‹ Journal inédit du règne de Henry iv, 1598-1602, publChapitre 23 sur 68 · I . Henri II, prince de Condé, alors âgé de dix ans · texte numérisé non relu

I . Henri II, prince de Condé, alors âgé de dix ans

la pluspart de ces estrangers^ qu'il avoit commandé qu'on laissast entrer partout où il seroit^ advinst qu'un Hespagnol de la compagnie^ approché assés près du Roy, se tenoit couvert en sa présence avec une garbe et rodomontade bespagnole qui sentoit un peu son desdain. Ce qu'ayant avisé Yictri, capitaine des gardes, alla demander au Roy permission d'apprendre à ce galant son devoir; mais Sa Majesté ne le voulust, disant que c'estoit un Hespagnol enfin qui se donnoit possible contentement de cela, et qu'il ne vouloit qu'on le faschast ni lui ni aucun autre des leurs. Sur quoi on disoit que Victri le devoit faire sans congé, et quand il l'eust fait que le Roy ne l'eust sceu trouver mauvais, pour ce qu'il eust fait le deu de sa charge.

Le samedi xx% le Roy mena le duc Dascot et sa compagnie à la chasse courir un cerf. Sa Majesté prenant plus de plaisir à les exercer qu'à les nourrir, leur despense lui revenant par jour à deux mil escus pour sept cens tant de bouches qu'ils estoient, selon Testât qui lui en fust baillé ce jour, qui fust cause de haster les cérémonies. Sa Majesté ne se plaisant beaucoup à telles despenses.

Le dimanche xxi"" de ce mois, la cérémonie se fist à Notre Dame, où la paix fut jurée, et y vinst le Roy tout abhillé de noir , fort accompagné de noblesse et des principaux Princes et Seigneurs de sa cour, puis donna à disner dans la grande salle de l'Evesché à Mons^ le Légat et à messieurs les députés d'Espagne, où , avec un visage merveilleusement guay et allègre, les festoia

magnifiquement et beut par deux fois à la santé du Roy d'Espagne.

En s'en retournant^ un seigneur bespagnol se trouvant près de sa personne pour entretenir Sa Majesté lui dist : qu'il trouvoit la ville de Paris ^ où il avoit esté pendant la Ligue, si fort changée, qu'il ne la reconnoissoit quasi pas. — Je tous en crois, lui respondit le Roy, car elle estoit lors entre les mains du yalet, et elle est à ceste heure entre les mains du maistre.

Le mardi xxui% veuille de la S. Jean, le Roy mist de sa main le feu au feu de la S. Jean qui fust fait devant l'Hostel de ville, en Grève, où on brusla la guerre, les tambours, les trompettes, les lances, les espées et tous ses instruments, et commanda Sa Hs^esté au prévost des marchands de ne laisser entrer dans led. Hostel de viUe aucunes dames ni damoiselles de Paris.

La collation y fust faite magnifique, où madame de Guise servist la Duchesse de Beaufort qui estoit assise dans une chaise, à laquelle madame de Guise, avec de grandes révérences, présentoit les plats. Elle d'une main prenoit ce qu'elle trouvoit plus à son goust, et bailloitsonautremainàbaiserauRoyquiestoitprèsd'elle.

Le jeudi xxv*, le nommé Lestrille, Gascon, qui avoit esté autrefois secrétaire du Roy, fust pris prisonnier à Paris pour un faux seau d'estain moulé en sable qui lui fust trouvé, duquel il s'aidoit dès longtemps, et de plusieurs seins contreMts, entr'autres de celui de Saldaigne, si naïvement contrefait qu'U y estoit trompé lui mesmes.

Ce jour mourust à Paris Houderon, conseiller à la Gour^ natif d'Orléans^ homme riche et docte^ maisayaricieux et peu sage^ et auquel se Térifioit le proverbe : a Aliud est scire^ aliud sapere. »

Le mardi jxt'' et dernier de ce mois S monsieur le Hareschal de Biron flst le serment à la Cour de Duc et Pair de France^ où on lui fist un grand honneur qui estoit bien deu à sa générosité et valeur.

En ce mois^ le Roy mist entre les mains de monsieur de Rosni^ qui estoit de la religion^ rentière administration et maniement de ses finances^ et en osta Sanssi, bien que converti et nouveau catholique. En quoi sans nous arrester aux discours de la cour qui sont vains pour la pluspart, nous fait regarder à Dieu qui se rid des grands conseils et dessains des hommes^ et les tourne ordinairement tout au contraire de ce qu*ils avoient projette.

