Journal hebdomadaire du R. P. Lecorre
47 septembre 1816. — La troisième et dernière brigade des berges de la Compagnie est enfin arrivée et nous a amené M. le Doussal, le F. LECOMTE et des lettres du lac Labiche. ME CLuT, d’après ces lettres, devra passer l'hiver à Ja Providence, et le P. GRouaRD au lac Labiche, à cause de sa santé, ainsi que l'abbé Jolys amené par lui de Québec. Cela fait une bonne et nombreuse compagnie à Notre-Dame des Victoires... M, Le Doussal va bientôt commencer son noviciat. Je vais pouvoir jouir encore quelques jours de son aimable société, car je ne parlirai pour ma nougglle mission de Saint-Joseph qu’au retour des berges a dort Simpson, c’est-à-dire dans une quinzaine,
24 septembre. — On est en pleine récolte d'orge et de pates. Déjà l'orge est loute couchée sur le sol, ça été l'œuvre de sept à huit jours. Monseigneur, le F. ScuEERs et tous ont pris part au travail. Pour ma part, inhabile faucheur, j’ai usé de ma liberté pour faire la guerre aux oies et aux outardes, à quelques pipes du bas du fleuve, et j'ai pu apporter ma gerbe, bien plus appétissante encore que l'orge, une gerbe d’une quinzaine de pièces, oies, outardes ou canards,
Après l'orge, les patates, et il y en a long à fouiller, Dieu mercil Il y a cependant bien de quoi effrayer nos nouveaux arrivants. Déjà le F. LecouTE a pris la démarche d'uu vieillard de quatre-vingts ans tout cassé d'infirmités. C'est l'effet des barils de patates qu'il s’est offert courageusement à porter dans la cave. Tout le monde est allé aux champs, excepté moi, qui avais l’ordre de ne pas trop malmener un mal de reins qui me tracasse depuis quelque temps. En revanche, je suis plongé dans
les livres de compte et m'en donne toute la journée.
Le F. BoisRaMÉé a dû abandonner son ouvrage chéri de la construction de sa cathédrale pour eller encore tenter quelque pêche miraculeuse à la Grande-Ile. 11 parle déjà de seize mille poissons, comme s'ils étaient suspendus au garde-manger.
4* octobre. — La récolte des patates s'est terminée jeudi; on a atteint le chiffre raisonnable de 41000 et quelques barils. On ne mourra donc pas de faim à la Providence cette année. Mais il faut calculer qu’il y a près de cinquante bouches à nourrir, en tenant compte des engagés et des orphelins. Nous donnons à chaque engagé, outre la ration de viande ou de poisson, c'està-dire la valeur de huit livres, un demi-baril de patates par semaine.
Le F. LECONTE et M. Le Doussal se reposent un peu maintenant; leur fatigue élait au comble. Quant à Mer CLuT, c’est un vrai saint Isidore, infatigable pour le travail des champs.
Me voici à la veille de quitter la Providence. La barque du lac des Esclaves est arrivée ce matin du fort Simpson, et s'apprête à continuer sa route dès demain matin. Mes bagages sont prêts ; le tout n’est pas lourd. Seulement, j'emporte à Saint-Joseph une nouveauté pour la localité : un petit harmonium, qu'ont bien voulu me céder les Sœurs, et un bel Enfant Jésus que je dois aussi à leur bienveillance.
À l'office du soir j'ai fait mes adieux à tout le monde, en m'inspirant de cette parole si douce et si chère à tout Oblat, le testament et le dernier gage de tendresse de Jésus du haut dé sa croix : « Mon fils, voilà ta mèreln C'est à Marie que j'ai voulu confier en parlant toutes ces âmes, que j'ai nourries de la parole de Dieu pendant toute une année,
Le vent qui souffle est bon, mais trop violent pour que la voile le puisse supporter. Espérons que demain il se calmera et nous conduira rapidement au haut du fleuve.
