un ministre, que, par une singu-

lière distraction , il ne nomme pas; on sent à sa morgue même et à sa gaucherie , qu'il n*a jamais joui , dans ce grand monde qu'il prétend connaître, que du l^anal honneur d'une introduction passagère , et que bientôt, ennuyé autant qu'ennuyeux, il a pris doucement la porte et s'est esquivé, pour aller rejoindre sa société habituelle de robins , de financiers et de filles.

Ce n'est point que Mirais et Barbier soient en tout disparates et dissemblables. Us ont, comme points communs, comme affinités sympathiques , comme possible rendezvous, le même respect de l'autorité, le même culte modéré de la tradition parlementaire, le même amour du roi, le même goût de la médiocrité et de la tranquillité, la même horreur du scandale et même du bruit, mais surtout le même attachement aux règles et à l'honneur de leur profession, dont ils déplorent la décadence. Mais, même dans ces sentiments communs, que de variétés ! que de nuances !

Barbier est de beaucoup moins parlementaire et janséniste que Marais. Il a cette bourgeoise idolâtrie de Tordre, ce commode mépris de la discussion, qui caractérisent moins encore la sagesse prévoyante que l'égoïste médiocrité. Il voit poindre, derrière les mêlées religieuses et parlementaires, cette grande ombre delà multitude qui s'avance, et qui en 1789 fera solennellement irruption dans le débat. Il a peur, voilà pourquoi il est sage^ pourquoi ilfinil^, à mesure qu'il vieillit, par détester davantage les jansénistes, les parlementaires, les philosophes, les jésuites, réunissant dans son antipathie aveugle et étroite tous ces groupes si divers, tous ces partis si différents de vues, de moyens et d'intentions, et par demander à ces coups d'autorité, auxquels il applaudit, la liberté de vivre et de dormir tranquille, la facilité de cuver son égoïsme. 11 a pour la nouveauté l'horreur des vieillards, et pour la maréchaussée, le respect des repentis. Peu lui importe l'avenir, pourvu qu'il puisse, de son gros œil rond, embras-

sei sans souci l'horizon du présent. Il dirait volontiers ce mot célèbre : a Après nous le déluge. » C'est là toute sa sagesse et^toute sa philosophie.

Marais voit de bien plus haut et d'un regard bien plus ferme les événements et les conflits contemporains. Il'n'est hostile aux prétentions du Parlement que dans ce qu'elles ont d'exagéré. 11 blâme les protestations de ses confrères^ non parce qu'elles ont tort, mais parce qu'elles sont inopportunes et qu'ils n'ont pas qualité pour les faire. 11 a le respect de la loi, mais il ne la confond pas avec la légalité, à laquelle le salut public permet de faire de nobles violences. Il regarde les coups d'État comme un mal nécessaire , ou plutôt comme un de ces remèdes dangereux qui peuvent fort bien tuer le malade. 11 a de sa profession, de ses devoirs, de ses grandeurs et de ses bienséances, un sentiment bien plus délicat,bien plus profond, bien plus attendri que Barbier, qui n'en a plus que le culte appris, la religion froide , sèche et banale. Il est foncièrement janséniste, attiré par un parfum de raison, d'art et de vertu qu'il ne trouve que là. Quant à son culte de la forme monarchique, à son amour du roi, il sépare des sentiments dus à la personne, et qu'elle doit toujours recevoir, ceuxque le souverain doit mériter. Il n'approuve point tout indistinctement, jusques aux fautes et même aux vices. Chez Barbier, ce bespect du roi devient de l'aveuglement, de l'idolâtrie, de la servilité. Marais est un sujet soumis mais libre, qui se ^onne et ne se prosterne pas. Barbier aime le roi comme un flatteur. Il a une échine et des souriras de courtisan. Marais aime le roi comme un conseiller, avec gravité, sincérité, dignité. La complaisante adulation de Barbier, qui se fait, en les approuvant, le complice de toutes les déchéances de la royauté, ressemble presque à un vice. Il est de ceux qui pronostiquent le plus sûrement la ruine des nations et des dynasties. C'est avec ce sourire perpétuel qu'on arrive désarmé devant les révolutions, et qu'on se condamne

SA VIE ET SES OUVRAGES. ^l

d'avance à toutes les lâchetés de l'ignorance et de la peur. Dans Marais, le respect du trône et l'amour du roi sont encore une vertu. Son dévouement a de nobles exigences. Il ne veut s'adresser qu'à ce qui en est digne, même dans le roi.