On faisoit ea ce temps à Paris un conte plaisant^ réputé fabuleux au commencement^ mais qui enfin fut avéré pour véritable^ d'ung pauvre homme que le Roy trouva dans les bois S. Germain^ qui menoit vendre une vache qu'il avoit pour paier la taille^ lequel le Roy aiant pris plaisir d'arraisonner^ voiant que ce pauvre bonhomme ne le connoissoit pas^ tira de sa bouche la quintescence des plaintes du pauvre peuple sur les tailles et imposts que journellement on lui mettoit sus^ et pour lui en secouer davantage la bride. Sa Majesté

I . Voy . P. Anselme, t. IV , p. 11 5, les lettres d'érection du duché de Biron. et Tarrèt de vérification.

lui dit qu'il falloit bien dire qu'on eust un meschant Roy pour tailler de ceste façon son pauvre peuple. Si n'est il pas des pires (ainsi qu'on dit) va respondre le bonhomme tout à la bonne foy^ mais il a une belle Gabrielle qui le gratte qui nous gaste tous. Le Roy se prenant à rire Toiant sa naifveté lui fist donner xii escus, afin qu'il ne yendist point sa yache^ et en fist le conte le lendemain à sa maistresse^ lui disant que pour Tamour d'elle il lui ayoit donné les xu escus.

En ce temps et peu après la publication de la paix, la guerre estant finie entre les hommes^ commença celle des loups contre eux, après lesquels ils s'acharnèrent si fort par une juste fureur et yengeance de Dieu, qu'ils laissoient ordinairement les bestes pour se ruer sur les hommes, et, contre leur naturel, abandonnoient les moutons pour se ruer sur le berger et le manger et estrangler au milieu de son troupeau, comme il adyint au berger de la ferme de l'abbaye de Gleryaux, près la yille de Bar sur Âulbe, qu'un loup estrangla au milieu du troupeau, après ayoir fendu la presse des moutons sans en oflTenser un seul. Et le lendemain fist le semblable à une fille aagée d'enyiron seize ans, qui gardoit des poulets d'Inde, laquelle il estrangla et mangea sans faire mal à pas un desd. oyseaux. Ce qui ne seroit croiable n'estoit qu'une infinité de gens du pays, qui yivent encore, en tesmoignent pour Tayoir yeu.

Autour de Paris, en la France, Normandie et autres quartiers du roiaume, on n'oiioit parler d'autre chose

tous les jours que d'hommes^ femmes et enfans mangés par les loups^ arracbans les enfans du sein de leurs mères et les allans quérir souvent jusques dans leurs foyers. Mais principalement en la Brie^ Champagne et Bassigny^ on contoit de cruels exploits faits par lesdits loups^ comme si Dieu s'eusse voulu servir de ces bestes cruelles pour cbastîer les peschés des hommes beaucoup pires qu'eux. Comme il advinst en ce temps à Bar sur Aulbe à un soldat grand et fort^ venu nouvellement de la guerre (qui estoit à ce qu'on disoit un homme qui se monstroit un vrai loup à l'homme)^ lequel avec ses armes et son espée fust estranglé d'un loup dans la vigne de son père avec lequel il estoit^ et furent le père et le fils tous deux mangés jusques aux os par led. loup^ et trouvés le lendemain morts et mangés tout joignant l'un l'autre; qui sont prodiges espouvantables et qui advertissent les hommes de s'amander et retourner à Dieu.

Sur la fin de ce mois de Juin^ les Hespagnols^ bien contens du Roy^ mais las et barrasses des exercices qu'il leur faisoit faire ^ se trouvant bien empeschés de le suivre et n*en pouvant plus^ demandèrent congé au Roy de reprendre le chemin de leur pays^ où le Roy de son costé les souhaittoit il y avoit longtemps. Les plus grossiers d'entre eux^ las et recreus des veilles et exercices que Sa Majesté leur avoit fait faire ^ disoient que c'estoit un meschant pays que la France, et qu'on n'y pouvoit dormir.

JUILLET

i^E Mercredi premier de ce mois, une fille fust pendue et estranglée au bout du pont S. Michel à Paris, pour avoir jette dans les privés un enfant qu'elle avoit fait. Elle se disoit de la religion , mais c'estoit de celle des p

Le jeudi 11% furent publiées en la Chancellerie de France, le sceau tenant, les lettres patentes du Roy sur la révocation des survivances.

Le dimanche v% on flst la Gène dans le logis de Madame, où se trouvèrent plus de quatre mil personnes^ sans murmure aucun du peuple qui estoit là amassé pour les regarder entrer et sortir.

Le jeudi ix% Lestrille fust pendu à Paris, à la Croix du Tirouer, auquel le Roy eust quelque volonté de donner la vie pour un signalé service que sa mère avoit fait à Sa Mi^esté en Languedoc, dont il se souvinst; mais il trouva enfin le fait si irrémissible qu'il en laissa faire la justice.