8 octobre. — Nous voici dégradés, par suite du vent contraire, à l'embouchure d’une rivière qu’on appelle rivière au Bœuf. Plus de la moitié du trajet de la Providence à l’île d'Orignal est parcourue, mais non sans des retards et des contre-temps journaliers. Généralement, la traversée du lac se fait en trois ou quatre jours, et voilà huit jours déjà que nous sommes ballottés,
En passant à la rivière au Foin, j'ai salué d’une prière la tombe du pauvre F. Hanr. Au fort (mission Sainte- Anne), j'ai entendu les confessions de quelques engagés catholiques, qui ont communié le lendemain matin à ma messe, dite sur une pauvre table boiteuse, dans une véritable étable de Bethléem. Partis de la rivière au Foin, nous avons voyagé à la rame, et nous sommes allés dîner près de la rivière aux Bouleaux. Le diner était composé invariablement, comme tous nos repas, de viande sèche bouillie et de quelques patates. Le soir, nous campions à la Pointe, où l’un de nos gens tuait un aigle de quatre pieds d'envergure. Ge fut un festin pour la troupe. Déjà ces pauvres gens payaient par de dures privations leur imprévoyance de la veille, alors qu’ils gaspillaient le peu de viande qui leur restait. Ils n’avaient plus d’autres ressources que les quelques oiseaux qu’ils pouvaient abattre. Aussi tout passait au feu, et les entrailles, à peine roussies, étaient dévorées.
Le dimanche, de grand matin, je dis la messe dans la tente. On y assista avec recueillement, Nous vinmes ensuite, à la rame, camper ici, d’où nous ne repartirons pas de sitôt, car c'est le vent nord-est qui souflle, et ce vent persiste ordinairement plusieurs jours, Nous venons
de réciter ensemble le chapelet et de chanter des cantiques, suivis de la prière du soir, à côté de ma tente.
Ma viande sèche est épuisée; mais Alexis Beaulieu, qui est à la fois notre pilote et mon cuisinier, a encore un peu de viande pulvérisée en réserve.
15 octobre. — J'ai le bonheur de vous écrire de ma chambrette d'autrefois, de cette douce petite cellule où j'aimais tant à me reposer les premiers jours qui suivirent mon arrivée ici avec Me CLur, en février 14871. J'étais alors si fatigué de mes six premiers jours de marche à la raquette et des cinq premitres nuits passées dans la neige ! Nous sommes arrivés ici, hier, au lever du soleil. Ainsi, nous avons mis douze jours pour faire un trajet qui s'effectue ordinairement en bien moins de temps. Aussi nos hommes avaient les dents longues en arrivant ici, il y avait près de trois jours qu'ils ne mangeaient rien. Nous avons été éprouvés tout le temps par des vents contraires, et à une journée d'ici nous avons failli être pris par la glace sur un ilot qui ne nous offrait d'autre perspective que celle de mourir de faim. Quand nous Pavons quitté, il ne me restait plus qu’une demi-ration de riz, malgré toute mon économie des jours précédents. J'ai pu admirer le courage et la patience de nos pauvres sauvages en face d’un jeûne prolongé : pas une plainte, pas un murmure déplacé ne sort de leur bouche, malgré la souffrance qui se trahit sur leur visage par la pâleur et l’amaigrissement.
En l'absence du P. Gascon, actuellement au fort Smith, j'ai été accueilli par le bon F. RENAULT, qui venait de visiter ses rets. J’ai trouvé à côté de la mission une famille Beaulieu installée dans une maisonnette servant autrefois aux engagés de la mission. Le père de famille n’est, dit-on, pas toujours commode pour ses voisins; mais le Missionnaire ne voit dans ces gens-là que de bons catholiques
qui peuvent profiter de sa présence et de son ministère. J'ai chanté Ja grand’messe en action de grâce de notre arrivée. Tous nos catholiques (tous font vingt tout au plus) de la mission et du fort y assistaient. Mon petit Johny est heureux d’avoir aussi son petit coin de chambretie. Il se sent grandi de toute la dimension des quatre pieds carrés de son chez-soi.
