‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 13 sur 40 · DuCjqrla · texte numérisé non relu

DuCjqrla

ferme très - réguliers , et où chantent des coqs et nasillent des canards qui de temps en temps comparaissent par-devant nous. Je vous fais toute cette topographie afin que par la suite vous compreniez mieux quelques détails qui pourront se rencontrer. Je ne sais pas encore quelles seront mes études ; M. Féli a remis de me parler de cela après ma retraite qui expire aujourd'hui. J'avais oublié de vous dire que c'est lui qui est mon père débrouilleur, mon arracheur et mon père à secrets, mon Amalric. — Je suis à peine arrivé, mes détails ne peuvent qu'être extérieurs et généraux ; à mesure que nous avancerons ils deviendront plus intimes , plus profonds, plus intéressants. Mes entrevues avec M. Féli ont été fort courtes à cause du recueillement de ma retraite. Demain nous entamerons le [sérieux]. Savez-vous quel fut le sujet de notre première conversation? — Quel temps fait-il habituellement chez vous? fut la première question : et puis mes compagnons de voyage, mon âge, les hautes marées à Saint- Malo, Calderon, la manière de pêcher les huîtres, la poésie catholiquer Hugo, les poissons les plus remarquables de la côte de Bretagne... Le grand homme est petit, grêle, pâle, yeux gris, tête oblongue, gros nez et long, le front profondément sillonné de rides qui descendent entre les deux sourcils jusqu'à l'origine du nez; tout habillé de gros drap gris, des pieds à la tête; courant dans sa chambre à fatiguer mes jeunes jambes , et quand nous

sortons pour la promenade, marchant toujours en tête, coiffé d'un mauvais chapeau de paille aussi vieux et aussi usé que celui de Charles de Bayne.

A la prochaine lettre, qui ne se fera pas attendre, nouveaux détails sur ma nouvelle vie. Pour du neuf que je vous donne, je vous demande de l'ancien. Vous savez tout ce qui m'intéresse, tenez -moi au courant. Rappelez-moi au souvenir de Philibert, s'il est encore dans le pays.

Adieu, adieu tous, embrassade générale.

P.- S. Papa, avez-vous laissé l'asthme à Toulouse?

Voici l'adresse : A Dinan, chez le frère Paul. (Côtes-du-Nord.) C'est là que nous envoyons prendre les lettres.

AU CÀYLA.

La Chênaie, 18 décembre 1832.

Me voici acclimaté* au désert, ma chëre Eugénie. Mes habitudes se sont pliées à ma nouvelle vie et mes yeux se sont familiarisés avez des landes épineuses et les forêts couleur de rouille. Il doit y avoir une forte dose de sympathie chez moi pour m'être

si vite lié d'amitié avec des steppes incultes et la sombre ceinture de bois qui nous environne. La Chênaie est vraiment une solitude parmi les solitudes, et Ton peut dire à la lettre, sans faire de phrases, qu'on n'y entend que le sifflement du vent à travers les bois et qu'on n'y voit passer que les nuages. Souvent, malgré l'habitude, nous nous étonnons tous de notre profonde retraite, et nous ne comprenons pas qu'on puisse trouver tant de silence. Aussi le travail y est-il un besoin, une nécessité indispensable. La pensée ne trouve guère à s'ébattre dans ces âpres campagnes, elle rentre forcément chez elle et se jette dans l'intellectuel , ne pouvant toucher au réel sans se piquer.

Tout cela veut dire que je me suis mis au travail et que le travail est ici sérieux et sans distractions. M. Féli m'a jeté dans les langues modernes, en commençant par l'italien, et en même temps dans la philosophie catholique et l'histoire de la philosophie. Je suis enchanté d'apprendre les langues modernes; elles sont un puissant instrument de science, et puis cette étude ouvre des littératures dont la connnaissance décuple les forces et le plaisir de la pensée. Parmi les langues mortes, je n'apprends que le grec; j'en ai une simple teinture qui m'aidera beaucoup à dévorer les premières difficultés. Me voilà en présence d'un grand travail, aux premiers abords de la science qu'il faut emporter comme les travaux avancés de la citadelle d'Anvers; mais nous avons un

si grand général à notre tête que je me sens plein de confiance, et je suis comme sûr de la victoire.

