INTRODUCTION
Le Journal anonyme vulgairement connu sous le nom de Chronique scandaleuse* est un document dont les historiens du règne de Louis XI ont fait un constant usage. Pour l'histoire de Paris en particulier, la Chronique constitue une source de premier ordre à laquelle se peut comparer le précieux Journal de Jean Maupoint ; mais le récit de Maupoint s'arrête au mois de novembre de l'année 1469, tandis que la Chronique embrasse le règne de Louis XI tout entier. Aussi la Chronique a-t-elle été, depuis la fin du XV* siècle jusqu'à nos jours, maintes fois réimprimée, et l'on trouvera plus loin la liste de ces éditions successives; mais il convient d'indiquer dès maintenant que le texte même de cette Chronique n'a été l'objet d'aucun travail critique, et que, jusqu'à ce jour, il a été présenté aux lecteurs sans l'appareil de notes indispensable pour leur permettre d'en contrôler et d'en compléter les informations. Les
1. Au cours de cette notice on emploiera couramment cette désignation, bien qu'elle soit inexacte en fait, puisque l'auteur s'est défendu très justement d'avoir entrepris une Chronique, c'est-à-dire une relation officielle. Ce titre de Chronique Scandaleuse, dont l'origine sera expliquée, est si connu qu'il a paru inutile de rompre avec un usage consacré par le temps, mais Journal d'un bourgeois de Paris sous Louis XI serait préférable. I 4
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recherches mêmes et les discussions des érudits qui ont tenté de résoudre les difficultés que présente l'étude des origines de la Chronique n'ont, il faut le dire, abouti qu'à des résultats incomplets ou erronés, et c'est pourquoi il a paru qu'il y avait quelque intérêt à reprendre cette étude et à fournir enfin à ceux qui prennent intérêt à l'histoire du xv* siècle un texte correct emprunté, autant que possible, au manuscrit original, et accompagné de notes explicatives ou critiques. On trouvera à la suite la série complète des interpolations, souvent étendues et de grande valeur historique, qu'un autre anonyme, serviteur de la maison de Chabannes, a intercalées postérieurement dans le texte de la Chronique, et qu'il a consignées dans le manuscrit actuellement conservé à la Bibliothèque nationale sous le n° 481 du fonds Clairambault. Ce manuscrit a été l'objet d'une lumineuse et très complète notice de Jules Quicherat, qui a publié en même temps la plupart des interpolations * ; nous disons la plupart, parce que le savant éditeur n'a pas tout imprimé, et c'est ainsi qu'il a laissé de côté, entre autres, pour une raison qui nous échappe, un fragment important sur l'expédition du comte de Dammartin, qui aboutit à l'annexion, par le pouvoir royal, des domaines de Jean V d'Armagnac. De plus, Quicherat a, de propos délibéré, négligé de reproduire les portions du même manuscrit que J.-B. Tristan Lhermite de Soliers a imprimées au xvif siècle, de la manière la plus imparfaite, dans le recueil intitulé, pour mieux abuser le lecteur, le Cabinet du roy Louis XP.
i. Bibliothèque de l'École des chartes, 4^ série, I, 231-279, 412- 442, et II, 242-267, 556-573. L'article est intitulé : un Manuscrit interpolé de la Chronique scandaleuse. Tirage à part chez Tross, 1857, in-So de 124 p.
2. Paris, 1661, in-12. Reproduit sous le même titre au t. II de
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Enfin, il a omis également certaines interpolations publiées par Godefroj et Lenglet-Dufresnoy dans leurs Preuves de Commynes. Sans compter que ces ouvrages ne sont pas dans les mains de tout le monde , ceux qui ont eu besoin de consulter le texte des interpolations de la Chronique savent qu'il faut perdre beaucoup de temps pour retrouver les passages de la Scandaleuse auxquels ces interpolations se rattachent. Il a semblé utile par conséquent, en réimprimant les passages originaux du manuscrit interpolé d'une manière plus complète, nous ne voulons pas dire plus correcte, que ne l'a fait Quicherat, de faciliter la tâche des lecteurs par l'adjonction au texte de la Chronique de références, qui leur permettront de retrouver aisément les interpolations correspondantes et feront mieux saisir les nuances que la difiérence des temps et des opinions a introduites entre les deux récits d'un même fait.
De l'origine de ces additions à la Scandaleuse, Quicherat a fait une si heureuse recherche qu'il a d'un seul coup épuisé le sujet. Il n'est pas douteux qu'un familier de la maison de Chabannes, s'appropriant le texte de la Chronique, s'est proposé, probablement sur l'ordre de Jean de Chabannes, comte de Dammartin, personnage assez peu scrupuleux, paraît-il S de transformer ce récit en une chronique domes-
l'édition des Mémoires de Commynes par Lenglet-Dufresnoy. Les pièces et lettres données par Lhermite de Soliers comme recueillies de diverses archives et « trésors » ont été simplement copiées dans le ms. 481 de Clairambault, ainsi que l'a indiqué Quicherat.
1. Sur certaine lettre fausse de sa belle-mère Jeanne, veuve de l'amiral de Bourbon, qu'il aurait fait fabriquer afin de discréditer cette fille de Louis XI auprès du roi Louis XII, voir la curieuse déposition publiée par M. Delisle dans Littérature latine et histoire du moyen âge, p. 106 et suiv. Paris, 1890, in-S".
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tique destinée à mettre en lumière les grandes actions et les notables aventures d'Antoine de Chabannes, comte de Dammartin. Cette transformation, le rédacteur de l'Interpolée l'accomplit en ajoutant au texte de la Scandaleuse, qu'il transcrivit presque sans modifications, des souvenirs personnels ou des documents empruntés aux archives de la maison qu'il servait.
Quicherat a démontré que le manuscrit interpolé a dû être composé entre l'année 1498, date du divorce de Louis XII, et la fin de 1502, époque à laquelle Jean Lebourg, de Valognes, en termina la copie. En relevant tous les passages où le rédacteur anonyme s'est mis en scène, le sagace érudit est parvenu aussi à prouver que ce rédacteur n'est autre qu'un ancien secrétaire de Louis XI, nommé Jean Le Clerc. Attaché d'abord à la personne d'Antoine de Chabannes*, Le Clerc passa, au commencement de 1466, au service de Louis XI, dont il sut capter la faveur, et qu'il servit avec beaucoup d'intelligence. Mais les relations qu'il avait conservées avec son premier maître amenèrent sa disgrâce à l'époque où les révélations du comte de Saint-Pol et celles du duc de Nemours compromirent le comte de Damraartin dans l'esprit du plus soupçonneux des rois. C'est ainsi que Jean Le Clerc perdit, au mois d'octobre de l'année 1476, la charge de clerc des Comptes, dont Louis XI l'avait pourvu le 2 décembre 1475. Il fut réintégré quelque temps après dans son office de secrétaire et reconquit la confiance du roi; mais ce n'est que le 16 juin 1496 qu'il put
1. Un Jean Le Clerc était en 1448 notaire et secrétaire du roi Charles VII (Bibl. nat., Titres, n" 685, fol. 122). S'il est vrai qu'en 1461 le rédacteur du manuscrit interpolé avait vingt-six ans seulement, comme il le dit lui-même (ci-après, t. II, Interpolations et Variantes, § i), il ne pourrait s'agir de lui, mais peut-être de son père.