22 octobre.—L’ile d'Orignal, ainsi nommée des élans qui la peupiaient autrefois, n’est séparée du continent que par un petit détroit peu profond. Elle est toute rocailleuse; les pierres à chaux y abondent. C'est un terrain sec, recouvert d’arbustes fruitiers ou à graines de différentes espèces : le poivrier, le frambhoisier et le groseillier ÿ dominent. En fait d'arbres, il y a plus de trembles que d’épineltes; quelques bouleaux assez grêles s'y trouvent aussi. L'ile est entourée d'une ceinture de bois de grève qui suffirait à défrayer la moitié de Paris pendant un biver. Nous avons trois énormes tas de ce bois près de la mission. Il y à des souches qui mesurent plus de 40 mètres de longueur et jusqu’à 1 mètre d'épaisseur. Tous ces bois proviennent de la débâcle du fleuve : une fois sur le lac, ils abordent où les poussent la vague et le vent.
La mission Saint-Joseph est située tout au bord de l'eau, au fond d’une baie, et compte cinq petits édifices : la maison des Pères, à laquelle touche la chapelle, la cuisine ou appartement de décharge en même temps qu'atelier de menuiserie, le hangar aux ustensiles et aux provisions, et une cabane qui servail autrefois aux engagés de la mission, et où s’abrite actuellement la famille de nos voisins. Le tout, vous le savez, est en bois de longueur cimenté par du mortier et recouvert d'écorce.
Dans la maison d'habitation il y a neuf appartements ; mais, à vrai dire, trois seulement sont do dimension con-
venable, et servent de chapelle, de salle commune et de cuisine. Dans les six autres, il n’y a place que pour un lit et une table. Un vieux poêle en tèle dans la chapelle, un autre en faïence dans la salle commune, et une cheminée dans la cuisine combattent suffisamment le froid le plus rigoureux. Nous avons aussi un grenier où sont cachées nos richesses, c’est-à-dire les quelques marchandises qui nous servent pour des échanges; puis une cave où sont entassés dans la paille nos quatre-vingt-dix et quelques barils de patates. Dominent loutes ces chétives constructions, dont la principale, la maison des Pères et la chapelle, a failli s'écrouler sous un coup de vent du nord, dominant, dis-je, tout ce petit domaine, œuvre, en grande partie, de Mer Fanaun, s'élève, au bout de deux madriers emboitant une cloche d’une dizaine de livres, le signe sacré de notre Rédemption, attestant au loin que notre divin Maiire a pris possession du lac et des habitants de ses rives. Aussi ce lac ne nous refuse pas les quelques milliers de poissons dont nous avons besoin pour uotre hiver, et les habitants sont généralement de bons catholiques qui, par leur ferveur et leur bonne conduite, témoignent assez que la parole de Dieu, au lac des Esclaves, est iombée sur une bonne terre. Ainsi, aujourd'hui, j'ai eu le bonheur de donner la sainte communion à une dizaine de sauvages qui retournent dans les bois. Plusieurs m'ont demandé des scapulaires neufs pour remplacer les leurs déjà usés.
Le F. Renaurr, voyant la glace s'étendre dans la baie, lors de notre arrivée, avait levé ses rets; mais, le beau temps étant revenu, je lai engagé à en remettre cinq à l’eau. Nous n'avons, à la pente, que 2300 poissons, tant blancs que carpes, truites, inconnus ct loches ; je voudrais alteindre le nombre de 2500, pour étre sùr de ne pas nous trouver à court cet hiver. Le F, RENAULT est d’nn
dévouement à toute épreuve ; c’est un vrai trésor pour une petite mission comme celle-ci.
29 octobre. — Pour venir aux offices, nos paroissiens du fort ont été obligés de faire le long tour de la baie; car la glace, par un gros coup de vent du nord, est partie au large.
Que je vous dise un mot de nos dimanches, La grand'messe, qui est tantôt à dix heures, tantôt à onze heures, suivant l’arrivée de noscatholiques, est précédée du chant d’un cantique, que suit une instruction en montagnais. Vient ensuite la grand'messe, où l’on ne chante, en fait de prière liturgique, que le Æyrie, le Gloria et le Credo. Le Sanctus et l'Agnus Dei sont remplacés par des cantiques montagnais. Dans l'intervalle qui sépare l'office du matin de celui du soir, on mange un morceau, Il faut voir tous nos priants, accroupis dans la salle commune, divisés par groupes de familles, etse partageant quelques morceaux de viande sèche. Sur le poêle, six à sept chaudières à thé se dispulent une petite place. Les bonnes mamans parsèment la salle de débris de mousse et de lichen sauvage, qui leur servent à emmaillotter leurs babys. Aussi le balai, le lendemain, a une rude corvée à remplir.