Si nous poursuivons le parallèle et le continuons au point de vue littéraire, les différences éclatent, nombreuses, inconciliables. Marais est en relations avec tous les hommes de lettres célèbres de son temps. Il a vécu dans rintimité de Boileauet de Bayle. Il est le correspondant du président Bouhier. Il sait de première main toutes- les nouvelles de l'Académie. Il connaît encore mieux ses classiques en littérature qu'en droit. 11 se délecte de Villon et de Régnier. Il a lu Brantôme, d'Aubigné, Lestoile, de Thou. Il sait par coeur Rabelais, Marot et La Fontaine. Il a approfondi Homère, Virgile, Horace. II a lu le Dante, le Tasse etMilton. Il est lettré en tout avec érudition, avec abondance, avec choix. Rien de ce qui es{ littéraire ne lui est étranger, non plus que rien de ce qui est humain. Est-il possible de le comparer à Barbier, à peine frotté d'humanités, qui ne s'intéresse guère qu'à Ja littérature dramatique, et que le théâtre attire par la coulisse, qui ne connaît à fond ni son antiquité sacrée, ni son antiquité profane, ni môme ses vieux auteurs de droit, four qui les littératures étrangères sont lettre close, et pour qui l'épigraphie, si familière à Marais, ressemble à un perpétuel logogriphe?

Nous n'insisterons pas. 11 suffit de lire quelques pages de Barbier et de Marais Tune après l'autre pour les trouver aussi dissemblables, et, du côté de Barbier, aussi inférieures , que la rusticité Test à la finesse, que l'ignorence Test à la science, la décence à l'incongruité, l'art à l'instinct et le style à la banalité.

92 MATHIEU MARAjS,

Mais là où Marais l'emporte surtout et triomphe, c'est par ce mérite, que non seulement Barbier ne lui dispute pas, mais qu'il ne connaît même point, de Thonnèteté et de la moralité foncières. Marais use sans fausse, pudeur du privilège de tout dire, que la liberté des mœurs du temps, bien digne du nom de licence, a créée pour la langue. Il appelle les choses par leur nom et ne recule pas devant le mot cru. Il eût manqué à ses devoirs d'historien, s'il eût voilé les nudités caractéristiques de ses modèles, et fait poser, avec la feuille de vigne académique, les passions et les vices contemporains. Il suffit, ce me senable, pour qu'il n'ait rien perdu de ses droits à notre estime, qu'il n'ait point recherché les occasions et n'ait point ajouté, par un complaisant cynisme, à ces tableaux vivants, des gestes provocateurs et des couleurs effrontées. Il suffit qu'il ne se soit point complu dans ces exhibitions trop franches, et que, de l'exemple nécessaire, il n'ait point fait un scandale inutile. Ayant à peindre les mauvaises mœurs d'un temps qui semble le carnaval de l'histoire, pudibond il eût été ridicule, cynique il eût été coupable. Marais a évité ce double et dangereux écueil, sur lequel à toutinstant échoue l'habileté de Barbier, qui n'est pas plus solide que sa vertu.

De là ce contraste éclatant de deux témoins dont l'un s'élève parfois, par la sobre et implicite protestation du bon sens et du goût, jusqu'à la hauteur du juge, et dont l'autre, par son complaisant sourire de paillard, descend jusqu'à la complicité de ces vices qu'il ne peut désapprouver puisqu'il les partage. Je âéfie la critique de citer une phrase de Marais qui établisse son approbation de ces licences qu'il avait, en évitant d'y tomber, conservé le droit de flétrir. Mais que penser de

la valeur morale de Barbier, quand on lit, sous la plume de ce digne historien d'une époque sans pudeur, des phrases comme celles qui suivent et qui éclairent d'une lueur si inexorable la corruption du temps et la sienne propre ?