On pensoit qu'on deust trouver cet homme tout d'or, veu le mestier qu'il avoit fait, ayant esté si longtemps Chancelier et secrétaire d'Estat, mais on lui trouva si peu de chose que ses moiens ne suffisoient pas quasi à le faire pendre. Estant à l'eschelle il commença à crier vanitas et dit qu'il estoit Quaresme, mais que les autres estoient prenans.

M* Martin Couvay, secrétaire du Roy et commis de Mons^ de la Guesle^ Procureur Général, mourust ce jour à Paris, en sa maison, en réputation d'un homme fort accort et advisé, et qui en peu de temps ayoit bien fait ses affaires.

Le mercredi xv* de ce mois, tomba le feu et foudre du ciel es pays de Poictou, Touraine et autres lieus, qui ruina Tilles, villages, cbasteaux, églises et autres places, comme il se Yonoit par diverses lettres escrites de ces pays là.

Sur la fin de ce mois, le Roy fist un édit sur la création et establissement d'un office de conseiller et assesseur où chascune des juridictions des Prévosts, des Hareschaux, Yibaillifs, Yisenechauts, leurs lieutenants et Lieutenants de robbe courte, tant es villes capitales où ils résidoient, qu'es villes particulières où la résidence d'aucuns d'eux estoit establie.

Monsieur de Pincé, maistre des comptes, mourut en ce mois à Paris, qui pour sa probité et doctrine insigne honoroit fort ceste compagnie.

En ce mois de Juillet se vid à Paris un livre de nostre M* Boucher contre le Roy, imprimé in-8' à Bruxelles. 11 en fust apporté trois en ceste ville dans les balles de Jérémie Perler, libraire demeurant en la rue S. Jacques, dont monsieur le Premier Président en eust ung, le conseiller Rivière l'autre, et le tiers fust mis entre les mains de l'avocat du Roy Servin, qui le bailla à monsieur de Bouillon pour le faire voir au Roy, lequel m'aiant esté preste un soir, je fis tout à la baste l'extrait

suivant des principaux points et matières contenues en ce beau livre^ digne du feu avec son aucteur.

Le tiltre du Livre.

Apologie pour Jean Chastel, Parisien, exécuté à mort, et pour les Pères et eseoliers de la Société de Jésus, bannis du royaume de France.

Contre l'Arrest de Parlement donné contre eux, à Paris^ le 29' décembre 1594, divisée en cinq parties par Français de Vérone Constantin.

Deus conteret dentés eorum in

oreipsorum

Molas Mnum confringet Dominus. -» Ps. 57.

L*A1I M.D.LXXXXV.

Ce beau livre est divisé en cinq parties qui sont * : la première^ de la source d'erreur qui se void tant ici qu'ailleurs; la seconde, que l'acte de Chastel est juste; la troisième, que l'acte de Chastel est héroïque ; la quatrième^ vices et impertinences de l'arrest contre Chastel; la cinquième, vices et impertinences de l'arrest contre les jésuistes. En la page 29, 30 et 31, 2* partie, il justifie la mort du feu Roy, qui dit avoir opprimé la religion, massacré les prœbstres, profané les sacremens.

4 . Voy., sur Boucher et sur son livre : Labitte» De laDémoeratie chez les prédicateurs ds la ligue, in-8» 4844, p. 64, 438, 445, 493, 242, 251, 258, et Bayle, v* ChasteU t. V, p. 409, éd. in-8.

méprisé les censures et fayorisé les hérétiques. Que le coup a esté du mesme endroit que celui de Julien TApostat^ c'est-à-dire du Ciel.

Appelle ceux de Tours et de Paris non seulement injustes et cruels contre les innocents et sacrilèges contre lesoingtsdeDieu^ mais aussi stupides et maniaques^ gens sans jugement et cervelle qui l'imputent aux hommes et en massacrent tous les jours prœbstres, moines^ docteurs et prédicateurs.

En la mesme â"" partie, pages 31, 32, 33 et 34, il dit que Chastel n'a voulu tuer un Roy, pour ce qu'en ayant esté pour son impiété et hérésie justement exclus par l'Eglise et les Estats, il ne le peut estre que par une cruelle tirannie, voire tirannie au premier chef, et qui ne peult estre dit Roy pour sa conversion prétendue, puisque la beste se void aux dents, et aux ongles, et aux griffes, de quoi il cotte xv articles dont le second est notable et plaisant, car il dit qu'après sa conversion à la S. Barihélemy, les hérétiques le deschirèrent d'injures, jusques à le dire estre bastard et engendré par un ministre, et ne disent du tout mot de celle-ci.