L'office du soir se compose du chant d’un cantique à Marie, de la récitation du chapelet, d’une instrucon, en français-métis, sur un sujet suivi, puis du salut et des prières de l’archiconfrérie. La prière du soir, en français et en montagnais, clôt les exercices du jour, et chacun se retire chez soi, content et paisible.
C’est mon petit Johny qui fait les fonctions d’acolyte. Il se lève tous les matins à cinq heures, comme nous, balaye la maison, et après la messe se met à l’étude, Le matin je lui fais traduire du français en anglais, et vice versa; le soir, c'est au calcul qu'il s’applique : il en est
aux règles d'intérêt. En guise de récréation, je le mène de temps à autre avec moi, l'espace d'une heure, chasser les perdrix blanches. Nous en ayons déjà une cinquantaine en réserve ; c’est un bon supplément de vivres, et mes pauvres dents, qui vont s'ébréchant et tombent de jour en jour, s’en réjouissent fort; car le régime de la viande sèche, c'est-à-dire du parchemin, bien souvent les met à une dure épreuve.
Le F. RenauLT a entrepris, cette semaine, de rebousiller le logis, et s’en est acquitté avec les qualités d’un vrai maçon.
5 novembre. -- C’est mercredi dernier, belle fête de la Toussaint, que trois de mes compatriotes et recrues, les PP. Le SerREC et DuriRE, au lac Labiche, et le F. Carour à la Providence, ont dù prononcer leurs vœux, les premiers pour la vie et le troisième pour un an. Ce dut être un beau jour pour eux, si j'en juge par la joie qui inonda mon cœur le jour de mon oblalion. Oh ! puissions-nous tous, après nous être consacrés tout entiers à Dieu, marcher sur les traces de ceux dont nous contemplons ces jours-ci le triomphe au ciel!
J'ai paré mon humble autel de mon mieux pour la fête, et tout mon petit troupeau s'est approché de Ja sainte Table. Dès le matin, le Frère et moi avons renouvelé nos vœux devant le saint Sacrement.
Le froid redevient plus intense. Le lac est repris an large par les glaces. Tous ces jours-ci des volées de perdnix viennent nous visiter, et on en tue cinq ou six par jour, presque à la porte. Notre locataire est allé faire un tour de chasse, et a rapporté un gros ours noir qu'il a tué de cinq coups de fusil dans sa tanière.
42 novembre. — Rien de saillant à noter cette semaine, rien du moins qui puisse vous offrir quelque intérêt. Nous avons fait faire de la potasse ; c’est notre savon. Les
femmes de ce pays la confectionnent avec de la cendre de peuplier, de la graisse et du sel.
Hier, samedi, un teraps épouvantable tourmentait la baie; une poudrerie épaisse et glacée empéchait de faire face cinq minutes au vent sans s’exposer à être gelé. Aujourd’hui, la bourrasque continue avec presque autant de violence. Aussi ne puis-je m'empêcher d'admirer le courage et l'esprit de pété de nos catholiques du fort, de l’avoir affrontée l’espace d’nne petite lieue pour venir à la messe. Des tas de neige de 5 à 6 pieds se sont amoncelés Ie long de la maison. Mais ce que le vent du nord charrie, le vent du sud l'emporte ailleurs.