Le 30 juillet 1721, Barbier assiste, dans les alentours illuminés de Saint-Cloud , comme tout Paris, à cette fête scandaleuse donnée par le régent à M™° d'Averne, sa maîtresse. Il s'indigne d'abord, il en faut convenir, mais avec une brutalité où l'on sent moins encore la colère d'un censeur vertueux, que la mauvaise humeur de l'agioteur et du rentier, en présence de ce luxe insolent et prostitué qui nargue- les déceptions du Système. Barbier, en effet, a joué, comme l^s plus sages et les plus raisonnables de son temps. Il a acheté des actions et il a eu à les nourrir, comme Bolingbrocke, comme les d'Argenson, comme les Caumartin, comme les Tencin, comme Bouhier lui-même. Marais, je m'empresse de l'ajouter à son éloge, ne semble avoir payé à cette folie épidémique du temps que le tribut passager et contraint de l'imitation, non de l'avidité. Barbier s'indigne donc; il maugrée, il tempête; il s'écrie :

« Malgré cet empressement du public pour voir cette fête , il n'y « avoit personne qui n'en fût indigné ; et chacun auroit moins plaint « ses pas , à ce que Ton disoit hautement, si le tonnerre avoit voulu " s'en mêler.

« Effectivement , rien de plus contraire à la religion que de faire « ainsi triompher Tadultère et le vice publiquement, contraire aussi à « rhumanité de faire des fêtes dans un temps où tout le monde est « ruiné, où personne n'a un sol; cela s'entend pour le général. Le roi « de la fête ne s'est attiré que des malédictions , même par les gens de « sa maison^....

Fort bien, mais bientôt le masque tombe, le prêcheur s'efface et le libertin reparaît.

« Au surplus, l'objet ne mérite pas d'être si fort éclairé; car cela « n'est' pas joli, car trop de gorge , pendante , fort noire du corps, et

« par conséquent une très-mauvaise jouissance , cela n'a de l'éclat que « par du blanc et du rouge » (1).

Voilà par quelles réflexions cet homme, si impitoyable pour les tergiversations et les faiblesses de d'Aguesseau, et qui parle de lui .avec une sévérité qui touche à Finjustice et une grossièreté qui est en tout cas inconvenante (2), finit presque tous ses sermons. Je dois convenir qu'il s'en donne rarement le ridicule. Il aime mieux déposer toute contrainte, et étaler avec un sans gène qui confond, pour les péchés des autres et les siens propres, la plus cynique indulgence.

« Comme il est juste démêler ici les faits qui peuvent me regarder

« il faut que j'avoue que le vendredi 26 juin, à neuf heures du matin,

« une fille de ma connoissance est accouchée d'une belle fille, à la-

tt quelle, suivant les apparences^ f ai grande part, quoiqu'elle soit

« venue sur les crochets d'un autre. La fille n'étoit sortie que la nuit,

«^ et elle étoit rentrée dans la maison de son père et de sa mère {la-

« quelle savoit la chose) à neuf heures du matin ; ce qui marque que

« les femmes ne font les délicates que quand elles ont le temps » (3).

On le voit, il en est de la sagesse de Barbier comme de sa tristesse. L'une et Tautre durent peu.

« Malgré la misère du temps, écrit-il en février 1723, on a fait « bonne chère de ce carnaval ( dont j'ai eu ma part) et le bal de « l'Opéra à été bien couru» (4).

Un homme aussi accommodant pour lui-même ne pouvait trouver mauvais que Louis XV eût des maltresses. Il le trouve fort bon au contraire, et ne s'indigne cette fois que contre les censeurs.

(1) Barbier, t. Jer, 144, 145.

(2) Marais n'a garde d'imiter ces excès. Lui qui se réfugie si volontiers dans le juste milieu, il en applique avec prédilection les tolérantes maximes à d'Aguesseau, qu'il plaint plus qu^il ne blâme et à la vertu duquel, jusqu^en ses légères défaillances, il garde quand même le respect qu'elle mérite, surtout quand on compare au lieu de juger.

(3) Barbier, 1. 1, 2ô4.

(4) Barbier, I, 223 (Juillet 1722).

« A régarà de honte , s'écrie- t-il à la date de décembre 1 750, que « veut dire le public^ qui en général doit être toujours regardé « comme un sot par les gens sensés ? Si c'est parce que le Roi a une n maîtresse? Mais qui n'eu a pas? Hors M. le duc d'Orléans, qui est re- « tiré à Sainte-Geneviève et qui est très-raéprisé, et avec raison » (1).

Après l'attentat de Damiens, en février 1757, quand il a perdu la crainte de le voir mourir, il garde encore une inquiétude qu'il confesse naïvement, celle de le voir se convertir. Il tremble que ce coup de couteau, heureusement léger, ne soit aussi un coup de grâce efficace. Bientôt il se rassure.