Nous sommes maintenant quatre jeunes gens. Chacun a sa chambre à coucher ; mais comme toute? n'ont pas de cheminée, nous nous réunissons poui travailler dans une chambre commune, autour d'un bon feu. Je me suis remis sans trop de peine au levei ue cinq heures; je trouve même que je dors d'un sommeil plus prompt et plus sûr que par le passé, j'aime bien notre petite chapelle au fond du jardin, où nous allons chaque matin entendre ou servir la messe en sortant du lit. C'est s'éveiller dans le Seigneur. Puis vient le déjeuner avec du beurre et du pain que nous faisons griller pour le rendre plus appétissant; le beurre joue un grand rôle dans nos repas. Le dîner, très-con for table, avec café et liqueurs quand il y a des étrangers, est assaisonné d'un feu roulant de plaisanteries et de malices, qui partent la plupart de M. Féli. Il a des mots charmants; les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes, s'échappent de lui sans nombre. Son génie s'en va comme ça quand il ne travaille pas ; de sublime il devient charmant. M. Gerbet s'entend aussi passablement à maligner, mais il est en général plus sérieux que M. Féli.

M. Lacordaire nous a quittés deux jours après mon arrivée; des affaires pressantes l'ont appelé à Paris. M. Rohrbacher est un homme à larges épaules, à grosse tête, à gros traits, comme un bon Lorrain

qu'il est; mais cette enveloppe cache une grande science et même assez d'amabilité. Il écrit une histoire de l'Église, M. Féli est en train d'écrire un ouvrage où il résume toute sa philosophie , en lui donnant des développements nouveaux. Il concentre là tous les rayons de sa science et de son génie : il n'a rien fait jusqu'ici de comparable à cela. Attendezvous à un grand étonnement et à une grande admiration dans le monde quand cet ouvrage paraîtra. M. Gerbet en fait l'introduction. Jugez ce qui doit sortir de l'association de ces deux têtes.

J'ai vu M. Féli au petit parloir. Ce petit parloir est comme celui de M. Bories : une chaise et une commode. M. Féli vous laisse défiler votre chapelet sans mot dire; puis quand on a dit : C'est tout, il prend la parole, une parole grave, profonde, lumineuse, pleine d'onction. Sa morale, comme ses livres de piété, est pleine d'Écriture sainte, merveilleusement fondue dans son discours. Elle lui donne une grande douceur. Il nous aime comme un père, nous appelant toujours mon fils. Hier, quand le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme. « Notre petite famille augmente, » me dit-il, et il m'embrassa de tendresse et de joie. On apprend plus dans sa conversation que dans les livres. En quelques mots il vous ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'âme ; on sent la présence du génie.

Ce pays-ci justifie tout ce que j'en avais entendu

dire : c'est un peuple à part, une civilisation sévère et religieuse qui marche en dehors de nos idées modernes. Les plus pauvres exercent l'hospitalité avec la générosité la plus touchante. En arrivant de Dinan à la Chênaie, nous nous égarâmes, mon compagnon et moi, à la nuit tombante. Après avoir erré quelque temps dans les landes sans pouvoir nous orienter, nous allâmes frapper à la porte d'une ferme. J'entre le premier, — tout le monde se lève et me souhaite la bienvenue. La famille était nombreuse et assise sur deux énormes poutres gisant de chaque côté perpendiculairement au foyer. Grands et petits avaient l'écuelle aux dents au moment de notre arrivée, et la mère de famille pétrissait sur la table une galette de blé noir. Nous demandons le chemin, on nous l'enseigne; mais on ne veut pas nous laisser sortir sans nous faire goûter à la galette et boire du cidre. La propreté n'est pas la vertu dominante chez ces bonnes gens; nous refusâmes obstinément, à leur grand regret. Ils nous donnèrent un petit gars pour nous guider, et nous arrivâmes deux minutes après. La Chênaie n'est qu'à deux portées de fusil de cette ferme, mais le pays est si couvert qu'on n'aperçoit pas une maison à cent pas de distance. Telle a été ma première aventure en Bretagne. J'aurais bien d'autres petites histoires à te conter si j'avais plus de place. Je crois que j'aurai plus de choses à te dire dans mon désert que dans le tourbillon parisien. Ici , on ne perd pas une

pensée ; là-bas, tout se perdait en évaporations. — J'ai fait faire une redingote à la propriétaire et un gilet de même étoffe, le tout pour cinquante francs, tout payé. La vieille tire sur sa fin, et je la trouve d'ailleurs un peu légère. Ai-je bien fait?

Adieu , ma chère amie, adieu Mimin, adieu tous, je vous embrasse.

P.~ 5. M. le curé a-t-il reçu ses livres? Je crois m* être bien acquitté de sa commission. Rappelle-moi à son souvenir. — M. Féli n'est pas assez d'accord avec la Bévue européenne pour que je puisse y écrire. Nous ne la recevons pas ici; je suis bien fâché de cela pour vous. Demandez-la à Charles.

N'oubliez pas que Wolff est mon bon ami. Laissezlui sa place au coin du feu, et de temps en temps quelque morceau de pain en mon souvenir.

A M. DE BAYNE,

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