Nous avons bien ri, le Frère et moi, en voyant l’équipage d'une pauvre vieille qui demeure au fort. Aussitôt les offices terminés, la vieille sauvagesse s’accroupit sur deux planchettes mal jointes qui lui servent de traîneau; elle s’arme d’un bâton, puis, ponssant le cri de guerre: Marche! elle accompagne cette invitation d’un vigoureux coup sur la maigre échine du chien de derrière. Elle à trois chiens à son morceau de traîne, mais les trois passés à la cuisson ne fourniraient pas une cuillerée de graisse. Les noms valent mieux que les bêtes elles-mêmes. Drap- Fin est le nom de l’un d'eux, et c’est ce drap fin que le bâton se charge d'épousseter de temps à autre. Il faut que le tont marche, criant, boitant, grinçant sur la neige. Dans la semaine, les trois coursiers n'auront peut-être pas recueilli un bon repas, tout compté. Cela n’empêche pas qu'ils charrieront leur vieille ici encore jusqu'à ce qu'ils n’en puissent plus.
19 novembre. — Deux sauvages viennent d'arriver d'un camp de la rivière et annoncent que l’on ne peut trouver d'orignaux; par suite. la disette la plus complète règne duns le camp. Lorsque les pauvres sauvages viennent à jeûner, gare aux blancs, qui vivent en grande partie de
leur chasse. Ces deux Indiens dont je parle se sont confessés et ont communiétavant de repartir.
Pour ménager notre viande sèche, le Frère et moi sommes allés tendre des hameçons sous la glace. Pour chaque ligne il faut creuser dans la glace, qui est déjà très-épaisse, un trou de 3 à 4 décimètres de diamètre, trou qu'il faut refaire à chaque nouvelle visite, car lu glace reprend à vue d'œil et s’épaissit d’un bon décimètre par jour. Nous avons tendu dix lignes et dès la première visite nous avons rapporté trois truites pesant de 9 à 10 livres chacune et cinq belles loches de 4 à 5 livres l’une. Piusieurs visites aussi fructueuses fourniront un supplément de vivres. Outre ce poisson, le bon Dieu nous envoie de temps en temps dans l’île des volées de gélinottes ou perdrix blanches. L'autre jour, dans l’espace d’une petite demi-heure, j'en ai descendu huit. Vous voyez que saint Joseph est un bon économe et qu'il fournit bien sa mission.
26 novembre. — Me voici aujourd'hui dans une petite maisonnette bâtie par un bon sauvage à l'embouchure de la rivière aux Rochers. Cette rivière se jette dans le lac des Esclaves, au nord-est, à deux bonnes journées de marche de la Providence. Des sauvages de cet endroit arrivés à la mission lundi soir me dirent qu’un homme de leur camp, non baptisé à cause de son refus d'habiter avec sa première femme,se mourait et témoigoait un désir bien vif de me voir. Aussitôt me voilà à atteler mes chiens mardi matin et à accompagner ces Indiens jusqu'à leur camp. Quatre traînes marchaient devant la mienne et battaient ainsi le sentier pour mes chiens. Nous longions les bords du lac dans les baies. Avant la halte du soir on prit deux renards au piége, et comme lun d'eux était gras, on le fit bouillir ec on le mangea. C'était la première fois que j’en mangeais, mais ce ne sera pas la dernière,
je l'espère. En réalité, les préjugés en fait de nourriture n'ont pas de plus terrible adversaire que la faim.