« Le Roi a repris ses occupations. Il a été plusieurs fois à la chasse, « et les petits soupers ont recommencé. Malgré la critique- des gens « malintentionnés, c'est le plus grand bonheur qui puisse lui arriver, « et à nous, c'est-à-dire aux bons citoyens^ s'il peut effacer de son « esprit un malheur auquel il ne devoit jamais s'attendre, et continuer « ses dissipations ordinaires » (2).

Voilà la morale de Barbier. Il semble- qu'elle devait rendre Barbier non-seulement indulgent pour lui-même, mais aussi indulgent pour les autres. Nous avons vu, en effet, qu'il volt d'un œil fort complaisant les débordements de Louis XV. Mais là s'arrête cette tolérance singulière- qu'il réserve pour luretpour le Roi. Ceci est pour lui affaire de politique, et comme qui dirait maxime d'État. Mais s'il s'agit d'un criminel tant soit peu dangereux, ou même d'un personnage gênant, il faut voir avec quel superbe dédain cet homme pitoyable, qui flétrit les belles curieuses qui ont assisté, à l'envi, aux péripéties sanglantes de cette horrible charcuterie de Damiens, qui déshonorait la justice en la faisant dégénérer en vengeance (3), fait bon marché de la vie de ses semblables.

A propos de l'évasion de du Ghatelet, complice de Car-

Ci) Barbie^, t. IV, p. 496. Voy. ausssi tome llî.

(2) Ibid , VI, 465.

(3) Ibid., VI, 517.

touche, il n'a qu'un seul regret à exprimer, mais il est caractéristique.

« On devoit bien empoisonner, dit-il, un pareil homme dans la pri- « son et ne tenir parole que pour le public » (1).

A propos de l'assassinat mystérieux d'un sieur de la Combe, qui sert de prétexte à la persécution sous forme judiciaire dont on tourmenta les dernières années du ministre Le Blanc et qui hâta sa mort, voici son opinion motivée.

« Pour moi, je crois, et le public le pense aussi, que ce de la Combe « étoit un prisonnier d'État, arrêté de l'ordre de M. le duc d'Orléans, « et qui a été aussi étranglé du même ordre. On ne peut pas rendre cou- « pables de cela ni la Barre , ni M. le Blanc, parce que ce sont des « ordres du prince. Mais la faute qu'ils ont faite pour des gens de tête, « voulant se défaire de la Combe, il falloit, la nuit, le transférer à la « Bastille, et on l'auroit étranglé là, en liberté, parce que tout se passe « dans le secret » (!2).

Que pensez-vous de ce Machiavel au petit pied? Est-il assez naïf, assez odieux, assez bêtement féroce, cet homme qui se permet d'appeler d'Aguesseau un drôle? Je l'aime mieux se calfeutrant, se claquemurant, se colimaçônnant dans le cynisme de l'égoïsme personnel. Là du moins il n'est que ridicule.

Il se trouve, ce vrai et ce faux bourgeois, ce mondain d'occasion , ce lourd frivolité , qui se croit un homme à la mode, un lion, commeon dira plustard, parce qu'il alooé, de moitié avec un ami, un pavillon au châ-teau de Madrid au bois de Boulogne, d'où il va voir passer les élégances parisiennes et où il peut assister parle trou de la serrure à quelques orgies de grands seigneurs, il se trouve, dis-je, à l'exécution d^un de cesharàis paris qu'un fameux cavalier du temps, M. de Saillans, avait importés d'Angleterre.

(0 Barbier, I, 338.

(1)lbid., I, 378.

A II pleuvait où nous étions , dit Barbier, au milieu de la plaine, a très-peu quand il passa, mais la nuée le suivait; il fit une ondée si n terrible sur-le-champ, qu*én mon particulier, je fus percé avant de a rejoindre mon carrosse. Ce qu'heureusement j'avais de commun « avec bien d'autres » (1).

Cet Heureusement est tout simplement sublime. C'est le Qu'il mourût! de l'égoïsme.

Voilà l'homme qu'on a pu prendre pour un historien * Je crois avoir suffisamment prouvé que c'est là une méprise que l'engouement explique sans l'excuser. Ce luxu* rieux, ce curieux de vices , ce collectionneur d'anecdotes de mauvais lieux (car il y en a plusieurs que la typographie n'a pu traduire que par des points) , n'a pas même le mérite d'être mieux informé que les autres. Surles maltresses du Régent, par exemple, Marais sait tout, dit tout^ et le dit pour tout le monde.- Barbier^ n'a que deux ou trois histoires, mal sues et mal contées. Sur le règne de Louis XV, à ce point de vue , il en dit bien moins que d'Argenson , et il est inférieur à tous les historiens des galanteries du règne. Il prend place immédiatement audessous de l'officier de police Marais, dont nous avons le« rapports indiscrets.