Au 3% il cotte l'avancement aux charges des hérétiques et reculement des catholiques, nommément du Duc de Bouillon, Hareschal de France, receu avec une nouvelle théologie et plus qu'hérétique ^ impiété prononcée par les gens prétendus du Roy. Qu'il suffist pour estre cbrestien de croire les articles de la Divinité et de rincamation du fils de Dieu, et que le reste n'est qu'accessoire , et que le Parlement de Paris suit à

caste heure l'opinion la plus fréquente des Hahométans.

Et au XY' il dit que le Roy (qu'il n'appelle que Henri de Bourbon), à Pasques de l'an 1595, fist la Cène à la calvinienne, au bois de Yincennes, etqull y passa ses festes accompagné de ses plus affidés buguenos, qui y firent leurs dévotions.

En la partie 5% où il traite de l'impertinence de l'arrest de Chastel contre les jésuites, page 180, il prend le Parlement par la teste, les membres et les pieds, dit que le Président de Harlay se qualifie bourreau de la Ligue^ c'estrà-dire de FEglise et des catholiques, et qu'il a esté esleyé à cest estât par la faction de Genèye, dont entr'autres estoit son frère, et qu'ainsi un bourreau est là dedans le Souverain Juge. Les membres promeus par la mesme voie, et pour le Parquet, qui sont les pieds, dit que le Procureur général est héritier de la religicm de son père, Servin advocat, principale partie des jésuites, huguenot instruit à Genève, fils d'un ministre qui depuis a esté pendu , et dont l'estat a certainement été paie de la bourse huguenotte.

En la mesme partie, pages 181, 182 et 183, il taxe feu Sermaise, maistre des requestes, de trahison, appelle le chirurgien d'Amboise huguenoteau, et taxe Tinimitié de Servin contre son collègue Séguier à cause qu'il est catholique.

Sa conclusion en la dernière partie, pages 236, 37 et 38 et jusques à la fin du livre, est une exhortation finale et violente à exterminer le Roy, qu'il appelle l'en-

nemi de Dieu et de son Eglise^ au chap. xiii% qui commeace : Heureux cependant celui par la forte dextre de qui sera la beste terrassée, et finist par une seconde exhortation au Roy d*Espagne^ et se donner à lui, conune au support et porte-bannière de la foy.

AOUST

LU commencement du mois d'Aoust^ il y eust des biUets semés au Louvre contre le Roy, qui s'adressoient à Sainction et estoient signés Hestral, qui estoit un petit secrétaire du Roy, qui n'estoit pas de ces remuans pour avoir demandes intelligences, mesmement contre la personne d'un Roy. Aussi Sa Majesté les ayant yeus, s'en moqua, et aiant sceu qui estoit ce Mestral, jugea incontinent que c'en estoit, disant que ce petit bonhomme aYoit quelque ennemi qui par tel artifice TaToit Youlu ruiner, tellement qu'il commanda que led. Mestral, qui estoit prisonnier, fust mis dehors, comme on fist, après qu'il eust esté interrogé par monsieur le Procureur général qui ne trouva aucune apparence de la charge qu'on lui avoit mise à sus. Du depuis on fist jetter des excommuniemens par toutes les paroisses pour venir à révélation desdits billets; mais on n'en peust jamais descouvrir les auteurs ni les semeurs.

Le lundi x"" de ce mois fust publiée une ordonnance contenant deffenses à toutes personnes de porter bar-

n JOURNAL DU RÈGNE

quebuzes, pistolles ni autres basions à feu généralement par tout le roiaume de France ^

Le Tendredi xiiu% fus! fait à Paris PréTost des marchands Hons^ de Herli , président des comptes % qui estoit en réputation d'homme de bien et pacifique, et qui pour les grands biens que Dieu lui aToit donnés, aToit plus de subject d*y bien yerser que beaucoup d*autres. Mons'. de Yersigni, maistre des requestes, son compétiteur, fust tondu, n'aiant eu que xv yoix et Herli xxxvi.

Il y en eust, encores que les Toix fussent du costé de Herli, qui le voulurent empescher à cause des parentés; mais le Roy qui Touloit qu'il le fust en leva les ditScultés. Le sire Bourlon et Yalentin Targer furent faits eschevins, lequel Targer ayoit pour compétiteur un nommé le Court, avocat, qui pour l'empescher publiolt partout que led. Targer estoit huguenot. Hais pour ce qu'il alloit à la messe aussi bien que le Court, et qu'on ne le pouvoit qualifier huguenot, sinon en tant qu'il haissoit les factions pour la religion, auxquelles comme bon bourgeois il s'estoit toujours opposé, et nommément à celle de la Ligue, comme bon serviteur du Roy qu'il estoit l'opposition en fust vidée à son proufit et demeura eschevin.

Le dimanche xvi*, deux Âugustins avec leurs habits.

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