Le soir, nous campâmes dans une lisière de saules, sur une litière de saule et en face d’un méchant feu de saule. Le lendemain, tout alla bien jusqu’au soir, le long des îles dont le lac est parsemé dans ces parages. On devait, disait-on, arriver dans la nuit. Mais, encore une fois, l’homme propose et Dieu dispose. Voici qu'il survient une affreuse poudrerie et cet effroyable temps nous surprend en plein lac au milieu d’une grande traverse de près de 6 milles,.et la nuit vient s'ajouter à ces embarras. La traine de Petit-Jean, l'Indien qui me précède, s'arrête un peu pour me donner le temps de changer de place deux de nos chiens. Pendant ce temps les autres continuent à avancer et disparaissent dans l’obscurité de la poudrerie et de la nuit, Quand nous nous remettons en marche, plus de trace du sentier de nos devanciers, et le chien de devant, abasourdi par les tourbillons de neige, ne peut le retrouver. Nous voilà bien anxieux. Je tire un coup de fusil pour avertir que nous sommes en détresse; on ne répond rien. De quel côté est la terre ? C’est qu’il n’y a pas à plaisanter. D'une part, l’immensité du lac qui nous offre la mort si nous nous y perdons ; d'autre part, coucher sur la glace, enveloppés d’une pareille tempête de neige, c’est s’exposer à se geler tout net, malgré la chaleur des chiens couchés à nos côtés. Nous marchions donc au hasard; cependant, le vent nous dirigeait un peu. D'ailleurs, notre bonne Mère ne veillait-elle pas sur nous ? Après trois longues heures d'une murche pénible, nous distinguions enfin une raie sombre devant nous. C'était la terre et le salut. Bientôt Petit-Jean bûchait du bois sec; moi, je cassais des branches de sapin; le petit Johny déblayait une place pour un campement ; et à onze heures du soir nous nous réjouis
sions, à l'abri de la bourrasque, devant un bon brasier. Une chose seulement nous chagrinait encore un peu: on avait faim, et de viande sèche ou fraiche, pas le moindre rogaton; rien que du poisson à chiens, c’est-à-dire pris dans l'été ou les chaleurs d'automne et entamé par les vers. Il fallait cependant apaiser un peu la faim, et lout y passa... Quand nous nous apprêtions à disparaître sous nos couvertures, nous entendîmes les jappements d’un chien à une portée de balle de notre campement. C'étaient nos déserteurs, arrivés avant nous dans le bois, et nos voisins sans s'en douter.
A notre réveil, il faisait grand jour, nous avions trop dormi. Heureusement le terme de notre voyage n’était pas éloigné, et vers une heure nous étions installés dans la maisonnette d'où j'écris ces lignes. C’est un sauvage couteau-jaune, Benjamin Drartlorè, qui l’a bâtie, dans la pensée que le Missionnaire viendrait l'occuper de temps à autre pour visiter ses compatriotes. À côté, s'élèvent cinq loges dont chacune peut contenir un couple de familles. Une table et un lit composent tout l’ameublement de la maison, et quand je dis un lit, vous savez ce que cela signifie dans ces pays, et surtout dans un camp sauvage. Cinq ou six images sont suspendues au mur, toutes juxtaposées, en forme de croix.
Mon hôte, à mon arrivée, commença à s’excuser sur le manque de vivres dans le camp. La chasse au caribou n'avait pas été heureuse, de sorte que j'étais menacé d’avoir les dents longues. N'importe, j'étais venu surtout pour ce pauvre malade qui me demandait, et, sitôt un peu de toilette faite, je me rendis dans sa loge. Il souffrait beaucoup, car il a les reins brisés. Il me demanda le baptême avec instance, me promettant de faire tout ce que je lui dirais ; il reconnaissait sa faute et demandait bien pardon à Dieu. Il se confessa le jour même et le lende-
main je le baptisai. Il avait bien de la peine à prononcer quelques prières, cependant il le faisait de si bon cœur! Une fois chrétien, vous ne sauriez croire combien il se montra reconnaissant. Pauvre âme! Elle se sentait si beureuse de l'espérance de vair bientôt ce Dieu si miséricordieux qui l'avait attendue à l'heure suprème, pour la convier à l'éternel bonheur. Jeudi et vendredi, j'ai réuni, matin et soir, tous les sauvages pour la prière et les cantiques, suivis d'une instruction. Hier, j'ai été occupé toute la journée à entendre les confessions, car aux Indiens du camp sont venus se joindre hommes, femmes et enfants d’un autre camp situétà une journée de marche d'ici. J'ai pu célébrer le saint sacrifice vendredi et aujourd'hui. Il fallait entendre nos Peaux-Rouges écorcher le Gloria, qu’ils chantaient d’ailleurs aussi juste qu'un chantre de cathédrale. J'ai eu le bonheur d’avoir aujourd'hui trente-six communions. Ce soir on a chanté des cantiques à Marie, récité le chapelet et les prières de l’Archiconfrérie, et la journée s’est terminée par une instruction sur la nécessité du salut. Je viens de visiter une dernière fois mon pauvre malade, et comme ses forces déclinent rapidement, j'ai cru devoir l’administrer avant de partir. J'apprête ma traine pour repartir demain, de grand matin; je dois être mardi soir dans ina maison,
J'oubliais un petit incident. Comme il n’y avait pas de vivres du tout, je proposai à mon hôte, tout vieux qu'il est, d’aller faire un tour de chasse. « Tous les jeunes gens rèdent, dit-il, et ils ne trouvent pas de pistes. — Va quaud même, prends mon fusil et tu tueras quelque chose. » Le vieux part, plein de confiance, de grand matin, et revient à la tombée du jour, en se tratnant plutôt qu’en marchant, mais fier d’avoir deux têtes de gibier dans sa gibecière !