Mathieu Marais, type excellent et sympathique dubour-? gre ois. de Paris, de l'avocat, du curieux, de l'honnête ^omme, pendant la première moitié du dix-huitième siè- ^1^, continuateur familier et bénin de l'acre Saint-Simon, ^^^^ourutle 21 juin 1737, simplement, doucement, modestement, chrétiennement, comme il avait vécu.

Voici de cette mort et de ces obsèques, qui, conformé-

(1) Barbier, 1. 1, 424, T. I.

ment au vœu de Marais ou tout au moins aux maximes de toute sa vie, furent modestes comme elle et honorées seulement par des larmes sincères et le regret universel, le seul témoignage qui nous reste : '

« Le dit jour (22 juin 1737), M^ Mathieu Marais, advocat en Par- « lement, ancien bâtonnier de sa compagnie , et chef du conseil de « M^r le prince Charles de Lorraine , âgé de soixante-traze ans , de- <( meurant rue du Bouloy, décédé d*hier, a été inhumé dans notre « église en présence de M. Louis Marais, sieur de Latour, bourgeois K de Paris, son frère^ et de Claude Regnault, conseiller procureur du « Roy, au bailliage royal de Versailles, cousin germain, qui ont signé.

« RegnauU, « Louis Marais de la Tour, »

Enfin^ cet humble et savant ami de Bayle, de Boileau , de La Fontaine et de Bouhier, sort de l'injustice d'un oubli séculaire, et arrive, à côté de ces ombres illustres, à cette petite part de leur immortalité qu'il a si. bien méritée. Nous sommes heureux d'avoir été le premier à remplir pour lui ce pieux devoir de restauration et de réhabilitation qui fut le labeur et le plaisir de toute jsa vie. Il était juste que celui qui s'était consacré à sauver du grand et perpétuel naufrage de l'oubli tant de précieux débris, et qui protesta toujours contre les indifférences imméritées du public, fût sauvé et glorifié à son tour.

Il en est toujours ainsi tôt ou tard, il faut le dire et il faut le croire pour Thonneur du Dieu tjui préside aux destinées littéraires, et qu'on a dit plus inconstant que la Fortune et plus aveugle que l'Amour. Disons-le donc à la décharge de ce hasard qui est la Providence des livres, il arrive toujours, tôt ou tard, ce jour de réparation et de châtiment, jour vengeur, jour consolateur, oùles derniers sont les premiers et les premiers les derniers, devant les terribles revirements et les inexorables repentirs du goût public. Il se trouve toujours à point quelque honnête homme épris d'inconnu, affamé de justice, qui, dans Télan d'un généreux caprice, descend, le flambeau à la main,

la sombre spirale qui mèae à ces limbes, sorte de champ d'atteute de la gloire, et recommence le partial appel de ta critique, au profit des victimes de sa négligence. Ën-^ core une fois, nous nous félicitons d'avoir été pour Marais ce libérateur, ce guide, cet introducteur à la lumière et à la vie. Ilnous est doux d'avoir recueilli, comme un dernier parfum de ce siècle coupable et flétri^ cette honnête et pure mémoire, et de Tavoir enfermée sous un livre so-] lide^ à Tabri des vicissitudes du t^mps et des profanations plus injurieuses encore.

Dans ce dix-huitième siècle, dont on parle trop pour le bien connaître, et qui, vulgarisé par la conversation, est eilcore presque vierge de l'histoire, dans ce siècle à la fois banal et mystérieux, dont le sens intime et caché s'est dérobé au public sous l'agrément de ses superficies, il est plus d'une autre mémoire, languissante et enseve* lia, et attendant Fexhumateur. Il est plus d'un nom, ancien à la fois et nouveau, à rendre aux honneurs de Thisioire et à ajouter à la liste de ces glorieux dédaignés qui ne furcAt pas de l'Académie.

H. DE Lescure.

P«tU, 'se <^bM 1862.

Au moment de signer, ce long et minutieux travail à^ Introduction, qu'a précédé un travail de commentaire historique bien plus long et plus minutieux encore, avant de clore ces pages sorties une à une du« pénible et charmant labeur de mes veilles, je remplis un dernier et cher devoir, en offrant l'hommage public de ma reconnaissance au ministre,^ plein de courageuses et fécondes initiatives, qui a autorisé la publication du manuscrit et encouragé une œuvre doublement heureuse aujourd'hui si S. E. H, le ministre d'État daigne lui continuer la môûie

tOO MATHIEU MARAIS,

bienveillante sollicitude. Je m'empresse d'adresser ensuite mes plus vifsremerclments au savant M. Taschereau, directeur de la Bibliothèque impériale , dont le travail, dans la Revue rétrospective y a inspiré et guidé le mien, et dont l'appui a facilité une œuvre qui devait tant A ses lumières; à M. le baron Feuillet de Couches, un des maîtres de cette grande école de la curiosité, dont était Marais, qui éclaire, anime, et vivifie Vhistoire par le détail, qui la renouvelle par Tinédit, et qui a trouvé parfois, dans une simple lettre, la clef des événements mystérieux et des caractères problématiques. Homme savant dans le vrai sens du mot, qui comporte toutes les grâces de Tesprit français, qui a rendu à l'érudition histdrique et à la biographie nationale des services qu'on reconnaîtrait davantage si on en usait moins, dans un pays où il est de bon goût d'oublier ce que le bienfaiteur oublie lui-même si volontiers. Son libéral empressement nous a réservé la primeur de cette fleur de révélations sur Boileau, que contiennent les manuscrits de Brossette et de Marais que nous avons analysés. Mieux que nous, il eût fait les honneurs de ces trésors inédits, dont nous souhaitons que l'heureux appât nous amène, pour nous faire un public, quelques-uns des nombreux lecteurs de ces Causeries d'un curieux, dont le succès toujours croissant a eu le privilège d'avoir tout le monde pour complice, tout le monde trouvant à la fois plaisir et profit à lire un livre dont la variété embrasse tous les sujets de l'activité h,umaine, toutes les figures de notre histoire, et qui sera le répertoire encyclopédique de la curiosité et un des monuniients de la science rétrospective.

Cette liquidation générale des dettes de notre gratitude ne doit pas omettre M. Hortensius de Saint- Albin, un de ces magistrats aimables et savants, qui continuent et honorent cette glorieuse tradition, de tous temps chère à nos cours souveraines, de l'alliance du droit et des lettres, de la justice et de la bonté, de l'érudition et de l'esprit, des

mérites du cabinet et des grâces du monde. C'est à son obligeante communication que nous devons les extraits, insérés en Appendice, des Hémoires inédits du président Hénault sur la translation du Parlement à Pontoise. Pourrions-nous oublier M. Sainte-Beuve^ auteur de tant de livres qui attirent et qui retiennent^ qui instruisent et qui charment, où Ton profite avec tant de plaisir? Ne l'avonsnous pas rencontré mille fois, le meilleur des compagnons et le plus aimable des guides, dans ces routes obscures où nous nous engagions, et où les investigations de ce précurseur fécond de tous les sujets avaient déjà tracé ces petits sentiers lumineux qu'il crée d'une ligne et ménagé ces larges horizons qu'ilouvre d'un mot? Nos excellents et savants confrères de la Société des amateurs d'autographes y H. Rathery, H. Read, aussi modestes que secourables, qui ont, pour faciliter notre travail, abandonné quelquefois le leur et nous ont enrichi du butin de leurs fouilles, ne se déroberont pas à l'expression de notre sincère reconnaissance, dont M. Denevers, le digne bibliothécaire de la cour de cassation, voudra bien prendre sa part. Nous nous reprocherions de ne pas saisir cette occasion de remercier noséminents écïiteurs, et particulièj?ementM. Ambroise-FirminDidôt, auteur lui-même d'où- Ar rages si remarquables, que nous louerions davantage 5i'il ne nous imprimait pas, d'avoir prêté à cette œuvre l'honneur de leurs presses et l'autorité traditionnelle de cise nom qui a tant de fois bien mérité des lettres.

Enfin, je déclare dédier ce livre, que je voudrais voir

X'ait plus digne d'elle, à cette grande 5ocîe7é de l'Histoire

^rle France, dont je m'honore de faire partie, etqui compte

les années par des services. Je le place respectueusement

^ous les auspices de cette illustre et féconde association

'^:dù je voudrais voir arriver, comme une pacifique inva-

^^ion, pour y renforcer Télite intellectuelle delà France,

la multitude intelligente elle-même, avide de prendre

X^art à cette dernière croisade des temps modernes, en-

Page 1