8 décembre, — Me voici heureusement de retour dans mon île depuis samedi soir. Dès le lundi de grand matin, nous étions en marche, et, malgré la lenteur des chiens, nous faisions, ce jour-là, plus de la moitié du trajet. J'avais tracé, devant, la direction à suivre pour les chiens, et bien que mes raquettes ne fussent pas pesantes, je n’en pouvais plus, arrivé le soir, vers neuf heures, dans la loge d’un sauvage nommé Pascal, où nous campâmes. Cet Indien, poussé par la disette, était venu, depuis notre passage, s'établir provisoirement sur les bords du lac pour pêcher sous la glace. En échange d’un peu de viande fraiche que j’emportais du camp, il me donna quelques poissons pour mes chiens. Malgré le besoin que nous éprouvions de dormir, nous fûmes troublés presque toute la nuit par les batailles sanglantes et fréquentes que les chiens de la loge et les nôtres vinrent se livrer dans lintérieur de la loge et jusque sur nos poissons,
Dès trois heures du matin, nous nous remettions en marche pour atteindre Saint-Joseph vers cinq heures du soir. Le vieux Benjamin, qui avait voulu nous reconduire lui-même, avait attendu son arrivée à la mission pour se confesser et communier, Prosterné devant le saint Sacrement, je remerciai le divin Maître d’avoir bien voulu opérer quelque bien par l'intermédiaire de soa indigne serviteur, dans ce petit voyage. Basile, fils aîné du vieil Indien, vient d'arriver ce soir, obéissant à l’appel que j’avais fait à sa bonne volonté, pour accompagner le F. RE- NAULT à la Providence. Il m’annonce que le malade que j'ai baptisé et administré est mort jeudi dernier : quelle grâce il a obtenue de la miséricorde divine
Le F, RENAULT, en mon absence, a continué la pêche à l'hameçon et était tout fier de m’annoncer, à mon retour, la capture de dix-neuf belles truites, dont plusieurs pèsent 18 livres bien comptées. Les perdrix continuent à nous
visiter ; déjà soixante-douze ont été victimes de leur témérité.
10 décembre. — Je suis seul depuis mardi matin, par suite du départ du Frère pour la Providence. Basile marche devant la traîne pour tracer aux chiens le chemin dans la neige. À peine à quelques milles d'ici, ils ont dû être terriblement embarrassés par une poudrerie des plus intenses. Pourvu qu'il ne leur soit pas arrivé malheur!
Notre belle fête du 8 décembre s'est passée pieusement. Presque tous nos catholiques ont communié en ce jour de grâces abondantes, et quelques-uns qui étaient absents se sont approchés aujourd’hui de la sainte table.
En moins d’une heure j'ai abattu encore dix perdrix cette semaine, ce qui, ajouté aux autres, donne déjà un total de quatre-vingt-deux depuis mon arrivée. Ce sont là des vivres à bon marché.
44 décembre. — L’express vient d’arriver, mon trèsrévérend Père, et va repartir presque aussitôt, Je vais donc clore ici ce petit journal.
En vous écrivant de cette sorte, peut-être abusé-je de vos moments ; mais vous êtes pour moi un père : vous ne craindrez pas de me le dire; vos désirs, s0yez-en sûr, seront toujours pour moi des volontés.
C'est dans ces sentiments que je suis, mon très-révérend et vénéré Père,
Votre très-hbumble et dévoué serviteur en N.S. et M. I. LECORRE, 0. M. 1.